En proie à une importante vulnérabilité1 dans un contexte de changements globaux, la forêt occupe une place conséquente dans les débats actuels de transition et fait l’objet de nombreux défis à relever en matière d’atténuation et d’adaptation2. À l’échelle locale, sur le bassin industriel de Lacq dans le département des Pyrénées-Atlantiques et à une trentaine de kilomètres à l’ouest de Pau, une initiative industrielle du nom de « Projet E-Cho (E-Nergie Carbone/Hydrogène/Oxygène) » portée par la PME Elyse Energy, souhaitant une mise en service de son projet à l’horizon de la fin d’année 2029, constitue un exemple d’une approche d’atténuation au changement climatique en mobilisant les ressources forestières dans son projet. L’objectif est de contribuer à la décarbonation des secteurs de l’aviation, du transport maritime et de la chimie en fabriquant des molécules bas-carbone, notamment à partir de biomasse forestière. Parmi les unités de production, le site de BioTJet est celui qui reposera sur l’utilisation de la biomasse (« bois primaire, bois déchets, déchets de scierie, bois d’éclaircies », etc.), estimée en moyenne à 300 000 tonnes de matière sèche par an, équivalent à une quantité de 500 000 tonnes brutes entrantes3.
Ce projet relevant de la bioéconomie car tourné vers l’utilisation de la biomasse forestière au profit des arguments de la souveraineté énergétique, de la compétitivité économique, de l’économie circulaire et de la durabilité environnementale (minimiser les prélèvements et conséquences environnementales)4, se heurte à des divergences de vision de la forêt de demain, manifestées au plus haut point par des mobilisations de la société civile. De ce fait, le projet est au centre d’interactions sociales locales, mais avec des résonances multiscalaires, entre les défenseurs (acteurs politiques, économiques, industriels, techniques, de la certification bois, etc.) de cette initiative industrielle, les opposants au projet (associations environnementales, sylviculteurs alternatifs, acteurs politiques, citoyens, etc.) et les personnes avec un avis moins tranché.
Dans cette perspective, une recherche en sciences humaines et sociales et notamment en géographie a pour objectif d’interroger ce grand domaine des relations Forêt et Société qui se jouent par rapport aux positionnements des acteurs à l’égard du projet E-Cho, qui en disent long sur les définitions de la forêt et les modalités d’intervention souhaitées. L’analyse du projet sous l’angle de la bioéconomie permet aussi bien d’intégrer les arguments de la durabilité que ceux qui ont une portée plus critique, couvrant un vaste panel de postures actorielles.
Étant donné que la presse locale apporte des bribes d’informations sur les interrogations suscitées autour du projet, comme la provenance géographique de la biomasse forestière, sa disponibilité, sa nature, à savoir s’il s’agit de la matière brute ou si les composés sylvicoles mobilisés correspondent déjà à un stade d’exploitation et de transformation avancée, mais aussi concernant la mobilisation des propriétaires forestiers pour la fourniture en ressource, cette matière, tout comme les comptes rendus des réunions publiques encadrées par la CNDP5, même si elle est à appréhender de façon distancée, permet de cerner les enjeux du sujet et de sa construction.
Ce chapitre éclaire sur le processus de problématisation à l’œuvre, qui s’appuie au départ sur l’identification de quatre niveaux de tension liés au domaine des relations entre les acteurs du projet et la forêt, vers l’examen de l’éthique environnementale comme appareil théorique pertinent, jusqu’à son intégration dans la construction de la méthodologie. Du fait du stade liminaire de l’étude, cette présentation consiste à fournir en particulier des éléments de cadrage : terminologiques, théoriques, disciplinaires et méthodologiques.
Avant de caractériser les différents types de tension qui sont à l’œuvre dans le positionnement des acteurs à l’égard de la place de la forêt dans le projet, mais plus globalement dans une société marquée par les bouleversements climatiques et environnementaux, l’existence de cette situation de tension est perceptible à partir des définitions accordées au projet lui-même : « […] un des projets les plus ambitieux de décarbonation en Europe »6, « un projet vertueux pour l’environnement qui est aussi une chance pour notre territoire puisqu’il est créateur d’emplois »7, « E-Cho, le projet d’e-carburants qui [vaut] 2 milliards et 200 emplois directs »8, « le projet E-Cho sur le bassin de Lacq met en danger nos forêts »9, « Projet E-Cho : “C’est ce que l’on ne veut plus voir au XXIe siècle” pour l’agglomération Pays Basque »10. Dans cette trajectoire, nous retenons une conception perspectiviste signifiant que le réel auquel renvoie le projet E-Cho n’est « susceptible d’aucune connaissance objective et ne peut être appréhendé qu’à partir d’un point de vue particulier, qui s’impose au sujet en fonction de sa nature et de ses besoins »11. Par conséquent, les productions discursives et épistémiques sur le projet et la considération des thématiques forestières sont à relier à des implications actorielles, sociales et politiques.
Au travers des interrogations soulevées par le projet E-Cho, l’objet d’étude forêt est abordé et situé selon quatre niveaux de tension notamment d’ordre ontologique, politique, praxéologique et axiologique qui apparaissent entre les acteurs.
Selon un sens philosophique, la terminologie ontologique s’applique aux questions de définition de la forêt en tant qu’essence, nature. Elle mêle à la fois des considérations écologiques sur l’évolution des fonctionnalités et des processus biologiques des écosystèmes forestiers sujets à des degrés d’anthropisation et de naturalité variables, et des considérations territoriales, en tant qu’écosystème transformé au profit des activités et pratiques anthropiques, elles-mêmes insérées dans une organisation économique, sociale, politique et spatiale. L’approche ontologique se penche sur les questions de dualisme entre nature et culture, et comment le contexte de modernité technologique et d’artificialisation rend plus ténue cette dialectique, invitant à une réflexion sur les hybrides. De plus, une considération dynamique est reliée à l’approche ontologique, impliquant que ces acceptions définitionnelles, sémantiques et relationnelles à la forêt couvrent des notions de temporalité et de spatialité.
En lien avec cette production définitionnelle, l’approche politique oriente les perspectives de la place de la forêt dans la société, son rôle, ses interventions, ses usages et ses modalités de gestion. Les référentiels de transition environnementale et des volets d’atténuation et d’adaptation aux changements globaux encastrent les acteurs dans des logiques préférentielles opposables : la forêt représente-t-elle surtout un levier pour atténuer le changement climatique (séquestration et stockage de carbone, et substitution à des matériaux énergivores et aux énergies fossiles) en réduisant l’empreinte carbone ? Ou s’agit-il de réduire la vulnérabilité de la forêt face aux effets des changements globaux en modifiant les pratiques sylvicoles et leurs modalités de gestion, ainsi que les usages ? L’éventail des possibilités d’actions que génère l’appropriation des référentiels changements globaux et transition environnementale, ouvre la voie à des logiques multiples, notamment entre l’exploitation et la protection.
Dans cet ordre d’idées, la troisième approche est de type praxéologique en référence à la praxis, c’est-à-dire aux actions et activités transformatrices que projettent ou réalisent les protagonistes. Elles peuvent osciller entre une tendance de retrait de la présence anthropique dans les forêts, comme les initiatives en faveur de la libre-évolution, en passant par des expérimentations de nouvelles essences, à l’exploitation accrue des ressources (bois d’industrie, bois d’œuvre, bois énergie, chauffage, etc.) face aux besoins en bois. Au-delà des formes et catégories d’actions qui se dégagent, ce sont les objectifs qui poussent les acteurs à intervenir d’une certaine manière dans les peuplements qui les intéressent.
C’est pour cette raison qu’est introduite la notion de valeurs car ces divergences de pratiques et usages manifestés par les acteurs du projet E-Cho ont pour origine des sens, préférences et indicateurs variables dans la construction du rapport à la forêt et donc du rôle ou des fonctions qu’elle est censée accomplir. Ainsi, le quatrième aspect qui entre en jeu est d’ordre axiologique, en référence aux valeurs qu’associent les acteurs à la forêt et dans la continuité, aux actions que ces derniers privilégient. En effet, des valeurs monétaires et plus globalement instrumentales, soit la forêt pour la société, cohabitent avec des arguments relevant davantage de la forêt pour elle-même, dans une considération plus intrinsèque de la valeur de la forêt.
La décortication des tensions qui émergent entre les acteurs du projet E-Cho et leur considération de la forêt, en ordre ontologique, politique, praxéologique et axiologique, prolonge le raisonnement en faveur de l’Éthique Environnementale (ÉE) car l’objet d’étude auquel se jouent des principes éthiques, intègre le domaine environnemental, le monde vivant ou non-humain. La définition de l’éthique de Piron souligne le lien entre les valeurs et la notion d’éthique : « L’éthique est une manière de considérer une situation, un phénomène ou des relations sous l’angle des valeurs : que nous dit telle situation ou tel phénomène sur les valeurs de ceux qui en sont les acteurs ou dont les choix en sont l’origine. »12. Par association d’idées, l’ÉE porte sur la détermination de ce qui possède une valeur ou des valeurs dans la forêt (les entités individuelles, les processus et capacités biologiques ou l’écosystème dans sa globalité, etc.), pour quelles raisons13, sachant que ce champ disciplinaire issu de la philosophie accorde une place centrale à la notion de valeur intrinsèque de l’environnement, indépendamment des intérêts et utilisations que les humains projettent à son égard. À ses commencements dans les années 1970 à aujourd’hui, les réflexions sur l’ÉE se sont fortement enrichies et diversifiées, élargissant sa portée disciplinaire (biologie de la conservation, économie, droit, sciences politiques, etc.)14. Dans le cadre de cette étude qui vise à comprendre les cadres axiologiques et éthiques que mobilisent les acteurs du projet E-Cho dans leur rapport à la forêt, l’ÉE est appréhendée comme une grille de lecture. Dans une perspective diachronique, il s’agit de prendre en compte les évolutions sur le plan épistémique qui ont traversé l’ÉE : soit les déclinaisons de la valeur intrinsèque, mais aussi les autres interprétations axiologiques (valeur morale, valeur de production, valeur esthétique, valeur spirituelle, valeur relationnelle, etc.), auxquelles se fédèrent les principales conceptions éthiques dans la définition des relations entre la société et la nature (anthropocentrisme, biocentrisme égalitaire et hiérarchique, écocentrisme, pluralisme, pragmatisme, etc.). En effet, l’objectif est d’englober le plus de configurations possibles qui se prêtent aux multiples profils des acteurs de l’étude de cas, pour les interroger sur les valeurs qu’ils associent à la forêt et les justifications éthiques qu’ils sollicitent. Cette démarche plutôt hypothético-déductive est complétée par une approche inductive et territoriale car l’approche territorialisée du projet et du réseau d’acteurs façonnent le regard porté sur les éthiques environnementales de manière pratique, mais aussi dans la construction des savoirs.
Bibliographie
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