« C’est une bonne idée d’avoir choisi le référendum, à condition que la réponse soit oui » : telle fut la formule employée par l’ancien président de la République Valéry Giscard d’Estaing dans Le Monde le 5 mai 20051, soit vingt-quatre jours avant le référendum français sur le projet de loi relatif au traité établissant une constitution pour l’Europe (TCE). Par ces mots, le président de la Convention européenne manifestait sa volonté de suspendre la consultation du peuple français par la voie du référendum en contexte d’incertitude. Il optait pour s’affranchir de la procédure de prise de décision démocratique que constitue le référendum en cas d’imprévisibilité politique sur son résultat. Autrement dit, il conditionnait la souveraineté du peuple français à l’assurance de son vote en faveur du TCE. Ses paroles furent suivies d’actes. Le 29 mai 2005, le peuple français rejeta massivement le projet de loi autorisant la ratification du TCE. Le « non » recueillit 54,68 % des voix exprimées, soit 2 641 238 suffrages de plus que le « oui ». Toutefois, ainsi que le suggérait la formule de Valéry Giscard d’Estaing, les élites politiques libérales ne furent disposées qu’à accepter que « la réponse soit “oui” ». Aussi, le traité de Lisbonne adopté par le Parlement français les 7 et 8 février 2008 bafoua la décision démocratique du 29 mai 2005.
Parce que les mobilisations protestataires ne sauraient être caricaturalement opposées aux actions plus institutionnalisées, cette trahison de la démocratie par la « voie des urnes » invite à analyser la « voix de la rue »2 au prisme de l’incertitude. Cela semble d’autant plus pertinent que des chercheurs en sciences sociales ont récemment relié le « non » au référendum de 2005 et ses suites institutionnelles à des mouvements sociaux contemporains tels que celui des Gilets jaunes3.
Alors que les sociétés modernes sont caractérisées par le risque4, l’incertitude constitue un trait de notre contemporanéité. Cette communication s’attache à étudier comment l’incertitude affecte les mouvements sociaux contemporains. À partir de l’analyse de la révolte des Gilets jaunes qui surgit en France à l’automne 2018 et de l’étude des mobilisations contre le pass sanitaire du second semestre de l’année 2021 au cours de la pandémie de Covid-19, elle entend examiner les caractéristiques et les modalités de l’action collective dans un monde incertain. Les mouvements sociaux apparaissent ordinairement comme des révélateurs du monde social. Aussi cette présentation sera-t-elle guidée par l’hypothèse selon laquelle, dans un monde dominé par l’incertitude, les contestations sociales apparaissent elles-mêmes marquées du sceau de l’incertitude.
Nous saisirons l’incertitude dans le monde contemporain en caractérisant les dynamiques économiques, sociales et politiques structurantes au cours des dernières décennies dans la première partie. Nous soutiendrons ensuite que ce contexte socio-politique contemporain marqué par l’incertitude génère des actions collectives elles-mêmes incertaines. La troisième section visera alors à analyser les manifestations du retour de l’imprévisible dans le répertoire d’action collective des mouvements sociaux.
Précarisation, individualisation et désinstitutionnalisation : l’incertitude au cœur de la société française contemporaine
Les mutations économiques, sociales et politiques à l’œuvre dans la société française ces dernières décennies ont engendré un monde social contemporain marqué par l’incertitude que les universitaires en sciences humaines et sociales ont cherché à appréhender5. Preuve que l’incertitude est désormais au cœur de la société française, certains sociologues soutiennent qu’aujourd’hui « l’incertitude fait société »6. L’incertitude comprend plusieurs dimensions et se présente sous différentes figures. En termes sociologiques, il me semble qu’elle peut être saisie à partir de trois dynamiques structurantes qui sont intimement liées : la précarisation, l’individualisation et la désinstitutionnalisation. La précarisation constitue un des principaux processus observables dans le monde du travail. Elle désigne le développement d’un état de vulnérabilité sociale caractérisé par l’incertitude. Elle renvoie notamment à la « déstabilisation des stables » consécutive à l’effritement de la société salariale7. Les dérégulations du travail et les reconfigurations des protections sociales contemporaines sont à l’origine d’une « montée des incertitudes », pour reprendre le titre d’un ouvrage du sociologue du travail Robert Castel8. De ces transformations économiques et sociales dans la sphère du travail découlent des mutations anthropologiques majeures. Elles s’incarnent notamment dans l’individualisation contemporaine, appelée « second individualisme » par le politiste Christian Le Bart9. La dislocation des groupes sociaux en général et des groupes professionnels en particulier génère une individualisation. Ces changements économiques et sociaux s’expriment enfin sous les traits de la désinstitutionnalisation, entendue comme le déclin des institutions (l’église, le syndicat, le parti…) encadrant l’action des individus10, à la fois vecteur d’autonomie et d’incertitude.
Agir collectivement dans un monde incertain : l’émergence de mouvements sociaux individualisés et désinstitutionnalisés
Parce que les mouvements sociaux constituent des révélateurs du monde social, de récentes contestations dans ce monde devenu incertain sont marquées du sceau de l’incertitude. Il en est ainsi de la révolte des Gilets jaunes, qui surgit en France à l’automne 2018 à la suite d’une hausse de la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE), et des mobilisations de l’été 2021 contre le pass sanitaire, qui émergent dans le cadre de la contestation des politiques publiques relatives à la pandémie de Covid-19. Ces deux mouvements sociaux expriment une méfiance envers les organisations instituées11. Les Gilets jaunes et les contestataires de la politique sanitaire liée au Covid-19 se caractérisent par leur distance12, sinon par leur défiance13, vis-à-vis des corps intermédiaires qui encadrent ordinairement les mobilisations dans le cadre du modèle « national-autonome » typique de la France moderne identifié par Charles Tilly14. Qualifié de « contestation en mode post-institutionnel » par Christian Le Bart15, le mouvement des Gilets jaunes marque la destitution des groupes identifiés que sont les organisations associatives, syndicales et politiques16. Il a dès lors été analysé sous l’angle des dynamiques de désintermédiation socio-politique17 et de désinstitutionnalisation à l’œuvre dans la société française18. Ces contestations contemporaines sont caractéristiques d’un monde dominé par l’incertitude, où les mouvements sociaux eux-mêmes apparaissent ambivalents. Symptômes de l’individualisation, ces mouvements sociaux réunissent des acteurs socialement, idéologiquement et politiquement hétérogènes. La forte hétérogénéité politique du mouvement des Gilets jaunes19 a conduit nombre d’universitaires à interroger la nature « improbable »20 de cette « révolte inclassable »21 en raison de ses ambivalences. Des études ont été dédiées à cette diversité politique interne, qui a pu nourrir les accusations d’incohérence idéologique22. Cette hétérogénéité idéologique a par ailleurs favorisé l’émergence de tensions au sein du mouvement. Des chercheurs en sciences sociales ont saisi les dissensions et les conflits qui ont émaillé le mouvement des Gilets jaunes au fil des semaines et des mois de mobilisation23. D’autres enquêtes ethnographiques ont à l’inverse dévoilé les alliances qui se sont nouées entre des participants hétérogènes au paroxysme du mouvement des Gilets jaunes24. Parce qu’incertaine et ambivalente à l’image de la révolte des Gilets jaunes, la contestation du pass sanitaire a quant à elle été abondamment qualifiée de « confuse » – tant par ses détracteurs que par des chercheurs en sciences sociales25 – au cours du second semestre de l’année 2021. En somme, dans la société française contemporaine, émergent des mouvements sociaux individualisés et désinstitutionnalisés qui constituent des symptômes d’un contexte d’incertitude généralisée. Au sein de ces mobilisations, l’incertitude se manifeste tant par les ambivalences et les contours confus de la contestation que par l’imprévisibilité qui caractérise les modalités de l’action collective.
Le retour de l’imprévisible dans le répertoire d’action collective des mouvements sociaux : subvertir l’ordre manifestant par la rupture avec une participation domestiquée
À la suite des révolutions du XIXe siècle en France au cours desquelles éclatèrent des insurrections et des émeutes, les autorités cherchèrent à dompter l’incertitude des contestations sociales engendrées par les « classes dangereuses »26. Le discours savant sur les foules qui se développa à la fin du XIXe siècle conçut les comportements collectifs comme des pathologies sociales27, auxquelles le maintien de l’ordre entendit remédier. À l’orée du XXe siècle, le préfet de police de la ville de Paris Louis Lépine œuvra ainsi pour canaliser le mouvement ouvrier en fixant un ordre manifestant visant à contenir et à contrôler les foules protestataires28. Il s’agissait alors de mettre fin à des mouvements sociaux spontanés et instables en imposant un ordre formel et tangible. Les déclarations des manifestations en préfecture et les services d’ordre encadrant les cortèges témoignent de l’instauration de cet ordre. Alors que les émeutes du XIXe siècle se caractérisaient par leur dimension incontrôlable, les manifestations de rue déclarées par les organisations politiques et syndicales du mouvement ouvrier d’une part et encadrées par les forces de l’ordre d’autre part sont devenues prévisibles au fil des décennies.
Dans le cadre des mouvements sociaux contemporains, les acteurs cherchent alors à rompre avec cet ordre manifestant moderne qui a partiellement épuisé sa potentialité subversive. Les formes de « féralisation » de la participation à l’action collective, selon la métaphore animale proposée par la politiste Magali Della Sudda29, introduites par les Gilets jaunes dans le répertoire d’action collective des mouvements sociaux attestent de cette rupture avec l’ordre manifestant domestiqué du siècle dernier. Le caractère spontané, explosif et imprévisible de la révolte des Gilets jaunes30 témoigne du retour de l’incertitude dans les mouvements sociaux à la fois pour ses acteurs et ses adversaires. À la suite de plusieurs décennies de deuil de la violence politique en France31, l’incertitude se matérialise alors par le regain des émeutes32 – innombrables en ce début de XXIe siècle33 – et par une répression à la fois policière et judiciaire accrue34.
Les dynamiques de précarisation, d’individualisation et de désinstitutionnalisation à l’œuvre dans la société française contemporaine ont contribué à l’émergence d’un monde incertain. Au sein des contestations sociales contemporaines individualisées et désinstitutionnalisées, à l’image de la révolte des Gilets jaunes et de la mobilisation anti-pass sanitaire, cette incertitude se manifeste par des ambivalences inédites ainsi que par le retour de l’imprévisible et de la répression dans les formes et les modalités de l’action collective. Les interprétations contradictoires du mouvement naissant « Bloquons tout » au cours de l’été 2025 et les difficultés des forces de l’ordre à l’anticiper jusqu’à la veille du 10 septembre 2025 confirment que l’incertitude est au cœur des mouvements sociaux contemporains.
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Notes
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- Collectif Quantité critique, 22-05-2019 ; Gaborit, 2023.
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