Arola Urdangarin
Je vais essayer, dans un temps contraint, de présenter la planification stratégique de l’Eurorégion Nouvelle-Aquitaine Euskadi Navarre, afin de savoir de quelle manière on a construit notre plan stratégique dans une échelle eurorégionale. Il faut d’abord savoir que la forme juridique de l’Eurorégion est aujourd’hui un GECT. Ce cadre juridique européen permet de promouvoir la cohésion et le développement du territoire eurorégional formé par nos trois gouvernements régionaux, la région Nouvelle-Aquitaine, la Communauté autonome Basque et la communauté forale de Navarre. Nous sommes donc à une échelle eurorégionale large puisqu’il s’agit d’une échelle de coopération entre trois régions.
Inévitablement, au sein du cadre de l’Eurorégion, différentes échelles de coopération cohabitent. Ainsi, les thématiques telles que l’emploi transfrontalier, les services aux travailleurs transfrontaliers, la culture et l’échange sont abordées à l’échelle des coopérations de proximité ou d’hyper proximité, celles qui touchent au bassin de vie transfrontalier. Mais d’autres sujets peuvent être traités à un autre niveau, à une échelle qui couvre presque la totalité de l’Euskadi, le nord jusqu’au centre de la Navarre et un peu le territoire de la Communauté d’agglomération Pays basque, en raison d’une culture partagée entre ces trois territoires. Finalement, l’échelle euro-régionale proprement dite est un très grand territoire, qui ajoute à la seconde échelle la Nouvelle-Aquitaine dans son entièreté, avec des opportunités énormes ; à ce niveau sont alors traitées des questions telles que le développement économique ou la coopération universitaire. Voilà un tour d’horizon des différentes échelles et des opportunités que nous donne un territoire si riche, avec des maillages si complémentaires.
Le premier plan stratégique de l’Eurorégion date de 2014-2020, le second a été adopté pour la période 2021-2027. Parmi les idées clés pour réaliser un plan stratégique, il me semble important de souligner que le plan stratégique doit être co-construit. Dans notre cas, l’Eurorégion est nécessairement le reflet d’un projet politique porté par les trois gouvernements régionaux. Dans cette même logique, la planification stratégique doit une co-construction de ces trois gouvernements régionaux.
On a pu dresser un bilan du premier plan stratégique 2014-2020. Sur cette période, plus de deux cents projets ont été financés ; cinq projets européens ont été développés ; différentes actions ont été menées et des approches particulières ont été mises en place. Ce premier bilan s’est révélé très important pour développer et coconstruire le nouveau plan stratégique 2021-2027. Des groupes de travail thématiques se sont réunis sur le secteur stratégique de leur région, notamment sur l’économie verte, la transition écologique, l’emploi, la formation professionnelle, la santé et le vieillissement, la culture et la politique linguistique, la jeunesse, le sport, les transports et la gouvernance transfrontalière. Évidemment, le bilan de ces groupes de travail doit tenir compte du contexte de crise sanitaire lié à la COVID. Malgré cette situation, on a pu faire ressortir des idées claires, des défis, des lignes d’action, des thématiques concrètes pour continuer dans ce sens. On a aussi réalisé des enquêtes auprès des acteurs clés du territoire, auprès des citoyens, avec une contribution de plus de sept cents citoyens et citoyennes, pour identifier les défis et les lignes d’action qu’ils voulaient pour leur région. On a aussi questionné les partenaires de projets pour voir si les outils financiers précédemment mis en œuvre étaient adéquats et comment faire évoluer ces outils financiers pour mieux répondre aux besoins des projets transfrontaliers. Enfin, un rapport a été demandé au Conseil économique et social de Nouvelle-Aquitaine. Cet ensemble atteste d’une élaboration large, qui a vraiment fait émerger les futures lignes d’action, les futurs axes, les futures priorités de l’Eurorégion Nouvelle-Aquitaine Euskadi Navarre.
Du nouveau plan stratégique se dégagent cinq axes : trois axes de travail plutôt thématiques et deux axes transversaux.
Un premier axe de travail est lié à la citoyenneté régionale, qui est un peu notre mantra : il s’agit de savoir comment mieux se connaître pour mieux coopérer, d’une manière plus intelligente et plus adéquate. Cet axe recoupe les thématiques liées à la culture, l’éducation, la jeunesse, le sport, le plurilinguisme. Un deuxième axe est lié à l’innovation regroupant le développement innovant, compétitif, inclusif, et durable, avec tout ce qui concerne la recherche, l’innovation, les entreprises, le commerce eurorégional, l’emploi transfrontalier, la coopération universitaire, la formation professionnelle. Un troisième axe est lié au développement durable et au territoire, regroupant tout ce qui porte sur le transport, l’environnement, l’aménagement du territoire, le tourisme.
Le premier des deux axes transversaux concerne la gouvernance transfrontalière. Plusieurs échelles de coopération et institutions participent à cette gouvernance de la coopération transfrontalière. À ce titre, la zone fonctionnelle qui se met en place actuellement va être le premier laboratoire de gouvernance transfrontalière sur notre frontière. Le second axe transversal est la gestion innovante ; celle-ci constitue la base de notre plan stratégique car, pour mieux gérer, nous avons besoin d’outils, tels que les données statistiques, l’observation, l’identification d’obstacles transfrontaliers et la communication.
Pour mettre en œuvre cette ambition, la planification stratégique est très importante, bien sûr, mais elle doit s’accompagner des moyens financiers adéquats. Dans notre cas, nous avons développé ce plan stratégique à partir de multiples dispositifs : des dispositifs financiers de fonds propres, consistant dans deux appels à projets annuels à hauteur de 900 000 € par an, un outil appelé « partenariat stratégique » à hauteur de 400 000 € par an, des prix des bourses de mobilité pour des étudiants, et des prix audiovisuels. Nous disposons aussi de dispositifs financiers de fonds externes, notamment à travers le POCTEFA. Enfin, nous disposons de tout ce que l’on appelle les dispositifs non-financiers : il s’agit de tout le travail d’animation territoriale, à travers notamment des groupes de travail thématiques sur des priorités que nous avions déjà fixées dans notre à notre premier plan stratégique. Mais au-delà de la planification et de la stratégie conjointe entre trois territoires, et donc trois gouvernements régionaux, la question des moyens financiers est de toute façon déterminante pour la matérialisation de ces plans stratégiques. C’est la raison pour laquelle tout est très structuré, pour que les appels à projets, les partenariats, les bourses répondent aux objectifs qu’on s’est fixés dans le plan stratégique.
J’ajouterais, mais ce sera aussi ma conclusion, qu’autour du plan stratégique, nous avons identifié la nécessité de développer une stratégie thématique autour de la coopération universitaire. Dans cette perspective, beaucoup d’actions ont été réalisées, d’ordre financier, d’animation, par la mise en place d’une bourse eurorégionale de mobilité des étudiants et des doctorants, du financement de projets d’innovation de recherche entre des universités, de la création de doubles et triples diplômes… Cette stratégie thématique sur la coopération universitaire est un bon exemple de groupe stratégique, puisque sont concernées onze universités publiques et privées et plus de treize centres d’enseignement supérieur installés sur notre territoire. Les possibilités de coopération sont très importantes et une planification stratégique autour de la coopération universitaire à l’échelle régionale nous semblait essentielle.
Loïc Delhuvenne
C’est avec plaisir que je prendrai quelques minutes pour vous présenter notamment la manière dont le schéma de coopération transfrontalière a été mis en place dans le territoire de l’Eurométropole Lille-Kortrijk-Tournai.
La dynamique a été lancée en 2016, au travers notamment de la loi MAPTAM de 2014. C’est en effet à cette occasion que la Métropole européenne de Lille a pu envisager et mettre en œuvre un schéma de coopération transfrontalière. Dans cette perspective, une réunion s’est déroulée, regroupant à la fois les acteurs institutionnels français et des opérateurs beiges. On était en 2017 et cette année-là a représenté un moment de foisonnement, permettant de constituer une véritable stratégie, autour d’une gouvernance multi-niveaux et multi-acteurs, que ce soit du côté français ou du côté belge.
En 2019, de nouveaux échanges ont été entrepris avec les opérateurs belges et français, pour identifier quels étaient les projets déjà en cours sur le territoire et les futurs projets en cours. À ce titre, nous avons identifié près de 145 projets qui avaient des liens plus ou moins forts sur cette frontière, c’est-à-dire contenant des degrés d’intégration européenne dans la mise en œuvre. Bien évidemment, nous avons aussi identifié la démarche autour des bassins de vie transfrontaliers. À ce propos, la Mission opérationnelle transfrontalière travaille sur la question fondamentale qui est de savoir comment organiser une gouvernance multi-niveaux et multi-acteurs sur notre territoire. En ce sens, bien évidemment, le schéma de coopération transfrontalière a permis de générer cette dynamique autour d’une série de projets de manière concrète. Parmi les 145 projets, 106 étaient issus du territoire Lille-Kortrijk-Tournai ; ce qui démontre aussi la nécessité d’avoir un acteur qui centralise et qui permet de faire le lien entre les autorités françaises et beiges. C’est un enjeu tout à fait important pour l’Eurométropole puisque nous utilisons ce schéma de coopération transfrontalière au quotidien, pour définir les priorités de notre territoire, et surtout faire le lien entre les opérateurs sur le terrain, mais également les enjeux en matière de blocage juridico-administratif que l’on connaît au niveau des États et au niveau de l’Union européenne.
Tous ces éléments, mis bout à bout, nous auront permis, depuis 2016, de pouvoir travailler sur une véritable gouvernance de projets, qui a par ailleurs influencé la gestion de notre GECT, y compris du point de vue de son organisation. Cela a donc représenté un exercice qui était somme tout un exercice voulu par le législateur français, mais qui a connu, sur notre territoire, un véritable atterrissage, contribuant à la mise en place concrète de projets.
Quels sont ces projets concrets pour lesquels nous avons pris appui sur le schéma de coopération transfrontalière ? C’est d’abord le parc bleu de l’Eurométropole, qui est un projet emblématique au sein de notre territoire. En effet, il a permis de se rendre compte que la gestion de l’eau, que ce soit les eaux de surface ou les eaux souterraines, était un objectif partagé entre la France et la Belgique. Je prends ensuite la question des rencontres de proximité. Là encore, grâce à ce schéma de coopération transfrontalière, s’est mise en place une véritable gouvernance de proximité entre les maires et les bourgmestres tout le long de la frontière interne de l’Eurométropole. Enfin, toute une série de projets, notamment des projets qui ont attrait plutôt à l’information transfrontalière, se sont déroulés dans le cadre du schéma de coopération transfrontalière. Ce schéma avait identifié ces trois sujets comme étant véritablement des sujets piliers de la coopération transfrontalière au sein de l’Eurométropole. Il ne s’y était pas trompé.
Mathieu Baradel
Ma contribution, consacrée à l’agglomération Grand Genève et à sa « Vision transfrontalière 2050 », concerne une démarche lancée il y a une année et demie avec un certain nombre de partenaires du Grand Genève.
Je commencerais ma présentation par la notion d’articulation des échelles. Concernant les partenaires qui participent activement à cette démarche, il s’agit du canton de Genève, dont je fais partie, de la région de Nyons, qui est une partie du canton de Vaud mais qui constitue une agglomération ou un ensemble de communes du canton de Vaud intégré au Grand Genève et du Pôle métropolitain du genevois français, qui représente les intercommunalités françaises situées autour de Genève. Ce sont vraiment les acteurs locaux du territoire, avec une vision commune renouvelée, ce qui constitue, à mon sens, un élément fondamental. Il existait déjà une vision commune, définie il y a environ une quinzaine, voire une vingtaine d’années, et qui avait permis de construire l’agglomération transfrontalière. Mais il était nécessaire de renouveler cette vision territoriale à l’échelle de ce bassin de vie.
La photographie du bassin de vie du Grand Genève montre une frontière qui se balade dans ce territoire, mais il reste difficile de la distinguer, du fait des continuités urbaines entre la France et la Suisse, des continuités paysagères, et des continuités en termes d’exploitations agricoles.
Sur une carte plus administrative, le canton de Genève est une structure qu’il est possible d’assimiler, par rapport à ce qui existe en France, à un État, un département et une commune, et qui aurait un peu toutes leurs compétences.
Une des caractéristiques majeures de ce canton est qu’il possède 100 km de frontières avec la France et 4 km avec la Suisse. Cette spécificité explique la force et l’intensité des échanges qui a toujours existé dans ce bassin de vie, et qui se sont institutionnalisés depuis les années 1970. Toutefois, il s’agit surtout d’une logique de bassin de vie fonctionnel. Les échanges, qui ont toujours existé, se situent en premier lieu plutôt autour des ressources naturelles.
Une autre caractéristique de ce territoire est son dynamisme ces cinq ou six dernières années. Entre 2013 et 2019, se sont installés dans le Grand Genève, en termes de population, 80 000 habitants, soit l’équivalent d’une grande ville, avec 40 000 emplois nouveaux, mais aussi avec des disparités assez fortes en termes de localisation de ces emplois et de ces habitants. Ces déséquilibres génèrent des externalités négatives, des effets négatifs, dus en partie aux différences de monnaie entre le franc Suisse et l’euro, ainsi qu’aux différences de fiscalité. La Suisse, qui peut être plus libérale, peut s’avérer plus intéressante pour certaines entreprises. Par ailleurs, un phénomène commence à émerger, phénomène que l’on qualifierait de métropolisation ; celle-ci se retrouve dans d’autres métropoles européennes, qui ne sont d’ailleurs pas forcément transfrontalières, mais le phénomène est ici exacerbé avec un effet frontière et de deux systèmes qui coexistent.
Ce dynamisme, qui ne s’est pas démenti depuis ces dix dernières années, affiche, selon les prévisions de l’Insee côté français et de l’Obstat côté suisse, une tendance identique à l’horizon 2050. Ces prévisions restent très dynamiques, puisqu’il est prévu pour l’agglomération, qui est plus que millionnaire, une croissance d’environ 400 000 habitants, avec 150 000 emplois supplémentaires.
Finalement, tous ces éléments suscitent le besoin de renouveler notre planification stratégique, dans ce que nous avons appelé la « vision territoriale transfrontalière », mais qui fait écho à ce qui a été présenté pour l’Eurorégion Nouvelle-Aquitaine Euskadi Navarre. Il s’agit, pour l’ensemble des partenaires, de s’accorder sur une image commune du développement du territoire, à l’horizon 2050, en sachant qu’au-delà des enjeux de dynamisme, il existe également des enjeux de transition écologique, auxquels les élus du Grand Genève ont décidé d’apporter une réponse. Ces enjeux font partie intégrante de notre cadre de réflexion. Finalement, l’objectif de cette démarche de vision territoriale consiste à définir dans quelles conditions le Grand Genève va pouvoir absorber cette croissance, tout en respectant les objectifs de transition écologique à l’horizon 2050.
Le processus de planification a démarré en 2022, pour se poursuivre jusqu’à la fin de l’année 2024 dans une logique d’association de toutes les échelles. Le Grand Genève comprend 209 communes et 8 agglomérations, auxquelles s’ajoutent deux départements français, la région Auvergne-Rhône-Alpes, le canton de Genève qui représente un seul interlocuteur mais qui regroupe quand même 45 communes, le canton de Vau, la communauté d’agglomération de Ryons. Cela représente autant d’interlocuteurs avec lesquels il faut pouvoir dialoguer à travers cette vision territoriale.
La méthode choisie a consisté à confier à des professionnels qualifiés en matière d’aménagement du territoire, des thématiques d’urbanisme, de mobilité, d’environnement, d’économie, d’énergie, afin de nourrir un certain nombre d’ateliers et visites de terrain qui ont rythmé les deux premières années de la démarche, afin de pouvoir arriver à dessiner cette vision territoriale.
En parallèle, politiquement, cette vision est suivie au niveau de structures politiques, qui représentent l’ensemble des 209 communes de l’agglomération. Cette implication permet un suivi de proximité du travail, afin d’obtenir une adhésion également à ce niveau.
L’articulation des échelles est vraiment au cœur de l’ensemble la démarche. Une première échelle, que j’appellerais l’échelle des focus, basée sur des zooms territoriaux, à partir de plans directeurs, de zones d’aménagement, consiste à avoir la capacité de s’adresser aux communes. On a, par exemple, une vraie question sur la manière de réaménager les zones commerciales. Une autre échelle est celle des périmètres d’aménagement coordonnés d’agglomération. L’agglomération est scindée en quatre grands territoires transfrontaliers, représentant en moyenne une cinquantaine de communes. À cette échelle intermédiaire, on s’adresse davantage aux intercommunalités, afin de définir les grands projets qui vont constituer l’aménagement du territoire. Enfin, la dernière échelle, celle d’agglomération permet de dézoomer pour travailler avec l’ensemble d’agglomération. Ainsi, tout au long de cette démarche, on se situe sur ces trois échelles, qui s’interrogent mutuellement, permettant, par un mécanisme de va-et-vient entre les échelles, de vérifier la faisabilité des projets et de les réinterroger à une échelle supérieure.
Une autre échelle ne doit pas être oubliée dans cette démarche. Elle concerne le volet citoyen, que l’on a voulu intégrer dès le début à travers des ateliers qui se sont déroulés en simultané sur l’ensemble de l’agglomération. Généralement, les ateliers se déroulaient sur deux jours, principalement le soir, où l’on accueillait les citoyens pour recueillir leurs contributions, leurs idées, pour finalement alimenter la démarche. On a souhaité aller encore plus loin avec les citoyens, en identifiant, parmi ce panel de citoyens, ce que l’on a appelé des ambassadeurs-citoyens, qui ont participé à l’ensemble des ateliers réalisés avec les communes, les intercommunalités et les responsables politiques. Dans la journée d’atelier, ils participaient à un temps d’échange d’environ une demi-heure, qui donnait une véritable impulsion aux discussions et aux différents travaux. Enfin, peut-être de manière un peu plus classique, on a également organisé une journée de portes ouvertes pour échanger sur les premiers résultats.
Je terminerais ma présentation avec sa finalisation en m’intéressant surtout à la notion de déclinaison. En effet, cette image commune n’a pas de caractère obligatoire. Formellement, elle ne peut pas s’imposer à chacun des partenaires de l’agglomération. Par contre, on a convenu, dès le départ, avec l’ensemble des administrations, que cette image commune serait déclinée dans les instruments de planification de tous les partenaires. Pour la partie française, cette déclinaison s’opère au niveau des schémas de cohérence territoriaux, donc au niveau des intercommunalités. Côté Suisse, cette image est déclinée dans les plans directeurs cantonaux. Elle donne une cohérence d’ensemble qui, ensuite, est déclinée et mise en œuvre, d’une part, au niveau de chacun des partenaires sur leur propre territoire, et, d’autre part, au niveau de la structure Grand Genève pour ce qui a trait aux objets transfrontaliers. Il s’agit d’appels à projets lancés par la Confédération helvétique, qui visent à financer des objets de mobilité transfrontaliers, qu’ils soient en Suisse ou en France, auxquels le Grand Genève a répondu de manière systématique depuis 2003, ce qui a permis la construction de l’agglomération. Cette approche a permis de préparer le projet d’agglomération de cinquième génération, déposé à Berne en juin 2025.
Hân Vo
Je suis la directrice des partenariats et des financements à la Communauté d’agglomération Pays basque. La Communauté d’agglomération Pays basque a été créée récemment, le 1er janvier 2017, et bénéficie de la fusion de dix intercommunalités formant le territoire basque français, avec 158 communes sur notre territoire.
Dès le début, la Communauté d’agglomération est marquée par une volonté très forte de s’inscrire dans une politique transfrontalière. Effectivement, nous avons souhaité suivre la possibilité qui ait été offerte par la loi MAPTAM en engageant une réflexion autour d’une planification stratégique, même si, à l’inverse d’un certain nombre de structures qui ont été évoquées, la Communauté d’agglomération Pays basque français n’est pas transfrontalière mais frontalière.
La stratégie de coopération transfrontalière qui a été votée en décembre 2019 a été construite avec l’aide de l’agence d’urbanisme et de la MOT. Nous avons procédé comme l’Eurorégion, comme l’Eurométropole de Lille, ou comme le Grand Genève : nous nous sommes appuyés sur les acteurs du territoire et sur la société civile. Concernant la société civile, c’est l’ancrage du conseil de développement du Pays basque qui a fourni une contribution à notre proposition de stratégie. On a également organisé un grand nombre d’ateliers de concertation entre Bayonne et Saint-Sébastien, qui nous ont permis de réunir la parole de 150 acteurs du territoire. On a également réalisé 30 entretiens individuels de personnalités expertes du territoire.
S’agissant du contenu de cette stratégie, les thématiques retenues se retrouvent dans les trois précédentes stratégies présentées. Plus précisément, il est possible de décompter quatre ambitions, elles-mêmes déclinées en trois axes de travail.
La première ambition est celle du bassin de vie. Il s’agit de s’interroger sur la manière de faciliter la vie de nos habitants et de nos entreprises sur ce territoire transfrontalier. À l’intérieur de ce bassin de vie transfrontalier, on va retrouver des sujets tels que la mobilité du quotidien. À titre d’illustration, je citerais une convention qui a été mise en place pour permettre aux bus urbains de traverser la frontière et d’aller jusqu’à Irun pour amener les habitants sur les plages d’Hendaye. Certes, c’est symbolique, mais sans demander aucune aide financière, on est parvenu à trouver des accords et surtout à trouver un mode de fonctionner ensemble. On travaille également sur des projets plus ambitieux avec l’Eurorégion pour l’interconnexion des trains, qui devrait aboutir d’ici deux à trois ans. Il s’agit, en effet, d’un projet de longue haleine puisque les premières études ont débuté depuis plusieurs dizaines d’années. On travaille également sur le bassin d’emploi, notamment avec la région Nouvelle-Aquitaine.
La deuxième ambition concerne le développement des valeurs et des représentations communes, pour forger une appartenance transfrontalière sur le Pays basque. Ce sujet est extrêmement important dans la mesure où, contrairement au Grand Genève où il existe un vrai différentiel économique, sur notre territoire la frontière n’est pas caractérisée par ce différentiel économique. Cette situation explique la raison pour laquelle il existe un faible de flux de travailleurs transfrontaliers. Finalement, d’autres facteurs tels que l’histoire, la culture commune, la langue rapprochent et permettent de faire communauté. En ce sens, afin de faciliter les propositions venant du territoire, on a mis en place depuis 2021 un soutien aux initiatives transfrontalières. On porte une attention particulière aux projets du territoire, souvent issus d’associations qui n’ont pas la possibilité de prétendre à des fonds européens, soit du fait de la complexité des dossiers, soit du fait de l’impossibilité d’avancer la trésorerie nécessaire dans l’attente du versement des fonds. Ce soutien va donc permettre à des structures associatives de plus petites envergures de proposer des projets participant à la stratégie de coopération transfrontalière.
La troisième ambition concerne une compétence primordiale pour le territoire. Il s’agit de la gestion de l’eau, de la transition écologique et énergétique, mais également, sur notre territoire, de la montagne. À ce sujet, nous travaillons notamment à la construction d’un PNR « montagne basse », avec le souhait d’ouvrir ce sujet à l’échelle transfrontalière. En effet, même si on a tout à fait conscience qu’aujourd’hui le PNR est un sujet uniquement franco-français, nous associons les communes frontalières et le gouvernement de Navarre pour essayer de construire une charte commune afin de se fixer ensemble des objectifs qu’on pourra, à l’instar du Grand Genève, décliner dans nos planifications urbaines.
La dernière ambition vise à promouvoir l’excellence et le rayonnement territorial au niveau national, eurorégional, et international. Dans cette optique, depuis l’année dernière, nous avons initié des universités d’été, qui permettent de vulgariser la culture scientifique auprès du plus grand nombre et de favoriser une vraie coopération transfrontalière. C’est d’ailleurs un lieu où toutes les échelles se combinent, l’Eurorégion, la Diputación, l’Agglomération et le Département sont présents pour construire ce projet.
Le multilinguisme est également un marqueur de notre territoire. La jeunesse est une thématique qui est ressortie très souvent, lors de nos entretiens dans la construction de cette stratégie 2030. Nous portons une attention particulière à ce que nos projets engagent la jeunesse, car ce sont les jeunes qui vont faire l’Europe du futur et construire la culture transfrontalière de demain.
Finalement la planification stratégique transfrontalière permet de révéler les besoins d’un territoire transfrontalier, de construire des projets qui donnent le sentiment, l’envie de vivre sur la frontière. Elle permet ensuite mobiliser les acteurs et les partenaires sur une dynamique commune et également bien sûr de définir et construire nos priorités politiques.
Toutefois, à mon sens, sa mise en œuvre reste aujourd’hui complexe. Premièrement, on a essayé de construire une stratégie de territoire, mais ce n’est pas une stratégie d’agglomération. Je m’explique. On a écouté tout le territoire, mais force est de constater, que les projets qui remontent n’entrent pas toujours dans les compétences de l’agglomération. C’est la raison pour laquelle le dialogue entre échelle est extrêmement important. J’insiste sur ce premier point car la stratégie de coopération transfrontalière de la Communauté d’agglomération Pays basque est certes le reflet d’un besoin de territoire, mais il est difficile parfois d’avancer avec un rythme soutenu sur tous les axes, tout simplement parce que nous n’avons pas la maîtrise de toutes les compétences envisagées dans notre stratégie. Deuxièmement, cette stratégie implique des partenaires des deux côtés de la frontière. Pour autant, s’agissant de la stratégie d’une institution française, même si le comité de pilotage était composé de façon transfrontalière, il s’est avéré parfois compliqué d’impliquer nos partenaires. Troisièmement, il me semble qu’aujourd’hui la reconnaissance de ces stratégies transfrontalières est encore insuffisante. Dans nos planifications, il n’existe aucune obligation à prendre en compte l’aménagement, le transport, la stratégie environnementale. Il n’existe aucune déclinaison obligatoire, il s’agit juste d’une stratégie.
Je terminerai en soulignant néanmoins que ces espaces de dialogue multiscalaire sont essentiels. Par expérience, je pense qu’ils n’ont de sens qu’autour d’un projet, pour pouvoir partager les décisions, travailler sur ces compétences qui sont imbriquées et favoriser la mixité des projets et des publics. Certes, les projets institutionnels sont importants, mais il est nécessaire de se tourner encore davantage vers des projets de la société civile, des projets scientifiques, des projets qui mêlent public et privé, qui impliquent les citoyens. Il me semble également essentiel de mieux communiquer sur ce que nous faisons à l’échelle transfrontalière, d’expérimenter des outils permettant plus de souplesse, plus de proximité, plus d’adaptation et de subsidiarité, en laissant aux territoires le choix de la créativité et de l’expérimentation sur leur propre frontière.




