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Affronter des problèmes en boxe thaï :
stratégies d’intervention et point de vue des entraînés

La question de l’entraînement à la résolution de problème, à ce qui préside aux prises de décision ne manque pas de s’imposer à la réflexion de tout entraîneur cherchant à rendre le boxeur plus efficace dans un rapport de force. En combat de boxe thaï, cette question est d’autant plus cruciale que le combattant – confronté à de nombreux problèmes à résoudre – peut mettre en jeu à la fois son intégrité physique et l’issue d’un combat sur une unique prise de décision. Dès lors se pose la question du choix de méthodes d’entraînement et de situations répondant à la nécessité de confronter le combattant à différents types et niveaux de problèmes ainsi qu’à celle de le former soit par un guidage fort l’orientant vers des solutions potentielles, soit par une mise en responsabilité l’amenant à être plus émancipé dans ses décisions. Dans ce travail, inspiré de la didactique des disciplines scientifiques et technologiques et pour partie de la didactique clinique, nous prendrons appui sur des études de cas d’entraînés ayant suivi deux méthodes d’entraînement contrastées : un modèle assez transmissif des décisions tactiques versus un modèle auto-adaptatif. Outre l’efficacité des deux méthodes, c’est le rapport des entraînés aux savoirs d’ordre stratégique et tactique mais aussi à l’entraîneur ainsi qu’à l’expérimentation vécue qui fera l’objet de cette communication.

boxe thaï; savoirs stratégiques et tactiques; problème; modèle pédagogique; situation didactique; dévolution; assujettissement; didactique clinique

The question of training in problem solving, in what presides over decision making, is bound to come to the mind of any trainer seeking to make the boxer more effective in a power struggle. In Thai boxing, this question is all the more crucial as the fighter – faced with numerous problems to solve – can put both his physical integrity and the outcome of a fight at risk with a single decision. This raises the question of the choice of training methods and situations that respond to the need to confront the fighter with different types and levels of problems, and to train him either through strong guidance pointing him towards potential solutions, or by putting him in a position of responsibility leading him to be more emancipated in his decisions. In this work, inspired by the didactics of scientific and technological disciplines and in part by clinical didactics, we will draw on case studies of trainees who have followed two contrasting training methods: a fairly transmissive model of tactical decisions versus a self-adaptive model. In addition to the effectiveness of the two methods, this paper will focus on the trainees’ relationship to strategic and tactical knowledge, to the coach and to real-life experience.

Thai boxing; Strategic and tactical Knowledge; Problem; Pedagogical Model; Didactic Situation

La cuestión del entrenamiento en la resolución de problemas, en lo que preside la toma de decisiones, acude forzosamente a la mente de cualquier entrenador que pretenda que el boxeador sea más eficaz en una lucha de poder. En el boxeo tailandés, esta cuestión es tanto más crucial cuanto que el púgil – enfrentado a numerosos problemas que resolver – puede poner en peligro tanto su integridad física como el resultado de un combate con una sola decisión. Esto plantea la cuestión de la elección de métodos y situaciones de entrenamiento que respondan a la necesidad de enfrentar al púgil a diferentes tipos y niveles de problemas, y de entrenarle bien mediante una fuerte orientación que le oriente hacia posibles soluciones, bien colocándole en una posición de responsabilidad que le lleve a emanciparse más en sus decisiones. En este trabajo, inspirado en la didáctica de las disciplinas científicas y tecnológicas y en parte en la didáctica clínica, nos basaremos en estudios de casos de alumnos que han seguido dos métodos de formación contrastados: un modelo bastante transmisivo de decisiones tácticas frente a un modelo autoadaptativo. Además de la eficacia de los dos métodos, este artículo se centrará en la relación de los alumnos con los conocimientos estratégicos y tácticos, con el entrenador y con la experiencia de la vida real.

boxeo tailandés; conocimientos estratégicos y tácticos; problema; modelo pedagógico; situación didáctica

Introduction

La question de l’entraînement à la résolution de problème – ce qui préside aux prises de décisions du boxeur – ne manque pas de s’imposer à la réflexion de tout entraîneur cherchant à rendre le sportif plus efficace et responsable dans son rapport à une adversité que ce soit en sports collectifs1 ou en sports de combat2. Lors d’un affrontement de boxe thaï, cette question est d’autant plus cruciale que le combattant peut mettre en jeu à la fois son intégrité physique et l’issue d’un combat sur une unique prise de décision. De nombreux paramètres sont ainsi susceptibles de rendre le rapport de force très fluctuant et de désorienter un combattant affaibli qui va être en recherche de solutions stratégiques et technico-tactiques opérantes qu’il aura déterminées seul ou avec l’aide de son entraîneur. Dès lors, se pose la question du choix de méthodes d’entraînement et de situations répondant à la nécessité de confronter le combattant à différents niveaux de problèmes ainsi qu’à celle de le former à l’aide d’un guidage fort ou au contraire à une forme de dévolution des savoirs3. Nous présentons ici une partie des résultats qualitatifs d’une thèse menée en didactique de la boxe thaïlandaise4 portant sur l’expérimentation de deux méthodes d’entraînement à la résolution de problèmes dont il s’agit de vérifier les effets et les perceptions constatés auprès des combattants.

Les questions qui sous-tendent cette réflexion sont les suivantes :

  • Comment peut-on contribuer à la formation d’un combattant plus réfléchi dans ses prises de décision et faciliter la transmission – appropriation de savoirs stratégiques et tactiques ?
  • Est-il possible de faire évoluer les conceptions des boxeurs concernant leur rapport aux manières de s’entraîner ainsi qu’à l’entraîneur ?

Avant d’aborder les conditions de l’expérimentation et la présentation de certains résultats, nous reviendrons sur certains concepts clés propres à la didactique des disciplines et à la didactique clinique5 ; ils ont permis la construction d’études de cas permettant d’appréhender la façon dont un boxeur s’approprie un savoir d’ordre stratégique et tactique (un savoir qui s’intègre à son vécu, à ses conceptions, à ses difficultés).

Une recherche en didactique appliquée à l’entraînement sportif en boxe thaïlandaise 

Le rôle clé du contrat didactique et le niveau de dévolution

Pour rappel, Guy Brousseau6 décrit le contrat didactique comme un contrat « hypothétique » soumis à la contingence de la situation et exposant des attentes mutuelles implicites entre celui qui transmet et celui qui s’approprie le savoir mis en jeu. Pour l’élève, il convient de considérer que l’entraîneur lui propose une tâche d’apprentissage adaptée à son niveau ainsi qu’à ses besoins susceptibles de produire un progrès ; pour l’entraîneur, cela consiste considérer que le boxeur va s’engager et être en capacité de résoudre le problème propre à la tâche assignée. Dans la confrontation à un problème, la dévolution au sein d’une situation dite « à didactique » vise à mettre l’élève en responsabilité de sa propre résolution de problème et donc de son apprentissage. Pour être efficace, la dévolution doit avoir été négociée comme règle du contrat didactique au sein d’une situation7. Dans d’autres types de situations didactiques, le sportif s’appuie sur l’aménagement d’un milieu contraignant et sur l’assistance de l’entraîneur (explications, démonstrations préalables) ; il dispose alors de plusieurs solutions potentielles qu’il doit éprouver en situation pour les adapter à son profil de combattant afin de retenir les stratégies les plus efficaces. Dans ce contexte, si le fait d’affronter un problème avec assistance provoque de nécessaires adaptations comportementales et un élargissement du répertoire des connaissances déjà acquis par l’élève, la responsabilité de l’élève est bien moindre.

Les savoirs stratégiques et tactiques

À l’entraînement, on peut trouver différents types de situations8 telles que sans opposition, en opposition orientée et/ou modulée, en affrontement libre ou codifié : le boxeur peut peaufiner sa gestuelle technique, automatiser certaines manières de faire mais doit surtout apprendre les circonstances, les contextes d’utilisation d’une réponse technique à un problème posé par l’adversaire. C’est à ce niveau qu’interviendront les savoirs stratégiques et tactiques qui déterminent les risques inhérents aux prises de décisions que l’on peut différencier dans un rapport aux temps de la réflexion et de l’action. Selon Jean-Pierre Molina et Miguel Villamon9, les savoirs stratégiques permettent de reproduire en situation de combat un procédé planifié auparavant (avant le combat, le round), tandis que les savoirs tactiques témoignent d’une adaptation permanente pendant le combat pour faire face aux imprévus de la situation de combat et pour prendre les décisions adéquates (l’activité du boxeur est alors plus spontanée et créative pour saisir des opportunités et utiliser des signaux déclencheurs chez l’adversaire). La spécificité du combat de boxe – marquée par l’alternance de phase de combat et de phases de récupération – est que les savoirs stratégiques peuvent être aussi générés pendant les courtes phases de repos, sur la base de l’analyse de la tactique menée par les combattants. Cette analyse peut être autonome, ce qui peut être considérée comme l’aboutissement d’une relation entraîneur/entraîné pensée comme émancipatrice, ou bien établie conjointement si elle est effectuée avec la collaboration de l’entraîneur (l’entraîneur délivre des consignes, des conseils à l’athlète pour l’aider à la prise de risque et de décision).

Problèmes et niveaux de problèmes

Historiquement, de nombreux auteurs s’accordent à définir une situation de résolution de problème comme une situation didactique dans laquelle il est proposé au sujet une tâche qu’il ne peut mener à bien sans effectuer un apprentissage précis ou sans entreprendre de manière active un processus de modification de sa structure cognitive permettant le développement d’un agir efficace10. Pour des boxeurs à un certain niveau de compétition, nous avons convenu d’éviter de proposer des problèmes dits « simples », c’est-à-dire induisant une réponse relativement évidente (par exemple, une technique de parade), pour proposer des niveaux de problèmes plus élaborés. Pour ce faire, nous nous sommes appuyés principalement sur la typologie de Lucie Deblois11 permettant de spécifier des problèmes compliqués et des problèmes complexes.

Un problème compliqué

Ce type de problème impose une certaine quantité d’étapes à traiter par un boxeur pour trouver la réponse adaptée. Par exemple, lors d’une opposition orientée, le boxeur A, face à un adversaire B disposant d’une allonge plus importante, peut essayer d’esquiver ou de réduire la distance pour ensuite engager un blocage ou une saisie afin d’envisager une riposte.

Un problème complexe 

Il peut être assimilé à une résolution face à plus d’incertitude relatives aux attaques et à des difficultés de représentations des organisations technico-tactiques en opposition. Par exemple, pour le boxeur A, quelle technique défensive utiliser face un adversaire B qui, dans un même schéma de garde, peut aussi bien réaliser une frappe en jambes sur une trajectoire circulaire ou rectiligne ? Dans ces contextes, les savoirs stratégiques et tactiques permettent la recherche permanente de la domination de l’adversaire ou des manières de déjouer sa domination et ne peuvent se restreindre à de simples techniques formelles ; on peut évoquer des savoirs « technico-tactiques » et « technico-stratégiques » qui représentent une manière singulière de procéder mais également de prendre des décisions pour s’adapter en contexte de combat.

La perspective de la didactique clinique

Dans cette perspective associant didactique des disciplines et perspective psychanalytique12.  Les boxeurs sont conçus comme des sujets singuliers ; cette optique vise à interpréter la part de subjectivité qui concerne des mécanismes inconscients qui sont à l’œuvre dans la plupart de nos comportements, choix et décisions : d’une part, le sujet entraîné agit parfois à son insu, en étant divisé entre diverses intentions et, d’autre part, ce même sujet peut appréhender différemment une intention de formation, avec sa façon d’être et de penser. Le sujet entraîné peut donc être affecté de manière particulière au plus profond de lui-même, certes du fait de sa subjectivité, mais aussi du fait de mécanismes plus inconscients qui l’animent (tels les assujettissements, les divisions du sujet).

Un Sujet assujetti

Les Sujets sont ainsi plus ou moins assujettis à des institutions de rattachement13, c’est-à-dire qu’ils sont dépendants voire soumis à des règles, à des normes et à des positions de pouvoir au sein des institutions auxquelles ils appartiennent ; l’entraîné est ainsi plus ou moins assujetti à son entraîneur qui représente pour partie l’institution ainsi qu’à des manières de s’entraîner liées à ses expériences d’entraînement passées.

Le sujet divisé

Le Sujet sportif boxeur peut être divisé entre un idéal de boxe bien souvent inspiré par son entraîneur et sa propre vision de la boxe ; la réalité́ de l’affrontement peut ainsi l’amener à faire des choix imprévus et très personnels qui ne correspondent pas forcément aux intentions de l’entraîneur. Le boxeur peut être aussi divisé entre ce qu’il dit et ce qu’il fait ou encore entre ce qu’il voudrait faire et ce qu’il ne peut s’empêcher de faire. Selon André Terrisse 14, la théorie du Sujet postule l’existence de déjà-là propres au sujet, à son histoire, à ses conceptions. À ce sujet, André Terrisse et Marie-France Carnus15 évoquent un déjà̀-là décisionnel rendant compte de la partie visible du processus en tant que solution possible susceptible d’apparaître à un moment donné en réponse à un problème particulier. Ce processus décisionnel est en fait la résultante d’autres déjà̀-là mobilisés à l’insu du Sujet : un déjà̀-là expérientiel, lié à l’expérience en tant que pratiquant, un déjà̀-là conceptuel renvoyant à des représentations tributaires de la pratique sociale de référence, de son évolution et un déjà-là intentionnel pouvant correspondre pour le boxeur à un projet de combat.

Méthode

L’expérimentation

Contexte

Notre expérimentation s’appuie sur douze pratiquants d’âge moyen compris entre 20 à 30 ans (deux femmes et dix hommes), de niveaux technique et compétitif équivalents, pratiquant depuis plus de trois années consécutives. Le protocole expérimental de notre recherche (cf. trois situations tests observées au fil du cycle) porte essentiellement sur des solutions défensives dans le cadre de situation en opposition orientée et modulée, fixant le rapport à l’adversaire et les rôles à tenir. Dans ce type de situation, les protagonistes ont un rôle à tenir en étant soit attaquant, soit défenseur. Pour chaque rôle, la variable quantitative liée aux répétitions d’action, à l’engagement physique est définie ; les possibilités d’action sont plus ou moins cadrées pour développer un nouvel aspect du contrat didactique portant sur les comportements offensifs et défensifs en rapport aux compétences visées. Dans notre cas, un attaquant pose le problème et un défenseur doit chercher une solution sur la base de ses schémas défensifs intégrés avec, nous allons le voir, plus ou moins d’assistance de l’entraîneur. Nous avons donc constitué 2 groupes équivalents de 6 combattants, composés chacun d’une femme et de 5 hommes, les résolveurs de problèmes, et 2 participants, une femme et un homme, nommés poseurs de problèmes.

Modèles expérimentés

Nous avons distingué deux modèles d’entraînement correspondant à deux types de situations didactiques en référence aux modèles pédagogiques de Daniel Bouthier16 :

  • d’une part, une situation didactique dans laquelle les intentions d’enseigner du maître sont relativement explicites, avec un aménagement contraignant développé sous le nom de « Pédagogie du Modèle de Décisions Guidées » (PMDG). Ce modèle est relativement directif car deux solutions verbales différentes sont données aux problèmes exposés ; elles doivent être expérimentées par les boxeurs qui doivent valider la solution la plus efficace pour chacun d’entre eux, sur deux rounds successifs ;
  • d’autre part, une situation dite a didactique qui permet la dévolution du problème à l’élève et que nous avons relié au modèle de « Pédagogie du Modèle Auto Adaptatif » (PMAA). Ce modèle permet aux combattants, face aux problèmes donnés, de travailler à l’immédiateté de leurs réponses et à leur caractère improvisé voire créatif.

Protocole

Notre expérimentation s’est déroulée sur quatre semaines, à raison de deux sessions par semaine, soit huit séances intégrant 3 épreuves tests (l’une en 1ère séance, l’autre à mi cycle d’entraînement et la dernière lors de la 8e séance). Chaque séance d’entraînement est élaborée autour de la présentation des situations aménagées par l’entraîneur, pour un groupe, sur le modèle de PMDG ou, pour l’autre groupe, de PMAA. L’ensemble est organisé de façon à reproduire une phase d’action et une phase de récupération comme en compétition. La confrontation d’un poseur de problème face à un résolveur de problème dure deux fois une minute par type de problème posé, entrecoupées de quarante-cinq secondes de repos. Le protocole constitue ainsi le temps de l’épreuve, c’est-à-dire l’expérience vécue d’un modèle d’entraînement selon des modalités particulières sur un temps de huit semaines d’entraînement.

Des entretiens semi dirigés ont permis de percevoir l’évolution des représentations des combattants :

  • l’entretien initial (E1, avant le protocole) a eu pour finalité de cerner le déjà là conceptuel et expérientiel17 ; il sert de point de départ, de référence pour permettre de cerner les représentations initiales de chaque combattant sur des points précis partir de questions communes : leur conception du combat, leurs pensées au cours du combat et entre les rounds, le rapport à la prise de décision, la façon de réagir aux intentions adverses mais aussi les attentes vis-à-vis de l’entraîneur, etc.
  • l’entretien d’après-coup (E2) qui fait suite au protocole d’entraînement vécu doit permettre de constater d’éventuelles modifications sur la base de l’expérience vécue.

La méthodologie de construction des cas

Pour construire le cas d’un boxeur, il faut une double analyse que nous allons décrire ci-après.

L’analyse diachronique 

Cette première analyse correspond aux différents temps successifs du travail mené, à savoir les trois temps de recueil de données, approchées de façon descriptive :

  • les déjà-là : ils sont issus des premiers entretiens (E1) conduits en amont de l’expérimentation et permettre d’accéder à expériences passées, à l’histoire personnelle du sujet et à ses différents rapports à… ;
  • l’épreuve : c’est la partie d’observation de l’expérimentation avec les modes d’entraînement et surtout des épreuves tests. Par l’observation et l’analyse des vidéos, nous avons cherché à dégager des éléments révélateurs autour de trois questions : À quel moment les sujets résolveurs se sont-ils faits toucher ou pas ? Ont-ils testé les deux solutions ou bien une seule ? Une fois touché, conservent-t-ils la solution utilisée ou en changent-ils ?
  • l’après-coup : cette étape est celle des seconds entretiens (E2), conduite « à froid » (une semaine après le temps de l’épreuve) ; elle doit permettre, par une prise de recul, de revenir sur le protocole suivi ; nous avons aussi utilisé l’outil technique du nuage de mots afin, entre autres, d’extraire des expressions représentatives.

L’analyse synchronique

Cette seconde analyse interroge le positionnement du sujet dans trois rapports. Les différentes données sont croisées, nous sommes dans une approche plus compréhensive portant sur :

  • le rapport au savoir avec une focalisation sur les savoirs d’ordre stratégique et tactique ;
  • le rapport à l’institution qui renvoie à un boxeur plus ou moins assujetti à un système d’entraînement, à son entraîneur ;
  • le rapport à l’épreuve qui permet de comprendre comment les boxeurs ont vécu l’expérimentation et appréhender les manières d’apprendre ;

Dans cette perspective, à partir des données croisées, l’élève a été positionné sur les trois « rapports à », liés au savoir, à l’institution et à l’épreuve, et ceci en fonction de différents axes exprimant des niveaux de tension propres à la didactique clinique :

  • Pour le rapport au savoir d’ordre « technico-tactique » ou stratégique :
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Fig. 1.

Dans nos questions guides, nous avons ajouté un rapport à l’effort, qui correspond à un état d’esprit « guerrier », en faisant l’hypothèse qu’un combattant trop confiant en sa force, en ses capacités physiques et mentales peut être moins enclin à prendre des décisions réfléchies. Pour nos études de cas et cette présentation, nous nous centrerons essentiellement sur l’axe du désir plus que sur ceux de la rencontre ou de l’expertise afin de vérifier si nos boxeurs ont été attirés ou déroutés par le travail autour de ce type de savoir.

  • Pour le rapport à l’institution et notamment à l’entraîneur :

Dans notre analyse du rapport du boxeur à l’autorité et à son institution de rattachement, nous avons souhaité mettre principalement l’accent sur le rapport à l’entraîneur avec principalement l’axe de l’assujettissement.

  • Pour le rapport à l’épreuve (les entraînements suivis et les tests effectués) :
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Fig. 2.

L’entretien d’après-coup a permis d’étudier l’évolution des différents rapports à… mais surtout le rapport au protocole, la motivation à l’expérimentation en fonction du modèle d’entraînement suivi. Dans ce cadre, nous utiliserons prioritairement l’axe de la contingence et celui de l’affect pour positionner nos études de cas puisque les boxeurs étudiés sont tous peu familiers aux protocoles suivis.

Présentation et commentaires des résultats de deux cas singuliers : Anthony et Justin

Vignette du cas « Anthony »/PMDG : «bien donner mes coups, bien appliquer ce qu’on a appris »

Analyse diachronique : déjà-là ; épreuve et après-coup

Les différents déjà-là :

• Le déjà là expérientiel d’Anthony : il a longuement pratiqué le football. Avant la boxe thaïlandaise, il n’avait aucun vécu en sports de combat, qu’il a débutés à l’université. Il a effectué un voyage en Asie de plusieurs mois et notamment en Thaïlande. Après une courte période d’arrêt, il a repris l’activité lors de ce séjour puis s’est inscrit dans un club dès son retour en France. Il s’entraîne en boxe thaïlandaise depuis 5 ans, à raison de trois séances minimums par semaine. Dans le discours d’Anthony, on relève des savoirs stratégiques et tactiques bien identifiés : « Sur une attaque adverse, se protéger, lever ses mains, la garde. » Il les précise : « Bien se protéger, lever ses gants, fermer ses gants et pouvoir amortir au maximum l’impact et essayer de moins prendre possible. » Il est capable ensuite de les transposer en situation : « Et voilà, essayer d’esquiver en fonction de l’attaque et essayer de s’adapter au maximum. Si c’est un poing à esquiver, pas de côté. Si c’est un pied, bloqué. Et voilà, les bases hein. […] essayer – si c’est une jambe – de la bloquer, la saisir si possible. »

• Le déjà-là conceptuel d’Anthony : le sujet, en position défensive va décider de ses actions selon l’intensité subie, ressentie ou exercée : « en fonction de l’intensité des coups, en fonction de l’état dans lequel on est. » Il désigne aussi la difficulté comme facteur décisionnel : « en fonction du degré de la difficulté. » Ici, c’est une double difficulté qu’il exprime. Une première difficulté relèverait de l’état physique dans lequel il peut se trouver (fatigue physiologique, tensions émotionnelles, lucidité et discernement de la situation vécue, blessures…) ; la seconde, serait celle liée à la complication, qui devient une complexité structurelle à gérer, naissant d’une période où des impacts et de nombreuses trajectoires variées sont opposés au sujet : « en difficulté, je vois un moment où on se fait enchaîner et qu’est-ce qu’on fait quoi. » ? Comment (im)poser, penser, « sa » boxe. Anthony construit la situation d’opposition par l’interrelation qu’il vit avec son adversaire : « Je pense à l’adversaire, à ce qu’il fait. J’essaie d’analyser un peu ce qu’il fait, comment il boxe. J’essaie au maximum de me mettre dans ma bulle pour ne penser qu’à ça […] ». Cela passe donc par l’autre, sans omettre de rappeler que cela passe aussi par lui : « et à ma boxe aussi […] Ma boxe, à essayer […] de bien donner mes coups, de bien appliquer ce qu’on a appris. » C’est bien à travers cette alternance de jeu dual, qu’Anthony établit sa conception duelliste du duo formé : « Après, à la boxe de l’adversaire, pour essayer d’anticiper les prochains coups. Essayer de voir […]. Essayer de […] parer, de contre-attaquer et d’anticiper. Essayer de m’adapter un peu à l’adversaire. […] pour essayer d’adapter ma boxe. »

• Le déjà-là intentionnel d’Anthony : pour ne plus subir, Anthony, projette la situation défensive vers un temps où il faut (re)prendre le dessus : « on essaie à son tour de mettre en nage l’adversaire pour qu’on arrête de subir entre guillemets. » Cela revêt de ce que nous avions voulu évaluer et caractériser comme l’aspect « Guerrier » de nos participants.

Une théorie (bien) pratique : les savoirs tactiques souvent exprimés par « l’essai » et les « si possible » induisent un formulation toute trouvée, reprise des propos d’Anthony : « Voilà tout ce qu’on peut faire dans la théorie. » Ce décalage entre théorie et donc la mise en pratique, semble être désigné comme l’obstacle à franchir.

Le temps de l’épreuve (observations des vidéos) 

Anthony s’est fait davantage toucher au démarrage des rounds. La garde reste haute et cela rejoint l’idée abordée, et développée précédemment, quant à une adaptation progressive au travail adverse, possible par une lecture issue des savoirs appris et appropriés et la mise en action ensuite pour « ne plus subir ». Nous remarquons que les deux solutions données sont appliquées. Elles sont testées afin d’en calibrer le bon usage (en opérant de telle façon, suis-je en mesure d’être encore efficace sur les défenses suivantes… ?) et de pouvoir les adapter selon le type d’attaques, les hauteurs et les trajectoires. Enfin, on constate que les étapes sus-décrites conduisent à une validation en situation. La phase de test des solutions permet pour Anthony de décider de conserver, de modifier ou de changer la solution choisie. Selon le degré d’inefficacité constaté, il en change.

L’après-coup

Le nuage de mots du deuxième entretien met l’accent sur les termes « on », « moi », « en fonction ». Dans cette lecture, il est important pour le pratiquant de s’adapter à ce que propose l’adversaire et à la situation que crée leur duel. Il veut s’appliquer dans l’exécution technique de la discipline et de ses possibilités et de ce qui pourrait lui prévaloir l’efficacité selon son analyse (« préparer déjà ce que je vais faire derrière en enchaînant avec des poings, les jambes et en fonction de l’attaque qui est donnée »). L’évolution des extraits révélateurs de l’entretien initial (E1) avec ceux de l’entretien d’après-coup (E2) est présentée dans l’analyse synchronique qui suit.

Analyse synchronique

Pour exposer quelques résultats relatifs aux rapports à examiner, nous avons donné priorité à certains axes et le positionnement choisi correspond à la flèche en rouge ( )

Le rapport au savoir :

À partir des éléments des entretiens et des observations, nous avons placé le curseur de notre analyseur plutôt du côté de l’attirance sur l’axe du désir. Cela valorise l’attrait manifeste du sujet quant à la compréhension et à l’appropriation des savoirs stratégico-tactiques appris.

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Fig. 3.

Concernant le rapport au combat, en E1, le sujet exprime vouloir « mettre en nage l’adversaire ». Sa volonté est de dépasser l’adversaire physiquement – et probablement mentalement dans ce même temps -. Il décide donc de mettre en place un schéma tactique poussant l’autre à ne plus imposer son rythme de combat. On suppose que ce rythme imposé est en organisation offensive puisqu’il s’agit pour le sujet d’« arrêter de subir » (des attaques). Ce qui est sous-entendu ici, c’est le souhait de vouloir prendre le dessus sur l’autre. On décèle ainsi le caractère combattant/combattif du participant.

En E2, il cherche « le moment un peu crucial où on se reprend physiquement et mentalement aussi en repartant du bon pied ». L’objectif, lors de mises en difficultés est de faire face et même d’aller au-delà. Il ne s’agit pas seulement de se (re)mobiliser mais bien de proposer un nouveau duel dans lequel on espère sortir vainqueur.

Le rapport à l’entraîneur

On peut lire en E1 que le guidage de l’entraîneur peut arriver « pendant (le combat) si je suis en difficulté ou si je prends trop de coups ou quoi, boum, donner une petite aide ». Il apprécie donc l’apport de l’entraîneur dans les moments de difficulté. En E2, il reprend un mode opératoire en deux temps : « à la base, c’est une réflexion personnelle et derrière, l’appui du coach il est juste… enfin c’est du bonus quoi. » On détecte donc un traitement de l’épreuve en deux étapes, tant en E1 qu’en E2 : « moi puis l’entraîneur auprès de/avec moi ». Cependant lors du premier entretien il est évoqué un guidage au moment où le participant rencontre une difficulté. Or la seconde fois, on lit « une réflexion personnelle » suivie « derrière de l’appui du coach en bonus »

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Fig. 4.

À partir des éléments des entretiens, les curseurs de notre analyseur sont dans un entre-deux qui tend cependant plutôt du côté de la soumission sur l’axe de l’assujettissement. Ceci révèle le positionnement en deux étapes sus-décrit pour le sujet.

Le rapport à l’épreuve, à l’expérimentation

Le sujet s’est révélé motivé par l’expérimentation. Il dit que cela a été « très bien perçu. Ouais, si c’était à refaire, je le referais. » et ajoute que « Là, tu sais ce que tu as appris, tu sais ce que tu dois appliquer et tu sais comment le mettre en application. »

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Fig. 5.

À partir des éléments de l’entretien, nous avons placé le curseur de notre analyseur en position 3 sur l’axe de la contingence. Les changements vécus ont été vecteurs de curiosité et d’appréciation positives et stimulantes.

Le cas Anthony confirme que ce boxeur assujetti au départ de l’expérimentation a trouvé satisfaction par le biais de la méthode PMDG car il exprime la nécessité de conserver un soutien de l’entraîneur ; si un début de réflexion personnelle est ébauché, c’est à l’intérieur du cadre donné par l’entraîneur et sa méthode. Ce cas est révélateur d’une correspondance entre l’assujettissement et la méthode suivie.

Vignette du cas « Justin »/PMAA : « Même si t’es fatigué, essayer de rester »

Présentation et analyse diachronique : déjà-là ; épreuve et après-coup

Les différents déjà-là 

• Le déjà-là expérientiel de Justin : le sujet a pratiqué pendant près de dix ans le football. Il n’avait pas fait d’autres sports de combat avant la boxe thaïlandaise. Il s’y entraîne intensément depuis 5 ans, à raison de quatre à cinq séances par semaine : « être dur, puis rendre dur (prendre mais rendre ; prendre pour rendre). Une défense efficace pour une attaque construite »). Dans le discours de Justin, sa volonté de défendre est pensée de façon large : « Se protéger » mais l’objectif est précis et identifié : « Quitte à se faire toucher, se faire toucher le moins durement possible et anticiper l’entrée en remise qu’on va pouvoir faire pour ne pas trop subir et laisser l’attaque se mettre en place. » Il s’agit de « ne pas se faire toucher durement. » Pour cela il convoque la défense de manière globale mais organisée : « organiser la défense ». Celle-ci une fois établie, « mise en ordre », notamment par une lecture de la situation d’opposition doit lui permettre « après de repartir sur une attaque. » La défense est pour lui, le passage ou l’un des passages vers l’attaque. Elle ne semble pas s’en départir. Il déclare utiliser « la riposte […] C’est-à-dire qu’il faut remiser […] mais pas simplement [seulement] se dire qu’il faut l’encaisser et tourner ». Il y voit une pensée tactique « mais essayer de riposter » qu’il va jusqu’à affiner « le plus vite possible dans l’idéal. »

• Le déjà-là conceptuel : en position défensive, il va décider de ses actions selon un « état physique personnel. » De ce constat, il dégage deux postures. Une première posture d’essai tactique, avec la « rentrée en corps à corps » par exemple, qui est une phase technique de combat qu’il apprécie : « si vraiment on sent qu’on n’a plus grand-chose dans les chaussettes, peut-être essayer, de rentrer sur un corps à corps ou ce genre de chose ». De cette même posture, il vise d’« essayer de la jouer on va dire un peu filou » et donc, nous comprenons, de gagner du temps sur son état physique ; de récupérer. Mais très rapidement Justin présente une seconde posture : « après ça dépend aussi de ce que peut proposer l’adversaire » et de la difficulté que celui-ci oppose : « Même s’il est en difficulté, il faut voir le niveau de difficulté qu’il peut proposer. Si on voit que c’est sur un seul coup, un seul enchaînement et que voilà, enfin en gros il a eu de la chance, […] ce n’est pas la même chose que si on sait qu’en face c’est un rouleau compresseur et que derrière, il y a plusieurs vagues qui vont arriver quoi. » Ainsi, l’état physique dégradé qu’il peut évoquer peut être géré de différentes façons et en fonction de la situation, « en gros, c’est par rapport à son état à soi, voir où on en est déjà par rapport à son niveau à soi et essayer de jauger qui c’est qu’on a en face. »

Il existe des points forts chez l’autre, certes, mais pour quelles failles ? Justin renvoie la situation d’opposition en deux axes répartis dans les deux camps – ici le sien et celui de son adversaire -avec des points forts et surtout des points faibles à analyser car « même s’il est en difficulté, sur un de ses points forts, essayer d’analyser quel est son point fort et donc quel va être son point faible derrière et l’attaquer plutôt à l’inverse de ce qu’il peut proposer. » Pour décider sur quels savoirs technico-tactiques il va falloir faire levier, il est important de « savoir jauger […]. Donc il faut essayer de jauger aussi les différents niveaux, les différences qu’il peut y avoir entre les différents types d’attaques entre lui et entre moi. » Ainsi il va pouvoir décider d’« opter pour un deuxième round, pas m[s]a première attaque fétiche, mais la deuxième parce que je sens que la deuxième je vais le mettre plus en difficulté que sur la première. »

• Le déjà-là intentionnel : Justin, projette son combat avec un rythme qu’il s’impose : « Déjà être toujours en garde, toujours être dans une bonne attitude, quoi qu’il se passe, essayer de garder une bonne attitude » ; Ainsi, il nous dit « donc être prêt à…[…] être prêt à partir de n’importe quel coup. » C’est notre aspect « Guerrier » qui est valorisé à travers ce « prêt à tout ». Justin est conscient qu’il va devoir faire face – à des coups, des tensions exacerbées comme la douleur physique et contraignante – mais il s’y prépare et pense savoir comment s’y préparer avec « les gants en haut, […] faire attention à l’attitude même avec la fatigue ».

L’attitude au service de l’analyse et de l’action : de cette attitude, il n’en tire pas qu’une position dans le duel, il s’en sert donc de défense mais aussi pour « toujours essayer d’analyser aussi l’adversaire, mais d’essayer de… je me dis sans cesse d’essayer d’être le premier, d’anticiper et de donner mon rythme en fait, d’essayer… »…essayer – toujours –, pour donner son rythme.

Le temps de l’épreuve

Justin, il se fait toucher au début du round mais par l’attitude d’analyse qu’il s’astreint à toujours suivre, il est très rapidement opérant et « efficace » pour « ne pas laisser subir ». On retrouve bien là l’ensemble de la démarche qui le caractérise par ses propos tout au long de l’entretien. L’analyse dont il fait preuve envers son adversaire, il en fait preuve également avec lui-même, dans le sens où il applique ce qu’il dit ; c’est un fait notable dans des perspectives larges telles que celles liées au travail d’un entraîneur avec l’athlète et ici, avec cet athlète. Nous remarquons aussi que plusieurs solutions sont testées mais tout en se préservant d’une trop grande « mise en difficulté ». Il s’assure d’utiliser les plus sécurisantes puis tend ensuite à en essayer d’autres qui pourraient lui offrir, selon la situation, davantage « d’efficacité ». Enfin, on constate que lorsqu’il est touché, Justin va rapidement traiter l’échec. De là, s’il juge bon de renouveler la solution initialement choisie, qui a été défaillante, il n’hésite pas à la refaire. Ceci sachant qu’il s’expose, il « re paramètre » l’exécution afin de réussir sa nouvelle tentative et ainsi continuer de chercher à « donner son rythme ».

• L’après-coup : le « nuage de mots » du deuxième entretien met l’accent sur les termes « marquer », « points » et bien sûr « analyser ». Ce nuage est révélateur et pertinent au vu de nos observations. L’analyse de Justin le guide dans une pratique qu’il a conçu en points forts et points faibles. Ce qu’il en obtient doit lui permettre de marquer les siens : des points « comptables ». L’évolution des extraits révélateurs de l’entretien intitial (E1) avec ceux de l’entretien d’après-coup (E2) est présentée dans l’analyse synchronique qui suit.

Analyse synchronique

Le rapport au savoir

À partir des éléments des entretiens, le positionnement des curseurs de notre analyseur est plutôt du côté de l’attirance sur l’axe du désir.

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Fig. 6.

Les savoirs stratégico-tactico-techniques appris s’affinent. Concernant le rapport à l’effort, en E1, le sujet marque son objectif : « Même si t’es fatigué, essayer de rester ». Si on pousse l’analyse de cette phrase, en particulier sur la formulation « essayer de rester », on peut se demander ce qu’elle peut signifier pour lui et pour nous. De notre côté, plusieurs hypothèses intéressantes émergent : essayer de rester mentalement présent, essayer de rester physiquement présent ou les deux, essayer de rester pour finir (ici, aller au bout du round/du combat), essayer de rester pour continuer tout en sachant que l’on ne pourra pas gagner mais que notre victoire est ailleurs, essayer de rester pour repartir à l’affrontement et imposer un travail offensif…quoi qu’il en soit, l’esprit guerrier apparaît bien et il se confirme en E2 avec « il faut frapper le dernier. » Nous pourrions convenir là que toutes nos hypothèses précédentes sont unanimement validées. « Être le dernier (des deux présents sur l’aire de combat », l’ultime vainqueur, le plus guerrier des deux.

Le rapport à l’entraîneur

Nous notons une évolution : « Sur l’efficacité. Parce qu’on peut dominer sans être forcément efficace, on peut faire les mauvais choix même si on est au-dessus de l’adversaire ». L’aide de l’entraîneur doit venir pour être plus efficace et corriger des choix. La notion de guidage est distinctement prononcée. En E2, l’entraîneur est toujours présent mais cette fois-ci, et après le travail en PMAA, le sujet déclare « avoir cette autonomie de pouvoir soi-même trouver et appliquer les bonnes décisions. » Si l’on suit la réflexion qui doit mener à la victoire et dans laquelle on déciderait que le temps court du combat doit être compensé par la vitesse des prises de décisions et des exécutions d’actions qui en découlent, alors la réponse donnée par le sujet concorde en tous points. L’autonomie qui pourrait être acquise par le boxeur pour trouver par lui-même la ou les bonnes solutions, sans passer par l’aide extérieure, serait un gain de temps déterminant lors du duel. À partir des éléments de l’entretien, nous avons placé le curseur de notre analyseur plutôt du côté de la soumission sur l’axe de l’assujettissement pour E1. Le curseur peut basculer plutôt du côté de l’émancipation en E2 lorsque la recherche d’autonomie est suggérée.

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Fig. 7.
Le rapport à l’épreuve, à l’expérimentation

Dans l’analyse de son rapport à l’expérimentation, le sujet s’est révélé motivé par l’expérimentation. Il a perçu cela « très positivement parce que c’était assez condensé dans le temps, mais justement ça changeait un peu des méthodes qu’on pouvait connaître. » et ajoute que ce qu’il a apprécié « ça va être le fait de sortir un peu de l’entraînement habituel, dès qu’on sort un peu de sa zone on va dire de confort […] ça pousse un peu à réfléchir un peu… on va dire, le cerveau il est un peu gêné au début parce qu’on n’est pas dans les automatismes, donc… Après, c’est ce qui est aussi agréable, c’est… voilà, de sortir de ça, donc on sort un peu de sa zone de confort. »

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Fig. 8.

À partir des éléments de l’entretien, nous avons placé le curseur de notre analyseur en position 3 sur l’axe de la contingence.

Le cas Justin est contrasté dans son retour. Il rencontre une forme d’inhibition par la gêne occasionnée dans l’application de comportements nouveaux, mêlée à l’excitation des changements transposés dans son travail. Le cas Justin est révélateur de l’acceptation de la dévolution de la résolution du problème alors qu’il avait plutôt l’habitude d’être conforté, rassuré par le guidage de l’entraîneur.

Conclusion

Avant de revenir sur la singularité des cas exposés, nous avons souhaité donner quelques éléments supplémentaires et non exposés dans le cadre de cet article, concernant le rapprochement des cas de nos douze boxeurs. S’agissant du rapport aux savoirs stratégiques et tactiques, sur l’axe du désir, l’ensemble des boxeurs étudiés penche plutôt du côté de l’attirance, ce qui dénote, chez les participants, une volonté de faire évoluer des organisations techniques/tactiques/stratégiques. Concernant le rapport à l’institution et notamment l’axe de l’assujettissement, les sujets ont des positionnements variables mais on constate que majoritairement le curseur est plutôt vers la soumission à son représentant. Après, avoir suivi l’expérimentation, on évolue vers davantage d’autonomie et d’émancipation, tout particulièrement chez les cas ayant suivi la méthode PMAA. Enfin, si les sujets ont l’ambition de prendre seul les décisions, ils émettent, dans un même temps, le souhait de voir celles-ci complétées par les conseils de l’entraîneur. Concernant le rapport à l’expérimentation et sur l’axe de la contingence, les sujets manifestent plutôt de l’excitation, au point de vouloir renouveler l’expérimentation. La nouveauté les a parfois surpris mais l’adaptation nécessaire a semblé stimuler à la participation et à la découverte. Les sujets ont néanmoins témoigné d’un impossible marquant, et compréhensible, celui de devoir faire autrement que ce qu’ils voulaient faire. Ils étaient contraints dans leurs choix par la méthode suivie et la nécessaire adaptation. Un second impossible évoqué, est davantage lié aux impératifs du test et au fait qu’il fallait accepter de « seulement défendre », sous-entendu « sans pouvoir répliquer et/ou attaquer ».

Nous n’avons pu présenter que deux cas singuliers (un pour chaque méthode) car nous les avons trouvés représentatifs de la complexité propre à chaque boxeur ; certains boxeurs peuvent ainsi être confortés dans leur volonté de rester dans un modèle pédagogique qui ne bouscule pas trop leurs routines d’entraînement et qui correspond à leurs attentes vis-à-vis de l’entraîneur ; d’autres boxeurs peuvent, par contre, être plus ouverts à la nouveauté en matière d’entraînement et même faire évoluer leur représentation au niveau de leur rapport à l’entraîneur. Ce qui est certain, c’est que sachant qu’on ne peut présager d’aucune évolution des rapports à l’adversité, il convient d’être attentif aux réactions des entraînés, pour en dernier lieu, déterminer ce qui leur convient le mieux.

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Fig. 9.

Bibliographie

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Notes

  1. Gréhaigne Jean-Francis, Godbout Pierre, Bouthier Daniel, « The teaching and learning of decision making in team sports », Quest, 53, 2021, p. 59-76. Mouchet Alain, « La subjectivité dans les décisions tactiques des joueurs experts en rugby ». eJRIEPS, 14, 2008, p. 96‑116.
  2. Catala Benoit, Margnes Éric, « La transmission des savoirs stratégiques et tactiques en boxe thaï : entraîner à la résolution de problèmes », dans Heuser Frédéric, Touya Gaël, Terrisse André (dir.), Formation, sports de combat et arts martiaux, coordination, Presses de l’Université de Toulouse 1 Capitole, 2020, p. 99-112.
  3. Brousseau Guy, Théorie des situations didactiques, Textes rassemblés par Balacheff Cooper, Sutherland Warfield, Grenoble, La Pensée sauvage, 1998.
  4. Catala Benoit, La transmission-appropriation des savoirs stratégiques et tactiques en boxe thaïlandaise : médiation et résolution de problèmes au service de la performance sportive par la comparaison de deux modèles d’entraînement et l’étude de cas d’entraînés, Thèse STAPS, Pau, 2023.
  5. Carnus Marie-France, Terrisse André, Didactique clinique de l’éducation physique et sportive (EPS): quels enjeux de savoirs ? Perspectives en éducation & formation, Bruxelles, De Boeck. 2009.
  6. Op. cit.
  7. Amade-Escot Chantal, « Potentialité de la Théorie de l’Action Conjointe en Didactique (TACD) pour l’analyse des situations d’intervention en APS », eJRIEPS. Ejournal de la recherche sur l’intervention en éducation physique et sport, 30, 2013.
  8. Margnes Éric, « Compétences, conceptions et savoirs de l’entraîneur de judo », dans Paillard Thierry (dir.), Optimisation de la performance sportive en judo, Bruxelles, De Boeck, 2008, p. 211-219.
  9. Molina Jean-Pierre, Villamón Miguel, « Principes stratégico-tactiques des sports de combat : l’exemple du judo », dans Terrisse André (dir.), Recherches en Sports de combat et en Arts martiaux : état des lieux, Revue EPS, Paris, 2000, p. 175-184.
  10. Meirieu Philippe, « Guide méthodologique pour l’élaboration d’une situation-problème », Guide méthodologique pour l’élaboration d’une situation-problème, 262, 1988, p. 9‑16. Poirier-Proulx Lise, La résolution de problèmes en enseignement, Bruxelles, De Boeck, 1999.
  11. Deblois Lucie, Enseigner les mathématiques. Des intentions à préciser pour planifier, guider et interpréter, Québec, Presses de l’Université Laval, 2011.
  12. Carnus Marie-France et Terrisse André, op. cit.
  13. Chevallard Yves, La Transposition didactique : du savoir savant au savoir enseigné, Grenoble, La Pensée sauvage, 1985.
  14. Terrisse André, « Épistémologie de la recherche clinique en sports de combat » dans Terrisse André (dir.), Recherches en sports de combat et en arts martiaux : état des lieux, Paris, Édition Revue EPS, 2000, p. 95-108.
  15. Carnus Marie-France, Terrisse André, Didactique clinique de l’éducation physique et sportive (EPS): quels enjeux de savoirs ? Perspectives en éducation & formation, Bruxelles, De Boeck. 2009.
  16. Bouthier Daniel, L’approche technologique en STAPS : représentations et actions en didactique des APS, HDR en Sciences, spécialité STAPS, Université Paris-Sud 11. Non publié, 1993.
  17. Carnus Marie-France, Terrisse André, 2009.
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EAN html : 9791030012231
ISBN html : 979-10-300-1223-1
ISBN pdf : 979-10-300-1224-8
ISBN EPub 3 : 979-10-300-1226-2
Volume : 35
ISSN : 2741-1818
Posté le 23/04/2026
17 p.
Code CLIL : 4096
licence CC by SA

Comment citer

Margnes, Éric, Catala, Benoît, « Affronter des problèmes en boxe thaï : stratégies d’intervention et point de vue des entraînés », in : Loudcher, Jean-François, Hernandez, Yannick, dir., Techniques du corps, Arts Martiaux et Sports de combat. Du quotidien aux JOP / Body Technics, Martial Arts and Combat Sports. From the Everyday to the OGP / Técnicas corporales, Artes Marciales y Deportes de combate. De lo cotidiano a los JJ.OO.PP., Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, collection PrimaLun@ 35, 2026, 195-212, [URL] https://una-editions.fr/affronter-des-problemes-en-boxe-thai
Illustration de couverture • Image créée par les directeurs avec IA (copilot) représentant une combattante de capoeira et un combattant de judo qui s'amusent sur des formules de biomécanique, évoquant les Jeux Olympiques sans leurs symboles officiels, dans un décor antique et un design moderne des années 1930 où l'on ne voit que des lignes qui font deviner le mouvement plus qu'elles ne le montrent.
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