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Derrière le mythe et par-delà l’oubli : singularité et multiplicité des expériences féminines de l’absence (Charlevoix, 1940-1980)*

Au Québec, nombreuses sont les femmes qui se sont retrouvées face à l’absence. Cela est particulièrement vrai dans les milieux ruraux, où une économie parfois chancelante a poussé plusieurs familles à opter pour la pluriactivité, une stratégie de subsistance qui permettait d’accroître les revenus familiaux par la pratique combinée de plusieurs activités économiques et dont certaines d’entre elles avaient pour conséquence le départ temporaire des hommes. Certaines régions étaient particulièrement défavorisées et n’avaient que peu à offrir à leurs habitants : Charlevoix, située à une centaine de kilomètres au nord-est de la ville de Québec, est l’une d’entre elles. Ainsi, tout au long de son histoire, d’importants contingents d’hommes se sont expatriés, pour quelques mois ou presque toute l’année, afin de travailler hors de leur village, là où les perspectives d’emploi étaient meilleures, que ce soit dans les chantiers forestiers, sur les bateaux ou dans les grandes villes.

Ces migrations périodiques des hommes ont fait l’objet d’un nombre appréciable d’études ; en revanche, il nous a semblé qu’il existait un vide historiographique sur la contrepartie de ces départs, soit les femmes qui restaient au village. Nous avons donc entrepris de jeter un peu plus de lumière sur la question en nous intéressant aux femmes qui devaient s’accommoder de l’absence prolongée de leur mari. Considérant le silence des sources écrites sur cette question, nous nous sommes rapidement tournée vers les enquêtes orales, qui nous ont permis de mieux comprendre les réalités de ces femmes de l’oubli, tout en leur redonnant la parole, dans une démarche qui vise à en faire des actrices de l’histoire, qui ont répondu à une situation particulière en fonction de leur propre agentivité, et non des êtres passifs qui ont subi l’histoire.

En vertu du problème des « sources vieillissantes1 » en histoire orale, nous avons étudié le sujet à partir des années 1940. La fin des années 1970 constitue la limite de cette étude, puisque c’est à cette époque que s’opèrent d’importantes mutations économiques dans la région, qui font en sorte que le phénomène des migrations saisonnières masculines devient moins prégnant2. L’approche privilégiée fut de se concentrer sur la zone ouest de Charlevoix, qui forme, en miroir à la zone est, un ensemble cohérent sur le plan historique, social et administratif. Nous avons ciblé des femmes âgées de 65 ans et plus, afin de respecter le cadre temporel de l’étude, ayant vécu dans les municipalités de Charlevoix-Ouest et devant avoir vécu l’absence périodique de leur mari parti travailler hors du village pour une période totalisant minimalement le quart de l’année, qu’elle soit continue ou intermittente. Cette exigence permettait de n’étudier que les femmes dont le mari partait suffisamment longtemps dans l’année pour que cela présuppose un important réarrangement de l’organisation familiale, tout en donnant suffisamment de latitude pour observer comment la durée des départs (qu’elle soit de quelques mois à presque toute l’année) fait varier l’expérience des femmes. Une fois les critères établis, nous avons publicisé notre recherche afin de recruter les témoins sur une base volontaire.

Des annonces mais aussi et surtout le bouche-à-oreille nous ont permis de recruter dix-sept femmes nées entre 1925 et 1954 avec lesquelles nous avons mené des entretiens de forme semi-dirigée3 ; parmi elles, une majorité est aujourd’hui octogénaire, ce qui permet de comprendre plus finement la période des années 1940 aux années 1970, qui correspond environ aux années de vie active de ces femmes. Conséquence des aléas de l’enquête orale, seuls cinq des sept villages de Charlevoix-Ouest ont pu être couverts. Ces villages sont principalement situés en milieu côtier, ce qui explique la plus grande proportion de femmes de navigateurs dans notre corpus, qui comptent pour plus de la moitié des dix-sept femmes interviewées, les autres étant mariées à des débardeurs, des ouvriers de la construction (dans le domaine de la voierie, principalement) ou des employés de l’industrie forestière (regroupant entre autres bûcherons et draveurs). Par ailleurs, les durée et fréquence des départs nous ont permis d’appréhender la multiplicité des expériences féminines de l’absence, passant de quelques années durant la vie maritale pendant quelques mois durant l’année à toute la durée de la carrière du mari et ce, plus des trois quarts de l’année.

Loin d’avoir la prétention de couvrir l’ensemble du phénomène étudié, cet article se veut plutôt une incursion dans le monde de ces femmes rurales, afin de mieux comprendre leurs perceptions et expériences des migrations saisonnières masculines. Dans une position d’« écoute de l’altérité4 » à laquelle nous disposent les témoignages oraux, les mots des femmes deviennent ainsi des chemins d’entrée et de compréhension de leurs réalités.

Dans un premier temps, nous exposerons le contexte géo-économique contraignant de Charlevoix, qui fit en sorte que les migrations saisonnières masculines devinrent un expédient couramment utilisé. Ensuite, nous nous intéresserons à la façon dont les femmes de ces migrants périodiques géraient au quotidien cette situation. Enfin, il sera question de la multiplicité des expériences féminines de l’absence, mise en opposition au mythe réducteur de la « femme forte ».

Charlevoix, terre d’exil et d’ancrage

Nichée entre fleuve et montagnes, la région de Charlevoix a depuis longtemps attiré nombre de visiteurs, venus admirer les beautés de ses paysages contrastés. En revanche, si le tourisme constitue aujourd’hui le pilier de l’économie charlevoisienne, il a été pendant plusieurs décennies une activité marginale à laquelle s’adonnait un nombre restreint de villégiateurs fortunés5. Ce n’est que dans les années 1960-1970 qu’il devint une industrie, néanmoins fragile, amenant des retombées économiques et des emplois pour une bonne partie de la population6. Avant l’essor du tourisme, les activités économiques de Charlevoix étaient majoritairement orientées vers l’exploitation des ressources naturelles. Celles-ci étaient cependant limitées : les terres, que l’on appelait dans la région des « terres de roches7 », imposaient de sérieuses limitations pour toute entreprise agricole. La forêt et la mer offraient quant à elles des ressources plus abondantes, mais soumises aux inconstances du marché. Enfin, la région ne disposait d’aucune ressource énergétique notable et son sous-sol était à peu près dépourvu de minerai de grande valeur. Charlevoix n’était ainsi pas une terre qui se laissait facilement habiter : elle offrait des ressources au potentiel inconstant, voire insuffisant. La terre, la forêt et la mer formaient une triade essentielle qui contraignait cependant à se soumettre aux lois d’une nature capricieuse et d’un marché implacable.

Au vu du contexte géo-économique charlevoisien, on peut rapidement saisir la part de défi et d’incertitude que comportait un établissement sur ces terres. De fait, l’histoire du peuplement de Charlevoix est jalonnée d’embûches et de sporadiques et lentes avancées, réprimées par de nombreux reculs. La colonisation du pays se fit difficilement et on se heurta rapidement à la capacité de rétention limitée de la région, l’une des plus affectées par le surpeuplement agraire dans la vallée du Saint-Laurent8. Multiplier les sources de revenus ne suffisait pas toujours et pour certains, partir devint la seule issue. C’est ainsi que dès le XIXe siècle, des mouvements d’émigration massive eurent lieu, des régions voisines comme le Saguenay-Lac-Saint-Jean, que les Charlevoisiens ont en grande partie colonisé, jusqu’aux États-Unis. Cette émigration constitua une véritable saignée démographique pour cette région qui se vit amputer d’une partie de sa jeunesse. De fait, pour une population qui n’a guère jamais dépassé les 30 000 âmes, on estime à 35 000 personnes le nombre d’émigrants depuis les débuts du peuplement, dont plus de 16 000 entre 1911 et 19619. Pour ceux qui décidaient de rester, l’adoption d’un mode de vie inventif se modulant au gré des circonstances et des opportunités était impératif. C’est ainsi que pour plusieurs, le parcours se traduisit en une série d’allers-retours entre l’« en dehors » et le chez-soi, que l’on ne quittait jamais vraiment irrémédiablement. C’est le cas des nombreux migrants saisonniers qui quittaient la région pendant une saison ou deux pour revenir le portefeuille regarni des dollars durement gagnés durant leur émigration temporaire.

Le phénomène des migrations saisonnières masculines prit dans Charlevoix des proportions considérables : dans les années 1960, c’est plus de la moitié de la main-d’œuvre qui avait une occupation saisonnière et parmi celle-ci, une forte proportion comportait une composante migratoire, qu’il est toutefois difficile d’estimer10. La région présentant une diversité de milieux géographiques sur une courte distance, entre espaces montagneux recouverts de forêts et littoral aux terres fertiles rongées par l’érosion, non seulement les habitants couplèrent différents types d’activités économiques en fonction des opportunités offertes par leur milieu – les habitants des milieux côtiers s’adonnant généralement à la navigation et ceux de l’arrière-pays aux activités forestières – mais ils migrèrent également dans des proportions variables. Par exemple, si dans le village de Baie-Saint-Paul les migrations périodiques étaient un phénomène restreint, notamment en raison de sa vocation de centre régional concentrant plusieurs services fournissant du travail sur place, il en allait autrement d’autres endroits, telle l’Isle-aux-Coudres, aux possibilités plus réduites, où l’on estimait dans les années 1960 à plus de 45 % le nombre d’hommes ayant un emploi occasionnant des départs11. Dans ces villages marqués par de hauts taux d’émigration temporaire s’instaura un rythme cyclique, cadencé par les départs et les retours des hommes. Ce cycle d’absence-présence eut également pour effet d’induire de nouvelles formes d’organisation familiale, chamboulées par les départs répétés des hommes et, dès lors, par les restructurations effectuées par les femmes, qui durent s’ajuster à l’ambivalence de leur situation.

Gérer l’absence, s’adapter à la présence

Si les migrations comportaient une part de sacrifices pour le mari, il en était tout autant pour l’épouse, qui devait gérer sur les plans fonctionnel et émotionnel ces successions d’absences maritales, d’abord en tenant deux rôles à la fois, celui qui était d’ordinaire le sien et celui de son mari. Il fallait, comme le disait l’une des femmes que nous avons interviewées, « jouer à la mère et au père ». Un peu à la manière d’actrices, les femmes devaient tour à tour enfiler des chapeaux différents, dont certains qu’elles n’étaient pas nécessairement habituées de porter et qu’elles devaient aussi possiblement cesser de porter, une fois leur époux revenu. Il était attendu de ces femmes qu’elles soient prêtes à jongler d’un statut à l’autre et à cumuler les tâches qui étaient associées à ces statuts.

En effet, elles devaient d’abord continuer à prendre en charge les tâches dites traditionnellement féminines, un travail pourtant essentiel qui fut invisibilisé, constamment relégué au second plan d’un tableau mettant à l’honneur les prouesses et le labeur masculins12. Elles devaient faire la cuisine, mais aussi le ménage de la maison et le lavage des vêtements, le plus souvent avec des équipements assez rudimentaires. Cela fait ressortir un point central dans l’expérience des femmes, soit celui de l’évolution de l’outillage domestique, qui a permis au fil du temps de libérer plusieurs heures par jour, qui étaient auparavant dévolues aux tâches domestiques.

Les vêtements, elles ne faisaient pas que les laver ; elles les confectionnaient et les réparaient aussi. Dans le quotidien de la majorité des femmes interviewées, la couture et le tissage prenaient une part importante de leur temps et faisaient souvent office de passe-temps qui comblait les quelques heures libres qu’elles avaient en soirée. De la confection de vêtements à leur raccommodage, en passant par la fabrication de tapis, rideaux et autres productions textiles pour garnir la maison, les femmes mettaient à profit l’agilité de leurs doigts pour produire une quantité parfois impressionnante d’ouvrages. L’abondance de la production est d’ailleurs un thème récurrent dans le discours des femmes et plusieurs usent d’hyperboles et de répétitions emphatiques pour décrire leurs activités de couturière : « Si j’avais tous les rideaux que j’ai faits pour les gens de l’île, je les attacherais, je ferais le tour de l’île. […] Des rideaux, j’en ai faits, j’en ai faits, j’en ai faits ! », nous a dit une dame de l’Isle-aux-Coudres.

La couture et le tissage avaient une valeur productive qui n’est assurément pas à négliger et leur prise en charge par les femmes donnait lieu à des économies substantielles ; aussi le souci d’économie prévalait dans tout ce qu’entreprenaient les femmes, qui étaient au demeurant responsables de la gestion des finances familiales. La plupart du temps, les maris leur envoyaient leurs gains, parfois en en conservant une part pour leurs dépenses personnelles, et le reste était administré par les épouses. Celles-ci développaient le plus souvent un esprit d’économie poussé, habituées comme elles étaient de devoir arriver avec peu. Elles avaient horreur de contracter des dettes, qu’elles s’empressaient de rembourser dès que possible.

Cependant, des tâches qui étaient l’apanage des femmes, le soin des enfants était de toute évidence l’une des plus exigeantes, qui demandait le plus de temps et le plus de dévouement. D’ailleurs, la pression était grande lorsqu’il était question, pour les femmes, de la nécessité d’avoir des enfants et, préférablement, en grand nombre. Bien sûr, le temps n’est plus celui de la proverbiale douzaine d’enfants par famille, mais l’indice synthétique de fécondité demeure élevé, les femmes enquêtées ayant une moyenne de 4,3 enfants. Pour l’une des femmes interviewées, qui se démarque avec ses dix enfants, avoir eu une si abondante progéniture a été une source de préoccupation et, dès sa quatrième grossesse, elle manifesta, lors de la confesse, son intérêt à cesser d’en avoir ou, à tout le moins, à prendre une pause. À son grand désarroi, ses espoirs se heurtèrent au refus du curé, comme en témoigne la conversation qu’elle nous rapporta : « Votre mari, il dit, est-il malade ? Non, je dis, mon mari n’est pas malade. Mais, gagne-t-il un bon salaire ? Oui… Bien, non, il dit non, il a eu l’air de dire continue. » Aux contrariétés d’avoir tant d’enfants s’ajoutait l’inquiétude causée par les risques associés aux grossesses répétées, qui jouaient pour beaucoup dans la volonté des femmes à cesser d’avoir des enfants. En outre, il ne suffisait pas de mettre au monde l’enfant : encore fallait-il avoir les ressources et le temps pour l’élever adéquatement, ce qui se complexifiait à mesure que le nombre d’enfants augmentait, d’autant que ces femmes étaient la plupart du temps seules pour assumer cette tâche. D’ailleurs, l’absence du mari lors des accouchements était particulièrement éprouvante, celle-ci s’annonçant comme un désolant avant-goût des années à venir dans la vie de l’enfant. La déception était telle pour l’une des femmes interviewées qu’elle fit cet avertissement à son mari : « Je lui ai dit regarde bien, quand je vais avoir un autre bébé, si tu n’es pas là, je n’en n’aurai plus jamais. »

Les défis de la maternité se posent en effet sur le long terme, d’autant que voir à ce que les enfants ne manquent de rien et puissent développer leurs capacités était souvent le plus grand devoir que se donnaient ces femmes, pour qui être mère était bien souvent le point central de leur identité. D’ailleurs, Cecilia Menjívar et Victor Agadjanian soulignent l’importance accrue que prend pour les femmes de mari migrant le rôle de mère : « Within the context of migration, motherhood takes on added significance for women’s status because through the care of the children they can show that they have fulfilled their roles and at the same time have put to good use the remittances that their husbands send13 ». Les enfants étaient à la fois une source de préoccupation, mais aussi de détermination : c’était bien souvent eux qui donnaient aux femmes la force et le courage de continuer malgré les embûches et les contrariétés de la vie de femme de migrant saisonnier. En outre, si les enfants occasionnaient un alourdissement des tâches, ils contribuaient parallèlement à les alléger par l’aide, modeste ou substantielle, qu’ils apportaient.

Au total, la charge de travail à assumer était très imposante pour ces femmes disant avoir « tout le temps de l’ouvrage » et n’ayant « pas eu le temps de faire une vie tranquille ». En plus des tâches domestiques, les femmes devaient prendre en charge les tâches dont s’occupait d’ordinaire le mari, qui étaient traditionnellement liées à l’extérieur. Par exemple, l’entretien du terrain ou le chauffage au bois se rajoutaient au fardeau de leurs responsabilités. Que ces femmes accomplissent des tâches traditionnellement masculines n’était toutefois pas spécialement subversif, du moment où il était attendu que les femmes, en milieu rural, soient en mesure d’être flexibles dans leur travail et qu’elles puissent participer à toutes sortes d’activités si cela s’avérait nécessaire. Si un homme s’occupant des tâches domestiques attirait railleries et médisances, le contraire n’était pas aussi vrai. Yvonne Verdier, qui a étudié le petit village bourguignon de Minot, expose ce « constat fondamental et lourd de conséquences » : « une femme peut “tout faire” sans que son sexe soit remis en question14 ».

Par ailleurs, la prise de décisions, une prérogative revenant au chef de la famille, normalement le père, nous permet d’envisager le degré d’agentivité des femmes et de voir comment celles-ci prenaient place dans la structure de l’autorité familiale. La négociation des rôles entre les époux se faisait selon des agencements variés, souvent en fonction de la durée des absences maritales : plus le mari s’absentait longtemps, plus la femme était susceptible de détenir l’autorité décisionnelle, et ce même lorsque le mari était présent. Il en était ainsi de l’une des femmes que nous avons interviewées, dont le mari s’absentait plus de six mois par année, et qui disait prendre les décisions à « 99,999 % ». En l’absence de leur mari, les femmes devaient prendre les rênes de la maisonnée pour un temps, comblant cet espace avec plus ou moins de plaisir, et flirtaient ainsi avec les frontières du genre, parfois involontairement, parfois de façon pleinement consciente. Il importe néanmoins de rappeler que s’il y avait une certaine variété dans la répartition des tâches et rôles au sein des couples, qui laissaient aux femmes plus ou moins de prérogatives, ceux-ci s’inscrivaient dans une société éminemment patriarcale, dont les codes et lois marquaient du sceau de l’inégalité les rapports de pouvoir entre hommes et femmes15.

En plus de cette démultiplication des devoirs, les femmes devaient aussi gérer émotionnellement l’absence. Les aléas de ce mode de vie étaient nombreux : il y a l’ennui que pouvait générer la solitude, les inquiétudes créées par les incertitudes de l’éloignement et le caractère souvent dangereux des emplois occupés par les maris ou bien encore les déceptions associées à une vie rythmée par l’attente. Toutes ces contrariétés contribuaient à enfermer les femmes dans un état angoissant, qu’elles partageaient très peu. En effet, la majorité des femmes avec lesquelles nous nous sommes entretenus avaient pour réflexe d’intérioriser leurs peines : il y a chez elles une sorte d’entêtement à rester debout malgré les tempêtes et à ne pas plier ou, à tout le moins, à ne pas plier devant les autres. Ce dernier élément est central dans l’image que renvoient ces femmes qui tiennent à réfréner leur émotivité et qui, si par malheur n’arrivaient pas à contenir leurs larmes, allaient « pleurer dans le fond de la chambre », comme nous l’avait confié une femme. Mélange de pudeur générationnelle, de prédispositions personnelles et de volonté à se montrer en contrôle dans une situation délicate, cette attitude semble révélatrice d’une propension, chez ces femmes, à cacher leurs faiblesses, qui les situe bien loin du cliché de la femme dominée par ses émotions.

Après avoir vécu diverses misères durant l’absence, les femmes étaient récompensées pour leur labeur par le retour du mari, qui plongeait la famille dans une ambiance festive. Ce retour était synonyme de fête, mais aussi de renouveau pour le couple, qui redevenait « comme si tu venais de te marier », pour reprendre les mots d’une femme interviewée. Cette conjoncture passagère, où la relation revenait comme à ses premiers jours, passionnelle et sans tracas, était d’ailleurs favorable à l’union charnelle, par laquelle les deux amoureux renouaient dans leur plus profonde intimité. Un certain nombre de femmes nous a d’ailleurs confié avec un timide amusement que le retour du mari avait été l’occasion de concevoir certains de leurs enfants ou qu’il était plutôt décevant lorsque celui-ci coïncidait avec leurs menstruations. Ces confessions, d’une certaine audace considérant la pudeur dont se voilent le plus souvent ces femmes, font ostensiblement ressortir l’intensité des sentiments que génère le retour, parfois attendu depuis bien longtemps.

Cependant, entre le temps festif du retour et le temps de la présence que l’on savoure se glisse pour plusieurs un temps charnière, celui de l’adaptation. Pour plusieurs femmes interrogées, les allées et venues de leur conjoint ont installé une dynamique de renégociation des rôles, en fonction des tempéraments et désirs de chacune et chacun, mais aussi de la durée et de la fréquence des absences maritales. Si les absences courtes et fréquentes permettaient l’établissement d’une routine bien implantée qui nécessitait une adaptation plutôt réduite, il en était autrement des absences plus longues et irrégulières, qui demandaient une bonne part d’adaptation d’un côté comme de l’autre et pouvaient parfois générer des conflits. D’ailleurs, la présence du mari, qui bousculait la routine et faisait en sorte que l’on devait de nouveau composer avec les habitudes parfois irritantes de ce dernier, ont pu faire regretter l’absence pour certaines femmes. Certes, la question est délicate et peu de femmes ont clairement formulé pareils regrets, mais derrière les interventions de ces femmes, derrière certains silences et sous-entendus dans leurs discours, il y a quelque chose du non-dit qui peut nous faire penser que certaines d’entre elles, qui s’étaient habituées avec le temps à être seules, pouvaient vivre assez difficilement la présence du mari, particulièrement si les comportements de celui-ci ajoutaient à leur fardeau. « La moitié du temps, on n’était pas ensemble, pis c’était bien de même », dira non sans équivoque l’une de nos témoins. Ces écueils, auxquels toutes ne se sont pas heurtées avec la même intensité, font ainsi voir la variété de réactions à ce type de vie.

Que l’expérience ait été plus ou moins éprouvante, les femmes ne se retrouvaient néanmoins pas tout à fait seules devant les exigences de la vie d’épouse de migrant saisonnier. En effet, elles bénéficiaient d’un soutien indispensable et indéfectible de la part de leurs proches. Dans ces petites communautés, la famille se retrouvait au centre d’un réseau de solidarité et de sociabilité très fort sur lequel les femmes pouvaient compter pour alléger le poids de leurs responsabilités, que ce soit pour des tâches ou du soutien moral. Cette aide s’inscrivait dans un réseau d’échange où les femmes étaient aidées, mais aidaient aussi en retour et dans lequel sœurs, mère et belle-mère étaient plus souvent qu’autrement les participantes, donnant une teneur essentiellement féminine à ces réseaux. On assiste dans ces villages à une véritable « culture de la solidarité », que Gérard Bouchard avait retrouvée en plusieurs communautés rurales québécoises16. Comme l’avait résumé l’une des interviewées, « Il n’y a pas de “mal pris”, ici, tout le monde va l’aider ». L’aide paraît indéfectible : il était inconcevable de ne pas porter secours à quelqu’un dans le besoin. Les femmes profitaient donc d’un solide réseau d’entraide ; en revanche, il était de coutume de ne demander qu’en cas de besoin. On peut remarquer que ces femmes, qui se refusaient à exposer leurs faiblesses, se fiaient d’abord et avant tout sur elles-mêmes et cultivaient le plus souvent un esprit d’indépendance. Bien qu’elles n’hésitaient pas à demander de l’aide lorsqu’elles en avaient besoin, il était important, lorsque cela était possible, de savoir « s’arranger seule », comme nous l’a dit l’une des femmes avec lesquelles nous nous sommes entretenue. Néanmoins, les réseaux de solidarité dont bénéficiaient les femmes étaient en définitive fondamentaux dans leur expérience.

D’ailleurs, ce sont les femmes qui étaient au cœur des réseaux et qui entretenaient les liens, un constat corroboré par Andrée Roberge, pour qui les femmes étaient des « gestionnaires de la parenté17 ». Dans ce territoire marqué par des appartenances complexes et la mobilité des hommes, les femmes agissaient comme un ciment social, étant les gardiennes des réseaux parentélaires et constituant le lien vital entre leur mari migrant et le territoire. Elles étaient la clé de voûte d’une structure sociale fondée sur l’apparentement et l’amarre de leur époux parti au loin. Ces réseaux qu’elles tissaient sont d’ailleurs la raison principale qui a été énoncée pour ne pas quitter son lieu d’origine, lieu que certaines n’ont pas hésité pas à décrire comme un « coin de paradis ». Même si le fait de déménager aurait pu vouloir dire, pour certaines d’entre elles, la fin des émigrations périodiques du mari, elles préféraient pour la plupart supporter cette situation plutôt que de perdre leurs réseaux. Avec leur mari le plus souvent parti, ces femmes étaient celles qui créaient l’attachement au territoire et qui y enracinaient la famille. Face au nomadisme des hommes, elles s’ancraient dans ce territoire, territoire de solitude, mais aussi territoire de solidarité. Tout ne se vivait néanmoins pas de la même façon pour ces femmes. Bien qu’ayant en commun le vécu d’épouse de mari migrant, elles réagirent chacune à leur manière et répondirent différemment aux exigences de leur situation.

La « mission » :
entre vocation et contestation

Pour bien des femmes interviewées, leur vie n’avait rien d’extraordinaire : c’était une vie qu’elles ont décrite comme « normale », pas plus facile ou difficile que celle des autres. L’habitude de voir le mari partir et revenir dans un mouvement continu renforçait cette impression de normalité, mais aussi le fait de vivre dans un milieu à fort taux de migration saisonnière masculine, qui faisait en sorte que cette situation devenait presque une norme. On n’était ainsi pas si différente, comme femme de marin, des femmes de débardeur ou de bûcheron que l’on côtoyait, comme l’illustre l’une de nos témoins :

C’était notre vie : tu pars, tu reviens, je fais mon ménage, tu arrives, je suis prête, et c’était comme ça. On ne se posait pas de questions. C’était ça, c’était ça. On était toutes pareilles. Il y avait des femmes de navigateurs, c’était la même chose. Ça fait que dans le bois ou sur la mer, ils étaient partis pareil, ça fait qu’on est habituées à ça.

Pour les femmes, expérimenter l’absence du mari ne semble donc pas avoir été un vécu tout à fait singulier et explique possiblement en partie leur tendance à remettre en question l’intérêt de leur témoignage.

Pourtant, en parallèle de ces aveux modestes coexiste la construction de la femme forte des milieux ruraux et qui, bien souvent, leur colle à la peau. On remarque en effet qu’il s’est constitué au Québec une sorte de mythe autour des femmes de la campagne, comme étant celles qui tenaient les rênes de la maisonnée et qui, au final, avaient un ascendant sur les hommes. Assurément, les expériences de femmes qui ont dû, comme celles que nous avons interviewées, tenir maison pratiquement seules, ont participé à la création d’une vision fantasmée d’un Québec où les femmes détenaient le pouvoir, idée qui a d’ailleurs donné lieu au mythe du matriarcat québécois, présent autant dans le discours populaire que dans certains médias ou productions intellectuelles18. S’il est vrai que l’on peut remarquer à l’échelle microsociale certaines familles où les femmes détenaient une autorité considérable, il demeure évident qu’à l’échelle macrosociale, la société québécoise de l’époque était éminemment patriarcale. L’image de la femme forte s’est ancrée dans l’imaginaire collectif, notamment par le biais de productions culturelles qui l’ont abondamment reprise et qui ont connu un succès retentissant. Nous pouvons penser entre autres aux téléromans Le Temps d’une paix ou aux Filles de Caleb, qui ont été produits dans les années 1980-1990, et dont les personnages principaux respectifs, Rose-Anna St-Cyr et Émilie Bordeleau, étaient des femmes indémontables et assumées, qui présentaient une modernité tenant plus de l’époque de la création des téléromans que de celle des récits qui étaient mis en scène19. Ce phénomène de mythification autour des femmes rurales n’est pas propre au Québec, Lynn Abrams ayant relevé à Shetland, un archipel de pêcheurs où les femmes maintenaient la famille et la communauté en l’absence des hommes, ce même processus de construction sociale, où les femmes, qui dominent la famille, l’économie et l’imaginaire culturel, deviennent les héroïnes d’un passé mythifié20. Cette image est reprise dans Charlevoix même, alors que Serge Gauthier, un historien très connu de la région de Charlevoix, affirme que c’est la solidité de caractère des femmes fortes qui a permis aux gens « de survivre dans un contexte social, géographique et culturel très difficile21 ».

En divers endroits, nous pouvons donc retrouver les fragments de cette représentation collective, qui trouve écho dans certains témoignages de notre corpus. Parmi les dix-sept femmes que nous avons interviewées, deux d’entre elles ont vécu les migrations saisonnières du père et non du mari. Leur discours s’est avéré particulièrement intéressant pour comprendre l’image qu’elles se faisaient de leur mère et qui paraît passablement teintée de cette même aura de force inébranlable : les deux ont parlé des femmes expérimentant les migrations du mari, et à plus forte raison de leur mère, comme étant des femmes fortes, valeureuses et presque hors du commun, une idée qu’elles cautionnent d’autant plus puisqu’elle est teintée de l’amour qu’elles portent à leur mère. Certaines épouses de mari migrant interviewées souscrivent aussi en quelque sorte à cette représentation : l’une d’entre elles nous a dit qu’il fallait « être faite forte et indépendante » pour supporter pareille situation et une autre a affirmé qu’elle « faisait sa femme forte, comme on dit ». Nul doute que de devoir gérer l’absence du mari et tout prendre en main pendant qu’il était au loin a apporté aux femmes une force qu’elles n’avaient pas toujours au départ. Plusieurs d’entre elles ont mentionné que cette situation leur avait permis de devenir plus indépendante, confiante, débrouillarde, responsable ou encore audacieuse. Néanmoins, cela ne doit pas occulter leur fragilité, qu’elles tentaient d’ailleurs souvent de réprimer derrière un couvert de solidité implacable. Cette image de femme forte, qui trouve sa résonance en celle de la « femme capable » de la Bretagne, comporte deux facettes, comme le rappelle Yvonne Guichard-Claudic : en même temps qu’elle valorise les femmes, elle fait aussi peser sur elles une pression, celle de ne pouvoir révéler leurs faiblesses sous peine de passer pour pitoyable, ou comme le dit l’une des femmes interviewées par l’auteure, celle de « n’a[voir] pas le droit de jouer les petites filles22 ».

Pourtant, derrière l’image insensible de la femme forte, on découvre un portrait beaucoup plus varié des femmes de la campagne. Pour celles qui ont eu un mari migrant, les façons de réagir à ce type de vie furent aussi nombreuses que les femmes elles-mêmes et viennent nuancer l’image surfaite de femmes impassibles, capables de tout prendre. Il est vrai que pour un certain nombre d’entre elles, l’expérience fut plutôt aisée, notamment parce qu’elles avaient été habituées à ce genre de vie dès leur plus jeune âge et qu’elles n’en connaissaient, au fond, pas d’autre. Pour ces femmes, un homme était bien souvent un homme absent : on ne s’attendait pas à le voir toujours près de soi et, de cette façon, on évitait les déceptions. D’autres femmes, bien que reconnaissant l’aspect facilitant d’avoir eu un père ou des frères qui s’absentaient pour le travail, ont néanmoins précisé qu’elles s’étaient rapidement rendu compte que de voir leur mari partir n’avait pas la même teneur que de voir leur père partir et, par conséquent, rendait l’expérience plus difficile. « Ce n’était pas le même amour », comme l’a indiqué l’une de nos interviewées. D’autres choisirent la voie de la résignation : elles se disaient qu’elles n’avaient pas le choix et que, de toute façon, elles étaient nombreuses à devoir vivre ainsi. Pour tenir le coup, on se raccrochait à l’espoir : « je disais toujours un jour, tu auras fini », rapportait l’une des femmes de notre corpus. D’ailleurs, dans certains cas, il était impensable de demander au mari de changer d’emploi, le refus étant assuré. Cette situation était surtout fréquente chez les femmes de marins, confirmant l’aspect presque vocationnel de cet emploi, qui le distingue bien souvent des autres. Yvonne Guichard-Claudic a d’ailleurs souligné le sentiment de former un groupe à part que l’on décèle chez les navigateurs et leur famille, qui ont leur propre réalité que n’arrivent pas nécessairement à comprendre ceux qui n’en font pas partie23. Certaines femmes nous ont d’ailleurs confié qu’elles auraient aussi aimé naviguer, ambitions réfrénées par les frontières de genre – on ne pouvait concevoir qu’une femme travaille sur le pont – et que cela faisait en sorte qu’elles ne pouvaient légitimement demander à leur mari de quitter un emploi qu’elles auraient souhaité exercer.

À côté de celles qui acceptèrent, il y a celles qui refusèrent et qui firent pression pour que leur mari change d’emploi. Certaines purent se contenter d’une demi-victoire, le mari passant d’un emploi migratoire à un autre, mais le second induisant des absences plus courtes et régulières, ce qui se vivait généralement plus facilement. Pour d’autres, la réussite fut complète : le temps des migrations saisonnières du mari ne représenta pour elles qu’une brève période de leur vie, qu’elles parvinrent à écourter grâce à leurs demandes répétées mais aussi, à une conjoncture favorable. Cependant, pour certaines femmes, il ne fut pas possible de bénéficier de ce genre d’opportunité et le mari dut conserver un emploi migratoire toute sa vie, ce qui fut parfois très durement vécu. Le témoignage de l’une des femmes que nous avons interviewées reflète la douloureuse amertume accompagnant celles qui n’arrivèrent jamais à accepter leur situation. Cette femme décrit sa vie comme une « petite vie », qui n’était « pas faite pour les gens mariés ». Elle avoua même avoir pensé au divorce, mais cette femme est d’une génération où l’on ne divorçait pas. En revanche, les plus jeunes soulignèrent à quel point il était fréquent que des épouses de collègues du mari se séparent, puisqu’elles n’en pouvaient plus de cette vie. À l’autre opposé du spectre, il y a celles qui ont adoré leur expérience et qui trouvaient, au fond, que leur vie avait été bien plus heureuse que celle de leur mari, puisque ce dernier avait été séparé des siens tandis qu’elles avaient pu profiter de la présence de leurs proches. Plusieurs ont aussi mentionné qu’il fallait être prédisposée pour accepter ce genre de mode de vie, « avoir ça dans le sang », pour reprendre les mots d’une interviewée. Il y a celles qui y sont prédisposées, mais aussi celles qui y sont prédestinées. Pour certaines, l’acceptation passe par une sorte de soumission à ce qu’un ordre supérieur leur aurait assigné : c’était, pour citer l’une d’elles, la « mission ». Cette « mission », cependant, ne fut pas reçue de la même façon par toutes et nombreuses sont celles qui la refusèrent : tant le tempérament que le vécu passé conditionnent le type de réponse à la vie de femme de mari migrant. Ces femmes ne peuvent donc pas être considérées comme un bloc monolithique : elles vécurent différemment cette situation et y répondirent à leur manière, selon leur propre agentivité. La vie de femme de migrant périodique résiste ainsi à toute entreprise homogénéisante, qui en ferait un portrait ou trop noir ou trop blanc.

Conclusion

Dans le cadre géographique contrasté qu’est Charlevoix, les ressources, diversifiées certes, mais au potentiel limité, ont fait de la région un ensemble hétéroclite partageant un sort commun, fait d’instabilité et d’incertitudes. Par conséquent, le peuplement de Charlevoix ne put jamais suivre la progression que connurent d’autres régions plus hospitalières, se heurtant rapidement aux contraintes du terrain. Il fallut faire feu de tout bois pour subsister et, pour certains, se résoudre à partir. Les émigrations furent permanentes mais aussi temporaires, comme ce fut le cas des nombreuses migrations saisonnières qui marquèrent profondément la socio-économie charlevoisienne.

En contrepoint de ces hommes vagabonds, il y avait leurs épouses, restées à la maison pour « tenir le fort ». Leur vécu est marqué par une succession d’absences et de présences, qu’elles durent apprendre à gérer. Déjà bien occupées par les tâches ménagères et le soin de leurs petits, elles durent au surplus voir à ce que les tâches du mari soient accomplies. Celui-ci absent, elles devinrent les chefs de famille, devant prendre les décisions et faire figure d’autorité. Sur le plan émotionnel, composer avec cette situation pouvait devenir harassant : ennui, attente, inquiétudes et sentiment d’esseulement participèrent à enfermer les femmes dans un état angoissant qu’elles partageaient très peu. Néanmoins, l’expérience de solitude maritale que vivaient ces femmes était compensée par celle de la solidarité qu’elles vivaient dans l’espace communautaire. Les femmes n’étaient jamais véritablement seules en ce sens qu’elles disposaient d’un solide réseau de soutien, composé essentiellement de leur famille et où s’entrelaçaient les fils d’une solidarité à caractère résolument féminin.

Mais derrière le partage d’une situation commune, ces femmes réagirent chacune à leur façon aux impératifs de la vie d’épouse de migrant périodique, à des lieux de l’image mythifiée et réductrice par laquelle on a trop souvent dépeintes les femmes rurales, qu’on les ait appelées « femmes fortes » ou « femmes capables ». Au vu de la diversité de réponses que donnèrent les femmes à cette vie marquée par une succession d’absences et de présences maritales, l’on peut dire qu’elles n’étaient ni des femmes fortes, ni des femmes fragiles : elles étaient un peu des deux à la fois et leurs expériences furent aussi complexes et mouvantes que les beautés capricieuses du paysage charlevoisien. Derrière le mythe et par-delà l’oubli, nous découvrons ainsi une courtepointe aux multiples couleurs et motifs, qui fait voir la pluralité des expériences de ces femmes de résignation, mais aussi de résilience.      


Bibliographie

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  • Voldman Danièle (dir.), La Bouche de la vérité ? La recherche historique et les sources orales, Paris, CNRS, 1992.

Notes

* Pour une étude plus exhaustive des questions abordées dans cet article, voir notre mémoire de maîtrise, « Paroisses de femmes ». Expériences des femmes lors des migrations saisonnières masculines dans la région de Charlevoix, 1940-1980, déposé à l’Université Laval en 2017 sous la direction de Johanne Daigle. Publié sous le titre Vivre au cœur de « paroisses de femmes » dans la région de Charlevoix 1940-1980, Québec, Presses de l’Université Laval, 2019.

  1. L’expression est de Danièle Voldman, tirée de Voldman D. (dir.), La Bouche de la vérité ? La recherche historique et les sources orales, Paris, CNRS, 1992, p. 117.
  2. Perron N. et Gauthier S., Histoire de Charlevoix, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 2000, p. 275.
  3. Les entretiens se sont déroulés de juin à octobre 2016. Lorsqu’aucune autre indication n’est donnée, les témoignages présentés dans cet article sont issus de cette collecte. Pour plus d’informations concernant la méthodologie de l’enquête et le profil des participantes, néanmoins anonymisées, consulter Bouchard M., op. cit.
  4. L’expression est de Paillé P., L’Analyse qualitative en sciences humaines et sociales, Paris, A. Colin, 2012, p. 143.
  5. Dubé P., Deux cents ans de villégiature dans Charlevoix. L’histoire du pays visité, Québec, Presses de l’Université Laval, 1986.
  6. Perron N. et Gauthier S., op. cit., p. 290-299.
  7. Des Gagniers J., Charlevoix, pays enchanté, Québec, Presses de l’Université Laval, 1994, p. 219.
  8. Bouchard G., Quelques arpents d’Amérique : population, économie, famille au Saguenay (1838‑1971), Montréal, Boréal, 1996, p. 19.
  9. Richard C. et Ayotte R., Étude sociologique du comté de Charlevoix : Premier rapport, Québec, Centre de recherches en sociologie religieuse, Université Laval, 1963, p. 2 ; 35-2 ; 36.
  10. Ibid., p. 4 ; 39‑4 ; 43.
  11. Richard C. et Ayotte R., Île-aux-Coudres : 1728-1961. Étude démographique et occupationnelle, Québec, Université Laval, 1964, p. 54.
  12. Sur la question de l’invisibilité du travail des femmes, voir entre autres Baillargeon D., Ménagères au temps de la crise, Montréal, Éditions du Remue-ménage, 1991 et Charron C., Aux marges de l’emploi : parcours de travailleuses domestiques québécoises, 1950-2000, Montréal, Éditions du Remue-ménage, 2018.
  13. Menjívar C. et Agadjanian V., « Men’s Migration and Women’s Lives: Views from Rural Armenia and Guatemala », Social Science Quarterly, n° 5, vol. 88, 2007, p. 1254.
  14. Verdier Y., Façons de dire, façons de faire. La laveuse, la couturière, la cuisinière, Paris, Gallimard, 1979, p. 340.
  15. Sur cette question, voir entre autres Baillargeon D., op. cit. et Bouchard G., « Through the Meshes of Patriarchy: The Male/Female Relationship in the Saguenay Peasant Society (1860-1930) », The History of the Family, n° 4, vol. 4, 1999, p. 397-425.
  16. Bouchard G., « La dynamique communautaire et l’évolution des sociétés rurales québécoises aux 19e et 20e siècles. Construction d’un modèle », Revue d’histoire de l’Amérique française, n° 1, vol. 40, 1986, p. 63.
  17. Roberge A., « Réseaux d’échange et parenté inconsciente », Anthropologie et sociétés, vol. 9, n° 3, 1985, p. 6.
  18. Ce mythe a été abordé dans nombre d’ouvrages, dont le plus récent écrit de Francis Dupuis-Déri, qui déconstruit le mythe du matriarcat qui aurait provoqué une crise de la masculinité au Québec. Dupuis-Déri F., La Crise de la masculinité – Autopsie d’un mythe tenace, Montréal, Éditions du Remue-ménage, 2018.
  19. Un constat soutenu tant par Lahaie C., « Le temps d’une paix : réalité historique ou mythe télévisuel ? », Québec français, n° 101, 1996, p. 87 que par Demers F., « Être et agir, ou la voi(e/x) de l’héroïne : réflexion sur l’identité d’Émilie, fille de Caleb Bordeleau », Recherches sociographiques, n° 3, vol. 43, 2002, p. 592.
  20. Abrams L., Myth and Materiality in a Woman’s World. Shetland, 1800-2000, Manchester/New York, Manchester University Press, 2006, p. viii.
  21. Gauthier S., « Dames légendaires de Charlevoix », Revue d’histoire de Charlevoix, n° 66, 2010, p. 21.
  22. Guichard-Claudic Y., Éloignement conjugal et construction identitaire : le cas des femmes de marins, Paris/Montréal, L’Harmattan, 1999, p. 110.
  23. Ibid., p. 15.
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Livre
EAN html : 9782858926374
ISBN html : 978-2-85892-637-4
ISBN pdf : 978-2-85892-638-1
ISSN : 2741-1818
Posté le 23/11/2022
12 p.
Code CLIL : 3377; 3111
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Comment citer

Bouchard, Marie-Pier, « Derrière le mythe et par-delà l’oubli : singularité et multiplicité des expériences féminines de l’absence (Charlevoix, 1940-1980) », in : Charpentier, Emmanuelle, Grenier, Benoît, dir., Le temps suspendu. Une histoire des femmes mariées par-delà les silences et l’absence, Pessac, MSHA, collection PrimaLun@ 12, 2022, 169-180 [en ligne] https://una-editions.fr/derriere-le-mythe-et-par-dela-loubli/ [consulté le 23/11/2022].
10.46608/primaluna12.9782858926374.12
Illustration de couverture • Détail de Het uitzeilen van een aantal Oost-Indiëvaarders, huile sur toile, Hendrick Cornelis Vroom, 1600, Rijksmuseum (wikipedia).
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