Introduction
Depuis les années 2000, l’adaptation s’est progressivement imposée comme réponse ad hoc pour faire face aux risques du changement climatique. Définie par le GIEC1 comme une « démarche d’ajustement au climat actuel ou attendu ainsi qu’à ses conséquences »2, l’adaptation permet de tenir compte à la fois des risques connus mais aussi des incertitudes associées au changement global et à ses conséquences locales3.
L’injonction nouvelle que représente l’intégration des stratégies d’adaptation pour l’action publique n’est pas sans poser des difficultés opérationnelles pour les acteurs locaux. Le succès des stratégies d’adaptation repose en effet sur leur capacité à s’ajuster aux spécificités d’un territoire (dynamiques sociales, économiques, environnementales, etc.).
Pour les territoires ruraux touristiques, où l’eau constitue une ressource essentielle de l’attractivité et du développement territorial tout en étant vulnérable au changement climatique, l’adaptation représente une opportunité pour penser et anticiper les transformations du territoire à l’aune de la crise environnementale.
En nous appuyant sur les résultats d’une enquête qualitative conduite auprès d’élus, de professionnels du tourisme et de gestionnaires territoriaux en vallée de la Dronne et de la Vézère, notre communication propose d’interroger l’inadéquation qui se dessine entre d’une part la reconnaissance de la crise climatique et des incertitudes associées, et d’autre part la faible appropriation des stratégies d’adaptation à l’échelle locale. Dit autrement, comment expliquer que la reconnaissance du changement climatique, qui s’appuie sur des modèles prédictifs et une expertise scientifique abondante, aboutisse à des formes d’inactions climatiques à l’échelle locale ?
Nous verrons que si la réalité du phénomène de changement climatique ne fait plus l’objet de remises en cause de la part des enquêtés, les incertitudes concernant les déclinaisons locales précises de ces conséquences sont parfois mises en avant pour relativiser l’urgence à agir. Au-delà des incertitudes scientifiques concernant les conséquences locales, le référentiel d’adaptation demeure flou et ambigu4 et son appropriation variable selon les acteurs du territoire. Cette ambivalence qui entoure les mesures d’adaptation favorise le recours aux stratégies classiques du développement durable ayant su marquer les acteurs mais s’avère insuffisante pour résorber la crise environnementale.
La construction d’une certitude locale : quand l’expérience sensible coïncide avec l’expertise scientifique
L’expérience sensible de l’eau comme indicateur des transformations locales
Le consensus scientifique établi depuis plus d’un demi-siècle atteste de la réalité du changement climatique, dont le caractère anthropique est désormais considéré comme irréfutable5. Si ce phénomène, défini comme une « variation de l’état du climat »6, peut être objectivé par l’expertise scientifique, il est longtemps demeuré imperceptible pour les profanes. Ses manifestations ne s’inscrivant pas dans l’échelle temporelle de l’expérience sensible immédiate, la littérature qualifie le changement climatique de phénomène « quasi-invisible »7.
Toutefois, dans un contexte d’aggravation et d’accentuation des conséquences du changement climatique, notre enquête révèle une évolution des perceptions par les acteurs locaux. En mobilisant une approche par l’expérience sensible, notre recherche rend compte d’une perception accrue de transformations locales, directement associées par les enquêtés au dérèglement climatique global :
« Il est évident que le réchauffement climatique se fait sentir quoi, c’est évident, on le voit bien », E.158, élu communal & vice-présidence PNR9.
Dans le discours des enquêtés, le changement climatique est désormais perçu comme un phénomène visible et palpable. Y compris pour des enquêtés qui reconnaissent leur scepticisme initial, l’expérience des modifications tend à produire une reconnaissance de la réalité du changement global.
« Beh… [le changement climatique] ça évoque que… oui, il fut un temps où j’y croyais pas spécialement, parce que on n’était pas impacté directement, vous le voyiez à la télé comme le monsieur tout le monde quoi, mais depuis… oui depuis cinq-six ans on a quand même des… des tempêtes qu’on n’avait pas avant, on a des sécheresses qu’on n’avait pas, enfin qui étaient pas aussi longues et qui étaient pas aussi fortes. Cette année je crois que le plus, sur le parking [il désigne le parking de son local professionnel de location de canoës] à l’ombre on a eu 43°C quoi », E.16, professionnel tourisme location canoës.
Différents indicateurs sont mobilisés par les enquêtés pour étayer cette reconnaissance : augmentation des températures, intensification des épisodes extrêmes, érosion de la biodiversité. Parmi ces marqueurs, les modifications de la ressource en eau occupent une place centrale et se font le témoin privilégié des transformations et des vulnérabilités locales :
« De voir ce ruisseau [le Coly], qui pour moi est la vie, avec un écosystème vraiment particulier avec des libellules, avec des choses, des… des… des animaux, et des arbres qui il n’y a pas ailleurs, euh de le voir à sec pour moi c’est vraiment symbolique de… qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond », E.13, professionnel tourisme – site troglodytique.
Cette sensibilité particulière aux transformations de la ressource s’explique par la relation étroite que les individus entretiennent avec l’eau – relation à la fois affective, sensorielle et symbolique. C’est parce que l’eau s’inscrit dans une relation intime et signifiante que ses altérations fonctionnent comme une alerte sur les modifications climatiques plus globales à l’œuvre dans les territoires.
Le changement climatique : une réalité incontestable et vécue
Si l’expérience des transformations de la ressource contribue à qualifier le changement climatique comme phénomène irréfutable aux yeux des enquêtés, notre enquête a mis en évidence d’autres facteurs concourant à cette certitude. Parmi les enquêtés10, un seul a exprimé une posture clairement climatosceptique, tandis que les autres ont manifesté un rejet catégorique de cette perspective :
« Des gens qui nient encore le changement climatique, y’en a plus beaucoup hein. », E.43, élu communal.
« Beh ça [le changement climatique] impose d’abord une réalité, incontournable, indiscutable. Moi je m’appelle pas Trump, c’est indiscutable », E.42, élu communal.
En mobilisant une figure emblématique du climatoscepticisme, cet enquêté rejette catégoriquement toute forme d’incertitude persistante quant à la réalité du phénomène. Loin de constituer un objet de controverse, le dérèglement climatique apparaît désormais comme une évidence « indiscutable ».
Au-delà de la légitimation des discours scientifiques et des expertises techniques dans les propos recueillis, l’analyse révèle une convergence entre les savoirs experts et l’expérience vécue des transformations locales. Les modifications identifiées par les expertises territoriales – notamment le Plan d’adaptation au changement climatique du bassin Adour-Garonne – incluent l’augmentation des températures atmosphériques, l’intensification des événements extrêmes, la stabilité relative du cumul pluviométrique annuel, ou encore la diminution des débits moyens. Or, les enquêtés se sont révélés capables de témoigner de l’ensemble de ces manifestations, y compris des moins immédiatement perceptibles, telles que la redistribution temporelle des précipitations malgré un volume global constant ou l’accentuation des périodes d’étiages :
« Plus ça va moins on a de pluie qui tombe à la bonne époque », E.16, professionnel tourisme location canoës.
« (…) après que ce soit très bas en août c’est… c’est normal on va dire… c’est l’étiage, c’est… c’est… mais aussi bas, aussi longtemps, dès juin c’est… c’est… c’est nouveau, c’est nouveau, pour moi bon… et pour… voilà », E.21, professionnel tourisme, canoës.
Dans ce contexte où la reconnaissance du changement climatique semble acquise, on pourrait supposer que la mise en œuvre de politiques d’adaptation fasse l’objet d’un consensus. Pourtant, comme nous le verrons dans la deuxième partie, l’adaptation est loin de s’opérer de manière consensuelle et tend, paradoxalement, à réinjecter de l’incertitude dans le débat public.
L’adaptation au changement climatique : quand le flou conceptuel participe à réintroduire de l’incertitude
Une lecture biologisante de l’adaptation qui entrave son opérationnalisation
Alors que l’adaptation au changement climatique s’inscrit dans un contexte inédit de reconnaissance quasi généralisée de la réalité du phénomène et de son origine anthropique, le « flou conceptuel »11 qui la caractérise tend paradoxalement à réintroduire de l’incertitude quant à l’opérationnalisation et à la mise en œuvre des actions destinées à y faire face.
Notre enquête révèle une lecture biologisante du concept par les enquêtés. Qu’il s’agisse des gestionnaires territoriaux, des professionnels du tourisme ou des élus, l’adaptation au changement climatique est appréhendée comme une démarche « naturelle », n’impliquant pas a priori d’intervention volontariste :
« En fait je pense qu’on s’adapte sans le savoir (…) », E.31, gestionnaire environnement – PNR.
« S’adapter c’est le propre de l’Homme (…) et s’adapter c’est… demain s’il y a un élément qui change dans ma vie on s’adapte, et on sait s’adapter (…) », E.13, professionnel tourisme – site troglodytique.
En s’inscrivant dans une perspective évolutionniste d’inspiration lamarckienne, cette conception s’écarte substantiellement de la définition institutionnelle établie par le GIEC, entendu comme une démarche pro-active12.
Cette confusion dans la définition de l’adaptation produit non seulement une impossibilité à créer un consensus local sur le projet de territoire donné à l’adaptation, mais implique également une difficulté à dessiner les contours d’une action d’adaptation opérationnelle et volontariste.
« [L’adaptation ?] Euh, et beh c’est… c’est une bonne question. (…) la nature va changer et donc il faut s’adapter avec elle, donc euh… après je vois pas forcément d’actions très concrètes à vous présenter… mais… », E.10, gestionnaire eau – Syndicat de rivière.
Le passage d’une conception passive et spontanée de l’adaptation vers une approche proactive et planifiée demeure donc problématique pour les acteurs territoriaux.
Réinvestir le doute à l’échelle locale : déplacer stratégiquement l’incertitude et minorer les risques
Au-delà du flou conceptuel et du déficit de matérialité qui caractérisent l’adaptation au changement climatique, la question du doute et de l’incertitude resurgit de manière stratégique à l’échelle locale. Si le dérèglement climatique – comme phénomène global d’origine anthropique – constitue une réalité désormais établie, ses conséquences territoriales demeurent qualifiées d’incertaines, notamment par les acteurs en charge de la conduite et de la mise en œuvre des politiques locales.
Différents éléments d’incertitudes concernant les conséquences locales du changement climatique interviennent pour minorer l’impact des risques, et par extension repousser l’urgence à agir pour prendre en charge le changement climatique.
« Mais après je franchement je… pour l’instant en tout cas je ne crois pas qu’on va être impacté à court… enfin à court terme ouais », E.4, professionnel tourisme-site préhistorique.
L’analyse des discours révèle une double stratégie de mise à distance : d’une part, une incertitude portant sur la temporalité des impacts ; d’autre part, un éloignement géographique des risques climatiques. Les caractéristiques rurales du territoire sont alors mobilisées comme facteurs de protection face à d’autres espaces considérés comme plus vulnérables. Le doute s’est ainsi déplacé de la question de la réalité du phénomène global vers celle de la connaissance précise de ses manifestations locales.
Outre ce déplacement scalaire de l’incertitude, les enquêtés tendent également à relativiser l’impact de la relation eau – changement climatique – tourisme. Le tourisme qui se déploie en espace rural est appréhendé comme un tourisme « de nature », caractérisé par de faibles flux, permettant d’envisager le dérèglement climatique comme une « opportunité » de développement territorial alternatif aux destinations à forte concentration touristique.
L’incertitude – qui semblait pourtant dépassée à l’échelle globale – réinvestit donc la question climatique par le prisme local, en instillant le doute quant aux temporalités des conséquences, à la gravité de leurs effets et aux opportunités qu’elles pourraient générer. Alors que l’adaptation suppose d’identifier les vulnérabilités territoriales comme préalable à l’action, elle engendre paradoxalement une hiérarchisation des risques qui diminue l’urgence à traiter conjointement les interactions réciproques entre ressource en eau, activité touristique et changement climatique.
La mise en œuvre de l’adaptation à l’échelle locale
Une reconfiguration relative du référentiel de développement durable par les gestionnaires locaux
Pour rendre compte de l’opérationnalisation de l’adaptation à l’échelle locale, nous avons analysé un ensemble d’instruments et de dispositifs d’action publique afin de saisir la manière dont ils intègrent les stratégies d’adaptation. Différents documents cadres ont ainsi été étudiés et les gestionnaires responsables de leur mise en œuvre interrogés.
L’analyse de ces documents révèle une intégration relativement tardive de l’adaptation, qui tend à s’inscrire dans la continuité des actions préalablement développées au sein des stratégies de développement durable. Le SAGE13 Isle-Dronne, lancé en 2009 avant l’institutionnalisation de l’adaptation, ne mentionne pas directement cette notion. Il faut attendre la rédaction du PAGD14 en 2019 pour qu’elle soit explicitement intégrée. Les gestionnaires demeurent par ailleurs hésitants quant à la mobilisation explicite du terme dans les documents officiels :
« Dans le SAGE (…) j’espère que le mot d’adaptation apparaît ! Mais en tout cas la visée… la visée y était, donc moi je dirais oui euh… », E.20, gestionnaire eau – EPIDOR15.
Cette remarque est observée par d’autres acteurs en charge de la mise en œuvre des programmes d’actions. Si la notion d’adaptation n’apparaît pas formellement dans les documents, ces derniers estiment néanmoins que les actions engagées – issues du référentiel du développement durable – coïncident avec les objectifs poursuivis par l’adaptation.
Cette absence de rupture stratégique entre les actions relevant du développement durable et celles de l’adaptation témoigne d’une difficulté à intégrer les spécificités de cette dernière, qui suppose précisément l’anticipation des risques et de l’incertitude en amont de la mise en œuvre des politiques publiques16.
Deux stratégies politiques différenciées face à l’incertitude : instrumentalisation stratégique du doute contre rejet de l’attentisme
Afin d’éclairer la place de l’incertitude dans le processus décisionnel des acteurs locaux, nous proposons de restituer deux postures d’élus opposées. Ces figures permettent de révéler la manière dont l’incertitude peut être mobilisée stratégiquement, tant pour justifier le report de l’action que pour argumenter, a contrario, la nécessité et l’urgence d’agir.
Le premier profil retenu est celui d’un maire également président d’un syndicat de rivière et ancien agriculteur. Bien qu’il reconnaisse la réalité du phénomène, il insiste sur l’impossibilité d’en connaître avec précision les déclinaisons territoriales et privilégie d’autres enjeux jugés plus urgents.
« [Le changement climatique] c’est quelque chose de vague, euh qui est difficilement quantifiable (…) y’aura un impact, ça c’est sûr, mais… quel… comment ça va se décliner sur le territoire moi je sais pas vous dire. », E.40, élu communal et président syndicat rivière.
Cet enquêté met ainsi en avant l’impossibilité d’une prise de décision rationnelle en l’absence d’informations précises, différant de fait le passage à l’action.
À l’inverse, le second profil – maire et vice-président de PNR – interrogé sur les difficultés inhérentes à la décision dans un contexte d’incertitude, choisit d’évacuer cette question au nom de l’urgence climatique. Selon lui, les connaissances relatives aux conséquences du changement climatique à l’échelle globale sont suffisantes pour engager un nombre significatif d’actions.
« (…) il y a un tel manque [d’actions environnementales] que, on n’a même pas de questions à poser quoi. On peut y aller gaiement (…) », E.15, élu communal et vice-présidence PNR.
L’élu s’inscrit ici dans une posture proactive : il met de côté les problématiques sémantiques de l’adaptation ainsi que les incertitudes relatives aux conséquences locales, et érige l’urgence climatique en argument pour multiplier les actions d’adaptation à l’échelle communale.
Conclusion
L’adaptation au changement climatique représente une injonction pour l’action publique territoriale. Elle est présentée comme une stratégie permettant d’intégrer et de tenir compte de l’incertitude relative aux conséquences du dérèglement climatique. Notre recherche montre toutefois que cette intégration demeure limitée dans les stratégies de gestion locales et s’inscrit davantage dans une rhétorique du changement sans parvenir à établir de véritable rupture avec le référentiel du développement durable. Dans un contexte d’accentuation du changement climatique, cette absence de rupture stratégique comporte le risque de générer une gestion par la crise, où l’incertitude inhérente à la décision et à l’action s’en trouverait renforcée.
Bibliographie
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Notes
- Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.
- GIEC, 2019.
- Reghezza-Zitt & Rufat, 2015.
- Schipper, 2006 ; Simonet, 2011.
- GIEC, 2023.
- GIEC, 2019.
- Tabeaud, 2010 ; De La Soudière, 2017.
- Les sigles « E.X » désignent le numéro de l’enquête dont est extraite la citation.
- Parc Naturel Régional.
- Le corpus d’entretiens est formé de 49 enquêtés.
- Simonet, 2011.
- GIEC, 2019.
- Schéma d’Aménagement et de Gestion des Eaux.
- Plan d’Aménagement et de Gestion Durable.
- Établissement public territorial du bassin de la Dordogne.
- Richard, 2014.