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Comment penser, décider et agir dans un monde incertain ? • Conclusion générale

Comment penser, décider et agir dans un monde incertain ? • Conclusion générale

La question qui a guidé cette première journée de la jeune recherche de l’UMR TREE invitait à interroger conjointement trois opérations : penser, décider et agir dans un monde incertain. Les contributions réunies dans cet ouvrage montrent que l’incertitude constitue une dimension inhérente aux transformations environnementales, énergétiques, sociales et politiques contemporaines. Elle naît de connaissances imparfaites, mais également de la confrontation entre des savoirs, des intérêts, des temporalités, des échelles et des représentations différentes. En ce sens, penser l’incertitude conduit à comprendre ses manifestations plus qu’à vainement tenter de l’éliminer.

Les travaux réunis dans le premier axe mettent d’abord en évidence les relations complexes entre ignorance et action. La disponibilité d’une information scientifique ne suffit pas nécessairement à produire une décision. L’étude de l’adaptation au changement climatique dans les territoires ruraux touristiques montre ainsi que la reconnaissance du phénomène climatique peut coexister avec une incertitude persistante quant à ses manifestations locales et aux réponses qu’il conviendrait d’y apporter. L’incertitude peut alors changer d’objet. Elle ne porte pas que sur l’existence d’un phénomène comme le changement climatique. Elle porte surtout sur sa temporalité, son intensité ou sa traduction territoriale. Elle peut également être un prétexte pour différer l’action. Au contraire, elle peut être une justification pour une action plus rapide. Dans un autre domaine, le droit des contrats publics illustre la manière dont les institutions cherchent à organiser l’action malgré l’aléa. Les mécanismes jurisprudentiels comme les dispositifs contractuels d’anticipation témoignent d’une même tension entre prévisibilité et adaptation. L’incertitude oblige à concevoir des instruments susceptibles d’intégrer l’imprévu.

Le deuxième axe montre que cette question ne peut être dissociée de celle des échelles de décision. Les transitions environnementales et énergétiques produisent des effets qui dépassent fréquemment le périmètre dans lequel les décisions sont prises. La décarbonation du transport aérien, par exemple, confronte un objectif climatique global aux contraintes très concrètes de disponibilité et d’allocation de la biomasse et de l’électricité dans les territoires. Elle soulève ainsi des questions de concurrence entre usages, de justice énergétique et de répartition des coûts et des bénéfices de la transition. De manière comparable, le développement de la méthanisation doit être pensé simultanément comme un instrument de politique énergétique, agricole et territoriale. Les synergies possibles avec la Politique agricole commune coexistent avec des tensions concernant l’usage des terres, les soutiens publics ou encore la répartition de la valeur créée.

L’étude de l’afforestation urbaine à Tucson introduit la question des échelles temporelles. Les temporalités de l’action publique et de la demande sociale ne correspondent pas nécessairement à celles des systèmes écologiques. Planter un arbre relève d’une décision présente dont une partie des effets ne se manifestera que plusieurs décennies plus tard, dans des conditions climatiques elles-mêmes incertaines. À cette discordance des temps s’ajoute une discordance des espaces, puisque les ressources, les financements, les espèces végétales et les décisions circulent entre différents niveaux territoriaux. Ces contributions montrent ainsi que l’incertitude peut naître moins d’un manque d’information que de la difficulté à articuler des phénomènes interdépendants qui se déploient selon des espaces et des temporalités différents.

Cette difficulté d’articulation rejoint directement les interrogations du troisième axe sur les rapports entre incertitude et démocratie. Face à des transformations rapides et difficilement prévisibles, les institutions doivent concilier des exigences parfois contradictoires. L’analyse de la règle de droit face à la transition énergétique met ainsi en évidence les limites d’un cadre normatif fondé sur la stabilité et la contrainte, tout en rappelant que la stabilité demeure nécessaire à la prévisibilité de l’action collective. L’apparition d’instruments plus souples traduit cette recherche d’un équilibre entre permanence de la règle et capacité d’adaptation.

Les controverses autour de la géothermie profonde montrent quant à elles que l’incertitude concerne également la production, la détention et la circulation des connaissances. Lorsque l’expertise scientifique est elle-même confrontée à des données incomplètes ou difficilement accessibles, la question technique devient une question politique. La controverse peut alors contribuer à faire entrer dans le débat public des objets jusque-là réservés aux spécialistes et à redéfinir les conditions dans lesquelles les décisions sont prises. Plus largement, les mouvements sociaux contemporains étudiés dans cet ouvrage rappellent que l’incertitude affecte également les formes de l’action collective. L’affaiblissement de certaines médiations traditionnelles, l’hétérogénéité des mobilisations et le retour de formes moins prévisibles de contestation compliquent leur lecture autant par les institutions que par les chercheurs. L’incertitude peut alors être considérée comme une des caractéristiques intrinsèques aux mouvements sociaux contemporains.

Enfin, les questionnements autour du projet E-Cho et des usages de la forêt rappellent que ces arbitrages ne relèvent jamais uniquement de connaissances scientifiques ou de choix techniques. Ils mobilisent également des valeurs et des conceptions différentes de ce que sont les ressources, les territoires ou encore la transition elle-même. Derrière une controverse portant sur l’utilisation de la biomasse se confrontent ainsi différentes manières de définir la forêt, ses fonctions, les usages qui peuvent en être faits et les relations que les sociétés souhaitent entretenir avec elle. L’incertitude ouvre dès lors un espace de discussion qui est également normatif. Décider engage alors non moins une évaluation des conséquences probables que des trajectoires souhaitables.

Ces différents constats éclairent l’intérêt de l’approche interdisciplinaire qui avait présidé à cette journée. Le droit interroge les instruments permettant de sécuriser ou d’adapter l’action ; la géographie met en évidence les rapports entre territoires, échelles et temporalités ; les sciences économiques et sociales questionnent l’allocation des ressources, les comportements, les institutions et les rapports de pouvoir. Leur confrontation permet en revanche d’identifier différentes dimensions des enjeux étudiés et l’intérêt de produire le savoir de manière concertée et globalisante.

Ainsi, penser, décider et agir dans un monde incertain ne revient peut-être pas à attendre de disposer d’une connaissance complète avant d’intervenir. Les contributions réunies ici conduisent à envisager l’incertitude comme une donnée de l’action collective, qu’il convient de rendre visible et d’intégrer aux processus de décision.

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Pau, Pessac
Chapitre de livre
EAN html : 9782353112258
ISBN html : 978-2-35311-225-8
ISBN pdf : 978-2-35311-226-5
Volume : 6
ISSN : 2827-1971
Posté le 16/10/2026
3 p.
Code CLIL : 3081; 3082;
licence CC by SA

Comment citer

Colonna, Julianna, Lana, Enzo, Sadaune, Agathe, Sailler, Aurélien, Segond, Raphaëlle, Willemaers, Arthur, « Conclusion générale », in : Colonna, Julianna, Lana, Enzo, Sadaune, Agathe, Sailler, Aurélien, Segond, Raphaëlle, Willemaers, Arthur, dir., Comment penser, décider et agir dans un monde incertain ?, Pessac-Pau, Presses universitaires de Pau et des pays de l’Adour, collection Schol@ 6, 2026, 81-83, [URL] https://una-editions.fr/un-monde-incertain-conclusion
Illustration de couverture • Montage Thomas Ferreira, PUPPA.
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