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Article 2•
La dernière des grandes synthèses historiques
de Michel Ivanovič Rostovtzeff*

* Extrait de : M. I. Rostovtzeff, Histoire économique et sociale du monde hellénistique,
traduit de l’anglais par Odile Demange, Paris, Robert Laffont, Collection Bouquins, 1989, “Introduction”, I-XXIX.

C’est très probablement avant la Grande Guerre que Michel Rostovtzeff décida d’écrire deux Histoires économiques et sociales, l’une du monde hellénistique, l’autre de l’Empire romain. Il y aurait été incité par Eduard Meyer et Ulrich von Wilamowitz1. Mais la guerre, les deux révolutions russes de 1917, son départ de Russie, son séjour de deux ans en Angleterre et son installation aux États-Unis modifièrent l’esprit de ces projets.

Auparavant il s’agissait avant tout pour Rostovtzeff de réunir en une synthèse tout ce qu’il connaissait et pensait de l’évolution du monde antique et d’orienter cette synthèse vers des domaines moins étudiés, auxquels il se consacrait depuis vingt ans déjà : la vie économique et les structures sociales. Réaliser le grand œuvre qui en ferait l’égal d’un Théodore Mommsen, combler une lacune, faire pour l’histoire écono­mique et sociale ce que d’autres avaient fait pour celle de la vie politique, militaire, diplomatique, administrative.

Dans les années qui suivirent la guerre, en réfléchissant sur les destinées de l’Empire romain, sur sa grandeur et sur sa décadence, il en arrive à mettre en parallèle la crise sociale du IIIe siècle p.C., qui explique à ses yeux le déclin de la domination romaine, et la Révolution bolchevique. Dans un cas comme dans l’autre, explique-t-il, les masses populaires, surtout paysannes, se sont violemment opposées aux bourgeoisies urbaines, qui commettaient l’erreur de les exploiter abusivement. Dans un cas comme dans l’autre, elles furent aidées par l’armée, ralliée au mouvement révolutionnaire. À Rome comme en Russie, le résultat est politiquement et culturellement déplorable : c’est le despo­tisme généralisé et une profonde décadence des arts et de la pensée. À Rome, c’est aussi, à long terme, une spectaculaire régression écono­mique ; en sera-t-il de même dans l’Europe moderne ?

Sa grande synthèse sur l’Empire romain, l’Histoire économique et sociale de l’Empire romain, publiée en 1926, s’est ainsi animée d’une thèse qui lui a conféré une forte unité et en a fait une très grande œuvre historique, que Santo Mazzarino qualifiait même de “chef-d’œuvre de l’historiographie contemporaine”. Mais les douloureux événements qui insufflèrent tant de vie à cette Histoire économique et sociale n’aidèrent pas Rostovtzeff à rédiger sa seconde synthèse, relative à l’époque hellé­nistique. En même temps que vers le problème du déclin de Rome2, ils l’entraînèrent, en effet, directement ou non, dans quatre autres directions.

Au cours des années 1920, Rostovtzeff consacre à ces directions beaucoup d’articles et même des livres. Il ne termine sa Social and Economic History of the Hellenistic World (SEHHW) qu’au début de la Seconde Guerre mondiale, après avoir épuisé le charme de presque tous ces nouveaux thèmes de recherche. Les fouilles qu’il dirigea à Doura-Europos de 1928 à 1937, si elles le ramenèrent vers le monde hellénis­tique et la partie grecque de l’Empire romain, retardèrent, elles aussi, la publication de SEHHW, à cause du temps qu’il leur consacrait.

Disons quelques mots de ces quatre directions de recherche qui carac­térisent ses œuvres des années 1920.

La première a rapport à la Russie kiévienne. Sur le cours du Dniepr, en Ukraine, se développent au IXe siècle des cités autonomes. Protégées et dirigées par des princes varègues qui parviennent à fonder un véritable royaume, elles constituent l’origine des États russes postérieurs. Rostovtzeff s’y intéresse parce qu’il voit dans ces cités commerciales, à la mentalité individualiste, les héritières des cités-États de l’Antiquité. C’est par elles que la Russie moderne, européenne par un certain côté, asiatique par un autre, se rattache à la civilisation gréco-romaine et à ses valeurs. De 1920 à 1922, avec l’arrière-pensée de mieux comprendre le sens de la Révolution bolchevique qu’il refuse, et pour fonder histori­quement son combat politique, il fait en quelque sorte un pas de côté par rapport au champ habituel de son activité érudite et consacre plusieurs articles à la Russie kiévienne, sur laquelle il n’avait précédemment rien écrit3. Par la suite, il n’aborde plus jamais ce sujet, ce qui confirme combien il le sentait lié à ses préoccupations nationales et politiques.

Autre pas de côté qui s’explique de la même façon : il commence alors à publier des articles d’histoire de l’art oriental et asiatique. À travers l’étude des influences et de la diffusion sans fin des formes et des styles, il s’agit de montrer qu’une terre et un peuple ne se définissent ni par une origine ethnique immuable et indélébile, ni même par un mélange d’ori­gines ethniques, mais par un jeu d’influences, de flux culturels, politiques, économiques et sociaux, qui, comme le furet de la chanson, sont passés par ici et repasseront par là. Ce thème d’histoire de l’art antique, moins limité que l’étude de la Russie kiévienne, est aussi plus proche des précé­dents thèmes de recherche de Rostovtzeff. Il s’y consacre peu ou prou jusqu’à la fin de sa carrière, et publie à son propos beaucoup d’articles, ainsi qu’un livre4.

Cela commence par une communication au congrès de l’Institut archéologique américain, en décembre 1920. Il y montre que le style dit gothique en joaillerie provient des Scythes et est originaire d’Asie centrale. Passé en Russie du Sud, puis repris par les Goths, il aboutit ensuite au Danube et à l’Europe occidentale5. Rostovtzeff ne se dissimule jamais l’origine asiatique de certains aspects de la culture russe. Mais il tient à prouver, et à se prouver à lui-même, que cette origine n’empêche pas la Russie de se rattacher au berceau de la modernité : la Méditer­ranée gréco-romaine.

Ses idées sur la crise du IIIe siècle et le déclin de l’Empire romain le conduisent en outre à l’histoire religieuse. On dit d’habitude (depuis Hegel) que la fin de la République romaine et les premiers siècles de notre ère étaient une époque d’hibernation spirituelle, un moment inter­médiaire entre une religion païenne déjà morte et une religion chrétienne qui n’avait pas encore triomphé. Si ces trois ou quatre siècles marquent, en matière économique et sociale, l’acmé du monde antique, peut-on convenir qu’elles constituent un tel désert spirituel ?
Rostovtzeff hésite beaucoup. Il n’admet certes pas que le spirituel procède de l’économique ; il se défend avec vigueur d’un tel matéria­lisme. Mais il tient, au fond, toute pensée religieuse pour une faiblesse de l’esprit humain. Il admet volontiers que bien peu de Grecs et de Romains échappaient à une telle pensée : “Dans l’Antiquité, le gros de la population ne parvint jamais à un mode de pensée scientifique et rationa­liste, ni en Orient, ni en Occident ; même les milieux cultivés de la société gréco-romaine présentaient rarement de telles habitudes de pensée ; la religion présidait encore aux conceptions qu’ils se faisaient de l’ensemble de la vie”6. Mais il y a des différences : la Grèce avait élaboré une forme de pensée rationaliste qu’adopta ensuite l’Italie républicaine et qui s’affaiblit à l’époque impériale.
Si la fin de l’époque républicaine et le siècle d’Auguste sont pauvres en formes religieuses originales, Rostovtzeff n’est pas loin de s’en féliciter ; c’est une preuve de l’épanouissement de leur pensée scientifique. Et si par la suite le christianisme triomphe, c’est que la population, effrayée par les périls de toutes sortes, se réfugie dans les illusions de la vie intérieure et de la mystique. Aux IIe et Ier siècles a.C., la crise morale du monde hellénistique avait transformé les cultes orientaux en religions à mystères et leur avait conféré un caractère mystique. À l’époque des guerres civiles et d’Auguste, ils étaient prêts à conquérir la Méditerranée occidentale7.
Mais Rostovtzeff est confronté à la tradition hégélianisante de l’histo­riographie russe, à laquelle le ramènent ses thèses sur la décadence romaine. Conformément à l’esprit de cette tradition, il ne se résout pas à admettre un fort décalage entre économie et religion. Sauf preuve du contraire, il n’y a pas de raison qu’ils ne marchent pas du même pas. Si l’économie est prospère, si le capitalisme se développe, comment la vie spirituelle, qui, dans ses meilleurs côtés, n’est pour Rostovtzeff qu’une idéologie sociale, qu’une conscience que le corps social a de lui-même, pourrait-elle sappauvrir ? Cette question le poursuit. Il lui consacre, au cours des années 1920, plusieurs articles et un livre8. Il n’y touchera pratiquement plus après 1930.

En 1926 et au cours des deux ou trois années suivantes, apparaît enfin une quatrième direction de recherche, née elle aussi de sa réflexion sur la Révolution et le déclin. C’est un projet ambitieux. L’apogée du monde romain débute et se termine par ce qu’il considère comme deux révolu­tions sociales. D’une part, les guerres civiles du Ier siècle a.C. et l’avè­nement d’Auguste, dont les effets ont été bénéfiques. D’autre part, la désastreuse crise du IIIe siècle p.C. Puisqu’il a longuement parlé de la seconde dans son Histoire de l’Empire romain, ne faudrait-il pas à présent traiter de la première de ces deux révolutions, et montrer comment s’est épanouie la prospérité romaine9, à partir de la culture et de l’esprit romains ? Montrer comment les structures sociales de la cité ont succédé au système tribal, par exemple en Campanie ou dans le Samnium ? Puis la population s’est enrichie, les négociants se sont multipliés, les centres des cités se sont urbanisés ; l’évolution de Pompéi est aussi celle de toutes les cités non grecques de Campanie et d’Apulie. Ce cœur de l’aire de civilisation gréco-romaine n’est pas purement grec. Les éléments locaux, indigènes, qui eux-mêmes résultent d’un mélange (entre cultures latine, étrusque et samnite), y font preuve d’une grande vigueur. Rostovtzeff va en Italie, il étudie les dernières découvertes faites en Sicile et en Italie méridionale10.

Il s’intéresse aussi à la manière dont l’art s’épanouit vers ces mêmes époques, fécondé par les ferments de l’esprit et de la vitalité italiques11. L’art est pour lui un symptôme : son épanouissement illustre la vigueur d’un esprit social, d’une terre et des habitants qui, à une certaine époque, l’occupent et la font fructifier.


Mais ce grand projet n’aboutira pas. À partir de 1928, les fouilles de Doura attirent de nouveau Rostovtzeff vers la Méditerranée orientale. Il ne l’avait jamais complètement négligée, puisqu’en 1923, par exemple, il consacra un article à la politique économique des rois de Pergame, et puisque le premier volume de son History of the Ancient World porte sur l’Orient et la Grèce12. Mais désormais elle ne cessera plus d’être son principal sujet de préoccupation.

Dans un premier temps, il y est avant tout intéressé par le commerce caravanier et publie Caravan Cities13. Puis, une fois rassasiée cette fasci­nation des caravanes et des sites du Proche-Orient, le moment est venu de retravailler à la grande synthèse hellénistique. Les tourments nés de la guerre et de la Révolution se sont apaisés. Le cycle intellectuel des années 1920 est clos. Avec Doura et les caravanes, c’est l’Histoire écono­mique et sociale du monde hellénistique qui occupe les années 1930. Les premiers articles de synthèse qui en constituent les prémices sont publiés en 193614. L’un de ces articles reproduit le texte d’une conférence tenue le 28 décembre 1935 devant l’American Historical Association, dont Rostovtzeff était alors le président. Il y annonce le titre du livre auquel il est en train de travailler : Social and Economic History of Greece and the Hellenistic Monarchies after Alexander.


L’histoire événementielle du monde hellénistique est beaucoup plus riche et compliquée que celle de l’Empire romain. Il a connu des guerres, des troubles intérieurs, des révolutions de palais presque incessants, et les frontières de ses États sont loin d’être demeurées stables. On comprend que Rostovtzeff commence son Histoire économique et sociale par un rappel des principaux événements politiques.

Il dresse ensuite, dans le deuxième chapitre, un tableau du monde antique au IIIe siècle a.C. – c’est-à-dire avant tout de la Perse et de la Grèce, que le Pseudo-Aristote, l’auteur de L’Économique, tenait pour les deux seules régions du monde de son époque à connaître une organi­sation étatique ou politique et à avoir des finances publiques dignes de ce nom.

Puis, après avoir traité de l’empire d’Alexandre et des rivalités de ses successeurs immédiats, les Diadoques, il aborde l’histoire des royaumes hellénistiques. Les plus importants de ces royaumes, sur lesquels régnaient, sauf exception, les héritiers des Diadoques, étaient l’Égypte des Ptolémées, l’empire des Séleucides, le royaume de Pergame et la Macédoine elle-même. Mais il faut y ajouter toute une série de cités, de ligues et de royaumes, dont certains avaient été conquis par Alexandre et d’autres non. Rostovtzeff en étudie l’évolution économique et sociale du IVe siècle a.C. à la victoire d’Octave, c’est-à-dire jusqu’au moment où, après les autres États hellénistiques, l’Égypte de la reine Cléopâtre est transformée en province romaine.

Cette évolution comporte deux grandes phases. D’abord s’instaure l’“équilibre des puissances”, qui dure en gros pendant tout le IIIe siècle a.C. C’est l’acmé de la civilisation hellénistique. Rostovtzeff lui consacre son très long chapitre IV, centré sur la situation intérieure des diverses monarchies, sur la politique de leurs souverains et sur leurs relations. Au IIe siècle a.C., cet équilibre est peu à peu détruit, et c’est l’époque des interventions de plus en plus pesantes de la puissance romaine. Les chapitres V à VII, qui traitent des IIe et Ier siècles, s’intéressent moins au monde hellénistique lui-même qu’aux relations qu’il entretint alors avec Rome.

À la première phase correspond un siècle de prospérité économique. La seconde se caractérise, elle, par un état de crise qui contribua à la défaite des États hellénistiques face à Rome, et auquel Rome, après s’en être rendue maîtresse, ne sut guère remédier, au moins dans un premier temps.


À propos de l’Histoire économique et sociale de l’Empire romain, j’ai montré la qualité de l’érudition de Rostovtzeff, l’ampleur et la force de sa pensée, qui, comme le remarquait Momigliano, procède davantage de “splendides intuitions” que d’argumentations rigoureuses15 ; et j’ai essayé d’indiquer quelques-unes de ses idées-forces, quelques-uns des problèmes auxquels il s’est sans cesse trouvé confronté. Rostovtzeff ressentait l’ensemble de son cheminement intellectuel comme une unité, et il avait raison : quinze ans après l’histoire de l’Empire romain, ses qualités, ses petites manies, les problèmes qu’il se posait, se retrouvent tous ici, et on les rencontrait déjà, sauf exception, dans les articles écrits au début du siècle.

En matière d’érudition, redisons son exceptionnelle connaissance de l’archéologie, des papyrus et des inscriptions, dont il traite toujours avec brio, alors qu’il porte un bien moindre intérêt aux textes et surtout à la numismatique. La numismatique n’était pas le point fort de Rostovtzeff. Dans un article où, à partir d’objets trouvés en Angleterre (un sceptre de bronze, des manches de patère, etc.), il traitait du culte d’Hercule à l’époque de Commode, il est amené à parler de monnaies, mais s’en remet, pour ce type de documentation, à un numismate spécialisé, H. Mattingly (ce qu’il n’aurait évidemment jamais fait pour une inscription ou un site de fouilles)16. Mais tout est relatif ! Les limites de son érudition numismatique ne l’empêchent ni de s’intéresser à la compo­sition des trésors et à leur signification sociale et économique, ni de présenter une vue synthétique des monnaies trouvées sur un site, par exemple pour apprécier l’importance de son rôle commercial. Pensons aux places de commerce qui servirent de lien entre l’Orient et le monde grec, et par exemple à Al-Mina, aux bouches de l’Oronte17.

Quant à l’archéologie et à la papyrologie, cette histoire du monde hellénistique est un feu d’artifice, le bouquet final de l’œuvre de Rostovtzeff. Donnons quelques exemples. Le plus brillant est celui des papyrus de Zénon, dans l’Égypte du IIIe siècle a.C., auquel Rostovtzeff avait auparavant consacré un livre18. Mais il y a aussi les “Revenue Laws” – qui ne sont pas des lois, mais des cahiers des charges de la ferme publique sous le règne de Ptolémée Philadelphe. Les paysans doivent vendre à l’État, à des prix imposés, les produits destinés à ce qu’on peut appeler l’industrie agro-alimentaire, par exemple les graines oléagineuses. Ce sont des adjudicataires, des “fermiers”, qui perçoivent ces produits et veillent à les revendre, après qu’ils ont été transformés (en huile, par exemple). Les “Revenue Laws” fixent les modalités de certaines de ces adjudications19. Rostovtzeff revient à plusieurs reprises sur ces cahiers des charges, à propos du monopole de l’huile, à propos des négociants qu’ils mentionnent, à propos des banques royales et des fonds d’État qu’elles sont chargées de prêter20.

Il s’appuie volontiers sur des papyrus récemment publiés. Mentionnons le papyrus 703 de Tebtunis, publié en 1933 dans un volume auquel Rostovtzeff avait collaboré. Il s’agit d’un “hypomnèma”, c’est-à-dire d’instructions générales qu’au IIIe siècle a.C. le dioecète (en quelque sorte le ministre des finances d’Alexandrie) adressait à l’un de ses subordonnés, probablement un oikonomos de nome (un respon­sable financier de district administratif). On connaissait l’existence de telles instructions, parfois mentionnées dans d’autres textes ; mais c’est la première qui ait été publiée. Rostovtzeff en parle à plusieurs reprises21.

Même chose pour l’archéologie. Rostovtzeff utilise tous les éléments du mobilier archéologique, et surtout la céramique, avec brio, son objectif principal étant de mieux cerner l’évolution du commerce. Ne citons qu’un exemple, celui des exportations grecques au IVe siècle a.C.22. Quant aux sites, qui sont en général, dans ces régions et pour ces époques, des sites urbains ou des sanctuaires, il cherche avant tout à en préciser la signification historique. Parfois cette signification est économique ou sociale. C’est le cas pour Délos, c’est le cas aussi pour Priène, dont la bourgeoisie prospère, toujours prête à de riches donations évergétiques, intéresse Rostovtzeff. Mais souvent, pour diverses raisons, dont certaines tiennent aux traditions historiographiques et à l’organi­sation de la recherche, les sites hellénistiques fournissent plus d’informa­tions sur l’État et les constructions publiques que sur l’habitat privé et la vie économique.

Peu importe à Rostovtzeff, toujours attentif aux formes du pouvoir d’État. A Pergame, c’est l’acropole, l’acra, “la résidence des dieux et des rois”, qui est connue – et non pas le reste de la ville, avec ses marchés et ses maisons particulières23. Cette partie connue de la ville de Pergame, toute limitée qu’elle est, exprime la signification historique du royaume de Pergame, et peut-être de tout l’hellénisme. Et cette signification est autant économique et sociale que politique ou artistique. Pergame montre à la fois comment s’est affirmée la monarchie attalide et comment, tout en s’inspirant de l’Égypte ptolémaïque, elle tient à se rattacher aux traditions artistiques d’Athènes. Ses transformations à l’époque d’Eumène II et d’Attale II révèlent en outre que la monarchie pergaménienne, rempart de l’hellénisme contre les Galates, entendait faire de sa capitale un des grands centres culturels du monde grec. Archéologie globale, qui s’intéresse à l’ensemble d’un site ou même à plusieurs sites à la fois, et qui veut en définir toute la portée historique, sans se limiter au sujet explicite de l’ouvrage (l’histoire “économique et sociale”).

Comme dans l’Histoire économique et sociale de l’Empire romain, Rostovtzeff continue à se méfier ici des différences régionales. Il a tendance à penser que les mêmes évolutions, à des degrés divers, se produisent partout. Si la Grèce propre connaît, à la fin du IVe siècle a.C., un regain de prospérité, il est convaincu que pour la Macédoine, l’Asie Mineure, les côtes de la mer Noire, la Russie du Sud et même la Grande Grèce, la fin du IVe siècle est aussi une époque de prospérité24. Il dispose, certes, d’indices, mais d’indices plus ou moins nets, qu’il a tendance à solliciter dans le sens de la plus grande uniformité. Mais le monde hellénistique n’est pas unifié en un seul empire, et les souverains y éprouvent le plus grand mal à assurer la cohésion de leurs États. Rostovtzeff le souligne à plusieurs reprises. Traitant de la politique sociale des Séleucides, il refuse d’employer à propos de leurs fondations de colonies le mot “urbanisation” qu’il avait utilisé dans son Histoire économique et sociale de l’Empire romain. Car, écrit-il, la politique des souverains hellénistiques ne visait pas, comme celle de Rome, à répandre un style de vie urbain et grec qui modifiât complètement les mentalités des indigènes. Elle ne visait qu’à créer des points d’appui, tenus par des Macédoniens et des Grecs auxquels ils pensaient pouvoir faire confiance25. Conséquence de cette différence : si Rome n’a pas profon­dément romanisé l’ensemble de son empire, elle a du moins exercé sur les élites indigènes une influence culturelle et sociale beaucoup plus marquée. L’hétérogénéité du monde hellénistique demeure bien plus forte. Rien d’étonnant que Rostovtzeff, malgré tout, insiste ici davantage sur les particularités locales et cherche à mieux dégager l’originalité de chaque site.

Plus achevée que sa sœur aînée de l’Empire romain, cette Histoire économique du monde hellénistique est aussi moins passionnée, moins profondément unifiée par quelques idées maîtresses. Celle de l’Empire romain se caractérise par sa vigueur ; celle-ci a davantage de charme en demi-teintes.


  1.  À quelle époque et dans quelle région l’économie antique s’est-elle le plus développée, a-t-elle pris les formes les plus “modernes”, les plus “capitalistes” ? Et pour quelles raisons ?
  2.  À l’inverse, quand le déclin est-il survenu ? Dès l’époque hellénis­tique elle-même, ou après la fin du Haut Empire romain ?
  3.  L’économie de ces États était-elle dirigiste ou libérale ? Quel type d’influence l’État exerçait-il sur la société civile ?
  4.  Comment définir les rapports qu’entretenaient la Perse et le monde gréco-romain, l’est et l’ouest de la Méditerranée, la Grèce et Rome ?

Rostovtzeff se posait ces questions au cours des années 1920, et même auparavant. On les retrouve de nouveau dans l’Histoire économique et sociale du monde hellénistique. Mais la dernière des quatre devient de beaucoup la plus importante, celle qui est présente du début à la fin de l’ouvrage. Dans la première partie du livre, il s’agit évidemment des rapports entre la Perse et le monde grec ; dans la seconde, de ceux qu’en­tretient Rome avec le monde hellénistique. Pour Rostovtzeff, il s’agit là de deux aspects différents du même problème, qui le préoccupe de plus en plus, ou du moins qui continue à le préoccuper alors que d’autres ont tendance à s’estomper : les rapports socio-économiques et culturels entre deux grandes aires de civilisation, l’aire iranienne et l’aire grecque, devenue hellénistique puis gréco-romaine.

Où et quand l’économie antique s’est-elle le plus rapprochée de cette modernité que Rostovtzeff qualifie de capitaliste ? Après plusieurs autres, il est convaincu que le monde hellénistique a connu une société bourgeoise proche de celle du XIXe siècle et que son économie était capitaliste26. Capitalisme qu’il définit à la fois par l’attitude des agents économiques et par un certain degré de commercialisation et de transac­tions monétaires. C’est, écrit-il, une forme libre de l’économie indivi­duelle visant à l’accumulation illimitée de capitaux, et fondée sur une agriculture et une industrie rationnelles, travaillant pour des consomma­teurs indéterminés – que le producteur n’identifie pas à l’avance27. Le vrai bourgeois, qui est un entrepreneur, a malheureusement tendance à se comporter en rentier. Il exploite autant qu’il le peut les classes laborieuses. Les conséquences sont graves : prolétarisation des masses, montée du chômage, luttes sociales entre riches et pauvres (dont la Grèce hellénistique, fournit plusieurs exemples, en particulier à Sparte).

Rostovtzeff est toujours opposé aux thèses de Karl Bücher, selon lequel l’économie antique n’avait jamais dépassé le stade de l’“économie domestique” (“Oikenwirtschaft”)28. Il est toujours convaincu qu’à l’époque hellénistique comme sous l’Empire romain, l’Antiquité a connu une “économie nationale” et même mondiale29. La politique écono­mique des États est en partie responsable des progrès et du déclin. Rostovtzeff critique deux politiques, très fréquentes dans les États et cités antiques, notamment à l’époque hellénistique : d’une part, la recherche de l’autosuffisance, la politique autarcique, qu’il compare implicitement à celle des États totalitaires de l’entre-deux-guerres30 ; d’autre part, les interventions abusives de l’État, l’économie planifiée, le “State control”. Cette seconde perversion (qu’il appelle parfois le capitalisme d’État) lui paraît caractériser l’Égypte ptolémaïque beaucoup plus que les autres États hellénistiques31.

Le jugement de Rostovtzeff sur l’Égypte ptolémaïque continue à être négatif, comme il l’était en 192032. À la différence de Ulrich Wilcken, Rostovtzeff refuse de qualifier de mercantiliste la politique des Ptolémées, ce qui tendait à assimiler le régime lagide aux despotismes éclairés de l’Europe moderne, et donc à lui apporter une justification politique33. L’Égypte de Rostovtzeff est peut-être plus capitaliste que celle de Wilcken, mais elle est plus totalitaire.

Bien connu par environ deux mille papyrus, le monde du dioecète Apollonios et de Zénon, qui administrait son domaine de Philadelphie, est à ses yeux emblématique de toutes ces caractéristiques de l’Égypte. Entrepreneur avisé qui échappe à la mentalité politique des Grecs des cités, et qui a le sens du profit économique, Apollonios est en même temps le “ministre des finances” d’un pays où le roi contrôle tout et où les biens privés du roi se confondent avec ceux de l’État. Tel il était dans le livre écrit par Rostovtzeff en 192234, tel il reste dans l’Histoire économique et sociale du monde hellénistique.

Mais les angles s’émoussent. Rostovtzeff ne paraît plus s’indigner à la moindre intervention économique de l’État, comme il le faisait au début des années 1920. Néanmoins, la manière dont, dans un article de 1936, il emploie les mots “New Deal” et “Führertum” à propos de la politique des souverains hellénistiques suggère qu’il était alors fermement opposé à celle de Roosevelt35.

Enfin, il insiste de plus en plus sur le caractère archaïque de l’éco­nomie paysanne. L’“économie paysanne” se caractérise par de petites exploitations agricoles où l’essentiel du travail est fourni par le proprié­taire (ou le tenancier) avec sa famille. Au début du siècle, son dévelop­pement constituait pour Rostovtzeff une condition sine qua non de la marche vers le capitalisme, car l’économie paysanne, en même temps qu’elle progresse, fait régresser le servage et toutes les formes de dépen­dance “féodale” apparentées au servage. Rostovtzeff n’est jamais revenu sur cette idée ; mais il souligne de plus en plus fortement que, devenue dominante, l’économie paysanne est un obstacle à l’instauration d’une agriculture capitaliste. Le petit tenancier ou le petit propriétaire n’a pas les moyens d’investir et il a tendance à vivre en autarcie. Son exploitation est donc un îlot d’archaïsme et d’économie domestique36. L’agriculture capitaliste commence quand de telles exploitations cèdent la place à de grands domaines en gestion directe, avec une main-d’œuvre servile. Mais combien y avait-il de domaines de ce type dans l’Empire séleucide, même sous ses premiers souverains, dont les règnes ont marqué l’apogée écono­mique de l’Empire ? Rostovtzeff ne se fait guère d’illusions : ils n’étaient qu’une goutte d’eau “dans la mer orientale”37.

De l’Histoire économique et sociale de l’Empire romain à celle-ci, il y a donc, quant à la croissance de l’économie antique et à son déclin, beaucoup d’idées communes. Ce n’est pas pour surprendre. D’autres diffèrent, et il vaut la peine d’en dire un mot.

Rostovtzeff est plus prudent qu’auparavant. Il évite d’apporter à toute question posée une réponse catégorique. L’Empire romain, dans son administration, dans son idéologie, dans l’organisation de ses rapports sociaux et économiques, s’est-il inspiré des royaumes hellénistiques ? Rostovtzeff a toujours été persuadé que oui, et, par exemple, il avait essayé de montrer, dans son livre sur le colonat, que cette institution romaine était issue de l’époque hellénistique38. Quant à la Méditerranée orientale, il réaffirme ici sa conviction. Il suppose même par ailleurs que l’administration impériale romaine s’est modelée à l’imitation de l’admi­nistration ptolémaïque (idée que refusent les spécialistes actuels). Il soutient aussi que, pour organiser les élites municipales dans la partie occidentale de l’Empire et leur assigner leur rôle social et politique, l’État romain s’est inspiré du modèle oriental, qui remontait à l’époque hellé­nistique. Mais il hésite à affirmer que le système foncier hellénistique ait aussi été à l’origine du colonat dans les provinces occidentales de l’Empire romain39. Et, en matière fiscale, il fait montre de beaucoup de circons­pection40.

Rome, parce qu’elle était, à l’époque républicaine, plus archaïque que le monde hellénistique, a-t-elle stérilisé définitivement les germes de modernité que présentait ce monde ? En 1900, Rostovtzeff répondait sans hésitation par l’affirmative41. Désormais, il s’abstient de trancher nettement, et refuse de tenir le “capitalisme” romain pour meilleur ou moins bon que le “capitalisme” hellénistique. Il hésite même à employer le mot “capitalisme”, parce qu’il suscite des discussions42.

En plus de cette relative prudence, il faut signaler de notables change­ments d’accent dans l’argumentation. Dans les années 1920, et en parti­culier dans son Histoire économique et sociale de l’Empire romain, Rostovtzeff s’efforçait d’expliquer le progrès et le déclin de l’économie antique par la logique même de l’évolution globale des mondes grec ou romain. Il ne recourait certes pas à une causalité strictement économique, car il a toujours pensé qu’en elle-même l’économie antique était suscep­tible de déboucher sur une révolution industrielle ; s’il y a eu déclin, ce n’est pas la nature de l’économie qui peut l’expliquer. Il faisait appel au développement des forces sociales et aux déséquilibres qu’il provoquait : Ainsi, la société romaine a sécrété deux grandes révolutions qui s’expli­quent par ses transformations internes : celle de la fin de la République et celle du IIIe siècle p.C. La première a été bénéfique et la seconde catastro­phique. Mais l’une et l’autre s’expliquent par l’évolution de la vie écono­mique et sociale, qui, elle-même, renvoie à l’esprit du peuple en question (c’est-à-dire des Romains, quelle que soit leur origine – de ceux qui ont fait l’histoire de Rome). Quoiqu’il refuse Marx et le marxisme, il est à cette époque, l’un des seuls, avec Marx et les marxistes, à proposer une explication économique et sociale du déclin économique.

Dans l’Histoire économique du monde hellénistique, cette ambition l’a en partie quitté. Le progrès, la prospérité s’expliquent essentiellement par de grands mouvements d’expansion, qui relèvent avant tout de l’histoire politique ou institution­nelle. La prospérité de la Grèce au Ve siècle a.C. s’explique par la fondation de nombreuses colonies, sur toutes les rives de la Méditer­ranée et de la mer Noire ; elles contribuent peu à peu à multiplier les échanges et à transformer la production. Puis c’est la crise du IVe siècle a.C., dont la Grèce est guérie par la conquête d’Alexandre. Quand cette nouvelle phase de prospérité eut pris fin, la conquête romaine débuta, et elle provoqua dans certaines régions du monde hellénistique une troisième époque de prospérité, qui fut elle-même transitoire43.

Quant aux crises et aux déclins, leurs causes sont de trois ordres à la fois. D’une part, les grands événements politiques et militaires, les guerres, les conquêtes, les troubles dynastiques, etc., jouent un rôle ; ce serait absurde de le nier. Les guerres, en particulier, ont d’incontestables effets négatifs sur l’activité économique. La décadence de la Grèce est liée aux incessantes rivalités qui opposaient les États hellénistiques et à l’instabilité de leurs rapports ; l’intervention de Rome eut elle-même des conséquences décisives44. Néanmoins Rostovtzeff continue parfois à croire que des guerres ou invasions extérieures ne suffisent pas à expliquer l’effacement progressif ou brutal d’un État ou d’un groupe d’États tels que ceux du monde hellénistique. Il faut faire intervenir des facteurs intérieurs. Ainsi, il soutient que Délos est morte de mort naturelle ; ce ne sont pas Mithridate ou les pirates qui l’ont tuée. Les conditions économiques, et surtout commerciales, avaient changé ; voilà ce qui explique que l’île n’ait plus retrouvé sa prospérité45. De même, dans un premier temps, la prospérité économique des cités syriennes ne souffre guère, aux yeux de Rostovtzeff, de la désintégration de l’Empire séleucide, à la fin du IIe siècle a.C. et au début du Ier siècle a.C.46.

Ces facteurs extérieurs à l’État ou au monde hellénistique sont parfois purement économiques. Il peut s’agir de la concurrence ou d’une demande insuffisante par rapport à l’offre47. Dans d’autres cas inter­viennent les rapports entre classes sociales, dont les tensions, qu’elles mènent ou non à une révolution, détruisent la prospérité du pays. La montée du chômage et les tensions sociales compromettraient définiti­vement les chances de la Grèce du IVe siècle si elle n’était sauvée par la conquête d’Alexandre48. Deux siècles, deux siècles et demi plus tard, c’est aux États hellénistiques à subir une crise que la conquête romaine atténue d’abord, pour l’aggraver ensuite et finalement, la guérir sous le Haut Empire. Comment expliquer cette crise en Égypte ptolémaïque ? Il y a deux classes sociales, dont l’une exploite l’autre, et qui constituent en même temps deux ethnies, deux cultures. Les privilégiés sont en général des Grecs et des Macédoniens ; les autres, des indigènes. À la fin de l’époque ptolémaïque, les privilégiés ne réussissent plus à mettre en échec les tentatives des masses paysannes ; il en résulte à la fois une série de révoltes indigènes et le développement de milieux dirigeants qui n’étaient plus exclusivement grecs ou macédoniens49. Ce que Rostovtzeff écrit de l’Égypte ptolémaïque dans son Histoire du monde hellénistique est très semblable à ce qu’il disait de l’Empire romain dans son Histoire de cet Empire. Lui-même souligne le parallèle en remarquant qu’on a critiqué ses thèses sous prétexte qu’elles s’inspi­raient d’événements contemporains (c’est-à-dire de la Révolution d’octobre 1917), mais qu’il n’en est rien, car il les avait déjà formulées avant ces événements50. Cependant, ces thèses ont une portée bien plus limitée que dans l’Histoire économique et sociale de l’Empire romain, car, s’il les applique à l’Égypte, il s’abstient de les appliquer aux autres États hellénistiques. La révolution sociale n’est pas, loin de là, la seule et unique explication qu’il donne du déclin du monde hellénistique.

À chaque fois qu’il parle de luttes de classes, on voit bien qu’à ses yeux la lutte déterminante n’oppose pas les esclaves à leurs propriétaires, mais les masses populaires libres, en particulier les paysans, à l’ensemble des privilégiés. Quand il est amené à parler d’éventuelles luttes de classes menées par les esclaves, il peut avoir deux attitudes. Ou il fait allusion aux thèses staliniennes sur la “révolution des esclaves”, que s’est mis à défendre, en U.R.S.S., son vieil ami Žebelev, et les critique plus ou moins vivement51. Dans un article de 1936, Žebelev soutenait par exemple que Saumacos, chef d’une révolte bien connue dans le royaume du Bosphore, était un esclave. Rostovtzeff n’y croit pas, et explique pour quelles raisons ; le servage est mieux attesté que l’esclavage dans le royaume du Bosphore. Ou bien il considère, dans d’autres passages, que certains esclaves, ou même la majeure partie des esclaves, se sont unis aux masses populaires. Le véritable antagonisme de classes, à ses yeux, oppose la bourgeoisie urbaine au prolétariat, surtout rural52. Il n’a jamais varié sur ce point.

Enfin, dans le concert des causes de la prospérité et du déclin, de la grandeur et de la décadence, le commerce et les courants d’échange prennent une place de plus en plus importante. Toute l’histoire écono­mique et sociale tend à être expliquée par l’histoire du commerce, ce qui est évidemment révélateur du “modernisme” de Rostovtzeff. La chose est particulièrement nette dans ses articles de l’Encyclopédie italienne, rédigés au cours des années 193053. C’est très net aussi dans l’Histoire économique et sociale du monde hellénistique, où il est très fréquemment question de courants commerciaux, et même de balance commerciale, notion qui est loin d’aller de soi pour l’Anti­quité ! La Grèce péninsulaire n’a jamais constitué un État unifié, et, après l’époque d’Alexandre, elle n’a plus guère été indépendante. Cela a-t-il un sens de s’interroger sur l’équilibre de sa balance commerciale, dont les Anciens n’ont d’ailleurs jamais pris la mesure ? D’écrire, comme le fait Rostovtzeff, qu’avant Alexandre la balance commerciale grecque avec l’Orient était négative, mais qu’elle devint temporairement positive après Alexandre54 ?

Certes, il a entièrement raison d’insister sur l’importance commerciale de Rhodes, puis de Délos55. Mais faut-il pour autant expliquer toute la politique des souverains hellénistiques par leurs préoccupations écono­miques et avant tout commerciales56 ? Si par exemple Cassandre, puis beaucoup d’autres souverains hellénistiques ont cherché à acquérir l’hégémonie sur les grandes routes commerciales, sur les cités commer­ciales de l’Égée et sur les Détroits, est-ce pour des raisons politiques, pour jouer un rôle prédominant, ou bien pour des raisons commer­ciales ? Et si leurs objectifs étaient commerciaux, s’agissait-il de s’appro­visionner en certaines matières premières bien déterminées, ou de trouver des débouchés aux productions de leurs États ? “Être riche pour être puissant ? Où être puissant pour être riche ? Ou les deux57 ?” À ces questions, Rostovtzeff ne répond pas toujours de la même manière. Mais de façon générale, il a tendance à estimer, à l’inverse de son maître Wilcken, que l’objectif final était, non pas la puissance, mais la croissance économique recherchée pour elle-même.

Dans le cas d’Alexandre lui-même, il reste très prudent. Il est certes convaincu que le conquérant a eu des objectifs économiques et qu’en­suite il a cherché à faire de son empire une unité économique58. Mais il s’abstient de conclure que ces objectifs ont pesé d’un poids déterminant sur ses conquêtes et sa politique.

Mais les autres souverains ? Ceux de Pergame, par exemple ? Tous leurs efforts ont visé à l’affirmation et à l’extension de leur État, le royaume de Pergame. On interprète en général ces efforts en fonction des nécessités militaires et de la logique de la souveraineté. Rostovtzeff a consacré un article à leur “politique économique”. Il attribue leur expansionnisme (en direction du nord-ouest de l’Asie Mineure et de la mer Noire) au soin qu’ils avaient de leur approvisionnement en fer, en chevaux, en métaux. Puis il décrit le souci que ces souverains avaient de l’agriculture et de l’“industrie” de leur royaume, ne serait-ce que pour des raisons fiscales59. À plusieurs reprises, il souligne que les souverains de Pergame s’intéressaient à l’agriculture “scientifique” (le dernier d’entre eux, Attale III, a d’ailleurs écrit un traité d’agronomie60). Chacun de ces points mériterait d’être discuté, mais aucun, certes, ne disqualifie l’auteur, loin de là. Toutefois, ainsi rapprochés les uns des autres, ils revêtent une portée excessive : ils donnent l’impression erronée qu’on peut parler de “politique économique” ou d’“économie planifiée” dans l’Antiquité. Rostovtzeff est convaincu qu’on peut en parler.

Mais reconnaissons que dans cette tendance à moderniser, il a évité en général les outrances les plus criantes. Quant aux rois de Pergame, il suggère qu’ils avaient l’œil à la production, prise comme un tout, et s’efforçaient de l’accroître. Jamais il ne les montre s’intéresser à la balance commerciale ni a fortiori à la balance des paiements. Jamais il n’écrit que ces rois aient cherché des débouchés commerciaux pour l’ensemble des productions de leur royaume.

D’autre part, il y a “modernisme” et “modernisme”. Au début du siècle, sous l’influence des historiens russes de la Russie, Rostovtzeff cherchait à définir la modernité par l’ensemble des structures socio-économiques (organisation de la production et du commerce, nature et relations des groupes sociaux) et par la manière dont la politique économique des souverains avait prise sur ces structures, dont elle les trans­formait ou même les constituait. Dans les années 1930, sous l’influence de son séjour en Occident et de la pensée anglo-saxonne, il a beaucoup moins de difficulté à envisager la société civile et la vie économique indépendamment de l’État. Mais, parallèlement, et tout en accordant davantage de place, on l’a vu, à la causalité politique et militaire, il sépare de plus en plus nettement l’économique du politique ou du social et le commerce du reste de la vie économique, pour accorder au commerce de plus en plus d’importance. Son “modernisme” coïncide désormais pleinement avec celui auquel nous sommes habitués en Occident, un modernisme historique qui envisage la vie économique indépendamment du reste de la vie sociale et qui s’intéresse au commerce beaucoup plus qu’à la production, qu’elle soit agricole ou industrielle.


Mais des quatre questions que j’ai précédemment formulées, c’est la dernière qui, dans l’Histoire économique et sociale du monde hellénis­tique, prend le pas sur les autres : comment définir les rapports qu’entre­tenaient l’aire iranienne et l’aire gréco-romaine, c’est-à-dire surtout les rapports de la Perse et de la Grèce, puis ceux du monde hellénistique avec Rome ?

Influencé par l’historien allemand Eduard Meyer, Rostovtzeff affirme l’existence de trois grandes “aires de civilisation” dans le vieux monde d’Europe et d’Asie : l’asiatique-orientale (Inde et Chine), l’orientale du Proche-Orient (Iran) et l’aire méditerranéenne, d’abord grecque, puis gréco-romaine ou hellénistico-romaine61. L’histoire de l’Antiquité s’explique en partie par les rapports entre les trois aires, et la Russie actuelle se trouvait, alors comme aujourd’hui, à la limite de deux d’entre elles. L’Histoire économique et sociale du monde hellénistique contient le dernier état de la pensée de Rostovtzeff à leur endroit. Cette pensée n’est pas simple. Quoiqu’il soit au plus haut point préoccupé par le problème, il juxtapose plusieurs schémas qui peuvent paraître incompatibles. Il s’ensuit, à la lecture, une impression de flou, atténuée par la netteté de l’expression.

D’une part, l’époque hellénistique est celle où la civilisation méditerra­néenne et celle de l’Iran, auparavant représentées par les cités grecques et par l’Empire perse, se fondent en une seule, avant d’entrer, à l’époque romaine, dans un unique Empire. Rostovtzeff le dit expressément, à propos de l’auteur de L’Économique, qui a écrit à la veille de cette fusion sans en prendre conscience, parce qu’il regardait vers le passé plutôt que vers l’avenir62. Et à plusieurs reprises, il insiste sur les effets unificateurs de la conquête d’Alexandre. Alexandre lui-même souhaitait que dans son empire les Iraniens, qui précédemment dominaient le Proche-Orient, partageassent la prépondérance avec les Macédoniens et les autres Grecs.

Au point de vue de ses conséquences économiques, Wilcken comparait la conquête d’Alexandre à la découverte de l’Amérique63. Non, répond Rostovtzeff ! Il y a d’énormes différences entre l’une et l’autre, et particulièrement celle-ci : les indigènes de l’Empire d’Alexandre avaient un niveau de civilisation comparable, ils étaient déjà en rapport avec les Grecs, et leur rôle, dans l’unification du monde antique, ne fut pas passif64. En fondant des colonies, Alexandre a fortement pesé sur le noyau dur de la société orientale, sur les structures économiques de l’Orient65. Mais il ne faudrait pas croire que l’Orient, de son côté, n’a pas influé sur l’hellénisme. Dans l’Empire séleucide, par exemple, ces colons grecs se sont de plus en plus orientalisés, en sorte qu’eux-mêmes et les Orientaux hellénisés se firent peu à peu un genre de vie commun, où le modèle urbain était grec et la religion gréco-orientale66. Par leurs interventions, les Romains tendirent à freiner l’hellénisation de la Méditerranée orientale ; ils contribuèrent malgré tout à l’unification des deux aires, en facilitant son orientalisation ; mais cette orientalisation était lente et progressive, et elle ne faisait que commencer à l’époque où Rome s’empara des monarchies hellénistiques67.

Dans le principe, il y a donc, selon Rostovtzeff, fusion des deux aires de civilisation. Et comme l’Orient et l’aire asiatique entretiennent eux-mêmes des relations, on peut dire qu’il n’existe plus de clivage bien marqué entre les trois grandes civilisations asiatiques : l’iranienne, l’indienne et la chinoise68. Mais en pratique l’aire orientale et l’aire grecque restent distinctes ; de leur rencontre naissent de nouvelles formes, qui procèdent de l’une et de l’autre et se répandent dans tout le monde habité, sans toujours remplacer les formes anciennes. La synthèse est issue de la thèse et de l’antithèse, mais elle coexiste avec elles – s’il est permis d’utiliser un vocabulaire tout à fait étranger à Rostovtzeff69. En Asie Mineure, la frontière entre les deux aires, qui passe entre les cités de la côte et l’Anatolie, ne s’efface pas comme par enchantement. Plus de deux siècles après le règne d’Alexandre, Mithridate du Pont s’efforce d’unir contre Rome les Grecs et les Iraniens, mais en vain : ni les uns ni les autres ne l’appuyèrent avec assez de détermination et de constance70. Tout bien pesé, il est permis de présenter les relations que le monde gréco-romain a entretenues avec l’Orient comme une lutte perpétuelle, qui se poursuit sous l’Empire romain et bien au-delà. Si les États hellénis­tiques ont échoué, c’est qu’ils n’ont pas su échapper à l’antinomie entre les deux grandes formes de vie civilisée, l’occidentale et l’orientale71. La conquête d’Alexandre n’a donc pas réalisé une fusion. Elle a accentué un processus de fusion déjà engagé auparavant, sans cesse recommencé, et jamais achevé, on peut même dire jamais réalisé. L’orientalisation des Macédoniens fixés dans l’Empire est une défaite de l’hellénisme. Aux IIIe et IVe siècles p.C., la révolution sociale qui secoue l’Empire romain et en provoque le déclin marquera une nouvelle défaite de l’aire grecque, devenue gréco-romaine. S’agit-il d’une pensée fortement ethnocentrique, et poursuivie par l’idée du péril oriental ? Non ; mais Rostovtzeff est convaincu que la modernité (tant économique et sociale que politique ou culturelle) est tout entière du côté de la Méditerranée gréco-romaine. L’influence orientale est donc négative à ses yeux, même s’il a le plus grand respect pour la civilisation de l’Iran et s’il fait un vif éloge de l’orga­nisation de l’Empire achéménide72.


Cette question des aires de civilisation et de leurs rapports est bien sûr directement liée à la façon dont Rostovtzeff se représente la conquête d’Alexandre. On peut même dire que l’importance accordée par Rostovtzeff aux relations de l’Orient et de la Méditerranée a deux origines. D’une part, ses préoccupations nationales et politiques, qui tournent autour de la place occupée par la Russie entre l’Europe et l’Asie. D’autre part, une réflexion sur la conquête d’Alexandre et le monde hellénistique, fort étudiés par l’érudition russe du début du siècle et auxquels il s’était abondamment consacré avant la Grande Guerre.

Le grand nom de l’histoire d’Alexandre et de celle de ses successeurs est, comme chacun sait, Johann Gustav Droysen (1808-1884), auteur d’une Geschichte Alexanders des Grossen (1833) et d’une Geschichte des Hellenismus, écrites, comme le note P. Vidal-Naquet, “dans la tension entre la recherche philologique et la conceptualisation hégélienne”73. Droysen insistait sur le fait qu’Alexandre avait été l’initiateur d’un monde nouveau, résultat de la fusion hégélienne de l’Occident créateur et de l’Orient. Cette idée, l’une des idées-forces de Droysen, a été reprise par la plupart de ses successeurs – fût-ce pour montrer l’échec du conquérant, et même si chaque historien a tendu à se faire son propre Alexandre, différent de celui des autres74. Quoique Rostovtzeff fût infiniment moins soucieux que Droysen des facteurs spirituels et de l’origine du christianisme, l’hégélianisme de Droysen et de ses successeurs rejoignit néanmoins dans son panorama intellectuel l’hégélianisme des philo­sophes et historiens russes de son temps.

Les successeurs de Droysen, s’intéressant beaucoup à définir le pouvoir politique d’Alexandre et des souverains hellénistiques, en jugeaient souvent par rapport aux caractéristiques des États modernes : certains par rapport au despotisme éclairé et à la monarchie prussienne75, d’autres par rapport à l’époque victorienne en Angleterre, d’autres enfin, plus récemment, par rapport au nazisme. L’historien d’Alexandre qui a exercé le plus d’influence sur Rostovtzeff est incontes­tablement Wilcken, qu’il considérait, depuis les premières années de sa carrière, comme l’un de ses maîtres, quoiqu’il n’hésitât point, dès le début du siècle, à critiquer telle ou telle de ses conclusions76. Wilcken, élève de Mommsen, publia en 1931, alors qu’il était déjà vieux, un Alexandre le Grand qui était l’aboutissement de ses recherches antérieures et ne devait pas grand-chose à l’atmosphère des années 193077. Comme Droysen et Wilcken, Rostovtzeff pense qu’Alexandre visait non point l’unité de l’humanité mais la fusion de l’Occident grec et de l’Orient iranien78. Comme Wilcken, il insiste sur la place qu’Alexandre a accordée aux Iraniens, c’est-à-dire avant tout aux Perses, par exemple en choisissant certains d’entre eux comme satrapes. Comme Wilcken, il conclut à l’échec d’Alexandre : le royaume “macédo-perse” dont il avait le projet ne fut pas réalisé.

Mais il y a de nettes différences entre ce qu’écrivit Wilcken et l’Histoire économique et sociale de Rostovtzeff. Il se peut que certaines de ces diffé­rences résultent d’une influence directe de l’œuvre de Droysen ; en tout cas, elles sont toutes révélatrices des préoccupations de Rostovtzeff.

La première est que Rostovtzeff s’occupe fort peu d’Alexandre. Dans A History of the Ancient World, tome 1, il ne lui consacre que six pages sur 420, et il prend bien soin de séparer sa conquête de son œuvre d’organisation79. Au début de l’Histoire économique et sociale du monde hellénistique, il se place d’entrée de jeu après la mort d’Alexandre80. Comme Wilcken, il croit au rêve de fusion d’Alexandre, de “Verschmelzung” ; comme Wilcken, il croit à l’échec de ce rêve. Mais il s’agit pour lui de fusion des civilisations plutôt que de fusion ethnique. En outre, en tant qu’historien de l’économie et de la société, il se refuse à personnaliser à ce point l’Histoire. Sans beaucoup s’éloigner des conclusions de Wilcken, il évite toutefois de mettre au premier plan l’œuvre politique et constitu­tionnelle d’un homme et de définir le régime politique institué par lui. Dans son History of the Ancient World, il se tirait de cette question en écrivant qu’Alexandre était probablement mort trop tôt pour pouvoir poser les problèmes politiques de son empire, qu’il s’était limité aux aspects militaires, en confiant à ses généraux l’administration des régions conquises81. C’est à partir de préoccupations empiriques et militaires (le recrutement des troupes, par exemple) qu’Alexandre aboutit à l’idée d’une fusion (utopique) entre Orient et Occident, idée qui rejoignait d’ail­leurs certains aspects de la pensée grecque contemporaine. De même, Rostovtzeff souligne dans l’Histoire du monde hellénistique que l’empire d’Alexandre était une création artificielle de nature purement militaire, maintenue par lui-même et par l’armée. Rostovtzeff évite ainsi de qualifier le régime mis en place par Alexandre, et d’y voir un despotisme éclairé à la manière du XVIIIe siècle, comme le faisait Wilcken82.

Rostovtzeff est toujours aussi persuadé que l’histoire moderne de l’Europe et l’histoire ancienne de la Méditerranée sont comparables, parce qu’elles obéissent à des ressorts communs et relèvent de deux cycles semblables (au sens géométrique de l’adjectif “semblable”). Pas plus qu’auparavant, il n’hésite à faire allusion au monde contemporain. Mais il refuse de plus en plus les rapprochements terme à terme auxquels se complaisait Eduard Meyer. Derrière les Ptolémées et leur politique, il n’y a plus d’État moderne précis.

Pourquoi cette évolution ? D’abord parce que Rostovtzeff ne souffre plus autant des vicissitudes de l’État russe et ne s’interroge plus autant sur sa problématique modernité. L’attachement qu’il éprouve pour les États-Unis ne leur confère pas, à ses yeux et dans son œuvre, la place qu’y occupait auparavant la Russie. Ensuite, Rostovtzeff n’est plus aussi normatif en 1941 qu’il l’était précédemment. S’il continue à rechercher, dans la vie économique antique, certaines formes de capitalisme, s’il s’appuie sur la vieille opposition bücherienne de l’oikos et de l’éco­nomie nationale (ou mondiale), s’il est persuadé que les initiatives de l’État jouent un rôle non négligeable dans la formation de ce capitalisme, il a du moins cessé de dire clairement quelles politiques de l’État vont dans le bon sens, et lesquelles conduisent tout droit à une régression économique et sociale.

L’État se trouve confronté à trois antinomies majeures. L’une d’entre elles résulte des rivalités qui opposent sans cesse les différents États hellénistiques ; elle ne sera résolue qu’à la suite de la conquête romaine. Les deux autres antinomies sont intérieures à chacun des États, à chacune des sociétés. Il s’agit de l’opposition entre Orient et Occident, entre sujets orientaux et citoyens grecs, et de l’opposition entre riches et pauvres, entre privilégiés et non privilégiés. Ni l’une ni l’autre de ces deux oppositions ne fut résolue, pas même à l’époque romaine, et leur survi­vance fut, pour Rostovtzeff, à l’origine de la décomposition politique de l’Empire romain83. La conquête romaine, comme celle d’Alexandre, procure un réel répit. L’une et l’autre donnent l’impression que les problèmes sont résolus, alors qu’il n’en est rien. Sur beaucoup de points, l’Empire romain, dans sa partie orientale, n’est que l’héritier du monde hellénistique. Prenons l’exemple des bourgeoisies urbaines : Rome ne les crée pas, en Méditerranée orientale ; elle les reçoit et les conserve telles qu’elles étaient84.

L’État prend acte des antagonismes et essaie de les résoudre. Son action influe sur leur évolution, comme les médicaments agissent sur les maladies. Mais il n’est pas vraiment responsable de leur existence. Ce n’est pas lui qui les constitue. On peut penser les oppositions sociales indépendamment de l’existence de l’État. L’hellénisation de la Méditerranée orientale résulte évidemment de la conquête macédonienne ; mais cette conquête crée des conditions sociales qui échappent largement à la volonté consciente de l’État et à ses possibilités de contrôle. Si le monde hellénistique se présente aux immigrants grecs comme un monde très familier, ce n’est pas seulement grâce à l’action des États. Certes, il y a des ressemblances en matière de gouvernement et de droit ; mais le mode de vie, la vie urbaine et celle des affaires, l’éducation, les loisirs, la langue, la religion, les structures familiales et de parenté sont eux aussi semblables d’une région à l’autre du monde hellénistique, partout où l’on trouve une présence grecque85. C’est une donnée de fait dont l’État doit tenir compte ; il peut la modifier, certes, mais n’en est pas maître. Cela contribue à expliquer que l’Histoire économique et sociale du monde hellénistique ait bien plus aisément et bien plus vite acquis droit de cité dans les pays anglo-saxons que celle de l’Empire romain, et qu’elle y compte encore au nombre des manuels généraux conseillés aux étudiants. Moins originale, elle est plus complète et plus nuancée, donc plus pédagogique. Mais en outre, elle est moins déconcertante pour les chercheurs d’Europe de l’Ouest. Le fait que certains Anglais, par exemple H. Last, aient taxé de marxisme l’Histoire économique et sociale de l’Empire romain montre à quel point elle les mettait mal à l’aise.

L’ombre d’Alexandre plane évidemment sur toute histoire du monde hellénistique. Et, dans celle de Rostovtzeff, la présence des États, de leurs souverains et de leurs administrations est constante. Mais le grand débat historiographique que met ici en avant Rostovtzeff ne concerne ni Alexandre ni les formes politiques issues de sa conquête. Il concerne l’éventuelle fusion des indigènes et des Grecs. Ce rêve de fusion, que, selon Rostovtzeff, Alexandre avait caressé, n’a pas abouti ; il y eut un double échec. D’une part, la société et l’État hellé­nistiques, tels qu’ils se sont constitués à l’époque d’Alexandre et à celle des Diadoques, étaient complètement grecs, si bien qu’il existait à travers tout le monde hellénistique une unité qui était celle des Grecs, mais à laquelle ne participaient pas les indigènes. Les Grecs n’ont pas voulu et n’ont pas su intégrer les indigènes à une unité plus large qui eût constitué la synthèse de l’Occident et de l’Orient, de l’aire méditerranéenne et de l’aire iranienne. D’autre part, ils n’ont même pas su sauvegarder les valeurs les plus fondamentales de cette unité grecque, la liberté indivi­duelle, l’esprit d’entreprise, etc. Deuxième échec : les Macédoniens et autres Grecs n’ont pas su préserver leur patrimoine politique, écono­mique, culturel, d’un mouvement d’indigénisation qui s’est accentué aux IIe et Ier siècles a.C.

Il arrive ainsi que Rostovtzeff paraisse se contredire. Ici, il affirme que tout est grec dans les États hellénistiques ; là, il proclame au contraire que tout y est indigène. C’est en partie parce qu’il est soucieux de nuances et parce qu’il hésite à trancher. Mais ces apparentes contradic­tions s’expliquent aussi par des différences chronologiques ou par le fait qu’il ne traite pas des mêmes domaines : si le droit public est totalement grec, le droit des affaires est le résultat d’une contamination entre traditions grecques et traditions indigènes86. Enfin, pour une même époque, deux vérités contradictoires peuvent coexister, parce qu’elles repré­sentent deux aspects différents de la documentation et de la réalité histo­rique. Ainsi pour la vie économique. Aux yeux de l’immigrant grec qui vient faire des affaires en Égypte, aucun doute : cette vie économique est grecque. Il y a le commerce, la monnaie, les banquiers grecs, la liberté des prix, etc. Mais en Égypte, ce caractère hellénique n’est qu’une apparence. Cet habillage grec cache à toutes les époques un corps oriental, un “corps étranger”, une Égypte qui constitue tout entière l’oikos du roi, son économie domestique87. Et même en admettant que sous les premiers Ptolémées la vie économique ait réellement été grecque, il ne faut pas oublier que des milliers de liens se sont noués entre l’activité des Grecs et celle des indigènes. L’existence de ces liens influe sur la pratique des affaires et sur le droit commercial ; l’économie grecque s’orientalise progressivement de l’intérieur. Il ne faut pas être dupe du pavillon, qui ne doit pas suffire à couvrir la marchandise. Les Ptolémées n’ont institué qu’une apparence d’hellénisme. À l’inverse, les souverains indigènes qui, à la fin du IIe siècle ou au début du Ier siècle a.C., se taillent des États dans les lambeaux de l’Empire séleucide, restent très attachés à la diffusion de la civilisation grecque. Issus de familles hellénisées, ils ne songent nullement, par nationalisme, à réorientaliser leurs États. Bien au contraire88.

Plus prudent et plus éclectique qu’auparavant dans les solutions qu’il propose, Rostovtzeff ordonne tout son livre autour d’une opposition qui lui est chère depuis le début de sa carrière et qu’Eduard Meyer l’a aidé à mettre en forme – celle des deux aires de civilisation. Cette opposition était en même temps, depuis Droysen, une des principales lignes de force de l’historiographie du monde hellénistique. Elle garde à l’heure actuelle toute son importance, mais les historiens de ces dernières décennies croient encore moins que Rostovtzeff à la réalité d’une fusion entre Grecs et indigènes89.


Dans son testament intellectuel de 1941, Rostovtzeff insistait à juste titre sur l’unité de son œuvre. L’Histoire économique et sociale du monde hellénistique est une belle illustration de cette unité, qui repose davantage sur la permanence des questions et la continuité des méthodes que sur l’identité des réponses. C’est en quelque sorte la synthèse de toute l’œuvre de Rostovtzeff. On y retrouve la marque de pratiquement toutes ses préoccupations antérieures, mais orientées, hiérarchisées, traitées de manière partiellement nouvelle, et réunies dans le plus gros et le plus achevé de ses ouvrages.

P.S. Nombreux sont les collègues et amis qui m’ont aidé dans ce travail. Je les en remercie vivement, et me borne à nommer ici R. Bodei, G. W. Bowersock, Y. Garlan, P. Gauthier, C. Nicolet, I. Savalli-Lestrade et P. Vidal-Naquet, dont les remarques m’ont été précieuses.

Notes

  1. Dans l’introduction que j’ai rédigée pour l’Histoire économique et sociale de l’Empire romain de Rostovtzeff (Rostovtzeff 1988 [article n°1 du présent volume]), je me suis efforcé de rendre compte de sa carrière et de son cheminement intellectuel et politique. Le lecteur est prié de s’y reporter ; je ne puis évidemment pas en répéter ici le contenu. Vers 1921-1922, Rostovtzeff n’exclut pas d’écrire une seule Histoire économique et sociale, qu’il voulait appeler Studies in the Economic Conditions of the Hellenistic and Roman World (voir Rostovtzeff 1922a, 128 note 95). Mais il ne persévéra pas dans ce projet.
  2. Dans son fameux ouvrage publié en 1776, Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain, Edward Gibbon se demandait pourquoi l’Empire romain d’Occident avait connu le déclin, avant de se désintégrer. Aussi appelle-t-on parfois “Gibbon’s problem” le problème historique des causes de la décadence romaine.
  3. Rostovtzeff 1921a ; 1922c, 210-222 ; 1922f ; 1925c. Sur les aspects asiatiques de la culture russe, voir Vidal-Naquet 1964 ; et son introduction de l’édition française de Wittfogel 1964.
  4. Rostovtzeff 1929.
  5. The origin of the so-called gothic style in jewelry”, communication au “General Meeting of the Archaeological Institute of America” (29 décembre 1920) ; voir Rostovtzeff 1921c. En matière d’histoire de l’art, G. W. Bowersock me signale qu’en outre Rostovtzeff avait proposé de donner, en 1920-1921, à l’université de Madison, un cours sur l’“Architecture russe du XIe au XVIIe siècle”. Il désirait y montrer que l’architecture russe, contrairement à ce qu’on a souvent dit, n’est pas un rameau provincial de l’art byzantin, mais une création autonome, aussi originale que les courants architecturaux du reste de l’Europe, et qui, au XVIIe siècle, devenait une branche à part entière de l’art d’Europe occidentale.
  6. Rostovtzeff 1927a, 198.
  7. Rostovtzeff 1927a, 198-211 et 334-350 ; 1938, 24-25.
  8. Voir par exemple : Rostovtzeff 1922b ; 1923-1924 ; 1925a ; 1927c ; 1927d ; ainsi que les deux chapitres de Rostovtzeff 1927a déjà cités.
  9. Dans Rostovtzeff 1988, 998, note 53, il donne sa définition de la prospérité économique : une production en progrès, un commerce actif, l’accumulation du capital. Une telle définition n’implique pas, comme il le souligne lui-même, que les classes laborieuses jouissent d’un sort satisfaisant.
  10. Rostovtzeff 1926e ; 1927b.
  11. Rostovtzeff 1923d et e.
  12. Rostovtzeff 1923c ; 1926a.
  13. Rostovtzeff 1932a.
  14. Rostovtzeff 1936a et b.
  15. Momigliano 1943. L’Histoire du monde hellénistique exerça une grande influence. En France, nommons par exemple L. Robert et H.-I. Marrou, qui parle du “grand livre” de Rostovzeff et l’oppose aux “livres dont nous disposions jusqu’ici”, “beaucoup trop superficiels, notamment en ce qui concerne l’éducation” (Marrou 1965, 536 note 4).
  16. Rostovtzeff & Mattingly 1923 (appendice de H. Mattingly, “The évidence of the coins”, p. 105-109). De même, Rostovtzeff s’abstient d’écrire lui-même les deux “excursus” numismatiques de l’Histoire économique et sociale du monde hellénistique ; leurs signataires sont J. G. Milne et E. S. G. Robinson ; voir Rostovtzeff 1989, 1632 et 1635-1639.
  17. Voir Rostovtzeff 1989, 58-62.
  18. Rostovtzeff 1922a.
  19. En ce qui concerne ces fermes publiques el le contrôle que l’État ptolémaïque exerçait sur l’agriculture, il faut se reporter aussi à Préaux 1939. Les conclusions de C. Préaux à ce propos se sont par la suite modifiées ; voir Préaux 1961. Pour une synthèse rapide et plus récente, Préaux 1978, surtout 370 et s.
  20. Voir Rostovtzeff 1989, 211-214, 284-285, 916-917, 928-929. Rostovtzeff, à vrai dire, considérait les “Revenue Laws” comme des lois ; c’est J. Bingen (1952) qui y a reconnu des cahiers des charges.
  21. Hunt & Smily, éd. 1933, 66-102. Sur ce P. Tebt. 703, voir aussi Vidal-Naquet 1967 ; et Cuvigny 1985. Pour les différentes pages où Rostovtzeff en parle, voir aussi l’Index des Sources antiques de Rostovtzeff 1989.
  22. Voir Rostovtzeff 1989, 71-86.
  23. Voir par exemple ibid., p. 393-394.
  24. Voir par exemple ibid., p. 123 et 172-174.
  25. Voir ibid., p. 330-335 et 1064 note 262.
  26. Sur les historiens antérieurs à Rostovtzeff qui ont considéré la société hellénistique comme bourgeoise, voir Momigliano 1970b.
  27. Dans Rostovtzeff 1936a, 343-344 et 1936b, 252.
  28. Voir Rostovtzeff 1989, 973 note 25, où il se présente cependant comme à mi-chemin de Bücher et de Meyer. Sur cette “Bücher-Meyer Controversy”, voir mon introduction de Rostovtzeff 1988 [article n°1 du présent volume]. Mais Rostovtzeff utilise souvent la notion d’oikos pour rendre compte des insuffisances de l’économie antique, notamment ptolémaïque ; voir Rostovtzeff 1989, 209-210, 221, etc. Quoiqu’il soit opposé aux conclusions de Bücher, Rostovtzeff reste marqué par la façon dont il posait le problème, et surtout par la notion d’économie domestique. Les dernières pages de ce volume (Rostovtzeff 1989, 948-950) le montrent clairement : Rostovtzeff se demande si ce n’est pas à l’imitation de l’Égypte ptolémaïque que l’Empereur romain aurait constitué l’adminis­tration financière de l’Empire à la manière d’un oikos. Curieusement, il rejoint ainsi Max Weber et G. Mickwitz (1932) qui considéraient l’État romain lui-même comme un oikos, mais surtout à partir de l’époque de Dioclétien.
  29. Parlant de Téos, Rostovtzeff décrit un parfait exemple d’“économie citadine” (“Stadtwirtschaft”) (voir Rostovtzeff 1989, 123), mais sans s’en apercevoir : des trois catégories de Bücher, Rostovtzeff ne retient jamais que la première et la troisième, l’économie domestique et l’économie nationale.
  30. Voir Rostovtzeff 1989, 171 et 267.
  31. Voir par exemple Rostovtzeff 1989, 55, 202, 509 (la contrainte est l’unique ressource d’un gouver­nement qui se considère comme la seule force dirigeante dans la vie économique), 1091, 1095 (en Égypte, il n’y avait pas de distinction claire entre affaires privées et affaires d’État ; dans l’Empire séleucide et en Asie Mineure, il y en avait une), etc. Voir aussi Rostovtzeff 1936b, 237-239 : le roi était en théorie et en pratique le propriétaire de l’État ; cette nouvelle structure économique était une création du génie grec, mais fondée sur les antiques traditions de l’Égypte pharaonique.
  32. Rostovtzeff 1920e ; et mon introduction à Rostovtzeff 1988 [article n°1 du présent volume].
  33. Sur ce débat, voir Orrieux 1985, 15-39.
  34. Rostovtzeff 1922a. Sur Apollonios et Zenon, voir désormais Orrieux 1983 et 1985.
  35. Il écrit que le New Deal des premiers Ptolémées a été dans l’ensemble un succès. L’Égypte est devenue le plus riche des États de l’équilibre des puissances hellénis­tiques, un Eldorado pour les émigrants grecs (Rostovtzeff 1936b, 238). Mais, dans le même article, quatre pages plus loin (242), il qualifie le système économique des Attalides de “Führertum” et le rapproche de celui de l’Égypte ! De telles allusions peuvent d’autant moins passer pour innocentes que l’article reproduit le texte d’une allocution prononcée le 28 décembre 1935 devant l’“American Historical Association”, dont Rostovtzeff était alors président ! En 1941, dans son Histoire économique et sociale du monde hellénistique, ces allusions, sauf erreur, disparaissent, très probablement pour des raisons de situation internationale faciles à comprendre. Ce n’est pas ici le lieu de parler de l’attitude des universitaires et intellectuels américains face au New Deal ; pour une bibliographie à ce propos, voir par exemple Sautter 1978, 200-202.
  36. Voir par exemple Rostovtzeff 1989, 859 et 862.
  37. Voir ibid., p. 862.
  38. Rostovtzeff 1910b. Sur ce livre, voir désormais Marcone 1988, 58-80.
  39. Voir Rostovtzeff 1989, 946-950.
  40. Voir ibid., p. 1175-1176 note 44.
  41. Dans Rostovtzeff 1900e. Cet article a été traduit en français par C. Depretto-Gemy ; voir Rostovtzeff 1987 et Andreau 1987b [article n°3 du présent volume].
  42. Voir Rostovtzeff 1989, 944.
  43. Voir par exemple ibid., p. 728 et 731.
  44. Voir par exemple ibid., p. 729-732.
  45. Voir ibid., p. 726 ; dans Rostovtzeff 1936b, 248, c’est à Rome qu’il attribue la responsabilité de la mort de Délos. [1] E. Will (1979, 457) se demande s’il n’est pas “un peu trop optimiste quant aux conséquences économiques de l’anarchie syrienne”.
  46. E. Will (1979, 457) se demande s’il n’est pas “un peu trop optimiste quant aux conséquences économiques de l’anarchie syrienne”.
  47. Sur la concurrence, voir par exemple Rostovtzeff 1989, 730 ; sur la demande insuffisante (au IVe siècle a.C.), ibid., p. 61-86. À la fin de Rostovtzeff 1936b (p. 252), il reconstruit toute l’histoire économique antique à partir de la notion de “marché”, c’est-à-dire en fait de demande. À trois reprises, la demande s’est accrue (Ve et IVe siècles a.C., début de l’époque hellénistique et début de l’Empire romain) ; les techniques ont alors progressé et la production a augmenté. Mais des facteurs politiques et militaires ont brisé ce mouvement, et ce fut le reflux. C’est ainsi qu’à l’époque hellénistique l’intervention romaine a joué un rôle très néfaste. Mais ce schéma global d’explication n’est pas repris dans l‘Histoire économique et sociale du monde hellénistique.
  48. Voir Rostovtzeff 1989, 64-69. À la p. 69, Rostovtzeff présente ces causes sociales du déclin de la Grèce comme des conséquences d’un équilibre économique entre l’offre et la demande. C’est ce qu’il appelle le “général trend of économie évolution in the ancient world”, cycles séculaires fondés sur les relations de l’offre et de la demande : au Ve siècle, la demande croît beaucoup plus vite que la production.
  49. Voir Rostovtzeff 1989, 643-647.
  50. Voir ibid. la note de la p. 646.
  51. Voir ibid., p. 1126 note 24 et surtout 1129 note 35. Le titre de l’article de Žebelev 1936 était : “Sur les rapports entre esclavage et servage”. Comme je l’ai déjà noté dans mon introduction de l’Histoire économique et sociale de l’Empire romain, Rostovtzeff n’entreprend jamais de réfuter dans leur ensemble les thèses marxistes de l’historiographie soviétique. Il se borne à écrire qu’elles ne sont pas acceptables et que la plupart des recherches soviétiques ne méritent pas d’être citées (voir Rostovtzeff 1989, 973 note 25). Mais cela ne l’empêche pas de citer élogieusement tel ou tel soviétique, par exemple S. A. Žebelev (ibid., p. 146), S. Ivanov (1176 note 45) ou R. V. Schmidt (1223 note 164). Il lui arrive aussi de contester courtoisement telle opinion d’un soviétique, à partir d’arguments historiques précis. C’est le cas pour la révolution scythe de Žebelev, ou pour ce qu’écrivait O. Krüger à propos de la politique ptolémaïque en matière d’approvisionnement (voir 1162 note 188).
  52. Voir ibid., p. 1126 note 24. Sur d’autres points, Rostovtzeff et Žebelev se trouvent d’accord, par exemple quand l’un et l’autre supposent l’existence d’une concurrence commerciale entre Alexandrie et Panticapée, pour la domination du marché égéen du blé. Sur cette thèse économique, que Rostovtzeff défend d’ailleurs de façon plus nuancée que Žebelev, et dont il n’existe aucun commencement de preuve, voir Will 1979, 187-189.
  53. Rostovtzeff & Corso 1931 ; Rostovtzeff 1935a ; 1935b ; Rostovtzeff & Bertagnolli 1935.
  54. Voir par exemple Rostovtzeff 1989, 60-62 et 76 ; et aussi Rostovtzeff 1936a, 327.
  55. Voir Rostovtzeff 1989, 155-163.
  56. Voir ibid., p. 20-22, 91-93, 267, 274-283, etc.
  57. La phrase est empruntée à Will 1979, 156.
  58. Voir Rostovtzeff 1989, 91.
  59. Rostovtzeff 1923c.
  60. Voir par exemple Rostovtzeff 1989, 396-397 ; et1926a, 373.
  61. Voir mon introduction à Rostovtzeff 1988 [article n°1 du présent volume].
  62. Voir Rostovtzeff 1989, 51.
  63. Voir ibid., p. 88-89 et 982 note 3.
  64. Voir ibid., p. 88-89 et 982 note 3.
  65. Voir ibid., p. 91.
  66. Voir ibid., p. 42-44.
  67. Voir ibid., p. 47-49 et 781-783. Rostovtzeff reproche à W.W. Tarn de minimiser l’influence de l’Orient sur les Grecs installés dans l’Empire séleucide (voir ibid., p. 1071 note 300). De Doura-Europos qui, il est vrai, après avoir été fondée par les Séleucides, fil partie de l’Empire parthe, Rostovtzeff écrivait : “Doura de l’époque parthe et romaine n’est pas une ville grecque. Mais en même temps elle n’est pas non plus purement orientale. Autour des formes orientales, il y a une atmosphère différente, un courant d’air plus vif, un souffle hellénique. Mais ce souffle, c’est tout ce qui reste de l’hellénisme d’autrefois.” N’est-ce rien que ce souffle indéfinissable ? Si, ajoute Rostovtzeff, car on le perçoit parfois encore dans les quartiers indigènes de Bagdad et de Mossoul (Rostovtzeff 1933b, 15).
  68. Voir Rostovtzeff 1989, 57.
  69. Rostovtzeff 1938b.
  70. Voir Rostovtzeff 1989, 41.
  71. Rostovtzeff 1933a, 323 ; et Rostovtzeff 1989, 732-733 et suivantes.
  72. Voir Rostovtzeff 1989, 732-734.
  73. Voir P. Vidal-Naquet, “Flavius Arrien entre deux mondes”, Postface àArrien 1984, 311-394, et surtout p. 373 et s. C’est Droysen qui, le premier, a appliqué les mots “hellénisme” et “hellénistique” aux royaumes issus de la conquête d’Alexandre. Le grand livre sur Droysen est celui de B. Bravo (1968). Voir aussi Momigliano 1955, 165-194 et 263-274 ; 1970a ; 1970c.
  74. Sur l’historiographie d’Alexandre, voir en particulier Badian 1976. Badian insiste à la fois sur la diversité des figures d’Alexandre qui ont été présentées depuis Droysen et sur le rapport qu’elles entretiennent avec les problèmes politiques contemporains. Je remercie vivement F. de Polignac pour les informations qu’il m’a fournies.
  75. Droysen lui-même eut tendance à voir dans la Macédoine la Prusse de l’Antiquité, mais seulement dans la seconde édition de son Alexandre (1877) ; voir à ce propos Momigliano 1955, 268-269.
  76. Voir par exemple Rostovtszff 1900f. – Rostovtzeff n’admet pas toutes les conclusions de Wilcken, mais il éprouve pour lui une grande admiration et ne lui ménage pas ses compliments ; voir ce qu’il écrit (dans Rostovtzeff 1989, 756) du livre Urkunden der Ptolemaerzeit.
  77. Wilcken 1931 (trad. franc. 1933).
  78. Au contraire, l’Alexandre de W.W. Tarn est, aux yeux de Badian (1976, 296), “Alexander the Dreamer of the unity of Mankind” ! Mais le véritable objectif d’Alexandre n’était probablement ni l’unité de l’humanité, ni la fusion de l’Orient et de l’Occident ; il cherchait plutôt à fonder son Empire sur une domination conjointe des Grecs et des Iraniens.
  79. Rostovtzeff 1926a, 330-332 et 349-353.
  80. Voir Rostovtzeff 1989, 1.
  81. Rostovtzeff 1926a, 349-352.
  82. Ce qui caractérise les Ptolémées, c’est leur effort pour faire affluer le plus d’argent possible dans le trésor royal. À cet égard, on peut les comparer aux mercantilistes du XVIIe et du XVIIIe siècle, pour lesquels également le “problème central de l’art politique d’un prince était de se procurer de l’argent” (Wilcken 1933, 291-292).
  83. Voir par exemple Rostovtzeff 1989, 728-732.
  84. Voir ibid., p. 946-947.
  85. Voir ibid., p. 742-749.
  86. Voir ibid., p.761-762.
  87. Voir ibid., p. 947-950.
  88. Voir ibid., p. 601.
  89. Voir par exemple Lévêque 1977, 147-155.
ISBN html : 978-2-35613-373-1
Posté le 15/02/2021
EAN html : 9782356133731
ISBN html : 978-2-35613-373-1
Publié le 15/02/2021
ISBN livre papier : 978-2-35613-375-5
ISBN pdf : 978-2-35613-374-8
ISSN : 2741-1818
19 p.
Code CLIL : 3385
http://dx.doi.org/10.46608/primaluna4.9782356133731.4
licence CC by SA

Comment citer

Andreau, Jean (2021) : “Article 2. La dernière des grandes synthèses historiques de Michel Ivanovič Rostovtzeff”, in : Andreau, Jean, éd., avec la coll. de Le Guennec, Marie-Adeline, Martin, Stéphane, Économie de la Rome antique. Histoire et historiographie. Recueil d’articles de Jean Andreau, Pessac, Ausonius éditions, collection PrimaLun@ 4, 2021, 81-100, [En ligne] https://una-editions.fr/grandes-syntheses-historiques-rostovtzeff/ [consulté le 15 février 2021].

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