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Introduction • Le vivant comme effet de sens

Être en vie, être vivant, c’est être immergé dans le vivant, et le vivant, à l’intérieur comme au-dehors, dans la proximité de ce que l’on ne peut atteindre, est brusque, divers, non prévenant, mobile, problématique (…)1

Pour Greimas et Courtés (1993[1979], p. 420), la vie, considérée comme le terme positif d’une catégorie sémantique vie/mort, fournit la première articulation de l’univers sémantique individuel dont l’équivalence sociale serait exprimée par l’opposition culture/nature. Vie et mort articulent ainsi l’axe sémiotique de l’« existence ». Cela revient-il à associer la vie à la culture et la mort à la nature ? Que penser d’un tel parallèle ? La problématique écologique et la mise en cause de l’opposition nature/culture (Descola 2005) invitent en tout cas à reconsidérer ces universaux, non pour adapter le vocabulaire à des mondes en transformation mais pour comprendre quels mondes il dessine, dans quel monde nous vivons aujourd’hui.

Quelles sont les alternatives lexicales ? Le terme liminaire de « nature » s’est révélé confus, polysémique, mais également normatif en imposant l’idée d’un « ordre naturel » par lequel nous tenterions de dominer ou domestiquer une nature étrangère. L’opposition humain/non-humain eut ensuite les faveurs des chercheurs qui, témoignant d’une attention nouvelle aux zones critiques où s’entremêlent les existences humaines et non humaines, préférèrent bientôt les termes biodiversité, milieu ou environnement. Non seulement ce vocabulaire témoigne de rapports à la connaissance et de compagnonnages disciplinaires différents (des références à la biologie, la géographie ou l’anthropologie), mais il dessine une variété de mondes où les existants humains se définissent autrement.

Récemment, « le vivant », a été choisi pour sa neutralité, sa capacité à s’affranchir à la fois du dualisme du terme nature et de l’anthropocentrisme qui, fût-ce sous la forme de la négation, entache encore le non-humain. Quels sont les enjeux de ce déplacement sémantique et anthropologique ? Plus largement, quelles « prises » l’organon sémiotique offre-t-il pour s’emparer véritablement d’un vivant « brusque, divers, non prévenant, mobile » (Bailly ibid.), donc remarquablement problématique, et mieux comprendre le monde neuf dans lequel nous sommes plongés ?

Telles sont quelques-unes des questions posées par cet ouvrage qui fait suite au congrès de l’Association française de sémiotique (AFS) organisé à l’université Bordeaux Montaigne du 28 au 30 août 2024. Il rassemble un florilège d’articles issus des communications faites dans ce cadre, qui abordent « le vivant » sous trois angles.

Le déplacement progressif du sens du vivant à partir de la catégorie nature/culture constitue le premier axe de recherche. Il s’agit de comprendre quels découpages sémantiques dessinent quels mondes. Or la mention d’un pluriel pour classifier les ontologies autant que les mondes introduit l’idée d’une variation : les conceptions du vivant diffèrent selon les cultures. Il convient donc de se placer sous l’égide d’une sémiotique des cultures pour observer la façon dont leurs productions (mythes, récits, etc.) mettent en scène les rapports des existants humains et non humains, végétaux, animaux ou divinités. Un deuxième axe de réflexion aborde donc le vivant à partir de l’analyse de ses représentations. Mais un troisième angle ne saurait être éludé car l’étude de ces productions culturelles révèle que tous les langages (verbaux, plastiques, etc.) s’efforcent au bougé, à l’instabilité, au mouvement ou à la vibration (Merleau-Ponty 1985 [1964]) pour produire ce qu’il convient d’appeler un effet de vivant. Ils se concentrent sur la manifestation de l’animation et de la subjectivité pour faire « comme si » c’était vivant, considérant du même coup la fixité comme mortifère (Barthes 1980). Pour décrire les faits et effets du vivant, la sémiotique a mobilisé des catégories apparentées : présence/existence, existence/expérience et plus récemment, le terme d’agence (Gell 2009 [1998]) qui introduit l’idée que les objets, initialement au statut artistique, sont capables d’action. Telle est la troisième facette du vivant que nous souhaitons développer.

En déclinant ainsi différentes facettes des faits de vivant, cette recherche collective se situe dans un mouvement interdisciplinaire où la sémiotique dialogue avec l’anthropologie (Ingold 2011 et 2014), la philosophie (Jullien 2011) et les arts, mais aussi les sciences de la vie et celles qui sont dites exactes. La thématique du vivant n’est certes pas neuve pour la biosémiotique ou une sémiotique du discours qui s’est articulée aux sciences du vivant pour observer les modes d’existence des existants non humains. La tradition biosémiotique postule en général l’existence du vivant et la distinction entre vivant et non-vivant en préalable à son analyse sémiotique. Elle propose une « typologie » de formes du vivant, et de leurs modalités d’être, de faire et de prendre sens. L’approche que nous proposons est à la fois alternative et complémentaire : traiter la vie comme un effet de sens et s’attacher aux faits de vivant permet non seulement de renouer le lien avec une phénoménologie du vivant, mais surtout d’interroger cet effet de sens sans aucun apriori concernant ce qui est de l’ordre du vivant et ce qui n’en est pas en se concentrant sur la manifestation de l’animation et de la subjectivité. C’est alors la construction de la signification à partir de l’effet de sens qui dégage des propriétés sémiotiques de ce qui se donne à saisir comme vivant et, en retour, permet d’interroger à nouveaux frais les classifications ontologiques. Dans le concert interdisciplinaire qui se consacre aujourd’hui au vivant, cette approche originale (de l’étude des rhétoriques à l’ontologie) permet donc à la sémiotique d’assumer une place conforme à son projet historique centré sur l’étude des langages et les méthodes de la signification, d’y affirmer son identité tout en dialoguant avec les autres champs disciplinaires intéressés par la même question.

Trois axes thématiques

L’ouvrage s’ouvre sur le texte d’Augustin Berque « Le sens des fleuves de la vie, ou la trajection », dont la tonalité « vivante » propre à la conférence a été conservée. Les propos du géographe entrent en résonance avec les préoccupations sémiotiques centrées sur la signification et ses méthodes.

Le parcours se scinde ensuite en trois parties. Il débute par l’observation des rhétoriques construisant des effets de sens du vivant (1), puis observe les représentations culturelles (2) et s’achève sur l’ontologie du vivant (3).

La première partie s’organise autour d’une variété de corpus : l’image fixe (la peinture pour Gian Maria Tore) ou animée (les corpus numériques pour Marion Colas-Blaise et Audrey Moutat ; le cinéma d’animation pour Marie-Julie Catoir et Sandra Mellot), la danse (Ricardo Nogueira de Castro Monteiro) et le street art brésiliens (Norma Discini), les parfums (Juliette Foussard), les textes verbaux (Mireille Mérigonde ; Vinicius Façanha) et les pratiques marchandes (François Bobrie). L’analyse des rhétoriques du vivant fait fond sur les notions de genre, de statut et de médium.

Le deuxième ensemble d’articles se consacre aux productions culturelles pour saisir le vivant à partir de ses représentations. Comment les mythes dépeignent-ils les existants humains et non humains, végétaux et animaux (Ludovic Chatenet et Angelo Di Caterino ; Catherine Pascal, Béatrice Bloch et Iba Diaw) ? Aborder le vivant à partir de la culture fait intervenir des contrastes diatopique autant que diachronique. Le vivant peut donc être questionné par les récits et artefacts du passé (Thomas De Charentenay) ou des représentations du futur (Kamoun), mais aussi intégré à une quête mystique (Pierre Sadoulet).

Le dernier corpus se concentre sur l’épistémologie du vivant. Il s’agit d’en préciser le sens, moins pour repartir de la catégorie nature/culture que, de façon peut-être plus essentielle, en confirmer la fragilité par un souci de sécurisation évoquant la « sémiotique de l’existence » greimassienne (Alexis Ben Fredj), considérer son énergie caractéristique (Ylan Damerose), l’aborder à partir des catégories cardinales de l’espace (Viviane Huys) et du temps (Claude Weiss), en explorer la représentation sémantique (Grigory Agabalian) ou marquer sa place centrale dans la figure du flagrant délit (Ralitza Boneva).

L’ouvrage retrace en outre les étapes d’une performance artistique de Gérard Hauray initiée le 28 août 2024, intitulée Leçons de chausses, qui, par le recueil et la mise en culture de poussières transportées par les chaussures des participants au congrès de l’AFS, s’est efforcée de rendre compte du caractère « brusque, divers, non prévenant, mobile, problématique » (Bailly, ibid.) du vivant, et du fait que nous sommes immergés dedans.


Bibliographie

Bailly Jean-Christophe, 2020, Le parti pris des animaux, Christian Bourgois.

Barthes Roland, 1980, La chambre claire. Note sur la photographie, Cahiers du cinéma-Gallimard-Seuil.

Descola Philippe, 2005, Par-delà nature et culture, Gallimard.

Gell Alfred, 2009 [1998], L’art et ses agentsUne théorie anthropologique, traduction française, Presses du réel.

Greimas Algirdas Julien, Courtés Joseph, 1993 [1979], Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Hachette.

Ingold Tim, 2011, Being Alive. Essays on Movement, Knowledge and Description, Londres, Routledge.

Ingold Tim, 2014, Making and growing: Anthropological Studies of Organisms and Artefacts (Anthropological Studies of Creativity and Perception), Londres, Routledge.

Jullien François, 2011, Philosophie du vivre, Paris, Gallimard.

Merleau-Ponty Maurice, 1985 [1964], L’œil et l’esprit, Gallimard, collection Folio Essais.

Note

  1. Bailly (2020, p. 56).
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Chapitre de livre
EAN html : 9791030012279
ISBN html : 979-10-300-1227-9
ISBN pdf : 979-10-300-1228-6
Volume : 36
ISSN : 2741-1818
Posté le 20/12/2026
3 p.
Code CLIL : 3155;
licence CC by SA

Comment citer

Beyaert-Geslin, Anne, Forthoffer, Camille, « Introduction », in : Beyaert-Geslin, Anne, Forthoffer, Camille, dir., Le vivant comme effet de sens, Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, collection PrimaLun@ 36, 2026, 7-10, [URL] https://una-editions.fr/le-vivant-comme-effet-de-sens
Illustration de couverture • Lionel Cazaux, Vie(s), 2024 - illustration vectorielle.
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