La ville de Tucson, située dans le désert du Sonora au sud de l’Arizona, est l’une des villes d’Amérique du Nord qui se réchauffe le plus rapidement1. Ses 554 000 habitant·e·s ont connu en 2024 plus de cent jours au-delà de 100 °F (exactement cent douze jours au-delà de 37 °C). L’exposition aux températures extrêmes a des conséquences économiques et sanitaires importantes : de juin à août, la consommation d’électricité augmente de 50 % en raison des climatiseurs et représente 20 % du budget des ménages à faible revenu. Entre 2012 et 2022, 1 879 personnes sont décédées à cause de la chaleur en Arizona, dont 20,5 % dans le comté de Pima où se trouve Tucson2, avec une hausse de 25 % des décès depuis 2018. Toutes les populations ne sont pas touchées de la même façon, car il existe de fortes inégalités environnementales dans la répartition à l’échelle de la ville de la végétalisation des rues, des espaces verts et de l’indice de canopée, soit la surface au sol couverte par l’ombre des arbres3. Les quartiers aisés nord ont deux à trois fois plus de couvert arboré que certains quartiers sud, avec un écart de températures pouvant atteindre 15 °C la nuit et un écart d’espérance de vie de 16 ans (84,7 contre 68,5)4.
Dans ce contexte d’urgence socioenvironnementale, la municipalité a lancé en 2020 des programmes d’aménagement fondés sur l’équité5 visant à réduire les îlots de chaleur urbains6 : le Tucson Million Trees (TMT) a vocation à planter un million d’arbres d’ici 2030 et le Storm to Shade (S2S) à installer des infrastructures vertes de gestion des eaux de pluie dans toute la ville, pour ralentir un cycle de l’eau perturbé par l’urbanisation qui alterne entre des sécheresses de plus en plus sévères et des inondations violentes pendant la mousson. Si ces politiques d’afforestation urbaine sont souvent présentées comme des solutions quasi miraculeuses par leurs thuriféraires, il n’en reste pas moins que les étapes de leur mise en œuvre et de leur maintenance font face à des obstacles imprévus et aux interférences d’un vivant qui devient indésirable s’il n’est pas normé, sélectionné, contrôlé et discipliné.
Capital, travail et flux de matière incorporés
La perspective de political ecology7 permet de concevoir l’arbre non comme un objet immuable, mais comme un processus vivant qui incorpore du capital, du travail et des flux de matière. En termes de capital incorporé, l’afforestation, définie par l’U.S. Department of Agriculture comme « planter des arbres pour établir une forêt dans une zone où l’usage antérieur des terres n’était pas forestier »8, dépend d’une bourse fédérale de $5 millions accordée par le gouvernement Biden en 2023 au travers de l’Inflation Reduction Act. Le TMT est également financé à hauteur de $750 000 par une « bourse de foresterie communautaire pour la plantation et l’entretien des arbres »9 de l’Arizona Department of Forestry and Fire Management (AZDFFM), de $910 000 provenant du secteur privé, ainsi que de $170 000 de « subvention pour le développement de la main-d’œuvre arboricole »10 de l’AZDFFM et de l’organisation à but non lucratif American Forest. S’inscrivant dans un cadre de gouvernance multiniveaux11, cette politique se traduit à l’échelle locale dans des régimes d’infrastructures urbaines et des réseaux sociotechniques constitués d’une multitude d’acteurs publics et privés. Sa mise en œuvre repose sur un recours systématisé à la sous-traitance auprès de contracteurs lucratifs, comme des paysagistes, ou non lucratifs, comme l’association Tucson Clean and Beautiful (TCB) qui organise des plantations d’arbres hebdomadaires avec des bénévoles.
En termes de travail incorporé, l’enquête de terrain menée à Tucson révèle que, contrairement à la communication municipale, les bénévoles motivés par pur altruisme sont peu nombreux. Beaucoup de participant·e·s aux plantations du week-end sont en réalité rémunérés par TCB (Youth Tree Leaders et chefs d’équipe), ou sont des salariés d’entreprises partenaires payés pour l’occasion, comme la banque JP Morgan Chase ou les extractivistes miniers de Freeport-McMoRan. Des congrégations religieuses y envoient aussi leurs paroissiens dans le cadre de partenariats communautaires et d’initiatives confessionnelles. Au niveau physique, le travail est laborieux en raison de conditions édaphiques difficiles nécessitant de briser le caliche12 à coups de barre à mine, rendant l’activité impossible à réaliser pour les personnes âgées ou handicapées.
Les flux de matière incorporés dans les plantations engagent en premier lieu les énergies fossiles, sur lesquelles repose chaque étape de la production de l’arbre urbain en raison de l’usage de véhicules pour l’acheminement des plants, le transport de la main-d’œuvre et la maintenance. Ils mettent en relation le centre-ville avec ses périphéries où se trouvent les pépinières faisant pousser les arbres qui seront distribués. L’arbre une fois planté nécessite du mulch (paillis) pour conserver l’humidité et empêcher la pousse de mauvaises herbes, ainsi qu’une irrigation régulière pendant les deux premières années de croissance.
Si la maire démocrate de Tucson, Regina Romero, a affirmé en mai 2025 avoir planté 125 000 arbres depuis le lancement du TMT13, aucune évaluation n’a cependant été menée concernant leur taux de survie. Des études ont montré que les deux conditions principales de la réussite des plantations d’arbres en ville sont la prise en compte de la maintenance – irrigation, paillage, élagage, nettoyage, traitements phytosanitaires – et la mobilisation des riverain·e·s14.
Les politiques d’afforestation urbaine comme éco-pouvoir
Dès que l’arbre sort des canons de l’acceptabilité sociale, les services écosystémiques qu’il fournit se changent en « desservices »15, au rang desquels se comptent les racines qui détériorent les canalisations, les branches qui atteignent les lignes électriques, les feuilles qui tombent sur la chaussée et provoquent des glissades, les fruits non récoltés, les chutes de branches et d’arbres, les allergies au pollen, les coûts d’entretien, etc., si bien que l’arbre qui n’est pas entretenu devient vite un fardeau. C’est pourquoi la production de l’arbre urbain à Tucson est fortement normée. La municipalité utilise une liste de plantes qui fait le tri entre les bonnes à utiliser et les mauvaises à exclure16, et diffuse des guides de bonnes pratiques écologiques à destination des services municipaux et des habitant·e·s. Comme le définit le Climate Action Plan, les projets de verdissement des rues « doivent atteindre une référence de 25 % de couvert arboré et 25 % de couvert d’arbustes et d’herbes »17. Les arbres ne doivent pas être plantés à moins de cinq pieds du premier mur et Southwest Gas exige huit pieds de distance vis-à-vis des conduites de gaz présentes sur le right-of-way18. L’arbre est défini comme une plante pérenne ligneuse d’au moins 4,5 mètres de haut avec un houppier développé, ce qui le distingue des arbustes et des cactus. Pour le service de foresterie urbaine de Tucson, les forêts urbaines sont constituées de l’ensemble des arbres de la ville, peu importe le type d’espace concerné ou l’absence de continuité écologique. En Arizona, elles recouvrent 5,3 % du territoire, mais incluent 85 % de la population et sont en majorité situées sur des propriétés privées19. Cet aspect complique l’objectif du TMT, car il pose le problème du gouvernement de la sphère domestique pour mettre les ménages à contribution dans l’effort de plantation.
L’afforestation urbaine de Tucson est donc à la fois une biopolitique20, qui fait irruption dans les espaces privés pour orienter les comportements individuels, et ce que Pierre Lascoumes nomme un « éco-pouvoir », c’est-à-dire un « gouvernement rationnel du vivant » qui vise à « intervenir sur ses parcours, limiter son commerce, cadrer ses transformations, contrôler ses conditions d’existence et de reproduction »21. Si la maintenance est souvent mal prise en compte par les financements et déléguée aux associations et aux riverain·e·s, elle n’est qu’un des effets non anticipés parmi d’autres de la plantation d’arbres : installation de camps de SDF, coupes sauvages par mécontentement22, vandalisme, mauvais élagage, etc.
Surgissement de l’imprévu et discordance des espaces-temps
Un problème mis en évidence au cours des entretiens menés avec des acteurs de l’afforestation à Tucson est la demande d’ombre immédiate. En outre, les arbres plantés n’ont en général que quelques mois et, pour l’arbre emblématique, le mesquite, il faudra patienter une vingtaine d’années avant d’obtenir une canopée complète, en sachant qu’il n’est pas certain que l’arbre soit toujours adapté aux conditions climatiques de 2050. J’ai qualifié dans un travail précédent ce genre de situation de « discordance des temps »23, désajustement entre l’horloge humaine, celle des politiques publiques et de la demande sociale, et l’horloge écologique, celle des rythmes et temporalités de l’arbre comme être vivant. Cette discordance des temps est, à Tucson, conjuguée à une discordance des espaces, du fait de l’importation historique de milliers de végétaux exotiques afin de changer le paysage désertique en jardin et créer un microclimat subtropical24. Cette mise en connexion de territoires très éloignés continue à produire des effets dans le présent, puisque la ville hérite d’un capital arboré très riche25 dont elle doit s’occuper. La discordance des espaces se donne également à voir dans le conflit d’échelles qui oppose l’administration fédérale26 aux programmes municipaux d’afforestation, pensés en réponse aux problématiques idiosyncrasiques de leurs territoires. La logique du « do it yourself »27 tend alors à supplanter l’action municipale, contrainte par l’assujettissement du système de financement par bourses aux changements électoraux, à défaut de services publics institutionnalisés.
En définitive, la traduction de ces politiques d’afforestation dans des dispositifs sociotechniques fait face à des imprévus, des contraintes et des tensions. Elles mettent en travail le vivant non-humain28, car les arbres améliorent l’attractivité des commerces, refroidissent les parkings et réduisent les factures d’électricité. Leur dépolitisation favorise l’essor d’un écoblanchiment29 par des entreprises qui portent leur part de nuisances écologiques et cherchent à masquer la question de l’atténuation climatique derrière les apparats de l’adaptation30, ou, pour repolitiser les termes, substituent la responsabilité de la consommation et des actions individuelles à la question de la production intrinsèque.
Bibliographie
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Notes
- Comrie, A. C., 2000.
- Roach et al., 2024.
- Guillaud et Chéreau, 2022.
- Redman, 2019.
- Tree Equity Scores Dashboard, s.d.
- Keith et al., 2023.
- Heynen et al., 2006.
- Shifley et al., 2012.
- City of Tucson, 2024.
- City of Tucson, 2024.
- Bulkeley, 2010.
- Typique du désert du Sonora, le caliche se forme lorsque l’eau contenant du dioxyde de carbone dissout le carbonate de calcium dans le sol pour former un matériau semblable à du ciment. Le caliche forme une surface dure et imperméable qui entrave la filtration de l’eau vers le bas.
- Romero, 2025.
- Myers et al., 2023.
- Lyytimäki, 2017.
- Mon propos ici n’est pas de nier les fondements scientifiques de cette normativité, mais de mettre en exergue le processus de sélection dont fait l’objet le vivant dans la production de l’espace urbain.
- City of Tucson, 2023.
- Le right-of-way est « la largeur totale du terrain appartenant à la ville ou contrôlé par celle-ci, sur lequel la voie publique est construite, et qui s’étend généralement bien au-delà du bord de la chaussée (ou de la voie publique) jusqu’aux limites des propriétés privées adjacentes », City of Tucson, Department of Transportation, Engineering Division, « Right-Of-Way Permits for Barricade & Excavation », 2018.
- Urban & Community, s.d.
- Foucault, 2004.
- Lascoumes, 1994.
- Ludden, 2023.
- Lauret, 2024.
- McPherson et Haip, 1989.
- Il y a plus de 8000 arbres dans l’arboretum du campus de l’University of Arizona, dont très peu d’indigènes. L’importation d’essences exotiques a également généré des hybrides, comme les nombreuses variétés du Chilean mesquite.
- L’administration Trump a gelé $75 millions destinés à l’afforestation urbaine. Eva Tesfaye, « Is planting trees “DEI”? Trump administration cuts nationwide tree-planting effort », NPR, 21 mars 2025.
- Biville, 2022.
- Ernwein et Tollis, 2017.
- gonewestadmin, 2021.
- Telles que Swire Coca-Cola, partenaire de Tucson Clean and Beautiful aux côtés de JP Morgan Chase et Bank of America, respectivement premier et second plus gros financeurs mondiaux d’énergies fossiles en 2024. Oliver Milman, « World’s largest banks pledged $869bn to fossil fuel firms in 2024, new report finds », The Guardian, 17 June 2025, https://www.theguardian.com/business/2025/jun/17/world-banks-fossil-fuel-finance-2024