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Article 9•
L’institutionnalisme de J. R. Commons et l’économie antique*

par

* Extrait de : A. Guéry, éd., Lectures de John R. Commons, Cahiers d’économie politique, 40‑41, Paris, 2001, 71-92.

J. R. Commons a souvent pour démarche de délimiter plusieurs catégories de biens, de relations ou de procédures (en général trois, parfois davantage), qui ne sont pas apparues dans l’Histoire à la même époque, ou dont on n’a pas commencé à tenir compte à la même époque. L’une des trois catégories est considérée par lui comme la plus ancienne et la moins “moderne”. Dans leur succession, les catégories ainsi délimitées dessinent une évolution historique, qui mène des origines à la modernité1.

Ce qui intéresse Commons, c’est la genèse et l’épanouissement de cette modernité, qui se sont produits en plusieurs siècles, mais avant tout dans la seconde moitié du XIXe siècle et au début du XXe. Pour faire saisir le sens de cette modernité à ses lecteurs, il évoque les phases antérieures, souvent depuis le XVIe ou le XVIIe siècle, parfois même en partant du Moyen Âge, ou exceptionnellement de l’Antiquité. Mais ce qu’il dit de ces phases antérieures n’a guère d’intérêt en tant que tel, au premier niveau, comme témoignage sur les sociétés en question, – et cela pour deux raisons. La première est qu’il n’ébauche de ces époques qu’une caricature grossière, sans chercher à se documenter de façon sérieuse. Il n’y a, de la part de Commons, aucun effort comparable à celui de Karl Marx ou de Max Weber. Il ne cherche jamais à se rendre maître de toute la bibliographie historique de son temps, ni même des quelques synthèses les plus révélatrices qui lui permettraient de ne pas commettre d’erreurs flagrantes. D’autre part, même quand ce qu’il dit n’est pas faux, il s’efforce surtout de montrer que ces époques antérieures à la modernité étaient dépourvues des qualités dont est au contraire munie l’économie moderne.

Il n’est pas difficile de trouver des exemples de cette manière de traiter l’Histoire dans son ensemble, et surtout les époques les plus éloignées de notre siècle. Ainsi, au début du chapitre 6 de Legal Foundations of Capitalism, voulant esquisser une histoire de la propriété qui mène à la propriété “intangible” moderne, il part d’une situation originelle où la propriété et la souveraineté publique étaient confondues, où il n’y avait pas de monnaie, si bien que la rente foncière ne pouvait pas se transformer en prix2. Les origines de cette situation se perdent dans la nuit des temps, et elle se perpétue jusqu’aux XIIIe-XVe siècles. Même à la fin du Moyen Âge et aux Temps modernes, si la confusion entre propriété et pouvoir politique du seigneur se dissipe peu à peu, c’est au profit du pouvoir royal, qui lui-même reposait sur une confusion de même type entre la seigneurie et la propriété privée : le roi était “both landlord and sovereign3. Le fait que dans l’Antiquité romaine le dominium privé ait été strictement distingué de la souveraineté de la cité, ou le fait que la monnaie ait existé durant tout le Moyen Âge, ne le conduit nullement à nuancer un tableau aussi rapide qu’approximatif ! Bien plus, il considère que le pouvoir du maître dans le domaine esclavagiste est du même ordre que celui du seigneur dans la seigneurie (sans se rendre compte que le propriétaire esclavagiste, même s’il avait droit de vie et de mort sur ses esclaves, n’était pas pour autant un “seigneur”).

Au contraire, grosso modo à partir du XVIIe siècle, tout change : la propriété privée se développe, les valeurs d’usage se transforment en valeurs d’échange, etc.4. Le passé est évoqué de façon extrêmement grossière, et il n’apparaît que comme le contraire du présent, en négatif : pas de propriété privée, pas de monnaie, pas de valeurs d’échange, pas de liberté ni d’initiative individuelle, etc.

Autre exemple. Au début du chapitre “Futurity”, dans Institutional Economics, il dresse un tableau absolument caricatural de tout ce qui précède le XVIe siècle. Seuls les seigneurs et les riches pouvaient conclure des contrats qui soient pris en considération par la justice. Les marchands n’étaient pas riches. Etc. À partir du XVIe siècle, tout change. Il oppose la situation des hommes d’affaires de l’époque contemporaine (qui sont devenus les “paymasters” des autres classes parce qu’ils ont le contrôle légal de l’industrie) à ce qu’ils étaient dans le passé : des esclaves, des serfs, qui n’avaient pas la citoyenneté et dépendaient du bon vouloir des seigneurs féodaux5. À supposer qu’on accepte cette vision très grossière des époques passées, à titre de raccourci approximatif contenant une bribe de vérité historique, on est obligé de constater qu’elle oppose terme à terme un passé négatif à un présent positif. Ce qui caractérisait positivement les époques passées ne l’intéresse pas. Ce qui l’intéresse, c’est ce qu’elles n’étaient pas, ce sont les avantages qu’elles ne possédaient pas, et dont dispose l’époque contemporaine. La page suivante concerne l’évolution du commerce, et, de nouveau, il y a opposition entre le Moyen Âge, où les transactions étaient rares, et les siècles suivants6. Puis il passe à l’histoire de la monnaie, et oppose les temps où elle n’était qu’une monnaie de compte (et rien d’autre) aux époques plus récentes7. Le passé est un repoussoir, essentiellement négatif par rapport à un présent conçu comme positif. Il n’a pas d’intérêt en soi, et le souci de Commons n’est pas d’essayer de le comprendre. Ce à quoi il vise, c’est à faire saisir la spécificité de l’époque contemporaine.

Les schémas chronologiques de Commons ne peuvent donc être utilisés par l’historien, ni comme des reflets de la réalité historique, ni comme des “modèles”, des “idéaltypes” visant à reconstruire plus ou moins abstraitement cette réalité passée. Il n’y a pas chez Commons des modèles de Formes économiques précapitalistes, comme chez Karl Marx. Quoi qu’en dise Commons lui-même, il n’y a pas non plus d’idéaltypes visant à penser l’histoire des sociétés passées, par exemple l’histoire de la ville antique ou de la ville médiévale. On peut certes critiquer les reconstructions de Karl Marx et de Max Weber, mais, encore aujourd’hui, elles méritent d’être discutées. La vision du passé que présente Commons n’a pas cette qualité, loin s’en faut.

À l’inverse, il n’est pas impossible de mettre à plat les typologies de Commons (qui, en principe, selon lui, visent à fonder une chronologie) et de les recevoir comme des schémas logiques, susceptibles de s’appliquer à toute société quelle qu’elle soit. Si l’institutionnalisme parvient à intégrer les procédures d’échange, et surtout d’échange marchand, dans le contexte social, et s’il parvient, comme y insiste Commons, à donner une place au droit et à l’éthique, alors il n’y a pas de raison pour que les catégories de Commons ne soient pas valables aussi pour l’analyse d’économies préindustrielles, ou du moins de certaines économies préindustrielles. Cela ne signifie pas que chacune de ces catégories soit applicable à toutes les époques et à toutes les sociétés, du paléolithique à l’ère atomique. Mais il peut se faire que certaines d’entre elles soient éclairantes pour la compréhension de telle économie ancienne, et d’autres pour la compréhension d’une autre. Il s’agit de tenter de les utiliser comme on utilise une boîte à outils, comme on essaie des clés dans une serrure. Seul, le succès peut légitimer l’entreprise. Toutes les clés ne conviendront pas, et aucune clé ne conviendra à toutes les situations historiques. Mais pourquoi ne pas tenter ? L’échec lui-même, si échec il y avait, serait instructif. Car il permettrait de saisir certaines limites de l’institutionnalisme et/ou certaines caractéristiques des économies préindustrielles.

Sur cette ligne, je perçois au moins deux approches possibles. Comme l’objectif de Commons, dans Institutional Economics (mais beaucoup moins dans Legal Foundations of Capitalism), est d’analyser l’économie à partir des décisions de justice8, la première approche serait de s’enfermer de la même manière dans les décisions de justice de la société préindustrielle considérée, et de chercher à tirer des conclusions de cette comparaison terme à terme. Pour Rome, les textes écrits par les jurisconsultes et notamment réunis au Digeste fourniraient un beau matériel. Mais cette approche très séduisante est aussi extrêmement ardue, et elle suppose un très gros travail de dépouillement, qui nécessiterait plusieurs années de travail.

La seconde est d’analyser certains aspects de la vie économique romaine à partir d’une confrontation avec les notions et classifications de Commons, – ce que la présence constante des Cours de Justice dans le propos de Commons contribue à rendre difficile.

Le présent texte va dans le sens de cette seconde approche. J’y traiterai de deux thèmes, qui me paraissent deux points de départ possibles pour tenter l’expérience à partir de l’économie romaine antique. Le premier porte sur le régime des terres dans la Rome républicaine (surtout les IVe et IIIe siècles), et il s’appuie sur les typologies que Commons élabore en ce qui concerne les transactions (“Bargaining transactions”, “Managerial Transactions”, “Rationing Transactions”) et l’action collective. Le second porte sur les comportements et stratégies économiques des membres de l’élite romaine, et il s’appuie sur ce que Commons dit de l’“intangible property”. Chacun de ces deux thèmes me paraît prometteur, mais ce que j’en dis ici n’est qu’une rapide esquisse, qu’il serait indispensable de préciser et d’approfondir.


Le premier de ces thèmes a rapport à la typologie commonsienne des transactions, conçues comme unité de la réflexion économique. Ce concept de transactions permet, aux yeux de Commons, d’intégrer les opérations d’échange au contexte social, au droit et à l’éthique9.

Comme on va le voir, il me paraît intéressant de mettre cette typologie en rapport avec les problèmes posés par la propriété de la terre à l’époque de la République romaine. Car ces problèmes et les crises sociales auxquelles ils donnaient lieu montrent bien comment la cité distinguait soigneusement ce qui était privé et ce qui était public, mais en même temps mettait en place un ensemble de procédures dans lesquelles le privé et le public se trouvaient complètement mêlés. Cet exemple justifie l’emploi, par Commons, de la notion de transaction. La transaction, “the smallest unit of institutional economics”, est définie par lui comme “l’aliénation et l’acquisition, entre des individus, des droits de propriété future sur les choses matérielles, selon les règles collectives élaborées par la société”10.

À la fin du IVe siècle et au cours du IIIe siècle a.C., Rome, cité indépendante, était en train de conquérir la péninsule italienne ou venait de la conquérir, mais elle ne constituait pas encore un Empire. La grande majorité de ses citoyens étaient très probablement propriétaires de terres. Il y avait une juxtaposition de deux groupes de propriétaires. D’un côté, l’élite, dont les membres, si du moins l’on en croit la tradition transmise par les Latins, cultivaient eux-mêmes la terre à cette époque (voir les fameux exemples de M. Atilius Régulus et de quelques autres), mais, de toute façon, disposaient en outre de main d’œuvre pour exploiter leurs biens fonciers. Avec les conquêtes, ils furent en mesure d’acheter des esclaves, qui, pour eux, constituaient une main d’œuvre plus avantageuse que les salariés ou métayers libres, car ces derniers étaient obligés de faire la guerre comme soldats, alors que les esclaves, par principe, n’étaient jamais mobilisés.

De l’autre côté, le reste des citoyens, les petits propriétaires-paysans. Le régime légal de propriété privée était le même pour les deux groupes.

En plus des propriétés privées, il existait une quantité non négligeable de terres publiques (ager publicus), dont la superficie s’accrut fortement à partir de la seconde moitié du IVe siècle, avec les conquêtes11. Car, comme l’écrit Appien d’Alexandrie, historien du IIe siècle p.C.12, quand les Romains vainquaient une cité ou un peuple, ils avaient coutume de s’approprier une partie de son territoire. Certaines de ces terres publiques étaient mises à la disposition de tous (pâturages collectifs). D’autres étaient à l’inverse occupées par des particuliers, moyennant des redevances très basses, au moins dans certains cas. Appien (que j’utilise ici de façon privilégiée, parce qu’il fournit un schéma d’ensemble de ces transactions sur les terres, une espèce de “modèle”) parle dans ce même passage d’un dixième de la récolte pour les emblavures et d’un cinquième pour l’arboriculture. Tous les citoyens y avaient en principe accès, mais en pratique les terres publiques exploitées par des particuliers (notamment en vue de l’élevage) étaient très probablement le privilège des membres de l’élite.

Commons s’intéresse à de telles propriétés publiques en Angleterre (où elles appartenaient au roi), et il ne pense pas que leur statut interdise de parler à leur sujet d’un contrôle privé, d’une “propriété” privée13. Au moins pour certaines de ces terres, il a raison. Quoi qu’il en soit, revenons aux propriétés “vraiment” privées et aux citoyens qui en étaient les maîtres. Les deux groupes sociaux dont j’ai parlé ci-dessus participaient à la prise des décisions politiques et aux élections des magistrats, à travers les assemblées du peuple appelées comices. Leur participation à la politique active était évidemment très inégale, car l’élite constituait le vivier dans lequel étaient choisis les magistrats et les anciens magistrats ou sénateurs, ce qui n’était pas le cas des petits propriétaires et des paysans libres. En outre, le poids des votes n’était pas égal, car le compte des suffrages était compliqué par un système de votes à deux tours qui limitait fortement l’influence des pauvres14.

On pourrait rapprocher l’état social et politique de cette cité de ce que disait Thomas Smith sur le “commonwealth” anglais du XVIe siècle. Commons traite longuement de ce “commonwealth”, pour le confronter aux évolutions postérieures de l’Angleterre, à l’époque de la Révolution industrielle et au-delà15. Une comparaison entre ce qu’on sait de la Rome antique et le “commonwealth” smithien du XVIe siècle serait d’autant plus intéressante que Thomas Smith lui-même s’inspirait de l’exemple romain, comme l’indiquent les mots et phrases de lui que cite Commons. Mais une telle comparaison ne correspond ni aux objectifs de Commons, ni aux miens. Le “commonwealth” smithien intéresse Commons dans ses rapports avec la modernité qui va suivre. Parmi les aspects du “commonwealth” qui le concernent (par rapport à ce qui va suivre, à l’époque de la “Wealth of Nations”), il y a la réglementation économique, les relations entre groupes sociaux, leur participation à la politique et aux affaires. Cela rejoint ce que j’ai dit plus haut : Commons cherche à penser le XVIe siècle par rapport à la modernité ; à l’inverse de Max Weber, il ne cherche pas à le penser dans le cadre d’une histoire sociologique et comparative, par rapport à des sociétés anciennes, telles que celle de Rome.

Quoi qu’il en soit, la Rome républicaine avec ses deux groupes de propriétaires privés connaissait des crises sociales récurrentes. En effet, les diverses façons que la cité avait de répartir les terres conquises n’étaient pas également favorables aux pauvres et aux riches ; la distribution de lots (à de petits propriétaires privés) et la fondation de colonies (c’est-à-dire de nouvelles cités dépendant de Rome et dotées de terres privées et publiques) satisfaisaient davantage les pauvres. Les décisions étaient en principe prises par l’ensemble de la cité, mais le poids de l’élite dans ces décisions était énorme.

Le domaine politique, celui de la loi et du droit étaient clairement distingués des intérêts individuels. Et pourtant, toutes les procédures mises en place par la cité étaient de nature à favoriser l’élite, si du moins l’action politique collective n’imposait pas un frein à sa cupidité.

En outre, une fois les terres attribuées, les petits propriétaires producteurs, à la suite de transactions portant sur la vente du surplus des récoltes, ou bien sur leur approvisionnement en outils, en biens de consommations et en semences, pouvaient être amenés à s’endetter, puis à vendre leurs terres ou à les céder à leurs créanciers. D’ordinaire, il n’y avait pas d’interdiction légale de la vente des terres. Ce processus, qui mène de l’autoconsommation et de transactions portant sur le surplus des récoltes jusqu’à l’endettement du petit propriétaire, puis jusqu’à des transactions sur la terre, signifiait la ruine du propriétaire-paysan. Il devint encore plus à l’ordre du jour quand l’offre d’esclaves s’accrut avec les conquêtes, puisque les membres de l’élite furent alors de plus en plus en mesure d’amplifier leurs activités agricoles, disposant de plus de main d’œuvre.

Un certain nombre de textes témoignent de ce schéma. Ils sont l’expression d’un topos rhétorique, mais, en même temps, ils recouvrent une dure réalité sociale. Appien (BC, 1.7) écrit dans le passage que j’ai déjà cité : “Les citoyens riches acquirent par la voie de la persuasion, ils envahirent par la violence, toutes les petites propriétés des pauvres qui les avoisinaient. De vastes domaines succédèrent à de petites parcelles”. Cette évolution était récurrente, c’était un schéma en quelque sorte permanent, qui peut être étudié de façon structurale, – non pas dans le détail de sa chronologie, mais dans ses caractères répétitifs. Mais évidemment il a eu des moments forts, au cours des IIIe et IIe siècles, et il a alors pris un tour socialement, politiquement et économiquement dramatique ; il en est par exemple question dans le fameux livre de Arnold J. Toynbee16.

Face à cela, la cité disposait de moyens traditionnels et en quelque sorte coutumiers, la fondation de nouvelles cités (les colonies) et les distributions individuelles (“viritanes”) de terres publiques17. Institutions qui ne répondaient évidemment pas à un souci d’équilibre économique, mais qui consistaient en des “rationing transactions” et avaient, entre autres effets, des effets économiques. Ces remèdes n’étaient en général pas acquis sans conflit, mais ils étaient toujours possibles si la collectivité civique amenait les membres de l’élite politique à les mettre en œuvre.

On sait que les mesures prises à l’instigation des Gracques (les deux frères Tiberius Sempronius Gracchus et Caius Sempronius Gracchus), en 133 et 123 a.C., donnèrent lieu à des luttes politiques si violentes qu’ils furent assassinés l’un et l’autre, et que leur œuvre, après leur mort, fut en partie détruite. Tiberius Gracchus avait fait admettre que les pauvres qui recevraient des terres en pleine propriété en vertu de sa loi n’auraient pas l’autorisation de les vendre. L’objectif était d’empêcher les riches de remettre la main sur ces terres. Mais, après la mort de Caius, il fut décidé que ces terres seraient désormais aliénables18. Appien commente : “Sur le champ, les riches se mirent à acquérir les lots des pauvres, ou les dépouillèrent avec violence, sous divers prétextes”19.

Dans l’Antiquité, l’ampleur de l’autoconsommation était sûrement considérable, en particulier aux siècles dont je parle ici et quant à ces petits propriétaires, mais il n’est guère possible d’être plus précis. Pour l’étude de l’autoconsommation, sur laquelle la documentation est d’ailleurs extrêmement rare, Commons ne peut pas nous aider, puisqu’en pratique il exclut complètement les valeurs d’usage de sa réflexion économique. Je ne critique pas cette exclusion, probablement inévitable de la part d’un économiste américain du XXe siècle avant tout concerné par son époque et le contexte de son pays. Mais c’est un fait qu’il ne peut nous aider en ce domaine, qui n’est pourtant pas sans importance, très loin de là.

L’intérêt public et l’intérêt privé, sous la République romaine, étaient en principe très nettement séparés. Malgré cela, sur les problèmes de la terre, il y a un va-et-vient permanent et une étroite imbrication entre des “rationing transactions”, résultant de l’action collective et s’inscrivant dans la vie politique, et des “bargaining transactions”. Cette imbrication était plus forte encore du fait de l’existence de magistrats de la plèbe, les tribuns, et d’assemblées de la plèbe. De telles institutions créaient une dualité de l’activité politique à l’intérieur même de l’État, et renforçaient les liens qui unissaient à la politique l’action sociale de la plèbe. Elles contribuaient à donner raison à Commons quand il écrit qu’on a tort de limiter la notion de politique à l’action de l’État et aux actions collectives centrées sur le contrôle et la gestion de l’État20. Mais il est vrai aussi que, dans la Rome de cette époque, les formes d’action collective qui ont fleuri à l’époque moderne n’existaient guère. On peut appliquer au monde antique les notions de “moral concern” et “economic concern”, mais à condition de les adapter au contexte, et d’admettre par exemple que les domaines agricoles étaient des “economic concerns”, et les grandes “maisons” de l’élite à la fois des “economic” et des “moral concerns”. Un tel assouplissement ne suffit même pas, car, étant donné le pouvoir que le père de famille avait sur ses esclaves et sur ses enfants, des sanctions physiques étaient appliquées tant dans les domaines que dans les maisons.

Les règles d’attribution des terres publiques se conformaient à la coutume, ou bien elles ont été établies par des décisions des autorités publiques. Elles avantageaient les riches, d’une certaine manière, mais en même temps elles étaient censées protéger les pauvres contre les riches. Car, dans la Rome archaïque et à cette époque, le fossé entre riches et pauvres n’était pas sans limites. La situation légale que créaient ces règles donnait lieu à des transactions privées qui finissaient par provoquer la ruine des petits propriétaires. À ces “bargaining transactions”, le peuple (la plèbe) ne pouvait répondre que par une action collective, soit au sein des institutions de la cité, soit dans le cadre d’une révolte sociale. Si la collectivité décidait de remédier à la crise, d’autres “rationing transactions” intervenaient. Certaines d’entre elles ont été dans la droite ligne des anciens usages (distributions “viritanes”, c’est-à-dire individuelles, de terres publiques ; création de colonies où étaient envoyés des plébéiens pauvres et où ils recevaient des lots de terres). D’autres, à la fin du IIe siècle et au Ier siècle a.C., ont institué de nouvelles procédures (par exemple, l’enrôlement des plus pauvres dans les légions).

Par une logique qui découlait de ses traditions et de ses institutions, la cité maintenait, d’une part, un système de propriété défavorable à la petite propriété alors qu’elle avait besoin de soldats et de citoyens de second rang (à côté des membres de l’élite). Et, d’autre part, elle détenait des moyens de recréer une petite paysannerie de propriétaires. Elle en détenait les moyens, mais ces moyens n’étaient mis en œuvre qu’au terme de luttes parfois sanglantes, et pas toujours couronnées de succès. C’est un exemple privilégié pour étudier l’imbrication de règles en principe fermement établies et d’une action politique dure et même violente.


Commons attribue une grande place à l’évolution des conceptions de la propriété, et distingue trois types de propriété : la propriété matérielle ou corporelle (“corporeal property”), la propriété immatérielle (“incorporeal”) et la propriété intangible (“intangible”). Ces trois types de propriété existent ensemble dans le monde de son temps, mais leur “invention” ne s’est pas produite à la même époque de l’histoire. Ce n’est pas non plus à la même époque qu’on a pris conscience de leur existence, ni que les tribunaux les ont prises en compte. Il écrit que la notion d’“intangible property” n’a été introduite en économie qu’au tout début du XXe siècle, par T. Veblen21. Et leur importance respective a profondément évolué : au XXe siècle, la troisième forme de propriété, l’intangible, est devenue prééminente, dans les décisions des Cours de Justice aussi bien que dans la vie économique.

À vrai dire, il ne donne pas toujours les mêmes définitions de ces trois types de propriétés. Les notions de propriété “matérielle” et de propriété “immatérielle” me paraissent plus faciles à cerner que celle de propriété “intangible”. En particulier, l’interprétation que Commons propose de la négociabilité de la dette ne va pas de soi. Tantôt, il ne voit dans les propriétés immatérielles que les obligations (“encumbrances”), c’est-à-dire les dettes, les sommes non encore acquittées et résultant par exemple d’une vente. Il classe alors les créances négociables et négociées parmi les propriétés intangibles. Je renvoie par exemple à un passage de Legal Foundations of Capitalism où il assimile les propriétés intangibles aux lettres de change (“the negotiability of bills of exchange”), en parlant du XVIIe siècle (ce qui, d’ailleurs, s’il s’agit vraiment de lettres de change, est une datation beaucoup trop tardive)22[22]. Tantôt il considère au contraire la négociabilité des dettes (“the obligation and negotiability of debts”) comme une propriété immatérielle23. C’est un des nombreux points précis qui montrent combien il est désinvolte en matière d’histoire (c’est le moins qu’on puisse dire !). Mais, comme me le suggère L. Gillard, il faut probablement comprendre que la lettre de change devient propriété intangible lorsqu’elle est objet de placements financiers, lorsqu’elle fait l’objet de spéculations, et non pas seulement de paiement commercial.

La notion de propriété “intangible” (que, dit-il, les Cours de Justice américaines n’ont prise en considération qu’après 189024) est de loin la plus vaste des trois, et la plus intéressante.

En plus des créances négociables et négociées, il y a, dans Legal Foundations of Capitalism et Institutional Economics, au moins trois autres définitions différentes de la propriété intangible. Il maintient ces quatre définitions, en insistant plus ou moins sur chacune d’entre elles selon les passages, en fonction de ses objectifs et points de vue.

Deuxième définition : est intangible, à ses yeux, toute propriété en tant qu’elle se projette vers l’avenir, en tant qu’elle va produire un gain, parce qu’elle porte sur des biens négociables au marché. En ce sens, toute propriété qui peut produire des valeurs d’échange est “intangible”. Il y insiste souvent. Une compétence, une qualification professionnelle sont autant susceptibles de produire des valeurs d’échange que les biens matériels, et ce sont donc aussi des propriétés intangibles. De fil en aiguille, toute forme de capital symbolique, par exemple la bonne réputation25, constitue aussi une propriété intangible, – si du moins on la projette dans l’avenir pour en tirer un gain qui n’est pas préalablement fixé. Tout ce qui, dans la vie moderne des affaires (achat et vente, emprunt et prêt, diverses formes de locations), permet à quelqu’un d’obtenir des autres un revenu, est propriété intangible.

Au début de Legal Foundations26 et dans plusieurs autres passages, il explique que la Cour Suprême a en quelque sorte fait basculer la conception de la propriété à la fin du XIXe siècle, entre 1872 et 1897. C’est l’exemple des Abattoirs de la Nouvelle Orléans, exemple qu’il réutilise à plusieurs reprises dans Institutional Economics27. Les Abattoirs étaient le monopole d’une compagnie ; les bouchers considéraient comme une atteinte à leur propriété professionnelle qu’elle puisse leur facturer librement ses services. Était-ce une telle atteinte ? En 1872, la Cour Suprême conclut que non, quoique certains juges, Bradley, Field et Swayne, aient soutenu le contraire28. Le juge Swayne considérait que “la propriété était tout ce qui avait une valeur d’échange, et que le droit de propriété incluait le pouvoir d’en disposer selon la volonté de l’acheteur”. Par exemple, l’aptitude de quelqu’un à pratiquer un métier, et le travail lui-même dans sa plus grande généralité, étaient des propriétés. “Labor is property”, disait aussi Swayne. Et Bradley, de son côté, déclarait que “le droit de choisir son métier est une composante essentielle de la liberté qu’il revient au gouvernement de protéger”. Le droit de choisir et de pratiquer son métier étant ainsi une liberté, ils en arrivaient tous deux à l’idée qu’une atteinte à la propriété professionnelle (telle qu’elle vient d’être définie) instituait une espèce de servitude économique, de coercition économique. Mais, en 1872, la Cour n’avait pas suivi Swayne, Bradley et Field.

Au contraire, à l’occasion de deux autres affaires qui furent jugées en 1892 et 1897, la Cour Suprême se rallia à ces thèses. Désormais, donc, la propriété était conçue par la Cour comme l’ensemble des activités et des gains futurs que le propriétaire de l’objet était en droit d’en attendre. Les bouchers étaient en droit d’attendre des gains de leur aptitude et de leurs entreprises de boucherie ; ces espérances étaient au cœur de leur propriété professionnelle. Une telle propriété intangible existait déjà, en fait, en 1872, ou même auparavant, mais elle n’était pas reconnue comme telle. En ce sens, on est passé, comme l’a écrit Commons, d’un seul sens du mot propriété à deux sens (ou même à trois, si l’on n’oublie pas la propriété immatérielle).

Après 1897, les deux sens du mot propriété (matérielle, intangible) sont attestés, mais, à vrai dire, il insiste sur le fait que la propriété matérielle est maintenant réduite à la portion congrue. Elle se limite aux cas où la propriété n’apporte que des valeurs d’usage (propriété des objets à l’intérieur de l’entreprise ou de la maison, propriété des maisons, etc., de tous les objets qui ne seront plus introduits sur un marché29). D’une certaine façon, la propriété intangible n’existait pas avant 1892, puisqu’on ne pouvait pas s’en réclamer en justice. Mais on peut dire aussi que la propriété matérielle et la propriété intangible existaient toutes les deux auparavant, et qu’elles ont toutes les deux continué à exister par la suite, et jusqu’à nos jours.

Autre définition, qui découle de la précédente, mais entraîne dans une direction beaucoup plus spéculative. Il insiste sur le fait que la propriété intangible, aux yeux des Cours de Justice américaines de son époque, permet à celui qui la possède de fixer les prix en privant les autres d’un produit dont ils ont besoin, mais qu’ils ne possèdent pas. À deux pages de distance, il en donne les deux définitions suivantes : “the right to fix prices by withholding from others what they need but do not own” ; “the ownership of expected opportunities to make a profit by withholding supply until the price is persuasively or coercively agreed upon30. On lit encore : “the liberty to settle upon whatever prices the seller or buyer can obtain31. Il y a donc un rapport entre la propriété intangible, telle qu’il l’entend dans ces passages, et l’accaparement ou le monopole.

Enfin, le sens le plus large de la propriété intangible résulte de la liberté et de sa reconnaissance légale. L’ouvrier a la liberté de travailler ou de quitter sa place, le patron a la liberté de l’embaucher ou de le renvoyer (“to hire or fire” !). Cette liberté est une propriété intangible, puisqu’elle est un bien dont on peut espérer tirer un profit, et un profit qui n’est pas préalablement fixé. On peut par exemple se saisir de l’occasion pour avoir un meilleur salaire ou pour engager un ouvrier plus efficace32. Mais c’est une liberté limitée par celle des autres, qui détiennent eux aussi une propriété intangible de ce type. Cette liberté des autres contribue à expliquer qu’aucune situation ne soit jamais définitivement acquise et qu’on constate des mouvements de mobilité sociale.

La notion de “propriété intangible” recouvre donc plusieurs phénomènes distincts, mais qu’il n’est pas illogique de rapprocher, de réunir sous un même concept. On peut en effet dégager les quelques caractères suivants, qui leur sont communs :

  1. Il s’agit toujours d’un bien dont on est propriétaire ou possesseur. Ce bien joue le rôle que beaucoup d’autres économistes attribuent au capital. Mais il n’est pas du tout indifférent de remplacer la notion de capital par celle de propriété. Car la propriété est fondée sur le droit, elle ne relève donc pas seulement de la logique économique. Et puis, le propriétaire a sur la chose une exclusivité, et les autres en sont ipso facto privés. La notion de capital n’implique pas de la même manière une telle exclusivité.
  2. Le bien possédé n’est pas nécessairement matériel, très loin de là, et il en résulte que cette propriété est parfois une simple situation de fait, qui reçoit une reconnaissance sociale, mais non point juridique. La propriété d’un carnet d’adresses est reconnue juridiquement s’il contient une clientèle professionnelle ; mais, si j’ai beaucoup de relations par ma famille ou mon activité privée, mon carnet d’adresses n’est pas reconnu juridiquement, et pourtant c’est aussi une propriété intangible.
  3. Les revenus de la propriété intangible ne sont pas acquis d’avance, ils sont aléatoires. Certains des aléas dont ils dépendent relèvent du hasard ou de facteurs tout à fait indépendants de l’action du sujet économique. Mais ces revenus aléatoires résultent aussi des choix du sujet, de sa compétence, de son activité, de son flair, de la façon dont il met en œuvre les facteurs de production (quel que soit son secteur d’activité). Le bien possédé, qu’il soit matériel ou immatériel, a été acquis en vue des espérances de gain, et le sujet a conscience qu’il est prometteur de telles espérances. Cette notion de propriété intangible privilégie donc l’étude des stratégies, même si, me semble-t-il, Commons ne tire pas de cette orientation tout ce qu’il aurait pu en tirer.
  4. La négociabilité de la dette, quoiqu’elle se rattache à la dette et en soit en quelque sorte l’aboutissement, est aussi au principe d’une telle attente d’un profit aléatoire. Il n’est donc pas illégitime de la distinguer de la dette elle-même, qui (même dans le cas d’intérêts usuraires) apparaît comme le revenu régulier et en quelque sorte automatique de la propriété, provisoirement mise à la disposition d’autrui. La catégorie des propriétés immatérielles relève plus souvent du domaine de la rente, tandis que les propriétés intangibles orientent davantage vers des comportements économiques plus actifs ou spéculatifs. Commons parle de l’“activity concept of intangible property” et insiste sur un tournant qui aboutirait à s’orienter vers le “volitional concept of choice”, vers des “activity concepts33.

La façon d’appréhender ces phénomènes de crédit, et plus généralement l’activité économique, qu’induit sa notion de propriété intangible est, à mon avis, très intéressante pour l’étude d’une économie préindustrielle telle que celle de Rome. Mais précisons tout de suite que, pour le cas de Rome, cet intérêt ne réside pas dans ce qu’il dit de la négociabilité de la dette. Car si les dettes sont une donnée constante et importante de la vie économique et sociale antique, et si cette époque connaissait de fréquentes crises sociales d’endettement, la négociabilité des créances n’y existait quasiment pas34. Il y avait, certes, des possibilités de cession de créances, et il arrivait que des créances soient vendues, ce qui nécessitait une novation de la créance. Cette pratique a un intérêt pour montrer l’évolution de l’économie romaine vers davantage de sophistication, mais elle n’avait pas suffisamment d’ampleur pour mériter d’être mise en parallèle avec les phénomènes modernes de même type. À nouveau, ce n’est donc pas un contenu précis qui m’intéresse dans ces livres de Commons, mais la façon qu’il a de poser les problèmes et ses typologies.

Pourquoi donc la notion de propriété intangible, c’est-à-dire la plus “moderne” des trois notions de propriété que distingue Commons, peut-elle présenter de l’intérêt dans le cas d’une économie préindustrielle telle que celle de la Rome antique ? Je vais d’abord montrer pourquoi il est fécond de raisonner en termes de propriété, comme le fait Commons, plutôt qu’en termes de capital. Puis, pour terminer, j’essaierai d’expliquer l’intérêt propre de la notion de propriété intangible.

La raison qui justifie de poser les problèmes en termes de propriété tient au rôle que jouaient les patrimoines dans le monde antique. Quant à la chronologie, notons que ce second paragraphe de mon article porte sur une période beaucoup plus longue que le premier : disons, une période comprise entre le IIIe siècle a.C. et le IIIe ou le IVe siècle p.C. Je m’abstiens de toucher à l’époque archaïque de l’histoire de Rome, car elle pose sans doute, quant aux thèmes qui nous concernent ici, des problèmes spécifiques.

Un des principaux objectifs des “Romains” de l’élite était de conserver ou d’élargir leur patrimoine, c’est-à-dire l’ensemble des biens qu’ils avaient acquis ou reçus. L’appartenance à l’élite politique et sociale ne se concevait pas sans la propriété d’un tel patrimoine, qui était légalement exigée, et fournissait des revenus permettant de vivre sans travailler de ses mains. Les autres couches de la population, en partie imbues de ces mêmes valeurs, avaient donc, elles, pour ambition d’acquérir la propriété de tels biens.

Dans plusieurs textes traitant des affaires privées et de la gestion des biens familiaux, on trouve des expressions telles que “acquérir un patrimoine, le conserver et l’accroître”35, “acquérir un patrimoine ou l’accroître”36. Ce patrimoine était composé de biens matériels tels que terres, maisons (résidences, locaux agricoles, maisons de rapport), bestiaux, esclaves, objets précieux, argent et or monnayés37. Le problème était d’obtenir qu’il fournisse des revenus suffisants et réguliers. On devine qu’il existait diverses stratégies. Parfois la régularité et le caractère prévisible des revenus étaient préférés à leur importance. Dans d’autres cas, c’était l’inverse38. De ces stratégies, nous reparlerons un peu plus bas.

Certains éléments du patrimoine étaient liés au standing social de ces élites : résidences luxueuses en ville et à la campagne, nombreuse domesticité servile où l’on trouvait des esclaves très chers et spécialisés, meubles de luxe, bijoux, etc. Les Latins ne distinguaient jamais clairement ce qui, parmi ces biens, relevait de la notion de capital, et ce qui n’en relevait pas. Il y a des dizaines de textes sur la richesse où les éléments du capital sont inextricablement mêlés aux signes extérieurs de richesse. En première approximation, on peut d’ailleurs dire que la notion de capital n’était pas connue dans l’Antiquité. L’historien éprouve donc beaucoup de difficultés à traiter le patrimoine comme un capital ; s’il le fait, c’est en forçant les témoignages antiques et en plaquant sur eux des notions de la pensée économique moderne.

Vu cette situation, ceux qui cherchent à appliquer à l’économie antique les clés de la vulgate économique actuelle s’intéressent souvent moins à la production qu’au commerce et à son évolution. C’est particulièrement vrai des archéologues qui travaillent sur les artéfacts. La documentation archéologique prend de plus en plus d’importance en termes de quantités, même si une bonne partie en est irrémédiablement perdue, faute de publications. Elle concerne notamment les produits commercialisés : la céramique par exemple, les lingots, les objets de verre et de métal, les produits commercialisés de l’agriculture dont il nous reste des traces à cause des amphores et des jarres (vin, huile, salaisons et sauces de poissons). Elle a souvent donné lieu à une histoire économique de la commercialisation et de son évolution : quels étaient les courants d’échanges ? quels marchés fallait-il conquérir ? pourquoi telle région est-elle parvenue à vendre ses produits sur des places où précédemment ils ne pénétraient pas ? etc.

Cette histoire, qu’on peut rattacher aux “engineering economics” (“of input and output”) si on la lit à la lumière de Commons, a eu du mal, et a encore du mal, à se raccorder à l’histoire des patrimoines et de la production, qui s’appuie davantage sur la documentation textuelle. Les textes antiques (qu’ils soient juridiques ou littéraires) orientent avant tout vers une histoire de la propriété et des efforts que les agents économiques faisaient pour l’acquérir ou pour la conserver. Ils orientent davantage vers des réflexions sur les mentalités et les liens sociaux, plutôt que sur la concurrence économique. Ils se trouvent plus facilement en rapport avec les “proprietary economics” de Commons39). En se consacrant à la propriété plutôt qu’au capital, en s’inspirant des analyses commonsiennes de la propriété, il me semble qu’on peut contribuer à rapprocher ces deux courants de l’histoire économique antique. Un tel rapprochement est d’autant plus intéressant que la distance séparant ces deux courants de l’histoire économique antique n’est pas sans rapport avec la fameuse opposition entre modernistes et primitivistes40. Les premiers regardent davantage du côté des “engineering economics”, et les seconds du côté des “proprietary economics”.

Le “going concern” de certains boutiquiers ou artisans était leur boutique ou leur atelier, qui constituait une vraie entreprise. Mais, dans les propriétés des membres de l’élite, il y avait plusieurs niveaux de “going concerns”. Le domaine agricole était parfois considéré comme une unité économique, un “going concern” spécifique ; on s’en aperçoit en lisant le traité agronomique de Varron, le De re rustica (c’est-à-dire “De la gestion des terres”). Mais, dans beaucoup de cas, au sein de l’élite, la stratégie s’élabore au niveau du patrimoine, et non de l’entreprise, ou au moins au niveau du secteur. La réputation politique du sénateur et de sa lignée forme un tout, les activités de prêt aussi (quoique le notable ne soit pas, à proprement parler, à la tête d’une banque ou d’un établissement financier). Le niveau le plus prégnant était très souvent celui du patrimoine dans son ensemble.

Un autre élément justifie à la fois de raisonner en termes de propriété et de s’intéresser à la notion de propriété intangible : il s’agit de la diversité des sources de revenus des membres de l’élite, qui n’étaient pas toutes “économiques”, tant s’en faut, et qui ne résultaient pas toutes de leur patrimoine matériel.

Les sénateurs et chevaliers ne se limitaient pas aux revenus des biens matériels dont ils étaient propriétaires. Jusqu’à la fin du IIe siècle a.C., ils occupaient, moyennant de faibles redevances, des terres d’État, où ils pratiquaient notamment de l’élevage. Ils touchaient en outre des rémunérations (légales ou illégales) liées soit à la vie politique41, soit à des activités intellectuelles telles que l’éloquence, l’enseignement de la morale et de la philosophie, la défense d’accusés devant la justice (activité d’avocat qui n’était pas conçue comme un métier, et qui, légalement, ne devait pas donner lieu à une rémunération, mais qui était pourtant à l’origine de gains substantiels, sous une forme ou sous une autre)42. Comme ils faisaient partie d’importants réseaux de parenté, d’amitiés et de clientèles, et comme il existait une large liberté de tester, ils bénéficiaient enfin (par le biais des dots et des héritages) d’une circulation horizontale et verticale des patrimoines, à laquelle chacun d’entre eux contribuait selon ses moyens, ses stratégies et les circonstances43. Il n’est donc pas injustifié de distinguer, dans les activités qui leur apportaient des revenus ou leur permettaient d’accroître leur patrimoine, cinq secteurs différents : l’agriculture et l’élevage ; les autres intérêts économiques privés (par exemple le prêt d’argent) ; la politique ; les autres activités sociales et intellectuelles plus ou moins professionnelles ; la gestion de la parenté et des successions.

Dans une œuvre philosophique où il commente et illustre des propositions avancées par les Stoïciens, les Paradoxes des Stoïciens, Cicéron s’intéresse notamment à la proposition : “Le sage seul est riche”, et il en vient à critiquer, sans le nommer, son contemporain M. Licinius Crassus, richissime sénateur qui était d’ailleurs déjà mort au moment de la rédaction du traité (très probablement écrit en 46 a.C., alors que Crassus est mort en 53). Crassus, dit Cicéron, était à la fois avide de trouver tous les moyens possibles de faire de l’argent (il était quaestuosus, cupide et toujours désireux d’accroître son patrimoine) et extrêmement dépensier, soucieux de l’emporter sur ses pairs par un luxe tapageur (il était sumptuosus, avide de dépenser). Cicéron énumère une série de moyens qu’il avait de faire de l’argent : corruption électorale et corruption de la justice ; rémunérations pour des plaidoiries ; prêts d’argent dans les provinces par l’entremise de ses affranchis ; expulsions plus ou moins forcées des petits propriétaires ses voisins (nous en avons parlé dans la première partie) ; contrats de sociétés en commandite avec ses esclaves, ses affranchis et ses clients ; biens reçus de Sylla à la suite de la guerre civile des années 80 a.C. ; trafic autour de testaments ; etc.44.

Les cinq secteurs que je viens d’indiquer sont donc mêlés dans cette énumération. Cicéron la résume d’ailleurs par les deux mots forum, domus (“la vie publique, la vie privée”). Ces sources de revenus ne sont pas toutes économiques, et certaines s’expliquent par l’existence, non point d’un patrimoine matériel, mais d’un patrimoine symbolique, acquis au fil des générations, ou au cours de la vie de son possesseur. Crassus avait hérité de sa lignée, très puissante depuis longtemps, des relations sociales et politiques qui lui ont ouvert des charges très profitables (à commencer par les magistratures supérieures de la cité de Rome). Mais le succès d’une carrière d’orateur et d’“avocat” dépendait aussi du talent oratoire et de l’entregent de l’homme qui s’y adonnait.

Sur le modèle de l’histoire économique moderne et de la vulgate économique, l’histoire économique de l’Antiquité distingue nettement ce qui est proprement économique du reste et ce qui est matériel du reste. Or, les stratégies individuelles ne se limitent que rarement à des domaines proprement “économiques”. La famille de Dion Chrysostome, notable de la cité de Pruse en Bithynie (Asie Mineure) qui a vécu à la fin du Ier siècle et au début du IIe siècle p.C., misait beaucoup sur des relations au plus haut niveau avec la maison de l’Empereur, et il s’est inscrit dans cette tradition. Il en a souffert, car il a dû s’exiler sous le règne de Domitien (81-96). De retour dans sa ville au tout début du IIe siècle, il se plaint que son absence a mis à mal son patrimoine, mais, peu de temps après, il parle de quitter à nouveau la cité de Pruse. Ce nouveau départ est certainement lié, soit à ses activités culturelles de conférencier à succès, soit à une stratégie politique de rapports avec la famille impériale45. La notion de “propriété intangible” peut permettre de mieux considérer, dans leur globalité, tous les intérêts d’un tel personnage (dont une bonne partie relève de la notion de capital symbolique), et de mieux apprécier ses stratégies (à la fois pour maximiser les revenus de ces intérêts et, éventuellement, pour accroître son patrimoine à la fois matériel et symbolique).

Cette notion de propriété intangible, certes, n’était ni désignée comme telle par les textes latins, ni reconnue par les tribunaux. Le manuel de droit romain de Paul-Frédéric Girard, qui a très longtemps fait autorité, dit : “La propriété est le droit réel par excellence … C’est la domination complète et exclusive d’une personne sur une chose corporelle”46. Le capital symbolique n’est pas compté dans le patrimoine, car la notion de patrimoine se réduit aux biens “matériels” et aux biens “immatériels” (“incorporeal”). Les Latins n’avaient pas directement conscience de l’existence de propriétés intangibles. Mais les textes qui ont trait aux sources de revenus montrent que les stratégies individuelles en tenaient compte aussi bien que des biens “matériels”, et que les biens intangibles faisaient partie, eux aussi, des “proprietary economics”. Ce qu’ils disent est très proche des passages où Commons énumère un certain nombre de propriétés “intangibles” dont on peut, à son époque et à la nôtre, tirer des revenus : “the expected exchange-value of anything, whether it be one’s reputation, one’s horse, house or land, one’s hability to work, one’s goodwill, good credit”, etc. Remarquons d’ailleurs que le mot latin gratia a les mêmes deux sens que le français crédit : il désigne en même temps le crédit financier (la possibilité d’emprunter de l’argent) et le crédit au sens social (une certaine audience, une certaine réputation, par exemple auprès du corps électoral). Ces rapprochements ne signifient certes pas que l’économie romaine soit comparable, par sa modernité, à celle de l’Europe ou de l’Amérique moderne ou contemporaine. Ils signifient seulement que certaines approches de Commons, certaines de ses typologies, valent pour plusieurs contextes économiques, et notamment pour certaines des économies historiques préindustrielles, qui connaissaient la monnaie frappée (monnaie métallique portant l’estampille des pouvoirs publics), la propriété individuelle, la liberté individuelle de gestion des biens privés et l’existence de places marchandes.

Parmi les informations dont nous disposons sur les comportements économiques des Anciens, il faut donc souligner ce qui a trait à la constitution et à la composition du patrimoine (qui n’est pas entièrement “matériel”, très loin de là), mais aussi les comportements et stratégies relatives à la production de valeurs d’échange à partir des éléments de ce patrimoine.

Soit, dira-t-on : admettons que la propriété intangible ait existé dans l’Antiquité (sans d’ailleurs être reconnue, ni par les tribunaux ni par les théoriciens de la philosophie et du droit) ; et alors ? qu’est-ce que cela change aux analyses qu’on peut mener des économies antiques ? Il me semble que la manière dont Commons envisage les propriétés “intangibles” aide à comprendre les stratégies individuelles des agents économiques et à en évaluer la portée en les comparant les unes aux autres.

Les textes antiques donnent un certain nombre d’informations sur les modalités des comportements économiques des membres de l’élite. Les textes des “agronomes” (Caton, Varron, Columelle), le traité de Pline l’Ancien (Histoires Naturelles), les lettres de Pline le Jeune, les discours de Dion de Pruse et d’Apulée, etc., contiennent beaucoup d’exemples et de conseils précis. Certains de ces conseils et exemples concernent la technique agricole proprement dite, en relation avec le sol et le climat. D’autres portent sur l’attention que le propriétaire doit prêter à ses terres, sur ses visites de contrôle, sur sa nécessaire fermeté à l’égard de la main d’œuvre, sur son esprit d’économie, – disons donc sur une certaine morale du propriétaire. D’autre part, il est évident que ces propriétaires vendaient les produits de leurs domaines, – ou que les fermiers, après les avoir vendus, leur versaient des sommes provenant du produit de cette vente. Il fallait bien que les propriétaires vendent pour avoir des revenus en argent, et d’ailleurs les produits attestés par l’archéologie confirment l’existence (relativement massive) de cette agriculture commercialisée. Mais il est très difficile de classer ces indications fragmentaires et ponctuelles en grandes stratégies économiques, en grands types d’action.

Il est très difficile de les interpréter, et de conclure par exemple que tel comportement est caractéristique du “rentier” et que tel autre révèle une mentalité d’entrepreneur. Dans son Histoire économique et sociale de l’Empire romain (œuvre importante, qui date fortement, désormais, et dont on ne peut plus s’inspirer, mais qui reste typique d’une certaine démarche aujourd’hui dépassée), Michel Rostovtzeff a tenu à distinguer deux grands comportements économiques des membres de l’élite romaine, celui des “bourgeois” et celui des “rentiers”. La crise sociale et économique de l’Empire, au IIe et surtout au IIIe siècle p.C., s’expliquait en partie, selon lui, par la généralisation des comportements de rentiers, aux dépens de l’activité des “bourgeois”47. Mais, même sans tenir compte de la rareté de la documentation, il faut remarquer que, face à un cas précis, Rostovtzeff n’était pas en mesure de décider, de façon convaincante, s’il s’agissait d’un comportement de rentier ou de bourgeois. Pline le Jeune, sénateur du début du IIe siècle p.C., était-il un “rentier” ou un “bourgeois” ? Sous une forme ou sous une autre, la question a été souvent posée, et pas seulement par Rostovtzeff. Mais les réponses n’emportent pas l’adhésion.

Quant à cette aporie, le rôle de la “propriété intangible” permet, selon moi, de faire quelques pas en avant.

Pline le Jeune, qui, à la fin du Ier siècle p.C. et au début du IIe siècle, faisait partie de l’ordre sénatorial, c’est-à-dire de la fraction la plus prestigieuse et la plus riche de l’élite romaine, eut le projet d’acquérir des terres proches des siennes (près de l’actuelle Città del Castello). Il écrivait qu’on trouvait, dans ce très vaste domaine qu’il songeait à acheter, des terres à blé, des vignobles et des forêts, et qu’il fournissait des récoltes, et donc des revenus, limités peut-être, mais sûrs48. En ce cas, on voit que l’importance des revenus obtenus est sacrifiée à leur régularité. On voit aussi que le propriétaire ne cherchera guère à accroître ses revenus par une attitude plus active, plus agressive en matière de vente : s’il y a des récoltes, il y a des revenus, même modestes. Le revenu de la terre est assimilé, dans une telle démarche, à l’intérêt d’une dette, dont le taux est fixé d’avance. Dans beaucoup de textes, la récolte agricole est d’ailleurs exprimée par le même mot que l’intérêt du prêt (le mot fructus, qui signifie à la fois les fruits, donc la récolte, et le revenu). À chaque fois qu’une comparaison est établie entre le taux de revenu fourni par le prêt à intérêt et celui que fournissent les terres (comparaison qui n’est pas exceptionnelle dans les textes latins), on se trouve dans une logique de rente, même si une partie de la récolte sera mise en vente, et même si l’auteur insiste sur le soin mis à gérer les domaines. Car cette comparaison entre deux taux de revenus annuels relève de la logique de la dette, elle fixe un gain qui doit normalement être perçu, sans aléas ou avec aussi peu d’aléas qu’il est possible, sans surprise en quelque sorte. Que le propriétaire veille ensuite à resserrer les boulons ou non, la logique est toujours la même, et elle relève de la propriété immatérielle (“incorporeal”). D’une certaine manière, comme me le fait remarquer L. Gillard, la nature tout à fait imprévisible de ce que sera la récolte future conduirait à interpréter l’économie agraire en termes de propriété intangible. Mais un propriétaire comme Pline, en multipliant la surface des terres qu’il possède, en possédant des terres dans plusieurs régions de l’Italie (d’autres en avaient même en dehors d’Italie), en variant les cultures et les modes d’exploitation, tendait à nier cette imprévisibilité et à la supprimer. Il faisait tout pour transformer le revenu agricole en un revenu régulier qui rappelait celui de prêts d’argent non usuraires. Les gains qu’il tirait de la vente de ses récoltes étaient le résultat de la commercialisation des produits de l’agriculture, mais ils ne relèvent pas, me semble-t-il, de la propriété intangible, ils relèvent de la propriété immatérielle (certains Latins eux-mêmes écrivaient parfois que la terre est une bonne débitrice, qui verse à l’échéance le taux d’intérêt qu’on en attend).

À l’inverse, d’autres textes orientent vers des stratégies relevant de la “propriété intangible”. Une première de ces stratégies se caractérise par un souci de la spéculation, elle joue sur les aléas résidant dans la conjoncture économique. Une autre essaie davantage de tirer parti des choix du sujet, de sa compétence et de son activité, bref de ce qu’on nomme actuellement le capital humain.

Un passage de Caton l’Ancien (première moitié du IIe s. a.C.) va clairement dans le sens de la première stratégie. Son traité sur l’agriculture (De agricultura), comme celui de Varron (Ier s. a.C.), insiste sur le fait que le propriétaire doit tout surveiller, réduire les dépenses inutiles, prendre toutes les décisions et laisser aux intendants aussi peu d’initiative que possible. Comme Varron et plus tard Pline le Jeune, il tendait donc à “tout verrouiller” et à réduire ainsi la part de l’imprévisibilité. Mais, à propos des vendanges, Caton note qu’il faut avoir beaucoup de jarres, pour attendre la hausse des prix49. Cette remarque en passant montre que Caton juxtapose, sans s’en apercevoir, deux attitudes qui relèvent, pour un économiste comme Commons, de deux stratégies différentes : d’un côté, les récoltes comme engendrant un revenu grosso modo tenu pour fixe, et semblable à l’intérêt d’un prêt ; de l’autre, une opération qui se situe à la limite de l’accaparement et est fondée sur l’incertitude, sur l’imprévisibilité, une opération qu’on ne peut pas ne pas interpréter en termes de propriété intangible.

Un passage de Pline l’Ancien relatif à la culture de la vigne va aussi dans le sens de cette seconde stratégie50. Il déplore que les bons techniciens de la viticulture soient très rares à son époque (Ier s. p.C.), et il en cite deux, Acilius Sthénélus et Vétulenus Aegialus, tous les deux des anciens esclaves, pour les donner en exemples. Par leur savoir technique et par leur engagement personnel comme chefs d’exploitation, dit Pline, ils sont parvenus à des vendanges extraordinaires et à des chiffres d’affaires très élevés. Acilius Sthénélus, travaillant pour le compte d’un propriétaire, Remmius Palémon, est parvenu, au bout de huit ans, à obtenir une vendange dont le prix de vente était égal aux deux tiers du prix d’achat de la terre. Et ce vignoble a été ensuite vendu quatre fois plus cher qu’il n’avait été acheté. Pour ces gens-là, le calcul ne consistait pas à miser sur un revenu escompté que l’on devrait obtenir sans surprise, mais en quelque sorte à crever le plafond, en mettant en œuvre toutes leurs énergies. L’agent économique se dirige vers un avenir qu’il cherche à modeler par son activité.

 La manière dont Commons oriente sa notion de “propriété intangible” vers l’avenir, vers les conséquences futures des transactions actuelles et vers un jeu actif à jouer en fonction d’une certaine idée de l’avenir (“activity concept of intangible property”, “volitional concept of choice”, “activity concepts”, “liberty and exposure”) aident, je pense, dans le cas de l’économie romaine, à élaborer une nouvelle évaluation des stratégies individuelles, et à mieux distinguer la limite entre, d’une part, la rente, la gestion de la créance, et, d’autre part, l’action économique, la gestion de la propriété intangible. Elle amène notamment à reconsidérer les ouvrages des “agronomes” latins (Caton, Varron, Columelle), qui s’efforcent de donner les conseils les plus avisés, mais dans le cadre de conceptions qui, souvent, relèvent de la propriété immatérielle, et non point de la propriété intangible.

Notes

  1. Je remercie vivement L. Gillard, qui a bien voulu lire une première version de ce texte et me faire des remarques et suggestions à son propos.
  2. Commons 1924, 214-220.
  3. Ibid., p. 219.
  4. Ibid., p. 219-220.
  5. Commons 1934, 391.
  6. Ibid., p. 391-392.
  7. Ibid., p. 392-393.
  8. Ibid., p. 4.
  9. Voir ibid., p. 55-93.
  10. Ibid., p. 58.
  11. Voir par exemple Weber 1998.
  12. App., BC, 1.7.
  13. Voir Commons 1924, 214-224.
  14. Nicolet 1976a.
  15. Commons 1924, 214-235.
  16. Toynbee 1965.
  17. Salmon 1969 ; et Weber 1998.
  18. Nicolet, éd. 1967 ; et Weber 1998.
  19. App., BC, 1.4.27.
  20. Commons 1934, 751-752.
  21. Ibid., p. 3-4.
  22. Commons 1924, 235-236 et 252.
  23. Commons 1934, 76.
  24. Voir ibid., p. 82.
  25. Commons 1924, 19 : “one’s reputation”.
  26. Ibid., p. 11 et suivantes.
  27. Commons 1934, 3, 76, 716.
  28. Ibid., p. 12-13.
  29. Voir Commons 1924, 18-19.
  30. Commons 1934, 3 (première définition) et 5 (seconde définition).
  31. Ibid., p. 76.
  32. Ibid., p. 70, et aussi 81.
  33. Ibid., p. 424.
  34. Andreau 2001.
  35. Cic., Off., 2.24.87 (rem familiarem quaerere, conservare, augere).
  36. Cic., Off., 2.16.55 (il faut aider ses amis vel in re quaerenda vel augenda).
  37. Sur ces patrimoines, voir Shatzman 1975 et Mratschek-Halfmann 1993.
  38. Voir Veyne 1991, 131-162.
  39. of transferable rights and liberties”, écrit-il dans Commons 1934, 423.
  40. Andreau & Étienne 1984 ; et Andreau 1995.
  41. Shatzman 1975.
  42. David 1992.
  43. Andreau & Bruhns, éd. 1990.
  44. Cic., Parad., 6.46.
  45. Cuvigny, éd. 1994.
  46. Girard 1929 (1e éd. 1895) ; voir aussi Kaser 1971, 400-404.
  47. Rostovtzeff 1926g.
  48. Plin., Ep., 3.19.
  49. Cato, Agr., 3.2 (uti lubeat caritatem expectare).
  50. Plin., HN, 14.47-52.
ISBN html : 978-2-35613-373-1
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Pessac
Chapitre de livre
EAN html : 9782356133731
ISBN html : 978-2-35613-373-1
ISBN pdf : 978-2-35613-374-8
ISSN : 2741-1818
Posté le 15/02/2021
15 p.
Code CLIL : 3385
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Licence ouverte Etalab

Comment citer

Andreau, Jean (2021) : « Article 9.L’institutionnalisme de J. R. Commons et l’économie antique », in : Andreau, Jean, éd., avec la coll. de Le Guennec, Marie-Adeline, Martin, Stéphane, Économie de la Rome antique. Histoire et historiographie. Recueil d’articles de Jean Andreau, Pessac, Ausonius éditions, collection PrimaLun@ 4, 2021, 159-174, [En ligne] https://una-editions.fr/institutionnalisme-de-commons [consulté le 15 février 2021].
doi.org/http://dx.doi.org/10.46608/primaluna4.9782356133731.12
Accès au livre Economie de la Rome antique. Histoire et historiographie. Recueil d'articles de Jean Andreau
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