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Le temps au cœur du vivant :
hypothèse d’un sens naturel

À la croisée de la physique et de la biologie, l’enaction et l’inférence active sont deux théories qui pensent le sens comme émergeant du vivant. Mais si la première construit son modèle depuis le passé et l’autre par le futur, on pourrait également penser qu’elles s’excluent mutuellement en se plaçant de part et d’autre du présent. Or, en considérant un présent vivant génétique qui intègre l’historicité et la contingence au sein d’une expérience unifiée, une approche conjointe devrait pouvoir s’établir. Ainsi appariées, je proposerai que l’apport de chacune des théories puisse permettre de travailler l’hypothèse d’un sens « naturel ».

sens naturel ; entropie ; phénoménologie génétique ; enactivisme autopoeïtique ; inférence active.

At the crossroads of physics and biology, enaction and active inference are two theories that think of meaning as emerging from the living. But if the former constructs its model from the past and the latter from the future, we might also think that they are mutually exclusive by placing themselves on opposite sides of the present. However, by considering a genetic living present that integrates historicity and contingency within a unified experience, a joint approach should be possible. Paired in this way, I propose that the contribution of each of these theories could enable us to work on the hypothesis of a “natural meaning”.

Natural Meaning; Entropy; Autopoeïtic Enactivism; Genetic Phenomenology; Active inference.

Introduction

Mon hypothèse de travail est la suivante : en deçà de toute observation externalisée, en deçà de toute conscience intériorisée, autrement dit avant toutes formations de frontières, il y aurait des « rythmes » et des « tempos » écologiques qui émergeraient, se propageraient et résonneraient au cœur du vivant. Des rythmes et des tempos qui, en se situant à la croisée de la biologie, de la physique et de la phénoménologie, suggèreraient également que le sens puisse être naturel.

En complément d’un « sens réflexif », je considérerai donc un « sens naturel ». Ma stratégie consistera à tisser autour de cette hypothèse un filet de concepts empruntés à la phénoménologie génétique ainsi qu’aux théories de l’enactivisme autopoeïétique et de l’inférence active. Resserrer progressivement ce maillage devrait me permettre de maintenir un cadre compact à l’intérieur duquel mon hypothèse puisse être pensée. Je m’en remettrais au présent vivant génétique qui thématise la « matérialité affective du temps », à l’autopoïèse qui thématise la « précarité du vivant » et à l’énergie libre attendue qui thématise la « contingence du devenir ».

Bergson et le devenir du vivant 

Commençons avec Bergson. Pour Bergson, les organismes vivants se différencient des autres structures et systèmes naturels par deux aspects. Premièrement, ils n’évoluent pas dans un « espace » ni dans un « temps » mais dans un « devenir ». Deuxièmement, au sein de ce devenir, ils disposent d’une faculté de « retardement » à la fois mécanique et énergétique (Bergson 1907, p. 117-121).

Cette faculté de retardement peut être vue comme une « liberté de mouvement » au sein d’une matière dont l’agitation est constante et déterminée. L’argument de Bergson veut également que l’ampleur de cette liberté de mouvement aille de pair avec le degré de complexité de l’organisme vivant (Bergson 1907, p. 37, Bergson 1896, p. 71,73). Un organisme simple comme l’amide par exemple, jette au hasard ses pseudopodes pour saisir la matière dans ses flux. On peut dire de ce mouvement qu’il est stochastique mais aussi qu’il est dirigé. À un degré de complexité supérieur, on rencontre le mouvement orienté de l’action. À un degré supérieur encore, on trouve le mouvement délibéré de l’acte. Bergson nous dit que ce dernier apparaît en même temps que la réflexivité et le choix. Les retardements mécaniques et énergétiques se doublent alors – dans le cas d’un organisme réflexif – d’un « retardement imagé » ; c’est-à-dire un mouvement rétrospectivement fixé – et figé – dans une représentation (Bergson 1907, p. 184-185).

Cette liberté de mouvement présuppose également que l’organisme soit contraint par un environnement matériel. Passer de la balade à la baignade suffit à nous faire comprendre que la résistance de la terre sur laquelle on marche n’est pas la même que celle de l’eau dans laquelle on nage. Et il n’a échappé à personne qu’agiter ses bras dans l’eau nécessite plus d’effort qu’agiter ses bras dans l’air. Ces sentiments de « résistance (mécanique) » et « d’effort (énergétique) », d’une part concrétisent notre corps dans les trajectoires de la matière et, d’autre part, trahissent les « frictions » entre la matière dont notre corps est fait et celle dans laquelle il « baigne » constamment. On peut ainsi supposer que ces frictions doivent tracer dans le devenir, comme elles doivent médier dans le vécu, d’infimes « irrégularités ». Il me semble qu’on peut voir dans ces irrégularités, dans cette infime asymétrie temporelle que la matière vivante engendre, une première possibilité de sens naturel.

Fig. 1. Frictions matérielles et irrégularités du devenir.

Cette liberté de mouvement a également deux répercussions majeures. Premièrement, sur le plan pratique, elle injecte de l’indétermination dans le devenir (Bergson 1907, p. 127). Les irrégularités mécaniques et énergétiques en seraient probablement les manifestations les plus primitives. Mais prenez un organisme réflexif. Les choix dont il dispose avant d’agir impliquent nécessairement qu’un observateur ne peut que partiellement anticiper ce qui va advenir. Puisque chaque être vivant se caractérise par une liberté de mouvement qui rend tout futur « indécis », le devenir ne peut être pensé comme un passage mécanique – même des plus compliqués – où une « réserve » finie d’évènements passés, devrait nécessairement donner un « ensemble » fini d’états futurs. Ainsi, lorsqu’est admis le « vivant », on ne peut plus se reposer sur des modèles strictement déterministes (Bergson 1907, p. 70). L’argument vaut sur le plan pratique de l’indétermination du devenir comme sur le plan épistémique de l’incertitude du savoir. C’est là la deuxième répercussion de notre liberté de mouvement. En effet, pour Bergson, la réflexivité est « commode » et « pratique ». Mais il précise aussi qu’elle est « artificielle » et « sournoise » (Bergson 1907, p. 128, 145, 156). Prenez cet exemple. Devant le spectacle d’une aurore, alors même que nous savons scientifiquement ce qu’il en est, pourquoi avons-nous tant de mal à « convaincre » notre appréhension spontanée que nous faisons face à un soleil autour duquel nous sommes en train de tourner ? Parce que nos habitudes réflexives – imprégnées de géométrie euclidienne – font « glisser » le soleil sur le ciel ? Parce que nos habitudes réflexives – imprégnées de langue – font se « lever » le soleil ? La réflexivité, l’outil par lequel nous nous sommes phylogénétiquement extraits d’une matière contraignante, s’emploie ontogénétiquement à faire disparaître de la matière un de ses mouvements. Un mouvement dans lequel – pourtant –, depuis l’acquis héliocentrique nous « savons » de manière « certaine » être pris. Un mouvement par lequel – pourtant –, sous l’effet de la gravitation nous « éprouvons » de manière « constante » notre propre poids. À en croire cet exemple, nos représentations excepteraient certains de nos mouvements élémentaires. La chose est dommageable à qui chercherait un sens naturel. Car si l’on pose, comme Bergson, que notre liberté de mouvement est au fondement de notre organisation matérielle (Bergson 1907, p. 253, 256), nous ne saurions nous reposer sur des représentations qui paraissent en exclurent, même partiellement, le fait.

Face à l’incertitude du savoir engendrée par notre réflexivité et face à l’indétermination du devenir provoqué par notre liberté de mouvement, l’hypothèse d’un sens naturel est exposée au piège suivant : (1) une tendance naturelle à privilégier une représentation « statique » au détriment d’un vécu « dynamique », qui (2) tend à nous faire confondre ce que l’on « voit » avec ce que l’on « vit », pour (3) penser « savoir », là où il n’y a finalement qu’une « confiance » en une commodité réflexive.

Pour éviter la bévue, plusieurs approches sont à notre disposition ; la phénoménologie génétique décrit le point (1), l’enaction autpoeïétique étudie le point (2), et l’inférence active formalise le point (3).

Phénoménologie et matérialité affective du temps

Prenons un autre exemple. Un enfant s’amuse à tourner sur lui-même et, alors qu’il vient de s’arrêter, il s’émerveille devant le décor qui poursuit un temps sa giration. Derrière l’aspect ludique de cette expérience, une série d’observations peut être faite. Premièrement, on peut noter que le jeu n’est rendu possible que si notre rapport à l’environnement est « évolutif ». Deuxièmement, la restauration spontanée de l’équilibre à la fin du jeu suppose que ce rapport soit « adaptatif ». Troisièmement, l’élaboration d’images cinétiques dont l’élan se confronte à l’éprouvé d’immobilité laisse penser que ce rapport soit « anticipatif ». Quatrièmement, l’émergence d’un sentiment de fausse rotation autorise à croire que ce rapport soit distribué sur une « topique ».

Toutes ces observations ne font que confirmer l’argument bergsonien puisqu’aucune de ces caractéristiques n’est pensable dans le cadre d’un présent réduit à l’instant ponctuel, c’est-à-dire un présent réflexif, représentationnel et statique par définition. Le présent dont il est question au cours du jeu est bien différent. Il possède une « extension » et des « cycles » – puisque notre rapport à l’environnement est « évolutif » et « anticipatif ». Il possède une « dynamique » et un « affect » – puisque notre rapport à l’environnement est «  topique  » et « adaptatif ».

Rapports (physiques) à la matièreFondements (phénoménologiques) du présent
ÉvolutifÉtendu
AnticipatifCyclique
TopiqueAffectif
AdaptatifDynamique

Ces différentes caractéristiques correspondent au présent vivant génétique des écrits tardifs d’Husserl. C’est-à-dire lorsqu’autour des années 1920, le phénoménologue idéaliste délaisse l’intentionnalité mécanique et linéaire des « visée-remplissement », au profit d’une corporéité affective et dynamique faite de « tension-détente-satisfaction » (Husserl 1918-1926, p. 231-236, Depraz 2014, p. 209-274). En d’autres termes, Husserl substitue au retardement imagé de la réflexivité épinglé par Bergson, un « retardement incarné » où l’affect joue un rôle fondateur et prescripteur. On utilise souvent l’image d’un écoulement fluvial pour illustrer le temps vécu. À suivre Bergson et Husserl, je me demande s’il ne faudrait pas plutôt se servir de celle d’une mer agitée où l’affect et le mouvement brasseraient continuellement le devenir. Les irrégularités énergétiques et mécaniques du vivant y seraient repliées sur elles-mêmes – comme des vagues –, de sorte que de temps à autres, ici où là, des répétitions périodiques s’éprouvent, des rythmes émergent, un « support » sémantique s’instaure naturellement. On passerait de simples frictions dues à un corps matériel évoluant dans un environnement matériel, à une « rythmique pragmatique » capable de fournir stochastiquement une redondance, c’est-à-dire un support sémantique.

Fig. 2. Rythmique pragmatique et support sémantique.

Un autre aspect du présent vivant génétique, étroitement lié au rapport topique que l’on entretient avec notre environnement, est celui d’un futur qui conditionnerait le présent. Le futur y est envisagé comme une force génératrice « d’avènements ». Husserl a finement décrit ce futur sous-tendu de passé qui peut « attirer (Reiz) » et « éveiller (Weckung) » l’attention afin de laisser transparaitre certaines choses dans le « présent de la surprise » (Husserl 1918-1926, p. 236-250, Depraz, 2014, p. 211-223). Mais si Husserl en a proposé une description, c’est Bergson qui en a suggéré une explication. Pour Bergson, tout commencerait par nos mouvements présents. Alors que ceux-ci se déroulent, ils attireraient des mouvements passés analogues pour les projeter en une mêlée de mouvements probables à venir (Bergson 1896, p. 199). Un substrat moteur serait ainsi constamment engendré pour servir l’avènement de quelques éléments utiles à l’accomplissement de nos actes présents. Pour le dire autrement, notre futur ne laisserait que remonter vers le présent de la surprise, les éléments que nos actions passées n’auraient pas déjà répétés. L’intérêt tient en une possibilité de répartition topique des très nombreuses sollicitations mondaines que l’on est amené à gérer dans notre devenir. Comme chacun le sait, certaines sont gérées spontanément, d’autres éveillent notre attention, d’autres encore nécessitent notre réflexion. « L’habitude » est un bon exemple pour soutenir l’argument. Nos actes habituels ont cette particularité de pouvoir s’effectuer sans pour autant devoir nous apparaître. Il revient à mon attention de pouvoir les faire advenir ou non. Il revient à mon attention de les laisser se dérouler au sein d’habitudes non-conscientes ou alors de les faire émerger en tant qu’évènements conscients. Par exemple, lorsque que j’emprunte le trajet habituel qui sépare mon domicile de mon lieu de travail, je peux concentrer mon attention sur la journée difficile qui m’attend. Mais je peux aussi bien la laisser aller à mon déplacement spontané. Et, à ce moment précis, je suis en mesure d’apprécier la conformité de ce qui se passe et de ce que mes trajets précédents étaient en train d’annoncer. Mais il faut noter un point central. Dans un cas comme dans l’autre, si un fracas venait à se produire aux alentours, voilà ce que ferait mon attention ; mon attention m’extirperait aussitôt de mes rêveries pour m’orienter vers ce qui « déborde » les « annonces » de mon habitude, et mobiliserait une réflexion nécessaire à la résolution de la situation (Eco 1999, p. 491-496, C.S Peirce 1903, p. 295, Varela 1996, p. 37-38).

Ainsi, de deux choses l’une. Premièrement, le bruit qui n’était pas annoncer par mon habitude montre encore une fois que tout devenir n’est déterminable qu’en partie. On retrouve l’indétermination du devenir de Bergson. Deuxièmement, l’attention bien que focalisée sur un planning ou un trajet spontané, reste vigilante aux débordements significatifs du présent. Autrement dit, entre conscience et non-conscience, l’attention répartit les sollicitations mondaines, surveille au futur, et sensibilise aux débordements du présent.

Aussi, ce que nos « habitudes », « savoir-faire » ou autres « automatismes » nous font économiser d’attention, ils nous le font dépenser en risque. Le petit jeu de vertige évoqué précédemment en fournit une bonne illustration. Remarquez comme, lors de cette perturbation du système vestibulaire, l’attention se répartit sur la « surprise » ludique de l’effet, comme sur le « risque » sérieux de la chute. En effet, le « devenir du vivant » ne va pas sans des « alertes adaptatives » qui trahissent un souci de l’avenir ; c’est-à-dire la conscience d’une « précarité » de l’organisme.

Pour développer notre modèle on peut alors penser ceci :

  1. tout évènement conscient s’origine dans un futur probable qui compare une rythmique pragmatique avec un fond incarné de rythmes passés.

  2. Et comme à tout évènement conscientisé correspond une situation nouvelle rythmiquement « signée », on peut dire que des « vécus passés rythmés » tapissent le futur comme autant de déroulement plausible du devenir.

  3. Ainsi, à partir d’une simple base rythmique, la différence entre ce qui était prévu et ce qui se passe vraiment peut éveiller l’attention de l’organisme et l’orienter sur les risques encourus.

Fig. 3. Avènement et présent de la surprise.

En s’éloignant du mouvement de la matière pour faire ressortir la dimension affective qu’un corps entretient avec l’environnement, on arrive à ce point limite où le corps devient cet organisme « précaire » qui n’est plus simplement soumis à des lois physiques mais également à des processus biologiques. Tout l’enjeu reste de comprendre comment cette « précarité » peut être intériorisée par un organisme vivant pour lui faire prendre la « mesure » du risque et établir une « perspective signifiante ».

Enactivisme et précarité du vivant 

En complément des retardements mécaniques et énergétiques qui singularisent les organismes vivants, on peut également relever qu’un « retardement entropique » semble normer leur devenir (Bergson 1907, p. 246-247). En thermodynamique, l’entropie est une échelle de mesure dont le degré maximum désigne ce moment où un système isolé cesse d’évoluer (Rovelli 2017, p. 38-48, 163). Par exemple, on peut penser à une goutte d’encre plongée dans un verre d’eau. Arrivera nécessairement ce moment où le bleu profond de la goutte se sera diffusé en laissant paraître dans l’entièreté du contenant, un bleu pali par la transparence crystalline de l’eau. Le système encre-eau-verre, en se mélangeant de manière homogène, aura atteint son équilibre thermodynamique. Cette loi implique également une irréversibilité du temps (Feynman 1964, p. 130-150). L’exemple classique consiste à faire remarquer que dans des conditions naturelles, l’énergie thermique circule toujours du chaud au froid et jamais du froid au chaud. Un glaçon déposé sur le coin d’une table finira toujours par fondre. En revanche, vous ne verrez jamais la tâche d’eau qu’il a laissé se resolidifier en un glaçon. En considérant ces deux remarques dans le cadre du vivant, on observe qu’en complément d’un retardement mécanique et d’un retardement énergétique dont un organisme vivant « dispose » (c’était l’argument de Bergson), cet organisme vivant doit, en retour, « optimiser » le retardement entropique à la base de son organisation biologique. Ce retardement entropique est constitutif et essentiel puisque sans lui, à l’instar de la goutte d’encre et de son verre d’eau, la masse de molécules qui forme l’organisme vivant se dissoudrait dans l’environnement (Damasio 2017, p. 75-77).

Dans la littérature enactiviste autopoïètique, le principe d’autopoïèse cherche à décrire les conditions minimales nécessaires pour qu’un organisme vivant puisse résister à cette menace ; c’est-à-dire se maintenir, le plus longtemps possible, loin de l’équilibre thermodynamique. La théorie autopoïètique postule qu’un organisme vivant émerge de la matière et perdure dans le temps, lorsqu’il peut produire une « membrane semi-perméable » qui, d’un côté conserve un échange mécanique permanent avec l’environnement et, de l’autre, confine une « activité métabolique » qui assure constamment son maintien énergétique dans la contingence (Di Paolo 2019, p. 202-226).

L’activité métabolique joue un rôle fondamental au cours du retardement entropique de l’organisme vivant. Mais il faut aussi la considérer en regard de la « morphologie » et de la « vitesse ». Morphologie, métabolisme, et vitesse sont interdépendants. Par exemple, à taille égale, certains organismes vivants disposent d’une structure musculosquelettique et d’autres non. Et selon qu’on compare l’une et l’autre des structures, les vitesses de déplacement peuvent être égales ou non. Pour un organisme vivant mobile, l’énergie nécessaire au fonctionnement du métabolisme dépend de la vitesse d’approvisionnement, vitesse qui dépend de l’énergie disponible pour se déplacer, déplacements qui dépendent de la morphologie de l’organisme. Il me semble qu’en regard du temps, cette interdépendance doit nécessairement se constituer en un « tempo ». Un tempo qui résulte d’un ajustement phylogénétique étroit de ses trois variables : morphologie, métabolisme, vitesse. Par exemple, en étudiant les escargots, von Uexküll a pu conclure qu’ils devaient évoluer dans un milieu plus rapide que le nôtre ; c’est à dire selon un tempo plus vif (von Uexküll 1934, p. 76). Et Husserl de nous indiquer en ce qui nous concerne : « […] toutes les impressions particulières doivent évoluer sur un tempo absolument identique » (Husserl 1918-1926, p. 199). Ce tempo est lié – aussi – à la viabilité des organismes dans leur milieu. Il leur garantit un retardement entropique optimal dès lors qu’une bonne distribution entre morphologie-métabolisme-vitesse est conservée dans le devenir. Bien sûr, on peut penser qu’un rythme lié à l’entropie thermodynamique puisse « gouverner » la matière. Mais il doit y avoir un tempo qui « norme » chaque espèce. Chaque espèce émergerait « avec », et perdurerait « selon », son propre tempo normatif.

Fig. 4. Optimisation du retardement entropique.

Concernant l’activité métabolique il faut également noter un fait important. Le « flux d’énergie » qu’elle engage ne peut pas être constant. L’activité métabolique doit nécessairement « essuyer » et « compenser » de petites comme de grandes décélérations dans le devenir. Le point qu’il reste alors à déterminer est de savoir si cette activité métabolique est trop profonde pour rester pertinente en regard de l’hypothèse de travail initiale : celle d’un sens naturel. Ma réponse est que non, mais à condition de remarquer qu’elle passe par une médiation musculaire. De toute évidence, les transformations chimiques de notre organisme ne sont pas directement perceptibles. En revanche, si à une « décélération » de l’activité métabolique correspond une « réduction » du flux énergétique, on peut raisonnablement penser que cette réduction du flux doit nécessairement entrainer un déficit musculaire. Songez à ces « jambes de cotons » qui peinent à soutenir nos hypoglycémies. Ou pensez encore à ces alpinistes qui voient leur ascension fléchir à mesure que l’oxygène se rarifie. Le lien entre l’activité métabolique et l’effort évoqué précédemment se fait très facilement. Mais plutôt que de ne voir qu’un lien de corrélation entre une réduction du flux d’énergie et une intensification du sentiment d’effort, je propose de remarquer qu’une impression de « dilatation temporelle » puisse les accompagner. Personne ne me contredira si j’affirme que dans l’effort, le temps paraît toujours plus long. Pensez à cet ami ultra sportif qui vous a convaincu de l’accompagner en montagne et qui vous dit depuis une heure que le sommet n’est plus qu’à 10 min…

Une façon de voir les choses est donc de dire que les inévitables décélérations de notre activité métabolique déclenchent une réaction en chaîne que l’on pourrait décrire de la manière suivante. Premièrement, les décélérations de notre activité métabolique diminuent nos performances musculaires. Deuxièmement, ces performances musculaires diminuées modulent notre rythmique pragmatique. Troisièmement, notre rythmique pragmatique modulée s’éprouve par une impression de dilatation temporelle.

Fig. 5. Activité métabolique et dilatation temporelle.

Envisageons alors ceci. En ayant, d’un côté un tempo normatif « constant » et « phylogénétiquement spécifié » et, de l’autre, une rythmique pragmatique « continue » et « métaboliquement modulée », un déphasage entre les deux prendrait la forme d’une alerte adaptative « graduelle » et « phénologiquement donnée ». En d’autres termes, plus le déphasage entre notre tempo normatif et notre rythmique pragmatique est important, plus l’alerte adaptative (la surprise) est intense. Pour ma part, je vois dans cette dynamique une forme d’intériorisation du « risque thermodynamique » et une explication plausible quant aux « perspectives signifiantes » dont on se sert parfois pour qualifier le vivant.

 Mais si à partir de l’activité métabolique on peut poser les rudiments d’une perspective signifiante, reste encore à la consolider en y spécifiant ses « survenances ». On a déjà effleuré la question puisque « l’avènement », vu avec Husserl, concernait la « description » de cette survenance, et que la « motricité », vue avec Bergson, concernait « l’explication » de cette survenance. Il ne nous manque plus que les « motivations » de cette survenance.

Inférence active et contingence du devenir 

Si l’on pose avec Bergson que nous devons agir selon une incertitude du savoir au sein d’une indétermination du devenir, il devient nécessaire d’envisager des approches probabilistes de la signification. C’est-à-dire trouver des modèles qui peuvent répondre de la « contingence » du devenir. C’est précisément ce que propose l’inférence active (Friston et al. 2022). Cette théorie relativement récente établit un cadre mathématique rigoureux à l’intérieur duquel la mécanique statistique s’articule avec la théorie de l’information. L’intégration de l’entropie thermodynamique de Boltzmann et de l’entropie informationnelle de Shannon (Atlan 1980, p. 33) aboutit en un « principe d’énergie libre » (Friston et al. 2022, p. 50, 192). Principe selon lequel un organisme vivant fonctionne et perdure dans l’environnement – c’est-à-dire optimise son retardement entropique – en minimisant constamment son « énergie libre » (« Free Energy ») (Friston et al. 2022, p. 28, 33, 193).

Au-delà de ses aspects techniques contraignants, l’intérêt de l’inférence active réside surtout dans une thématisation originale de la « surprise ». Une surprise qu’elle travaille mathématiquement, mais en la pensant toujours à la frontière du système et du vivant ; du probable et de la devinette ; des explications physiques et des impressions phénoménologiques (Friston et al. 2022, p. 60). En d’autres termes, l’inférence active mêle et articule « désordre », « hasard », et « surprise » (Merleau-Ponty 1956-1960, p. 264-293).

On peut prendre un exemple pour clarifier la chose. Pensez à une urne et au tirage des balles qu’elle contient (Dehaene 2012).

D’un côté, l’entropie physique. Elle est dite « fréquentiste » et correspond à des probabilités « objectives ». On peut l’illustrer par le problème suivant. Une urne contient 4 balles orange et 3 balles bleues. Sortent successivement une balle orange et une balle bleue. Question : Quelle est la probabilité qu’une balle orange sorte lors du prochain tirage ?

De l’autre côté, l’entropie informationnelle. Telle que pratiquée par l’inférence active, elle est dite « bayésienne » et elle correspond à des probabilités « subjectives » (Friston et al. 2022, p. 18). On peut l’illustrer par le problème suivant. Une urne dont le contenu est caché. Sortent successivement quatre balles orange et une balle bleue. Question : Dans l’urne, quelles sont les probabilités de répartitions entre balles orange et bleues, étant donné les tirages ?

N’envisage-t-on pas spontanément que l’urne contienne plus de balles orange que de balles bleues ? Mais ne remarque-t-on pas également que dans ce cas précis, aucun « calcul » ne peut s’effectuer sans qu’une mémoire de l’interrogé soit impliquée. C’est bien depuis nos propres expériences passées – c’est-à-dire, depuis nos habitudes, nos savoir-faire et nos automatismes – que l’on a inféré une vraisemblance quant au contenu probable de l’urne. L’inférence active nous dit alors que les faits physiques peuvent suivre des règles statistiques strictes, mais que le « calcul » des plausibilités reste épistémique et spontané (Friston et al. 2022, p. 36, 50). Et, finalement, beaucoup plus simplement, ne pourrait-on pas dire que l’on « devine » ce qui se cache dans l’urne ? Ne fait-on pas ici confiance à notre intuition ? C’est-à-dire, encore une fois, quelque chose qui a à voir – à la frontière du conscient et du non-conscient –, avec nos habitudes, nos savoir-faire et nos automatismes. Rien ne nous garantit que l’urne contienne plus de balles orange. Mais, quand même, si une balle bleue venait à sortir, ne serait-on pas un peu « surpris » ? L’exemple montre bien comment la devinette initie spontanément une forme de raisonnement intuitif, prédictif – et qui, par ailleurs, n’attend que d’être confirmé. L’inférence active nous dit alors que :

  1. l’étape de la devinette engage nos « croyances » quant à notre rapport au monde (« Variationnal Free Energy »),

  2. que le recours à l’intuition désigne notre « confiance en ces croyances » (« Expected Free Energy »),

  3. que la découverte du contenu, ou renforce, ou révise notre propre « modèle d’intuitions prédictives » quant à notre rapport – à venir – au monde (« Generative Model/Process Model »)

Cette idée de « confiance en ses croyances » (« Expected Free Energy ») correspond à un ajout relativement récent dans la théorie. Elle permet d’établir un rapport d’enchâssement entre la « précarité de l’organisme » et la « contingence du devenir » (Friston et al. 2022, p. 38). Et si l’inférence active se construit sur des modèles probabilistes bayésiens, – c’est-à-dire sur des modèles où, à l’instar de l’exemple de la deuxième urne, les « causes » sont cachées (« Hidden states ») – c’est parce que dans le vivant, les « effets » sont toujours incertains. Ainsi, dans un devenir ou l’incertitude et l’indétermination règnent, l’inférence active explique mathématiquement comment un organisme vivant est constamment et spontanément motivé par des « séquences d’actions » (« Politics ») qui ont le plus de chances de le mener rapidement vers des états futurs « préférables » (« Preferred States »). Ces états « préférables » et « non-surprenants » correspondent en fait au bon équilibre dynamique que l’organisme espère obtenir en jouant de sa morphologie, de sa vitesse, et de son métabolisme au fil du temps (Friston et al. 2022, p. 61, 193). La surprise est ainsi tue dès lors qu’un seuil moyen n’est pas dépassé, quant « aux écarts » (« Prediction Errors ») entre les états attendus et les états actuellement traversés, quant « à la vitesse de (re)phasage » (Kiverstein 2019) entre le tempo normatif et la rythmique pragmatique (« Expected Free Energy ») dont nous avons parlé.

Fig. 6. Phasage de la rythmique pragmatique et du tempo normatif.

Cette maximation du phasage à venir entre tempo normatif et rythmique pragmatique garantit à l’organisme de poursuivre et de choisir des séquences d’actions qui tendent vers un retardement entropique optimal. Ainsi, là où, avec l’autopoïèse nous n’avions qu’une « intériorisation » du risque thermodynamique, avec l’inférence active on dispose de l’intégration d’un risque évènementiel. L’autopoïèse nous a permis de révéler une « norme régulative » : le tempo normatif. L’inférence active nous permet d’indiquer une « norme adaptative » : la vitesse des phasages.

Ainsi, pour parfaire notre modèle, on peut dire qu’un organisme évoluant dans la contingence du devenir serait constamment « motivé » et « guidé » par les séquences d’actions qui « optimisent » le phasage de sa rythmique pragmatique et de son tempo normatif, pour gérer spontanément certains imprévus sans courir le risque de traverser trop « d’états dangereux » ni trop « d’états indésirables ».

Conclusion

J’ai cherché à examiner les possibles conditions d’émergence d’un sens commun à tout organisme vivant. Un sens qui se voudrait naturel et en profondeur d’un sens réflexif. À la suite de ce travail, et en accord avec les trois théories sollicitées, un modèle de sens naturel pourrait être établi en résumant le cheminement de cette étude de la manière suivante.

Avec Bergson j’ai commencé par aborder le mouvement et l’énergie qui :

  1. engendrent des frictions entre les corps et l’environnement,
  2. révèlent des irrégularités mécaniques et énergétiques du devenir.

Avec Husserl j’ai abordé le présent vivant génétique qui :

  1. replie sur elles-mêmes ces irrégularités en créant une rythmique pragmatique,
  2. attire et projette des rythmes incarnés,
  3. développe des habitudes (savoir-faire et automatismes),
  4. permet de libérer une attention mais en nous faisant prendre des « risques ».

Avec l’enactivisme autopoeitique, j’ai abordé la précarité de l’organisme qui révèle :

  1. un risque thermodynamique lié à l’interdépendance de son métabolisme, de sa vitesse et de sa morphologie,

  2. un tempo normatif propre à son espèce,

  3. une énergie métabolique qui traverse la musculature et « module » la rythmique pragmatique,

  4. un déphasage entre le tempo normatif et la rythmique pragmatique qui déclenche un signal « régulatif » et « adaptatif »,

  5. signal adaptatif qui se traduit par des impressions de dilatation temporelle.

Avec l’inférence active, j’ai abordé la contingence du devenir au sein de laquelle :

  1. les impressions de dilatation temporelle intègrent un risque évènementiel,

  2. des croyances et une confiance en ces croyances « motivent » et « guident » l’organisme,

  3. une attention de l’organisme peut être libérée en minimisant spontanément les possibles risques.

Fig. 7. Modèle pour un sens naturel.

L’ensemble de ces éléments peuvent ainsi être articulés selon des « relations dynamiques » (en rose) et des « intervalles de temps » (en violet).

Et, pour conclure, on peut effectuer quelques remarques au sujet de l’hypothèse d’un sens naturel.

  1. Il semble s’organiser selon des rythmes et des tempos qui « circulent » dès les premiers échanges thermiques et jusqu’à l’attention phénoménologique.

  2. Il semble progresser de manière probabiliste à l’aide d’une sémantique « aléatoire » et « tâtonnante ».

  3. Il semble passer par une phase d’orientation réglée sur les débordements (au présent) qu’un futur n’annonçait pas.

  4. Il pourrait traverser plusieurs domaines de réalités, à savoir :

  • une ontologie statistique,

  • une ontologie affective,

  • une ontologie évènementielle,

  • une ontologie catégoriale.


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Chapitre de livre
EAN html : 9791030012279
ISBN html : 979-10-300-1227-9
ISBN pdf : 979-10-300-1228-6
Volume : 36
ISSN : 2741-1818
Posté le 08/03/2026
15 p.
Code CLIL : 3155;
licence CC by SA

Comment citer

Weiss, Claude, « Le temps au cœur du vivant : hypothèse d’un sens naturel », in : Beyaert-Geslin, Anne, Forthoffer, Camille, dir., Le vivant comme effet de sens, Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, collection PrimaLun@ 36, 2026, 269-284, [URL] https://una-editions.fr/le-temps-au-coeur-du-vivant/
Illustration de couverture • Lionel Cazaux, Vie(s), 2024 - illustration vectorielle.
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