UN@ est une plateforme d'édition de livres numériques pour les presses universitaires de Nouvelle-Aquitaine

La notion de mouvement épistémique :
du déplacement dans le processus de signification

Si la question du vivant mobilise autant la recherche aujourd’hui, c’est que les cultures humaines réinterrogent, dans un XXIe siècle qui perturbe ce que nous avions pris pour des certitudes, la place d’une humanité aux prises avec le « non-humain ». Dans ce contexte, il nous a semblé utile de nous pencher sur l’un des invariants les plus largement concernés par le vivant : le mouvement. Ce vecteur épistémologique circule en effet à différents niveaux et au sein de nos modèles sémiotiques attestant par là de leur vitalité scientifique. Nous examinerons donc les différents ressorts de l’action générative qu’assure le déplacement épistémique tant à travers le modèle fourni par Peirce que celui de Greimas. Nous ancrerons également notre raisonnement depuis la matrice puissante offerte par Aby Warburg dans un modèle qui aura définitivement fait du mouvement un concept, l’historien de l’art allemand ayant aboli toute distance entre les objets. La généralisation par Warburg d’une théorie du mouvement humain comme explication biologique des cultures aura en effet constitué un creuset unique à l’aune duquel, les théories sémiotiques illustrent le caractère vivace des pratiques scientifiques dès lors qu’elles épousent des modèles dynamiques.

Indisciplinarité ; mouvement ; abduction ; raisonnement ; nécessité biologique.

If the question of the living mobilizes the research so much today, it is because human cultures re-examine, in a 21st century which disturbs what we had believed our certainties, the place of a humanity in the grip with the “non-human”. In this context, it seemed useful to us to look at one of the invariants most widely affected by the living: movement. This epistemological vector circulates at different levels and within our semiotic models attesting there, their scientific vitality. We will therefore examine the different springs of the generative action that ensures epistemic displacement both through the model provided by Peirce and that of Greimas. We will also anchor our reasoning since the powerful matrix offered by Aby Warburg in a model that will have definitively made the movement a concept, the German art historian having abolished any distance between objects. The generalization by Warburg of a theory of human movement as a biological explanation of cultures will indeed constitute a unique crucible in terms of which, semiotic theories illustrate the perennial character of scientific practices as soon as they marry dynamic models.

Indisciplinarity; Movement; Abduction; Reasoning; Biological necessity.

Introduction : La signification, une affaire de mobilité

(…) l’idée originale de signe n’était pas fondée sur l’égalité, la corrélation fixe établie par le code, l’équivalence entre expression et contenu, mais au contraire sur l’inférence, l’interprétation, la dynamique de la sémiosis.
Umberto Eco, Sémiotique et philosophie du langage, 1988, p. 13.

En médecine, « la notion de mouvement macroscopique et microscopique est un des aspects fondamentaux du vivant » (Sergé, Irla 2013). À partir de cette acception principielle, nous nous sommes demandé en quoi le mouvement pouvait être considéré comme mécanisme constitutif du processus de signification. Ce dernier relevant d’une nécessité biologique humaine, il semblait opportun d’aborder le vivant sous l’angle de la mobilité inhérente à tout système produit par l’humain. En effet, dès lors que la sémiotique s’intéresse au vivant, il peut s’agir de concevoir les différentes manières dont les mécanismes qui l’expliquent épousent les contours de formes ou de schémas qui caractérisent la vie ; il peut également s’agir d’interroger le vivant pour y chercher les caractéristiques de la sémiose. Le questionnement de la bio-sémiotique intervient précisément dans cette dialectique qui fait s’articuler semiosis et biosphère.

Nous examinerons ici la question cruciale du mouvement épistémique comme indice du vivant. Nous prendrons appui, d’une part, sur l’approche théorique développée par Aby Warburg à travers l’analyse de la force motrice de la mise en organisation (l’élan vital de Goethe), bases jetées d’une science sans nom qui visait l’élaboration d’une « science générale du mouvement humain comme fondement d’une science générale de la culture », (Binswanger, Warburg 2003, p. 215). Dans la définition du Pathosformeln traité comme un invariant des cultures de l’ancien et du nouveau monde, dans l’organisation même de sa bibliothèque tout comme dans le projet colossal de l’atlas « Mnémosyne », nous verrons combien une certaine théorisation du mouvement n’a cessé de nourrir la pratique scientifique de l’historien de l’art allemand.

Nous nous pencherons ensuite sur quelques-unes des caractéristiques qui signent la sémiotique dynamique proposée par Charles Sanders Peirce ; tant dans la désignation d’un objet et d’un interprétant qualifiés tous deux de « dynamiques » que dans le modèle abductif, le sémioticien américain montre combien tout système repose sur des processus d’interactions qui dynamisent le polymorphisme des notions mobilisées. On a pu observer dans toute démarche inférentielle, la présence d’un mouvement dynamique entre signifié et signifiant pour le modèle saussurien tout comme pour le modèle dynamique Peircien entre le representamen, le signe et l’objet. Chez Peirce, qu’il s’agisse d’abduction ou d’analogie, il s’agit toujours de procéder à une série d’allers-retours entre objets, dans le temps (le raisonnement abductif) ou dans l’espace (l’analogie).

Après avoir interrogé la plasticité du modèle sémiotique de Peirce à travers les objets dynamiques/immédiats, emblématiques de sa démarche, nous examinerons son modèle abductif fondé sur une mobilité et un déplacement heuristiques ; enfin, après avoir évoqué la force, là encore dynamique, du carré sémiotique, nous interrogerons certains aspects bio-sémiotiques concourant à l’identification du caractère vivant des procédures de construction du sens et reviendrons sur ce qui confère à la sémiotique le caractère organique de ses pratiques. Tentant de « considérer le mouvement non comme une simple fonction du corps mais comme un développement de la pensée » (Auster 1978), nous pourrions être en mesure d’admettre le mouvement comme paramètre constitutif de l’activité sémiotique faisant d’elle une science vivante.

Aby Warburg : une spatialisation favorable à l’émergence de la pensée

Aby Warburg insista sur la force motrice de la mise en organisation, agissante et structurante de toute activité culturelle humaine. Son projet de « science sans nom », reposait sur le postulat de l’existence d’« une science générale du mouvement humain » (Warburg, Binswanger 2003, p. 215) en tant que principe fondateur de toute construction culturelle. Les notions de Denkraum et de Zwischenraum qu’il développa permettent d’envisager le phénomène de la pensée comme une spatialisation de jeux de concepts, sous l’angle d’organisations de la pensée en un « lieu » qui suppose des déplacements, des modifications de points de vue ou encore des approches analytiques variées, démultipliées et croisées. Ces deux notions constituent deux leviers épistémiques précieux permettant d’aborder l’élaboration scientifique sous l’angle d’une dynamique avant tout spatiale instaurant le déplacement comme acte cognitif déterminant. Dans les deux cas, l’espace – tout comme le temps – envisagé comme matrice susceptible de produire de nouvelles formes gnoséologiques, s’illustre ici dans une réflexivité possible et qui constitue l’une de ses propriétés les plus fécondes. Aby Warburg lègue ainsi, au-delà d’une production scientifique orientant une histoire de l’art acculturée par les sciences de l’art, une méthodologie fondée sur un ensemble d’autres notions à même d’enrichir d’autres domaines scientifiques comme celle de Pathosformeln ou encore de Nachleben que nous convoquerons également. Enfin, la bibliothèque d’Aby Warburg, devenue l’Institut Warburg, incarne et cristallise l’ensemble d’une méthodologie fondée sur le mouvement, habitacle des premières esquisses de l’Atlas Mnémosyne et abritant des dizaines de milliers d’ouvrages (43 889 selon Fritz Saxl, son fidèle secrétaire) dans un « déclassement » conçu pour renouveler et ce, de façon incessante, les questionnements les plus agiles et les plus féconds. Transféré en 1933 de Hambourg à Londres, cet objet nous apprend avant toute chose la façon dont la pensée de Warburg fonctionnait d’appariement en appariement, d’une période à une autre, d’une culture à l’autre et plus que tout, d’une discipline à l’autre.

Les notions de Denkraum et de Zwischenraum

La notion de Denkraum désigne un espace favorisant la mobilité des notions, leur agile déplacement permettant d’enrichir réciproquement plusieurs domaines convoqués de manière concomitante. L’idée d’une spatialisation de la pensée fonde une approche dynamique en faveur d’une mise en relation d’objets qui va au-delà de la seule arborescence, autre modèle dynamique susceptible de faire jouer les notions/concepts entre eux. En effet, ici, est abolie toute distance et convoqué le rapprochement entre données a priori éloignées. Se mouvoir à l’intérieur d’un espace spéculatif rend possible la prise en compte de points de vue scientifiques différents. La juxtaposition d’images qui fit la force de l’architecture de l’Atlas Mnémosyne convoque des représentations et des référentiels qui produisent une image nouvelle à partir d’un continuum différentiel que véhicule la notion de Nachleben (survivance).

Le corollaire de la notion de Denkraum est la notion de Zwischeraum, autrement dit, « interstice », une autre notion à connotation spatiale utilisée par Warburg. La notion d’interstices désigne cet étroit espace pouvant exister entre deux objets que l’on confronte ou dont on combine l’analyse ; cet intervalle qui existe entre deux choses constitue là encore un espace propice à l’émergence de quelque chose de nouveau ; ce qui fait dire à Georges Didi-Huberman que Warburg invente « des zones interstitielles d’exploration, des intervalles heuristiques » (2011, p. 13). La spatialisation de la pensée en mouvement se décline dans les travaux d’Aby Warburg à travers d’autres dispositifs également : la bibliothèque, la gestion des notices portant sur les différents ouvrages qu’elle abrite, ou encore la gestation de l’Atlas Mnémosyne. Le prototype de ce dernier consistait en une juxtaposition d’images empruntées à différents périodes et productions culturelles convoquant également différentes techniques (gravures, photographies de sculptures, de bas-reliefs, de peintures) d’époques variées. L’agentivité de l’espace faisait naître, pour Warburg, la possibilité et la force d’un mouvement tant dans la sphère esthétique que dans la sphère épistémique.

Pathosformeln et Nachleben

L’étude du Pathosformeln constitue également l’une des manifestations de l’intérêt de Warburg pour la question du mouvement, cette fois dans son expression plastique et esthétique. Comme l’explique Marianne Lescouret, « dans l’image, c’est la vie, l’animation qui l’intéresse : sous forme de mouvement, certes, comme celui, incongru, de la fameuse nymphe, mais surtout comme tension, comme polarité, comme composition de contraires (…) » (2013, p. 361).

Avec la notion de Nachleben (survivance), l’historien de l’art allemand s’inscrit toujours et encore dans une démarche qui spatialise la donnée et l’inscrit dans une mouvance. La notion de survivance, d’une continuité de la manifestation des topoï iconographiques à travers le temps va bien au-delà d’un simple héritage culturel qui circulerait entre zones géographiques ou qui perdurerait à travers le temps. Là encore, il ne s’agit pas tant d’identifier une permanence formelle pour elle-même mais d’observer la manière dont opère cette forme dans son devenir et les mécanismes de sa transformation à travers son maintien dans le temps.

La notion de Nachleben désigne en effet le maintien d’une dynamique signifiante qui se charge à travers le temps et l’espace d’une nouvelle signification sans évacuer totalement celle qui l’a précédée. Cette idée d’une permanence dans la mobilité enrichit la pensée de Warburg et nourrira son approche transculturelle des phénomènes de l’art.

La Bibliothèque : déplacement et mobilité gnoséologiques

La bibliothèque de Warburg « était bien plus qu’un espace de rangement et de classement des livres » (Hagelstein 2008, p. 45) et était organisée selon les différents domaines de la connaissance de façon à les faire fonctionner de manière interdisciplinaire : le placement des livres répondait à une logique de « bon voisinage », misant sur l’émergence de nouvelles questions générées par la proximité de deux ouvrages appartenant à des disciplines différentes. Les codes couleurs qui désignaient les différents domaines représentés dans les collections permettaient de caractériser les ouvrages comme appartenant parfois à plusieurs disciplines à la fois et « il arrive que l’on retrouve plusieurs couleurs sur le même livre » (Lescouret 2013, p. 294). Le déplacement des notices dans les nombreuses boîtes qui leur étaient dédiées avait pour but également de mettre en évidence la relativité de la signification qu’il est possible d’édifier selon les relations axiologiques établies entre objets d’étude, notions ou problématiques. Décrivant sa démarche, Aby Warburg écrit à son frère Max, en avril 1918, que celle-ci « (…) représente une approche méthodologique totalement nouvelle de l’histoire intellectuelle » (cité par Lescouret 2013, p. 294). C’est par ailleurs en s’intéressant de très près aux pratiques Hopis dans l’Arizona de la fin du XIXe siècle, que Warburg observe certains mécanismes anthropologiques qu’il rapproche de certains fonctionnements culturels de l’Italie de la Renaissance. En reconnaissant à l’image le statut de « produit biologiquement nécessaire »1, il aurait probablement adhéré à la proposition de Jonathan Hope évoquant Danesi pour qui « l’universalité de la culture profane, populaire, au-delà des contingences géographiques et historiques, pourrait s’expliquer comme l’expression ou la traduction de processus biologiques ». (Hope 2018, p. 6). C’est une pensée équivalente qui lui fait écrire en exergue de sa conférence sur le Rituel du Serpent : « C’est un vieux livre à feuilleter, Athènes, Oraibi, tous cousins »2. En procédant au déplacement des problématiques à l’aune de nouveaux registres, de nouvelles zones géographiques et culturelles, favorisant la production d’interactions inédites, propices à la création de nouveaux raisonnements au sujet des productions iconographiques et culturelles humaines, Warburg insiste sur la fonction éminemment dynamique à l’origine de la fabrication de connaissances nouvelles.

Ce caractère dynamique dans les sciences qui visent à comprendre les mécaniques humaines, s’illustre également au sein de la matrice sémio-pragmatique imaginée par Peirce.

Les notions d’objet et d’interprétant dynamiques et le modèle abductif : de deux formes dynamiques empruntées à la sémiotique de Charles Sanders Peirce

La sémiotique peircienne constitue pour les philosophes comme pour les logiciens un héritage crucial qui a ouvert la voie aux développements que nous connaissons des deux côtés de l’Atlantique, en pragmatique et en praxéologie. Ici encore, on peut voir l’importance du caractère mobile de la construction du sens via les trajectoires des composants mêmes du « système » conçu par Peirce. Plus encore, c’est à différents niveaux qu’opère la dynamique sémiotique peircienne puisque les modalités de raisonnement intègrent cette dimension mobile dans le temps et l’espace à travers notamment le modèle abductif dont nous verrons que la créativité repose sur sa grande flexibilité.

Objets et interprétants dynamiques : l’agilité de la sémiotique peircienne

Le rôle de l’interprétant est tout à fait majeur chez Peirce car « ce sont les interprétants qui viennent conférer un contenu spécifique à la relation que le signe entretient avec son objet »3. Décuplant les effets de sa triade par la démultiplication des typologies, Peirce construisit alors un système autosuffisant qui s’autoalimente par le jeu des actions que les éléments constitutifs de son système entretiennent entre eux. Il convoque également la mécanique exogène qui nourrit les systèmes de signes, ces derniers étant « produits sous la pression de l’expérience du monde (comme objets dynamiques) » (Eco 1980, p. 75). C’est cette pression exercée qui corrobore le fait que « l’idée de signification est telle qu’elle implique une certaine référence à un but » (Peirce CP, 3.166) et implique donc un processus dynamique. Les signes sont utilisés pour référer au monde ; dans ce cadre, « L’objet dynamique parvient à déterminer le signe à sa représentation (vs objet immédiat) » (Eco 1980, p. 89). Le schéma figurant ci-dessous permet de visualiser la nature dynamique des relations opérant entre les différents éléments constitutifs du modèle fourni par Charles Sanders Peirce.

Fig. 1. Dans Eco, Peraldi 1980, p. 83.
Fig. 1. Dans Eco, Peraldi 1980, p. 83.

Dans le modèle de l’abduction, Peirce s’affirme également comme un sémioticien ayant décortiqué les procédures des différentes formes de raisonnement, laissant rapidement de côté la déduction et l’induction et investiguant de manière beaucoup plus spécifique l’abduction repérée comme le cas de figure qui mobilise l’espace et le temps de manière rétroductive4. Cette opération mobilise les outils de l’imagination en ce que l’hypothèse d’une règle qui expliquerait les indices observables devient l’enjeu central de la résolution de toute énigme.

Le raisonnement abductif

L’abduction constitue une manière spécifique d’utiliser les indices, aux côtés de la déduction et de l’induction. Défini à maintes reprises par Peirce1, le modèle abductif consiste à se saisir en quelque sorte des indices à rebours – notamment les plus inhabituels – afin d’élaborer l’hypothèse qui normalisera leur manifestation. A la différence des autres modèles spéculatifs, « (…) le modèle abductif consiste à se saisir en quelque sorte des indices à rebours (…) afin d’élaborer l’hypothèse qui les normalisera. C’est la raison pour laquelle Peirce nomme l’abduction également « rétroduction » (Huys 2017) ; il est donc ici déjà question de mouvement rétroactif. La mécanique abductive résulte, en effet, d’un mouvement d’aller-retour entre les faits observés et la connaissance générale que l’on peut avoir de faits similaires autorisant à formuler une hypothèse, qui, si elle était vraie, pourrait expliquer les caractéristiques de ces faits. C’est la raison d’être du fameux logigramme des haricots blancs qui convoque résultat, règle et cas. Dans Le Signe des Trois, Nancy Harrowitz insiste sur le fait que l’ordre dans lequel il convient d’organiser les rapports entre ces différents moments du raisonnement, est d’une grande importance5 :

Résultat (le fait observé) : Ces haricots sont blancs
Règle (processus abductif) : Tous les haricots de ce sac sont blancs
Cas (résultat du raisonnement abductif) : Ces haricots proviennent de ce sac (si tous les haricots de ce sac sont blancs)

Dans le cas de l’abduction, nous assistons à la formation d’un type inférentiel rétroductif qui consiste à conjecturer à propos de ce qui a pu provoquer le résultat : si tous les haricots de ce sac sont blancs, alors cela explique que ces haricots soient blancs. On parie donc sur la règle selon laquelle « tous les haricots de ce sac sont blancs ».

Le raisonnement abductif constitue un indicateur du niveau d’engagement de l’énonciateur, le premier, dépendant d’une gestion de l’espace que le second se construit. C’est la manière dont on se meut qui implique et façonne le développement du raisonnement que l’on déploie et notamment celui qui fait intervenir le plus l’empathie : le raisonnement abductif. L’abduction constitue un raisonnement qui suppose le déplacement et non un seul jeu de l’esprit. Elle requiert en effet deux types de déplacements : celui, spatial, qui consiste à être capable d’adopter le point de vue de l’objet ; celui, temporel qui consiste à raisonner « à rebours », c’est-à-dire à revenir sur un scénario qui s’est déployé jusqu’à nous dans le temps en imaginant un scénario antérieur possible. Dans tous les cas, l’abduction s’inscrit dans une théorie plus générale du mouvement. Rendu possible par un mouvement empathique, le raisonnement abductif est également le plus créatif pour ces mêmes raisons : être capable d’adopter un point de vue alternatif c’est imaginer les possibilités offertes par un pari interprétatif fécond6.

Nous avons pu constater que pour Peirce tout est affaire de mouvement : la dynamique des objets de la signification tout comme les raisonnements à l’œuvre sont avant tout affaire de mobilité. Nous examinerons maintenant la manière dont certains grands invariants de la sémiotique greimassienne organisent également un déplacement qui favorise la production mécanique de procédures signifiantes.

Carré sémiotique et bio-sémiotique : une dynamique des relations et des interactions

La sémiotique de l’École de Paris constitue également l’illustration patente de mouvements qui assurent la construction de logiques de signification typiques dans le recours à des outils comme le carré sémiotique ou encore dans la démarche bio-sémiotique plus récentes caractérisée par la recherche d’analogies avec le vivant.

Le carré sémiotique

Formalisant les relations de contrariété, de complémentarité et de contradiction qui fondent le processus de signification, le carré sémiotique propose une configuration stabilisant une typologie de relations qui ne s’équilibrent qu’à travers des rapports de forces entre objets.

Fig. 2. Carré sémiotique.
Fig. 2. Carré sémiotique.

Les relations de contrariété, de complémentarité ou de contradiction tissent ainsi la trame dynamique d’un réseau d’interactions récursives. Cette logique interactive qui fait naître la signification du fait même de la nature des relations qui peuvent exister entre les objets fait de la sémiotique l’une des pratiques scientifiques les plus mobiles. De plus,

Les mondes vivants sont des domaines d’interactions entre chaque organisme et chaque espèce et leur milieu, organisés autour d’un centre actantiel de référence et qui est l’un des interactants dont on adopte le point de vue pour construire son “Umwelt” (Fontanille 2019, p. 1).

La sémiotique elle-même n’échappe pas à cette règle et prise dans un « monde » qui en a élaboré la sémantique et des formes de raisonnements que sa syntaxe supporte, elle se développe au gré des appropriations, des déclinaisons épistémiques et conceptuelles selon les rencontres qu’elle réalise avec d’autres disciplines. Ainsi, elle court, devance parfois ses propres auteurs et fait naître les plus inattendus des raisonnements à l’aune des cultures scientifiques qui la contaminent alors. S’emparant des sujets dans leur textualité, elle fait éclore de nouvelles interrogations à l’aune de l’Intelligence Artificielle qui lui permet d’éprouver ses différents modèles et d’en créer de nouveaux, prouvant encore le fait exponentiel de toute matrice vivante.

Thématiquement ou épistémologiquement, la sémiotique s’empare donc des domaines qui supposent de débusquer la mécanique de construction du sens chez l’humain, et cela à travers des théories qu’infléchissent des modèles culturels multiples. La bio-sémiotique s’est édifiée sur cette dialectique qui convoque modèle biologique et sémiose relançant la dynamique plurivoque de ses différents paradigmes.

Questionnements bio-sémiotiques

La proposition de la bio-sémiotique consiste en différents modèles basés sur des isomorphies et des analogies entre biologie, physio-biologie et sémiotique. Voir dans l’ADN la possible organisation sémiosique du vivant ou encore dans l’étude des organismes vivants, la structuration d’une sémiose active, via des modalités d’interaction et d’échange d’informations entre organismes similaires à nos modèles sémiotiques de fabrication de la signification et de la communication, constituent autant de démarches illustrant l’existence d’une sémiotique vivante qui se manifeste dans la mobilité des procédures qui la sous-tendent. Mais de même que « […] caractériser tous les gênes ne dit rien du génome » et alors que « Ce sont les interactions entre les constituants qui permettent de comprendre les propriétés du système » (Hamant 2020), la sémiotique démontre que les objets ne sont rien sans le fruit des interactions que nous provoquons entre eux et plus encore, qu’ils ne se définissent même que du fait de ces dernières. Ainsi, le changement de forme d’une seule cellule influe sur l’ensemble, manifestant l’impact que peut avoir la modification d’un seul élément sur les autres acteurs de l’écosystème auquel il appartient. Liée à un phénomène de rétroaction – processus déclenché automatiquement après une perturbation visant à provoquer une action correctrice en sens contraire – en vue d’un rétrocontrôle mécanique, la modification opère tant dans nos systèmes cellulaires que dans toute organisation du vivant.

Il importe néanmoins non seulement de chercher et de trouver dans les éléments de la nature l’empreinte de nos modèles sémiotiques mais de chercher également ce qu’il y a de biologique dans la sémiose. La stratégie d’identification d’isomorphies ou d’analogies entre l’organique et la sémiotique gagnerait à être là encore davantage réflexive, en tentant de trouver dans la sémiotique même et dans l’exercice que nous en faisons, l’expression d’une nécessité biologique.

Conclusion : Ce qu’il y a de vivant dans la sémiotique

Considérant la spatialisation des mécanismes d’élaboration sémiotiques comme relevant d’une nécessité biologique qui implique la présence de marqueurs du vivant, nous pouvons dégager au terme de notre réflexion, quelques invariants caractéristiques. La construction de la signification convoque des mécanismes ou procédures tels que notamment : la complexité, la communication, la persistance, l’autoconservation, la reproduction ou la duplication (tout mécanisme d’extension) et le mouvement.

Notre perspective anatomiste des processus de signification en action permet d’isoler la notion de « mouvement » comme paramètre fondateur d’une mécanique sémiosique complexe et vivante ; et parfois de la trouver en germe chez un non-sémioticien comme Aby Warburg du simple fait de la logique interactive mobilisée entre les parties et l’écosystème que celles-ci nourrissent. L’historien de l’art allemand, en interrogeant les invariants culturels, en abordant la production des images selon une logique tensive (dans le temps, l’espace) ; en qualifiant de nécessité biologique les objets culturels qui en sont les signes ; en décloisonnant les disciplines pour en mobiliser la fécondité heuristique à l’épreuve d’un même objet ; en développant le concept de Nachleben (persistance des phénomènes culturels et symboliques) ; en spatialisant les actions du raisonnement à travers les notions de Denkraum et de Zwischeraum poursuivait l’objectif d’un modèle scientifique anomique. Bien que non définissable en tant que modèle sémiotique, il s’y apparentait. Aujourd’hui, sans dénaturer le périmètre que recouvraient les travaux du chercheur allemand, il apparaît que sa « méthode » contribue à faire émerger une réponse susceptible d’éclairer les mécanismes du vivant à l’œuvre dans les outils que mobilise la sémiose. La sémiotique n’échappe pas à certains mécanismes examinés ici et cela à travers des formes d’expression théoriques variées manifestant son caractère bio-morphologique dont les similitudes avec notre bio-physiologie attestent sa dimension organique.

Concernant Peirce, nous avons pu identifier les différents outils et aspects de sa pragmatique dont les typologies de signes et leur déclinaison agissent dans le processus sémiotique comme autant de leviers cinétiques. Si, dans la déduction, la règle permet d’expliquer le cas particulier ; et si dans l’induction, celui-ci permet d’illustrer la règle, l’abduction réserve la part la plus dynamique d’un raisonnement qui scénarise ses hypothèses : en imaginant une règle à partir d’un cas particulier et en affirmant que, si la règle X existe, alors le cas particulier Y devient un cas de cette règle, la mécanique abductive manifeste la grande agilité et créativité du raisonnement qu’elle active de manière rétroductive jouant à la fois sur le temps, l’espace et l’empathie.

Enfin, la sémiotique héritière de Greimas prend également appui sur un schéma de relations dynamiques qui autorise la construction d’interactions catégorielles et actantielles agissant comme catalyse. Le mouvement constitue la signature du vivant, totalement inhérent à cette condition. Nous sommes donc en mesure d’identifier à la fois ce qui fait la vitalité d’une science lorsqu’au-delà des schémas dynamiques qu’elle crée, elle garantit et accepte la mobilité de ses lois, de ses concepts en refusant toute sclérose qui signerait la fin de l’extension féconde des problématiques auxquelles elle tente de répondre ; ce qui fait de la sémiose par excellence, un territoire dynamique fait de la mobilité des interactions de ses composants. De façon organique, la sémiose et la sémiotique traduisent tout à la fois notre agentivité et la mécanique du vivant qui repose sur la mobilité de leurs différentes et nombreuses particules.


Bibliographie

Auster Paul, 1985, Espaces blancs, Paris, Éd. UNES.

Bertrand Denis, Canque Bruno, 2011, « Sémiotique et biologie. Le “vivant” sur l’horizon du langage », La sémiotique, entre autres, 7, Sciences de la vie, 2, p. 195-220.

Didi-Huberman Georges, 2011, Atlas ou le gai savoir inquiet. L’œil de l’Histoire, t. 3, Paris Minuit.

Eco Umberto, 1988, Sémiotique et philosophie du langage, Paris, PUF, coll. Formes sémiotiques.

Eco Umberto, Peraldi François, 1980, « Peirce et la sémantique contemporaine », Langages, 14e année, n° 58, p. 75-91.

Fontanille Jacques, 2019 « La sémiotique des mondes vivants. Du signe à l’interaction, de la téléologie à la structure », Actes sémiotiques, 122.

Huys Viviane, Vernant Denis, 2015, Le Signe des trois, trad. fr. R. Clot-Goudard, E. Diksa-Grand, Coll. Clinamen, Presses Universitaires de Liège.

Hagelstein Maud, 2008, « Mémoire et Denkraum. Réflexions pistémologiques sur la Kulturwissenschafliche Bibliothek Warburg », Conserveries mémorielles, 3e année, n° 5, p. 38-46.

Hamant Olivier, 2020, https://www.inrae.fr/actualites/retroaction-concept-cle-comprendre-vivant-cellule-planete, site de l’INRAE.

Hope Jonathan, 2018, « Présentation : marges de la bio-sémiotique », Recherches sémiotiques, Vol. 38, n° 3, p. 3-13.

Huys Viviane, 2017, « L’abduction ou le risque interprétatif », Revue Recherche sur la philosophie et le langage, Paris, Vrin.

Lescouret Marianne, 2013, Aby Warburg ou la tentation du regard, Malakoff, Éd. Hazan.

Rabatel Alain, 2016, « Diversité des points de vue et mobilité empathique », L’Énonciation aujourd’hui. Un concept clé des sciences du langage, Limoges, Lambert-Lucas.

Sergé Arnauld, Irla Magali, 2013, « Mouvements cellulaires et moléculaires. Ordre et désordre », Médecine/Sciences, Vol. 29, n° 3, p. 317-323.

Warburg Aby, Binswenger Ludwig, 2003, La Guérison infinie, Paris, Rivages.

Notes

  1. Warburg écrit en 1923 qu’il était « sincèrement dégouté de l’histoire de l’art esthétisante. Il me semblait que la contemplation formelle de l’image – qui ne la considère pas comme un produit biologiquement nécessaire entre la religion et la pratique de l’art (ce que je ne compris que plus tard) – donnait lieu à des bavardages si stériles qu’après mon voyage à Berlin en été 1896 je cherchai à me convertir dans la médecine. » (Warburg 1923, p. 254).
  2. La pratique du rituel du serpent est devenue le titre d’une publication posthume, Le Rituel du Serpent. Récit d’un voyage en pays pueblo, introduction par Joseph Koerner, Paris, Macula, 2003.
  3. Fisette Jean, « Peirce et la question de la représentation », VISIO, Revue de l’Association Internationale de Sémiotique Visuelle (AISV), 19, 1-2, Printemps-été 2004.
  4. Cf. le manuscrit 692 de C.S. Peirce qui décrit abondamment la mécanique abductive quitte à en diversifier les définitions.
  5. Harrowitz Nancy, « Le cœur du modèle policier : Charles Sanders Peirce et Edgar Allan Poe », Le Signe des trois, trad. fr. R. Clot-Goudard, E. Diksa-Grand, V. Huys, D. Vernant Coll. Clinamen, Presses Universitaires de Liège, 2015, p. 209.
  6. Cf. notre article sur l’abduction paru en 2017.
Rechercher
Pessac
Chapitre de livre
EAN html : 9791030012279
ISBN html : 979-10-300-1227-9
ISBN pdf : 979-10-300-1228-6
Volume : 36
ISSN : 2741-1818
Posté le 08/03/2026
7 p.
Code CLIL : 3155;
licence CC by SA

Comment citer

Huys, Viviane, « La notion de mouvement épistémique : du déplacement dans le processus de signification », in : Beyaert-Geslin, Anne, Forthoffer, Camille, dir., Le vivant comme effet de sens, Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, collection PrimaLun@ 36, 2026, 257-264, [URL] https://una-editions.fr/la-notion-de-mouvement-epistemique
Illustration de couverture • Lionel Cazaux, Vie(s), 2024 - illustration vectorielle.
Retour en haut