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Comment penser, décider et agir dans un monde incertain ? • Introduction générale

Comment penser, décider et agir dans un monde incertain ? • Introduction générale

La première journée de la jeune recherche de l’UMR TREE (Unité Mixte de Recherche 6031, TRansitions Énergétiques et Environnementales) eut lieu le 5 juin 2025. Pour refléter l’identité scientifique du laboratoire, elle avait été pensée comme un échange interdisciplinaire autour d’un problème. Le comité scientifique, composé de jeunes chercheur·euse·s du laboratoire, avait retenu la question de recherche suivante : « Comment penser, décider et agir dans un monde incertain ? ».

L’image d’un monde incertain découle des crises environnementales, géopolitiques, financières, économiques qui semblent se cumuler1, et appeler à un traitement systémique différent de celui des risques. À la différence de ceux-ci, relativement mesurables et prévisibles, les incertitudes renvoient au domaine de l’inconnu : « on sait qu’on ne sait pas mais c’est à peu près tout ce que l’on sait »2. Les acteurs publics et privés, habitués à réfléchir en termes de risques, peuvent peiner à intégrer les incertitudes dans leurs processus de décision. L’existence d’incertitudes mettrait ainsi en branle les modèles scientifiques de la modernité, en particulier dans des domaines sur lesquels sont basées de multiples politiques publiques : prévision météorologique, sciences des risques, épidémiologie, démographie, aménagement du territoire, économie et finance.

Ce contexte d’incertitude s’étendrait jusqu’à certains aspects essentiels de notre modèle de société. Le modèle économique extractiviste dominant est soupçonné d’être fondamentalement insoutenable face aux limites planétaires et sociales globales3. Les possibilités d’alternatives à ce modèle sont tout aussi incertaines. Des débats scientifiques de fond portent sur la possibilité de réaliser, voire de conceptualiser un « développement durable », une « transition énergétique » ou une « modernisation environnementale »4. En réaction, une « bifurcation » de ce modèle économique est parfois promue5. L’incertitude pourrait alors devenir une opportunité pour des espaces de controverse, d’inventivité, et de lutte pour des trajectoires jugées plus « désirables ».

Dans un registre épistémologique, cette problématique permet également de questionner les approches disciplinaires retenues par les sciences contemporaines. En effet, les incertitudes sont globales et multisectorielles ; alors que la recherche est souvent cantonnée à des domaines d’expertise (eau, énergie, etc.) ou des disciplines (géographie, économie, droit, etc.). En conséquence, et en alignement avec l’approche interdisciplinaire du projet, le comité scientifique avait identifié trois axes de travail, qui furent le sujet des tables rondes de la journée.

Le premier axe, consacré à l’incertitude et à l’ignorance, a donné lieu à des échanges sur les formes contemporaines de la décision par rapport à une expertise parfois décriée. Les interventions ont en ce sens rappelé que l’information n’est ni parfaitement certaine, ni parfaitement neutre. Les données peuvent être trop abondantes pour être pleinement maîtrisées, mais peuvent aussi se révéler insuffisantes, parfois car elles sont sciemment retenues. À l’inverse, des savoirs pourtant reconnus peuvent rester sans effet sur la décision. Les débats ont ainsi mis en lumière les rapports de pouvoirs sous-jacents à la production de l’expertise6. Les discussions ont en outre porté sur les conséquences méthodologiques de cette situation pour la recherche elle-même. Elles ont souligné la nécessité d’intégrer l’incertitude et l’ignorance dans les outils d’analyse. Elles ont aussi mis en valeur l’apport d’approches décloisonnées, à la croisée des disciplines, et ouvertes à des formes élargies de circulation des savoirs, faisant là aussi écho au positionnement de l’unité de recherche TREE.

Le deuxième axe était consacré aux différences d’échelles. La table ronde correspondante a réuni des interventions portant sur la manière dont les dynamiques socio-économiques7 s’inscrivent dans des cadres spatiaux et temporels distincts. Les échanges ont montré que ces jeux d’échelles conditionnent largement la réponse apportée aux défis environnementaux, économiques et sociaux. Ils ont également souligné que l’incertitude en modifie profondément la lecture, conduisant à replacer des phénomènes longtemps appréhendés à une échelle locale dans des chaînes globales d’interdépendance. Les réflexions de cette table ronde ont nettement fait ressortir les difficultés d’articulation entre les niveaux de décision ; mais également les complémentarités et les recompositions qui résultent de leur coexistence. Cet axe a enfin permis de souligner l’intérêt d’une attention renouvelée aux interactions scalaires dans une perspective méthodologique et épistémologique.

Le troisième axe a réuni des interventions consacrées aux effets de l’incertitude sur les processus de décision politique en démocratie8. Les échanges ont montré que l’incertitude économique, sociale et environnementale reconfigure les conditions de l’action publique, en affectant à la fois la hiérarchisation des priorités, la confiance dans les institutions et les formes de la participation démocratique9. Les discussions ont surtout porté sur les processus de décision relatifs aux transitions environnementales et énergétiques. Ils ont souligné que l’incertitude redistribue les légitimités et la perception de l’aptitude à décider de certains acteurs politiques en la matière. Enfin, cet axe a été l’occasion d’interroger la place des savoirs scientifiques dans ces processus, mettant en particulier en lumière les effets de l’incertitude sur l’effectivité des normes juridiques.

Cet ouvrage recense les transcriptions, parfois enrichies, des interventions de la journée. Sa lecture est l’occasion de porter un regard réflexif sur le produit des échanges interdisciplinaires entre jeunes chercheur·euse·s. Sa conclusion sera l’occasion de souligner comment différentes perspectives ont pu contribuer à l’étude de la prise en compte de l’incertitude dans les processus décisionnels.


Bibliographie

Acemoglu D. et Robinson J. A. (2005), Economic origins of dictatorship and democracy, Cambridge University Press.

Aghion P., Alesina A., Trebbi F. (2004), « Endogenous political institutions », The Quarterly Journal of Economics, 119(2), p. 565–611.

Barro R. J. (1999), « Determinants of democracy », Journal of Political Economy, 107(S6), p. S158–S183.

Callon M., Lascoumes P., Barthe Y. (2001), Agir dans un monde incertain : Essai sur la démocratie technique, Paris, Le Seuil.

Durand C. et Keucheyan R. (2024), Comment bifurquer : Les principes de la planification écologique, Zones.

Easterly W. (2001), « The middle-class consensus and economic development », Journal of Economic Growth, 6(4), p. 317–335.

Fernandez S. (2009), Si la Garonne avait voulu… Étude de l’étiologie déployée dans la gestion de l’eau de la Garonne, en explorant l’herméneutique sociale qui a déterminé sa construction, thèse, AgroParisTech.

Fressoz J. B. (2024), Sans transition : une nouvelle histoire de l’énergie, Paris, Seuil.

Persson T. et Tabellini G. (2009), « Democratic capital: The nexus of political and economic change », American Economic Journal: Macroeconomics, 1(2), p. 88–126.

Przeworski A. (2000), Democracy and development: Political institutions and well-being in the world, 1950–1990, Cambridge University Press.

Reghezza-Zitt M. et Rufat S. (2015), Résiliences : Sociétés et territoires face à l’incertitude, aux risques et aux catastrophes, Londres, Iste éditions.

Rockström J., Steffen W., Noone K. et al. (2009), « A safe operating space for humanity », Nature, vol. 461, p. 472–475.

Rockström J., Donges J. F., Fetzer I. et al. (2024), « Planetary Boundaries guide humanitys future on Earth », Nature Reviews Earth & Environment.

Notes

  1. Reghezza-Zitt et Rufat, 2015.
  2. Callon, Lascoumes, Barthe, 2001.
  3. Rockström, Steffen, Noone et al., 2009 ; Rockström, Donges, Fetzer et al., 2024.
  4. Fressoz, 2024.
  5. Durand et Keucheyan, 2024.
  6. Fernandez, 2009.
  7. Rappelant notamment les concepts d’économies d’échelle et d’échelles d’équivalence, issus de la théorie économique.
  8. Aghion, Alesina, Trebbi, 2004 ; Persson et Tabellini, 2009 ; Easterly, 2001.
  9. Acemoglu et Robinson, 2005 ; Przeworski, 2000 ; Barro, 1999.
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Pau, Pessac
Chapitre de livre
EAN html : 9782353112258
ISBN html : 978-2-35311-225-8
ISBN pdf : 978-2-35311-226-5
Volume : 6
ISSN : 2827-1971
Posté le 16/10/2026
3 p.
Code CLIL : 3081; 3082;
licence CC by SA

Comment citer

Colonna, Julianna, Lana, Enzo, Sadaune, Agathe, Sailler, Aurélien, Segond, Raphaëlle, Willemaers, Arthur, « Introduction générale », in : Colonna, Julianna, Lana, Enzo, Sadaune, Agathe, Sailler, Aurélien, Segond, Raphaëlle, Willemaers, Arthur, dir., Comment penser, décider et agir dans un monde incertain ?, Pessac-Pau, Presses universitaires de Pau et des pays de l’Adour, collection Schol@ 6, 2026, 7-10, [URL] https://una-editions.fr/un-monde-incertain-introduction
Illustration de couverture • Montage Thomas Ferreira, PUPPA.
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