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Le « vivre » une quête mystique ?
Effet de sens du « vivant » dans l’expérience humaine

Le vocabulaire utilisé dans le texte Grec du Nouveau Testament différencie deux modes de connaissance, celle qui préside à la saisir inférentielle (savoir parce qu’on peut voir) et celle qui intègre toute l’expérience humaine, que j’appelle la gnose. C’est dans le contexte de cette gnose que j’ai observé que, pour nommer l’expérience humaine, les termes utilisés en Grec désignaient trois pôles de l’expérience organique : sarx la chair, psychè la respiration, et pneuma le souffle. Certains théologiens ont repris ces termes pour poser les bases d’une « anthropologie chrétienne » fondée sur la triade « corps, âme, esprit », tout en cherchant à échapper au dualisme philosophique corps/esprit qu’avait développé la tradition. Alexandre Ganoczy, un théologien allemand ajoute à ces notions la conscience humaine qu’il place au centre du système. François Jullien enrichit la réflexion en posant, à partir de la lecture de l’évangile de Jean qu’il faut séparer deux modalités du vivant : la vie biologique et ce qu’il appelle la vie vivante la zoè, conçue dans la perspective chrétienne comme éternelle. À partir de tout ce vocabulaire, l’étude montre que l’élan de la vie vivante dans sa relation à la chair, qu’elle se doit de contenir, dynamise une quête continuelle vers ailleurs mystérieux qui s’avère être une véritable mystique.

vivre ; corps ; lien mystique ; résonnance.

The vocabulary used in the Greek text of the New Testament differentiates two modes of knowledge, that which presides over inferential grasp (knowing because one can see) and that which integrates all human experience, which I call gnosis. It is in the context of this gnosis that I observed that, to name human experience, the terms used in Greek designated three poles of organic experience: sarx the flesh, psychè respiration, and pneuma breath. Some theologians have taken up these terms to lay the foundations of a “Christian anthropology” based on the triad “body, soul, spirit”, while seeking to escape the philosophical body/spirit dualism that tradition had developed. Alexandre Ganoczy, a German theologian, adds to these notions human consciousness, which he places at the center of the system. François Jullien enriches the reflection by posing, from the reading of the Gospel of John, that it is necessary to separate two modalities of the living: biological life and what he calls living life, zoè, conceived in the Christian perspective as eternal. From all this vocabulary, the study shows that the momentum of living life in its relationship to the flesh, which it must contain, energizes a continual quest towards a mysterious elsewhere that turns out to be a true mysticism.

Life; Body; Mystical link; Resonance.

Introduction

L’axiome fondamental qui irrigue ma recherche de sémioticien, c’est l’observation concrète qu’il n’y a pas de vie sans spiritualité. Toujours tenace, on ressent en nous cet élan vital qui nous conduit à vivre quand même, en lien avec les autres et notre entour, malgré toute la fragilité qui est la nôtre. Cette faculté de résilience est tellement prégnante dans nos chairs qu’elle fait rire aux éclats les plus précaires. Dans les rues des grandes villes africaines, j’ai pu observer souvent des gens en grande pauvreté qui manifestaient une gaieté lumineuse dans leur échange. Cette joie paradoxale est un effet de sens du vivre qu’il faut décrire1.

Ma compagnie quotidienne avec le vocabulaire biblique m’a conduit à observer que les mots qui servent à désigner les différents pôles qui modalisent cet élan de vie sont des désignations d’expériences de la vie organique : les frémissements de la chair, la respiration, enfin le souffle continu qui marque le flux du chemin accompli.

Je m’attacherai ici à la triade fondamentale utilisée par le catéchisme catholique que constitue l’opposition corps/âme/esprit.

Je partirai du vocabulaire biblique qu’il me semble nécessaire de parcourir pour mon propos. Puis j’analyserai comment certains théologiens ont repris ces notions tout en cherchant à échapper au dualisme philosophique corps/esprit qu’avait développé la tradition. Pour finir, je tenterai de définir comment cette triade « corps respiration souffle » peut lexicaliser le développement modal qui préside au chemin de vie des hommes. Chemin, encore une fois, qui relève d’une véritable mystique.

Le vocabulaire dans les évangiles en Grec

Dans un premier moment, je vais donc parcourir aussi vite que possible une série d’oppositions lexicales du texte évangélique grec qui constituent le cadre pour mon parcours. Il concerne d’abord la thématique des liens du savoir avec l’expérience de vie humaine.

Ces oppositions que j’appellerai « différenciations » ont déjà bien été identifiées par les exégètes2. Et les théologiens que je vais évoquer par la suite s’appuient, eux aussi, sur ce lexique original. Enfin je dois à François Jullien des « ressources », comme il dit, qui ouvrent la voie à une véritable éthique du cheminement vivant humain3.

Pour ce parcours de vocabulaire, je propose d’abord une réflexion de Michel Henry sur le Logos grec :

Le Logos grec déploie son essence hors du monde sensible et de tout ce qui lui appartient, animalité aussi bien que matière inerte, épuisant cette essence dans la contemplation intemporelle d’un univers intelligible4.

Dans son essai sur l’Incarnation, ce théologien philosophe veut démontrer que cette réduction à l’intelligible propre au Logos Grec est incompatible avec la conception chrétienne de l’incarnation.

Sans avoir encore connu cet auteur, j’avais effectivement constaté, dans mon commerce avec le Grec des évangiles, certaines oppositions fondamentales qui correspondent à ce type d’analyse. Il y a, dans les textes canoniques bibliques Grecs, des lexicalisations qui différencient l’expérience humaine en ne la réduisant pas au mode de saisie inférentielle. Plusieurs fois, par exemple, dans les Évangiles, Jésus fait l’éloge des petits5, voire même des petits enfants qui ne parlent pas encore, donc n’ont pas beaucoup de savoir, et qui, pourtant intègrent bien mieux son enseignement. Dans un passage qui développe ce thème de la supériorité des enfants sur les savants, Jésus rend témoignage de sa propre expérience de Fils de Dieu et du type d’intégration de la foi qu’il veut faire saisir à ses disciples :

(1) Mt 11, 27 : (c’est Jésus qui parle)
[27]. Πάντα μοι παρεδόθη ὑπὸ τοῦ πατρός μου, καὶ οὐδεὶς ἐπιγινώσκει τὸν υἱὸν εἰ μὴ ὁ πατήρ, οὐδὲ τὸν πατέρα τις ἐπιγινώσκει εἰ μὴ ὁ υἱὸς καὶ ᾧ ἐὰν βούληται ὁ υἱὸς ἀποκαλύψαι.
[27] Tout m’a été remis par mon Père et personne ne connaît #(n’intègre) le Fils sinon le Père, et le Père, personne ne Le connaît(l’intègre), sinon Le Fils, et celui à qui Il voudra, le Fils, le révéler (dévoiler).

Le verbe epigignoskei, que j’ai traduit par « intégrer », est répété deux fois. Il indique une « expérience » que peut faire n’importe quel petit enfant : il ne s’agit pas d’un savoir fondé sur la raison mais d’une autre façon d’intégrer l’expérience.

Le Grec biblique différencie donc deux façons de saisir le sens : il y a d’un côté le savoir lié au logos, désigné par la racine étymologique woid– (oida idein), qui réfère à la vue6. C’est un savoir centré sur le monde et la reconnaissance des objets du monde. Il relève de la saisie inférentielle. Mais les mots de la famille de gignosko réfèrent à un autre mode de saisie, ce que j’appelle la gnose (racine *gno-), conçue comme un apprentissage, une acquisition d’expérience liée à la chair, mais qui dépasse largement ce qu’on peut identifier avec la vue. Cette saisie impressive qui relève de l’expérience, est un terme complexe qui présuppose la précédente7.

Cette gnose-expérience intime est à la source de la pistè, la confiance en cette gnose, la « foi ». Il s’agit d’une configuration modale qui insuffle, en particulier, toute la « logique » propre à n’importe quelle mythologie religieuse.

Lié à cette gnose-expérience, on trouve le terme Grec suneidesis qui désigne la conscience : le mot est bien construit sur la racine *void– de oida (voir). Il n’exclut donc pas la saisie inférentielle. Mais dans le passage suivant de Paul son champ sémantique semble bien plus large :

(2) 2 Co Chapitre 1 v 128
[12]. Ἡ γὰρ καύχησις ἡμῶν αὕτη ἐστίν τὸ μαρτύριον τῆς συνειδήσεως ἡμῶν …·
[12]. Ce qui fait notre fierté c’est le témoignage de notre conscience9

Car cette « suneidesis » concerne une expérience de vie que décrit la suite du texte. Cette conscience qui fait témoignage, c’est la saisie évaluative de ce qu’a été la vie de l’apôtre, dont il fait un exemple. Voici ce qu’il en dit à la fin du verset : « …nous avons vécu en ce monde, et particulièrement avec vous, dans la simplicité et la sincérité qui viennent de Dieu, non pas selon une sagesse purement humaine, mais selon la grâce de Dieu »10. Cette « suneidesis », ne concerne pas seulement un savoir inférentiel. Ce dont témoigne Paul, c’est que sa conscience approuve sa façon de vivre, du fait de la grâce divine. La conscience qu’il en a n’est pas un savoir sur le monde, elle intègre dans son évaluation une grande part d’intime, elle est marquée comme une expérience, une gnose.

Les mots grecs et latins (suneidesis et conscientia) sont composés à partir du préverbe sun– (en latin con-) qui implique une co-actantalité : la suneidesis est fondamentalement en relation avec le lien social, elle suppose une évaluation. De ce fait elle se réfère aux valeurs partagées dans le groupe social auquel le sujet de cette conscience appartient. Paul se félicite de la grâce divine qui a fait de lui un bon témoin des valeurs chrétiennes.

J’en viens maintenant aux exemples des désignations qui opposent dans l’anthropologie chrétienne, le « corps biologique », le « corps psychique » et le « corps esprit’11. En Grec, le vocabulaire est beaucoup plus concret puisqu’il désigne des fonctions organiques : sarx, la « chair », psuchè la « respiration », pneuma le « souffle ». On remarque donc que ces mots désignent à l’origine ce que tout être vivant peut percevoir de son corps : la matière vivante, voire saignante, qui le constitue, sa respiration qui manifeste son état d’être en vie, et qui, fusionnée comme un flux d’expérience, est perçue comme un souffle qui semble animer le corps, tel le vent dans une voile. Et ce sont ces figures qui auront pour fonction de représenter le vécu humain dans ce qu’il a de plus sensible.

L’opposition que font les textes du Nouveau Testament entre la Chair et l’Esprit construit une tension entre sur-contraires, dans une relation axiologique parfois fortement polémique.

(3) Jn 03, 06 :
[6]. τὸ γεγεννημένον ἐκ τῆς σαρκὸς σάρξ ἐστιν καὶ τὸ γεγεννημένον ἐκ τοῦ πνεύματος πνεῦμά ἐστιν.
[6] Celui qui est enfanté à partir de la chair est chair et celui qui est enfanté à partir du Souffle est Souffle.12

Le passage oppose ici deux niveaux fortement distincts. L’un (la chair) est posé comme fortement déceptif, car l’objectif posé implicitement ici est d’avoir un chemin de vie inspiré par le Souffle divin. Ce qui suppose une nouvelle naissance qui consiste à « insuffler la chair », la réorganiser, la purifier, la sanctifier, qu’elle devienne une chair définitivement portée par le Souffle d’amour de Dieu13.

François Jullien, lors d’une conférence donnée à Lyon en mai 2016, a proposé une forme de recherche philosophique qui consiste à prendre à la tradition chrétienne ce qu’elle peut apporter pour penser l’expérience humaine, mais dans une démarche rationnelle, sans faire de la théologie, donc poser la confession d’une foi.14

Dans ses analyses extrêmement stimulantes du vocabulaire Grec de l’Évangile de Saint-Jean, le philosophe analyse une différenciation fondamentale entre les mots psychè et zoè.

Psychè, pour François Jullien, c’est la vie qui doit survivre dans ce monde, échapper à la mort qui menace, une vie dominée par la fragilité et la finitude. Zoè c’est la « vie vivante » qu’il faut savoir incarner par notre ouverture à son advenir, à sa nécessaire décoïncidence.

La capacité biologique est donc désignée par le nom de la respiration « psychè ». Dans le Nouveau Testament Grec le terme réfère le plus souvent à la vie mortelle qui, par la respiration, reste vivante.

Par contre l’admirable prologue de l’Évangile de Jean marque toute la positivité de la zoè en lien avec le « Verbe » et la « lumière ».

(4) Jn 1, 4
[4]. ὃ γέγονεν ἐν αὐτῷ ζωὴ ἦν καὶ ἡ ζωὴ ἦν τὸ φῶς τῶν ἀνθρώπων·
[4] Ce qui est advenu en lui (sc. Le Verbe) c’était (la) Vie et la Vie était la Lumière des hommes.

Cette notion est au centre de la vision chrétienne de la vie : la vie, célébrée comme « vie vivante » en lien avec le Logos-Verbe et l’Incarnation de ce Logos en Jésus-Christ, une vie en lien avec les « vies vivantes » des autres, sous la protection de l’agapê divine15.

Et pour désigner le processus de ce chemin d’incarnation, nous observons le recours par le Grec à des figures prises dans l’expérience de la vie organique : la chair du corps, la respiration, marque de la vie et le souffle comme fusion continue du rythme périodique de cette respiration.

Les notions de base de l’anthropologie chrétienne autour de la triade sarx psuchè pneuma

Notre travail doit beaucoup aux travaux du théologien allemand Alexandre Ganoczy16. C’est essentiellement sur ce dernier que je propose de nous appuyer maintenant17.

Le théologien allemand s’est attaché à mettre en résonnance la triade « corps-âme-esprit » que je viens d’évoquer avec les recherches neurobiologiques les plus récentes, notamment chez des auteurs comme Gerald Edelman et Antonio Damasio18. Ceux-ci ont cherché à redonner leur place aux sentiments et à la conscience, corrigeant ainsi un déferlement d’études cognitivistes réductrices qui ne considéraient que la saisie référentielle19.

Les modèles proposés par ce courant de neurobiologistes semblent en effet en lien avec notre vocabulaire biblique sur l’Esprit, à condition qu’on échappe au dualisme corps-esprit propre à la tradition philosophique et théologique. Car ces nouveaux savoirs sur le fonctionnement du cerveau conduisent à le réfuter radicalement.

Pour Ganoczy l’esprit, c’est quelque chose qui se réalise, un processus sémiotique intime perçu par un corps. L’utilisation en Hébreux comme en Grec de la figure du « souffle » pour le désigner n’est pas anodin, car il s’agit d’une expérience sémiotique qui concerne une chair vivante, une conscience. Dans cette perspective, Ganoczy parle de « comportement mental, cognitif, volitif, relationnel, attribut tantôt humain, tantôt divin »20. Il s’agit pratiquement alors de modalités qui président à la vie agissante. Le souffle de vie devient potentialité… donc base d’une mystique. Une grande part de l’article de Ganoczy est consacrée à la notion de « conscience », comme modalité du sujet humain qu’il analyse par une triade :

Conscience des choses (oida) vs , conscience de soi (gnose) vs , conscience du bien et du mal (instance éthique / suneidesis)

Il n’est pas de sujet sans la communauté humaine où il vit. Il n’y a donc pas de conscience sans lien avec les autres et une nécessaire éthique 21.

Comme l’indique le verbe synoida, base sémantique du substantif syneidesis, il s’agit d’un « savoir avec » de ce qui est à faire ensemble, donc d’une conscience qui coexiste et coopère avec autrui.

Ganoczy met en relation cette conception anthropologique de la conscience avec un concept qui s’est établi dans les neurosciences : la theory of mind que je lierai, moi-même aux observations faites sur les neurones miroir par les neuroscientifiques22.

Ganoczy rapproche aussi cette notion de « conscience » avec une autre désignation organique utilisée dans l’Ancien Testament : le cœur, leb en Hébreux qui en reprend pratiquement tout le signifié. Le mot leb ou lebab « a une palette de significations extrêmement diversifiée » qui « peut fonder toute une anthropologie holistique, c’est-à-dire englobant les moments principaux de la structure humaine »23. Le lexème « leb » Hébreux relève d’un motif très large qui englobe tout ce qui pose l’expérience humaine, noétique aussi bien que sensible24.

Le mot grec kardia reprend dans nos textes cette polysémie de leb. Il est employé par Jésus dans des occurrences qui semblent proches de la suneidesis. Je renvoie à l’article du théologien allemand très complet dans ses relevés 25. Tous ces exemples montrent que le motif de « la pompe faisant circuler le sang » finit par désigner tout le contenu intéroceptif de la conscience de soi, y compris comme productrice d’axiologies en lien avec l’altérité du monde et de la société.

Je laisse la conclusion à Ganoczy :

Tout cela constitue une anthropologie holistique qui ne connaît d’esprit qu’incarné ni de corps qu’animé ayant une histoire singulière unique et évoluant vers des autoréalisations de plus en plus complexes.26

C’est dans ce sens qu’une théologie moderne doit appréhender la triade traditionnelle « corps-âme-esprit ».

Thierry Magnin résume l’anthropologie chrétienne en définissant cette triade de la façon suivante :

Pour les êtres humains sur terre, rappelons qu’il n’y a pas de Vie (zoè) sans vie (bios) qui en est la condition. On dira ainsi que le pneuma est un « vecteur dynamique » du noos, avec lequel il communique. C’est par là que l’homme peut acquérir l’intelligence et la sagesse du Christ. Mais le Pneuma influence tout l’être, sans forcément passer par l’exercice du noos.27

En ce qui concerne l’« âme » (psuchè en Grec), Xavier Lacroix, un théologien Lyonnais, la définit comme ce qui sert à animer à la chair (la respiration). Mais en Genèse 2,07 on se rappelle que c’est le mot ruah « souffle » (pneuma) qui permet à Dieu de donner vie, d’animer le premier homme.

Il reste que les deux désignations concernent la configuration de la respiration des animaux terrestres. Mais on peut remarquer que l’opposition entre la « respiration » et le « souffle » repose sur les aspectualités différentes de chaque fonction : la fonction respiratoire a les traits d’un cycle périodique, qui peut donc s’arrêter, alors que le souffle décrit le souffle d’air qui en constitue la matière continue, ce comburant oxygéné qui permet à la chair de produire son énergie, qui l’anime, qui la fait continuer à vivre.

L’examen du vocabulaire du grec ancien m’a amené à rendre suspecte la lexicalisation « corps » pour la première fonction. Car le corps est à la fois le contenu et ce qui le contient. Il se voit. Il a une étendue spatiale. À l’imitation de Jacques Fontanille, qui s’inspire de Michel Henry et Didier Anzieu, je préfère lexicaliser par Moi-chair ou tout simplement chair (sarx en Grec), ce premier pôle fonctionnel.

Cette expérience de vivre, nous en fixerons le parcours, comme François Jullien, en distinguant ses deux configurations modales : la vie biologique (bios psuchè), celle qui recherche les moyens de la survie (bios), la poursuite de son animation (psuchè), et la « vie vivante » comme force en conquête de l’advenir, promue par le mythe religieux énoncé par Jésus de Nazareth, en « éternelle vie vivante (zoè aionion) en communion d’amour avec la vie divine ». Sans donner nécessairement foi à ce mythe, on peut envisager, comme fait le philosophe, que c’est une bonne ressource pour penser comment la vie fait sens pour chacun de nous.

Un tel parcours, qui va de la chair à l’Esprit, de la vie mortelle à la vie éternellement vivante dans l’inouï de son advenir, Thierry Magnin en fait le parcours d’un petit pneuma appelé à entrer en communion incarnée avec le grand Pneuma divin28. Ne peut-on pas considérer sans passer par la foi, qu’une telle démarche en ascendance est en fait un vécu mystique qui appartient à tous ?

La vie comme dynamique

Si donc je fais le point sur les lexicalisations que nous avons parcourues dans leur lien avec le mythe religieux qui leur sert de contexte29, je ne peux pas ne pas remarquer qu’elles ne fonctionnent pas toutes en triade mais qu’il existe des dyades dont la première est l’opposition bas vs haut. Il s’agit d’une différenciation fondamentale au niveau théologique qui oppose la transcendance divine et la vie en ce monde30. On aura le tableau suivant :

Homme
= « monde (cosmos gè) »

Dieu
« céleste »
Bios
(vie biologique)

Zoè
(vie vivante)
Chair
corps
Respiration
âme
Souffle
Esprit (petit pneuma)

Et en parallèle le mythe trinitaire chrétien
Dieu créateur du monde
(Père)
Verbe
(fils)
Souffle
Esprit (Grand pneuma)
(continuité du lien d’amour)

Il n’y a pas d’opposition thématique fondamentale entre ces différents systèmes de différenciation qu’ils soient binaires ou ternaire. Ce qu’ajoutent les trinômes, c’est l’expérience d’une médiation entre les deux pôles extrêmes. La fonction de ces médiations est de mettre ensemble, de créer des liens. C’est une fonction « symbolique » au sens étymologique du mot : il s’agit de rendre possible le devenir continu propre à la vie vivante, et pour cela, au niveau de la conscience de soi, contenir une chair chaotique afin de lui donner un flux dynamique capable d’entrer dans un lien apaisé avec son environnement31.

Cette dialectique aboutit à un système de différenciations qui devient un simple parcours de construction sémiotique :

Fig. 1.

Nous avons tout de même une triade qui n’est pas en isotopie complète avec les précédentes, les subdivisions de la conscience faites par Ganoczy32 :

Conscience du mondeConscience de soiConscience axiologique

L’analyse de Ganoczy, comme le discours de Thierry Magnin, confond cette conscience avec le sujet humain, conformément à la doctrine catholique qui réclame la « liberté de conscience » pour chaque citoyen : assimilée à la profondeur la plus intime de l’entendement humain, elle problématise aussi sa relation de sujet avec son entour. D’un côté, le sujet conscient doit prendre connaissance du monde où il vit, de l’autre il doit se connaître et se juger en plein discernement, au-delà de la simple expérience sensible qu’il peut avoir de lui-même. En tout cas, cette conscience est un moyen de discerner ce qui est bon et mauvais pour soi-même comme pour les autres. De ce fait, elle s’institue dans une relation dialectique avec les lois et les valeurs de la société.

Donc cette « conscience », que Thierry Magnin relie aussi à l’intellect (noos33), est une modalité en soi, mais une modalité qui fonctionne fondamentalement dans le relationnel. Tout EGO doit savoir gérer sa relation à ce qui n’est pas LUI. L’homme est un animal, donc il doit se plier au monde qui l’entoure, mais il est un animal social, donc il ne peut pas ne pas se trouver en lien, ou comme les instruments d’un orchestre, en résonance plus ou moins pacifiée avec ses congénères34.

Ce faisant, je constate qu’il faut considérer la vie humaine comme relevant d’un chemin mystique à la fois contenu, comme freiné par la Loi et cependant en recherche d’un Autre, quelque chose d’inouï qui semble briller mystérieusement au fond de son cœur, donc de sa conscience, et qui, nécessairement imprimée dans sa chair, la mobilise constamment comme zoé, vie vivante. Il y a dans la conscience humaine une aspiration à la décoincidence35 qui lui fait toucher à l’indicible, à l’inouï d’un advenir souvent inattendu. C’est là qu’on touche à la figuralité que présuppose toute production de sens36.

Les cogniticiens considèrent que cette fonctionnalité de médiation est fortement enrichie par la capacité de fonction symbolique que donne le langage à l’homme. Devenu capable de parole, le sujet devient conscience réfléchie et, de ce fait, prend en compte de façon plus libre le lien social et la Loi du Signifiant qu’il doit respecter. C’est ce qu’on appelle la Culture.

Cette praxis symbolique permet à l’homme vivant de se poser comme un sujet… plus ou moins barré, pris entre ce qu’il ressent dans sa chair, la conscience qu’il a de son identité, de sa volonté propre et ce que lui impose la Loi collective37. Il cherche sa liberté dans un différentiel continu dont il fait l’expérience, déchiré pour ainsi dire entre deux forces subcontraires, la position d’aliéné38 et à l’inverse la position d’oubli de toute contenance dans le délire. Il doit trouver une juste résonance avec son prochain.

Fig. 2.

Cette médiation suppose une mise à distance du Sujet par rapport à sa chair et par rapport à la Loi. Sa liberté en dépend.

En plus, ce qui se passe dans la chair, y compris dans le système neuronal reste inaccessible à toute conscience. Donc si nous adoptons la terminologie de François Jullien39, cet indicible relève de l’inouï. Et pourtant cette chair inouïe est la condition même de toute pensée sur le vivant incarné. C’est la thèse fondamentale de Michel Henry. Je cite Jacques Fontanille qui en rend fort bien compte.

D’un point de vue phénoménologique, c’est-à-dire du côté de l’expérience plus que de l’existence, Michel Henry s’est efforcé de radicaliser le principe de régression vers l’apparaître formulé par Husserl : la régression radicale fait retour à la vie même, cet apparaître intérieur irréductible. La vie, écrit-il, est la capacité de « se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Elle est pur affect, et pas plus : se sentir, s’éprouver vivant, entre joie et souffrance. (…) Il est bien clair qu’une telle conception de la vie ne peut ni mentir ni affirmer sa vérité.40

La vie ne ment jamais, parce qu’elle s’incarne dans une chair dont le développement reste mystérieux. Et pourtant c’est en passant par la loi qu’on arrive à contenir des motions venues de la chair, qui, sinon, nous conduiraient au délire. La vie ne ment jamais, parce que sa saisie relève de l’inouï, comme dit François Jullien. Car ce que renvoie notre chair, à travers la saisie impressive qu’on peut en faire, n’est pas verbalisable : il s’agit d’advenues inouïes41.

Quand une expérience ne peut pas être cernée par le langage et la raison inférentielle, les religions parlent de mystère. Cette expérience particulière est à rattacher bien sûr au concept d’inouï. Mais l’inouï, ce n’est pas qu’il n’y a rien à dire sur lui, c’est qu’on peut en parler à l’infini sans vraiment le cerner. Inaccessible donc à la rationalité inférentielle, cet inouï de la vie vivante fait l’objet de toutes les activités de création artistique.

Cette impression de mystère relève alors, je crois, du flux continu d’une quête mystique… de la continuité d’un souffle dynamique qui entraîne notre chair dans l’expérience d’une ascendance, inouïe, comme située hors temps, je dis alors « éonienne42 ». C’est pourquoi tout geste énonciatif, toute énonciation par le dépassement, la non-coïncidence43 qu’elle construit aboutit à un effet de sens surprenant, à une saisie figurale qui ne saisit par son signifiant sensible que la figuralité d’une chair en négociation avec son entour.

La méditation, la prière religieuse et toutes les activités qui proposent de nous mettre en contact avec le plus profond de nous, disons-le, avec notre cœur, que d’ailleurs souvent nous pouvons entendre battre dans ces moments, montre, selon moi, qu’il y a dans la chair humaine comme une aspiration mystique qui est à la source de notre sentiment de vouloir vivre une vie vraiment vivante, une zoé, libre, mais contenue, nécessairement en négociation, en résonance avec notre prochain…


Bibliographie

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Notes

  1. On se rappelle les témoignages des handicapés à la cérémonie d’ouverture des jeux paralympiques ont été élaborés pour énoncer la même évidence. La série Les bracelets rouges relève de la même thématique.
  2. Je citerais notamment Yves-Marie Blanchard qui propose des études très précises sur les mots qui lexicalisent la théologie originale déployée par l’évangile de Jean.
  3. Jullien François, 2018
  4. Henry Michel 2000
  5. Cf. Mt 11, 25 : (c’est Jésus qui parle) … ἔκρυψας ταῦτα ἀπὸ σοφῶν καὶ συνετῶν, καὶ ἀπεκάλυψας αὐτὰ νηπίοις· [25] « …tu as caché ces choses-ci loin des savants et des intellectuels, et tu les as révélées (dévoilées) aux petits (ignares). » Ce texte précède le suivant
  6. Oida parfait résulfatif signifie je (re)connais pour avoir vu. Il a la même racine que le latin video. On peut mettre en relation ce fait avec les réflexions de Michel Henry sur la prééminence de la vue dans les recherches phénoménologiques.
  7. Je suis dans cette analyse les propositions de Jacques Geninasca que j’ai analysées dans Sémiotique et Bible Sadoulet Pierre, 1997.
  8. Épître de Saint Paul
  9. Mes traductions sont personnelles. Elles relèvent d’une technique de description du texte Grec que j’appelle Face à face.
  10. 2 Co 01, 12 b gr : [12]. … ὅτι ἐν ἁγιότητι καὶ εἰλικρινίᾳ τοῦ θεοῦ, [καὶ] οὐκ ἐν σοφίᾳ σαρκικῇ ἀλλ᾽ ἐν χάριτι θεοῦ, ἀνεστράφημεν ἐν τῷ κόσμῳ, περισσοτέρως δὲ πρὸς ὑμᾶς
  11. Cf. Magnin (2022 p. 83). Thierry Magnin parle d’une tridimensionnalité « corps-psychè-esprit » p. 83. Autre désignation plus tôt « corps-psychisme-esprit » p. 75.
  12. Il faut donc que le chrétien connaisse une nouvelle naissance, celle du baptême. La mission du chrétien c’est d’arriver à incarner le souffle de l’agapê divine.
  13. Magnin, op. cit. p. 83 « C’est la Pâque du Christ qui permet la croissance de l’humanité du corps psyché au corps pneuma ».
  14. Cet exposé a été édité dans un petit livre dont le titre dit tout « Ressources du christianisme. Mais sans y entrer par la foi » ( Jullien François, 2018).
  15. L’agapê ; amour plénier purifié que seul Dieu peut avoir. Cf 1 Cor 13 04-08a qui en définit les vertus.
  16. Magnin 2022 et Ganoczy Alexandre 2008 – « Le problème de la conscience en neurobiologie et en anthropologie théologique. . », in Recherches de sciences religieuses tome 96, 2008.
  17. Pour compléter, je dois mentionner mon propre père qui, pendant 20 ans, a suivi les travaux de l’Institut des sciences cognitives de Lyon. Il a laissé un manuscrit consacré à ce domaine que j’ai édité avec l’aide de mes frères et sœurs, Élisabeth et Bernard, à la Chronique sociale à Lyon : Sadoulet Maurice 2018.
  18. Réf Edelman Gérald, 2000 et Damasio Antonio R., 2002
  19. Une courte synthèse de cet historique des sciences cognitives se trouve dans le livre de Sadoulet Maurice 2018 op. cit.
  20. Ganoczy Alexandre 2008, p. 20
  21. Si je ne me trompe pas sur la signification du préverbe/préposition sun– (sun-eidesis), cette préposition – différente de meta– qui est l’origine topologique (pour marquer la présence dans un groupe) – indiquerait la co-actantialité comme sujet.
  22. Cf Sadoulet Maurice op. cit., p. 21
  23. Ganoczy 2008, op. cit p. 29
  24. Est-ce un hasard ? Le pape François a publié en octobre 2024 sa lettre encyclique dilexit nos sur « l’amour humain et divin du cœur de Jésus-Christ ». On y trouve le même genre d’analyses.
  25. op. cit., p. 30 ss
  26. op. cit., p. 32
  27. Magnin Thierry, 2022, op. cit. p. 75.
  28. op. cit. p. 83
  29. À la lecture de Cassirer 1988 dont le regretté Claude Zilberberg faisait son livre de chevet, il n’y a pas lieu de mépriser les formes symboliques mythiques : elles nourrissent notre conscience sans que nous nous en rendions vraiment compte.
  30. Réf. Jacques Geninasca, en partant des textes, analysait souvent l’opposition « haut vs bas » comme opposant l’immanence et la transcendance.
  31. Sur le caractère médiateur du soi idem entre le soi ipse et le moi référent voir Fontanille 2015a, p. 25.
  32. op. cit.
  33. Magnin 2022 citation infra p. 75 dans le livre. Il reprend un concept fondamental de la philosophie de Teilhard de Chardin cf. Teilhard 1955.
  34. Voir le livre du sociologue H Rosa consacré à ce concept de résonnance (Rosa 2018).
  35. Concept proposé par F. Jullien.
  36. Si je dois à François Jullien la conception de cette caractérisation de la quête propre à la zoé, je n’ai pas abandonné ma référence à Claude Zilberberg sur la tensivité et Jacques Geninasca sur la figuralité fondamentale de toute énonciation poétique. Cf. Sadoulet Pierre (1997) et ma préface dans Geninasca (1999).
  37. La tradition chrétienne depuis Saint-Paul observe que les non-croyants suivent spontanément une loi morale : celle-ci vient-elle d’une éducation bien intégrée ou est-elle naturelle c’est à dire comme incrustée dans la chair vivante.
  38. Concept développé par Rosa (2018).
  39. Jullien François, 2019, L’inouï Ou l’autre nom de ce si lassant réel, Paris, Grasset.
  40. Fontanille (2015b, p. 24).
  41. Advenues que recherchaient, en fait, les surréalistes.
  42. Dans le Nouveau Testament ce temps éonien, le temps de Dieu, me semble être un hors temps. Par contre, Pierre Teilhard de Chardin emploie le terme « éon » pour désigner les ères les plus larges de l’histoire de l’évolution.
  43. Jullien (2017).
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Chapitre de livre
EAN html : 9791030012279
ISBN html : 979-10-300-1227-9
ISBN pdf : 979-10-300-1228-6
Volume : 36
ISSN : 2741-1818
Posté le 08/03/2026
11 p.
Code CLIL : 3155;
licence CC by SA

Comment citer

Sadoulet, Pierre, « Le « vivre » une quête mystique ? Effet de sens du « vivant » dans l’expérience humaine », in : Beyaert-Geslin, Anne, Forthoffer, Camille, dir., Le vivant comme effet de sens, Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, collection PrimaLun@ 36, 2026, 213-224, [URL] https://una-editions.fr/le-vivre-une-quete-mystique
Illustration de couverture • Lionel Cazaux, Vie(s), 2024 - illustration vectorielle.
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