Mais comment peut-on être la femme de Proudhon ? Euphrasie Piégard (1822-1900) face à l’emprisonnement, l’exil et les opinions politiques de son mari

Je vous ai laissée hier soir triste et pleurante […] Pour la première fois, vous avez vu ce que c’est qu’attendre, seule, un mari qui ne rentre pas. Allons, soyez forte : sachez à l’occasion vous passer de ma présence ; il le faut, il le faudra toujours1.

Ces quelques lignes de Proudhon adressées à sa femme Euphrasie Piégard depuis la prison de la Conciergerie laisseraient supposer que l’absence maritale à laquelle la jeune femme et mère a dû faire face est liée à l’emprisonnement de son époux. En réalité, le délaissement de la veille auquel il est fait allusion dans cette lettre n’est pas en rapport avec l’incarcération. Bien au contraire, Proudhon bénéficiait d’une permission pour quitter la prison et rejoindre ainsi sa famille. Mais le besoin de se mobiliser pour une cause politique a prévalu chez le chantre des devoirs conjugaux dont la pensée politique sur la propriété, le travail ou la famille a scandalisé grand nombre de ses contemporains et continue encore de susciter des incompréhensions de nos jours.

L’objet de cette publication n’est pas de revenir sur les positions économiques, politiques et sociales de Proudhon qui n’ont jamais cessé d’être étudiées et discutées ardemment2, mais de faire la place à une femme, qui comme de nombreuses autres femmes de militants politiques, y compris dans les milieux les plus progressistes, ont été reléguées dans la sphère ménagère quand le domaine public devenait celui des hommes. Plusieurs saint-simoniennes ou fouriéristes en ont témoigné au XIXe siècle3.

À travers le tableau de son ami Proudhon et de ses filles4, Gustave Courbet a prétendu incarner le progrès de l’humanité dans une toile, conformément à leurs idées communes sur le réalisme social5. Si quelques esquisses ont été réalisées avec Euphrasie Piégard, Mme Proudhon finit par être effacée de la toile, l’arrière-plan du foyer suffisant peut-être pour la suggérer. Après tout, le peintre ne cherchait-il pas à mettre avant tout en valeur l’importance des savoirs au XIXe siècle, et sur ce plan, c’est bien Proudhon qui instruisait ses filles, puisque la pauvre Mme Proudhon en eût été bien incapable. Cette dernière a fait néanmoins peu de temps après la mort de son époux l’objet d’un portrait, que Courbet refusa de signer. Euphrasie jugea que trois pauses étaient déjà bien suffisantes quand le peintre voulait le mener davantage à la perfection6… exemple troublant de l’incapacité de ces apôtres du peuple à comprendre les goûts et les impératifs d’une femme qui en est issue.

Euphrasie Piégard était en effet la sixième enfant d’une famille de passementiers parisiens dont les affaires n’étaient pas des plus prospères, l’obligeant ainsi à rester encore à près de 25 ans à travailler chez ses parents qui ne pouvaient lui garantir une dot honorable. Sa vie nous est essentiellement connue par Proudhon, et plus spécifiquement par les absences de ce dernier, puisque celles-ci ont conduit à des relations épistolaires qui cessent lorsque les époux vivaient l’un auprès de l’autre7.

Qui était Euphrasie Piégard, devenue Madame Proudhon ? Comment fit-elle face aux absences de son mari ? À travers elle, nous pouvons esquisser le portrait d’une femme ouvrière d’un militant socialiste peu enclin à la cause des femmes. Toutefois, de la rencontre au mariage en prison, à travers l’emprisonnement ou l’exil de son mari, l’on peut constater combien Euphrasie Piégard a joué un rôle non négligeable dans la trajectoire de Proudhon au milieu du XIXe siècle8.

De la rencontre au mariage : Euphrasie face aux absences
liées à la carrière de son mari (1847-1849)

Le 6 février 1847, au cours d’une de ses sorties dans Paris qu’elle semblait régulièrement s’accorder au détriment de sa mère, Euphrasie Piégard est abordée par un homme de la quarantaine dont les avances sont sans équivoque9. Ce dernier éprouve le besoin de s’en justifier le lendemain par un courrier qui nous révèle le projet bien explicite mais moins sentimental de Proudhon. Après lui avoir annoncé qu’il compte s’établir avec une femme jeune et même jolie, et qu’il espère que sa physionomie reflète son caractère, son cœur et sa raison ; Proudhon ajoute qu’il se moque de sa condition :

Je sais ce que valent la plupart des dots ; et quelles charges elles imposent à un mari : or, je suis bien décidé à ne rien changer à mes habitudes modestes […] la femme qui m’épousera devra, comme moi, se résigner à la modestie10.

Proudhon signale également qu’il ne voudrait pas d’une femme artiste ou écrivain. Daniel Halévy précise à ce sujet que le socialiste rejette à la même période les avances inattendues de la comtesse d’Agoult11. Mais il faut surtout admettre que Proudhon se méfie encore plus que Molière des « femmes savantes ». Proudhon précise en effet son modèle féminin : « l’ouvrière, simple, gracieuse, naïve, dévouée au travail et à ses devoirs… » dont il semble avoir cru en apercevoir le type en Euphrasie Piégard.

La brave fille Piégard ne sait alors pas encore qu’elle a affaire à l’auteur de « la propriété c’est le vol ». Peut-être conscient de sa petite notoriété dans Paris, le prétendant a préféré donner l’adresse de Gauthier son employeur lorsqu’il remet sa première missive à la jeune fille courtisée. Un frère d’Euphrasie, peut-être celui qui sert dans les troupes africaines, se charge de l’entrevue à venir. Proudhon se révèle alors impatient12 et montre à quel point un homme ne saurait consentir à l’attente d’une femme quand cette dernière doit tôt s’habituer à son absence.

En effet, la relation est à peine entamée, que Proudhon, enfin identifié et admis avec réserve et méfiance par la famille Piégard, doit partir travailler en province pour son employeur, envisageant un moment d’installer le futur ménage à Lyon. Mais à la fin de l’année 1847, il annonce son retour à Paris, retour retardé par un dernier séjour bisontin au chevet de Catherine, la pieuse, austère et dévouée paysanne mère de Proudhon, qui lui voue une admiration peut-être excessive. Proudhon donnera d’ailleurs le prénom de Catherine, pourtant démodé, à sa fille aînée. L’anarchiste, pourtant capable de critiquer la moindre pensée et réticent à un grand nombre de prescriptions politiques ou morales, semble avoir presque fait un credo sacré du malheureux conseil de sa mère : « Ne parle jamais d’amour à une jeune fille, même quand tu te proposerais de l’épouser13 ». Sur ce plan, la prescription a été plus que respectée. Jamais les lettres de Proudhon à sa femme ne laisseront la place au moindre sentiment. Elles ne traiteront que d’affaires domestiques. Il faudra alors se pencher dans les carnets ou les autres correspondances de Proudhon pour le voir confier ses sentiments familiaux au milieu d’un flot de pensées politiques et papiers relatifs à ses activités publiques, qui nous montrent cependant que ces dernières ont été plusieurs fois infléchies par son amour pour Euphrasie… et qu’au final, les absences qu’il lui fait subir l’affectent considérablement.

Alors que les écrits de Proudhon ont fait dès sa mort l’objet d’une conservation minutieuse, on ignore ce que sont devenus ceux d’Euphrasie Piégard, qui n’était pas capable d’écrire elle-même, et se fit d’abord aider par ses frères, puis des amis de Proudhon et enfin sa fille aînée pour gérer ses correspondances tout au long de sa vie. Euphrasie Piégard nous est ainsi connue par une de ses petites filles, Suzanne Hennéguy, qui a choisi en 1951 de faire publier les lettres de Proudhon à sa femme avec l’aide de Daniel Halévy.

Cette correspondance fait d’emblée apparaître une absence de lettres du 12 décembre 1847 au mois d’avril 1849. Elle pourrait s’expliquer par le fait que Proudhon soit revenu à Paris et qu’il n’ait plus besoin d’envoyer des lettres à sa promise, qu’il aurait pu alors épouser… La famille Piégard éprouvait-elle encore des réticences ? Il est vrai que la mère d’Euphrasie n’appréciait guère celui qu’elle nommait devant sa fille « ta trouvaille des rues14 ». Mais la Révolution de février 1848 changea la donne. Proudhon devint l’éminent socialiste, autant admiré que redouté, élu représentant du peuple le 4 juin 1848. L’intense activité qu’il mena à travers ses journaux et ses projets bancaires ne pouvait pas lui laisser beaucoup de temps et sans doute Euphrasie dut elle supporter des absences qui purent sembler plus longues par leurs caractères aléatoires.

Du mariage au ménage en prison :
Euphrasie femme de prisonnier politique (1849-1852)

En avril 1849, Proudhon est poursuivi pour ses critiques incessantes à l’égard du président. Il s’exila alors en Belgique. Mais au bout d’à peine une semaine il revint à Paris. On peut supposer qu’il ne put supporter de quitter la lutte politique et gérer ses affaires à distance. Mais l’hypothèse du besoin de se marier n’est pas négligeable. En effet, à peine revenu à Paris, il s’est entretenu avec Euphrasie et sa mère15. Faute de dot, le contrat tacite de mariage fut peut-être l’espérance de trouver un moyen d’adoucir par un statut matrimonial la peine de prison qui menaçait Proudhon. Mais ce fut peut-être aussi un moyen pour Proudhon d’adoucir son sort de prisonnier : « Je veux me marier. La présence d’une femme à mon foyer m’est devenue nécessaire. Sans cela je tournerai à l’anthropophagie », aurait-il avoué à son ami Darimon informé du projet16. Condamné à 3 ans de prison, il est écroué le 5 juin 1849 à Sainte-Pélagie puis envoyé quelques jours après à la Conciergerie. Proudhon ne cessa alors de demander à être installé de nouveau à Sainte-Pélagie près de là où logeait Euphrasie Piégard. Le mariage n’eut lieu que le 31 décembre 1849.

L’édition des œuvres de Proudhon et ses nombreux pamphlets permettaient à ce ménage particulier de s’installer convenablement pour des ouvriers parisiens. Euphrasie Piégard emménagea dans un appartement modeste, mais dans lequel Proudhon tint à ce qu’elle ne lésina pas sur les dépenses nécessaires pour avoir un mobilier confortable, c’est-à-dire répondant à la satisfaction des besoins vitaux : un lit pour dormir, une table pour déjeuner, une cuisine pour faire les repas… C’est d’ailleurs un des points qui revient le plus souvent dans la correspondance entre Proudhon et sa femme. Ce dernier l’informait régulièrement des sommes dont elle pouvait disposer et des dépenses qu’elle pouvait effectuer. Une grande partie par ailleurs des lettres depuis la prison sont relatives à des questions d’intendance, Euphrasie se chargeant d’apporter à son mari en prison du linge et des repas pour ce prisonnier particulier. Hasard ou condition négociée, le foyer de Madame fut provisoirement situé juste en face de la fenêtre de la cellule de Monsieur. Cette anecdote valut un siècle plus tard cette magnifique envolée lyrique de Daniel Halévy :

Quant à l’installation matérielle des futurs époux, là encore tout va au mieux, la chance se montre aussi bonne que l’Administration. Dans cette rue Lafontaine sur laquelle ouvrent les fenêtres du pavillon des princes, une chambre était vacante dans la maison d’en face, si heureusement disposée qu’Euphrasie Piégard pourra de sa fenêtre échanger regards et signes avec l’époux prisonnier. Sommes-nous à Sainte-Pélagie ou à la Chartreuse de Parme ? Est-ce Euphrasie le nom de la bien-aimée, ou Clélia ? Est-ce Pierre-Joseph le nom de l’amant ou Fabrice ? Il semble que quelque plaisant démon confonde ici les situations et les êtres. Mais ce n’est pas la plume de Stendhal qui convient, c’est le crayon gras de Daumier sur la pierre17.

Le mariage, civil bien évidemment dans le contexte de la Seconde République, fut rapidement consommé, ce qui aurait dû couper court aux accusations portées sur la sexualité de Proudhon, tant d’incontinence, que d’immoralité18. La première fille Proudhon naquit en effet en octobre 1850. Dans son carnet, Proudhon note d’ailleurs :

31 décembre 1849 – Célébration de mon mariage avec Euphrasie Piégard, passementière, née à la rue St Denys, âgée de 27 ans. Je n’ai qu’un regret, c’est de n’avoir pas fait ce mariage 4 ans plus tôt. Quand la femme est bonne, mieux vaut plus tôt que plus tard : ce n’est pas rien non plus que de jouir des belles années et de la jeunesse d’une femme.

Le Préfet de Police, M. Carlier, m’autorise à sortir une fois la semaine ; j’en profite pour mon mariage, et deux autres fois encore. Somme toute après six semaines de mariage, j’ai couché trois fois avec ma femme : chose dont je suis loin de me plaindre. Il n’est pas bon, selon moi, d’être toujours ensemble19.

Mais les idylles entre Proudhon et Euphrasie Piégard furent de courte durée. Dès le début de l’an 1850, Proudhon est incarcéré de nouveau à la Conciergerie. Le fait que Proudhon ait continué son activité de polémiste n’a guère arrangé la situation.

Les lettres de Proudhon à Pierre Carlier, le préfet de police de Paris, montrent comment Pierre-Joseph négociait sans cesse avec les autorités ; notamment pour obtenir des visites ou la possibilité de correspondre. Ce dernier a été jusqu’à promettre de ne plus se préoccuper de politique mais de ne se consacrer qu’à la littérature scientifique, promesse dont il n’était guère difficile pour l’autorité de comprendre qu’elle n’engageait pas Proudhon au silence20. Toutefois, on constate que redoutant l’isolement, Proudhon tenta de modérer ses rédacteurs et journalistes de la Voix du Peuple pour ne pas empirer ses conditions de détention. Cette influence fut visible, la presse constatant à une période une modération du style du journal proudhonien. Cet affadissement eut un retentissement sur les ventes du journal qui diminuèrent alors21.

Mais qui connaît Proudhon sait qu’il ne peut se retenir longtemps d’affirmer ses opinions. En avril 1850, il prend parti dans l’élection partielle d’un représentant du peuple à Paris tout en dénonçant la politique militaire du gouvernement. Cela lui valut immédiatement son transfert à la forteresse de Doullens dans la Somme.

Cette fois Proudhon sembla prendre conscience des conséquences de ses actes politiques. Il écrivit dans ses Carnets, le mardi 7 mai 1850, au secret à Doullens :

Il y a aujourd’hui dix jours que je n’ai pas vu Euphrasie. Je l’attends demain. Pauvre enfant ! Elle était si heureuse à Sainte-Pélagie ! Et la voilà à Doullens ! Quel mal je lui ai fait ! Quels remords elle me donne ! Combien je suis coupable devant cette incomparable créature22.

En arrivant à Doullens, Euphrasie Piégard donna à Proudhon des nouvelles de ses amis, il faut comprendre les rédacteurs de la Voix du Peuple. À la suite d’une visite avec le frère de Proudhon, ce dernier perdit le droit de le visiter, car il fut fouillé à la sortie et surpris avec des lettres à destination de la Voix du Peuple23. Il semblerait néanmoins que Proudhon évita d’exposer Euphrasie sur ce plan, bien que le ménage dépendait en partie des recettes du journal. Le père d’Euphrasie lui-même voulut par ailleurs proposer un avocat pour venir en aide à Proudhon, mais le choix d’un royaliste sembla peu pertinent.

Après quelques mois à l’écart de Paris, Proudhon parvint à être transféré de nouveau à la Conciergerie où Euphrasie put venir le rejoindre et lui amener régulièrement vaisselle et repas. Le ralentissement des lettres dans les correspondances connues laisse supposer alors une banalisation des relations entre le prisonnier et sa femme. Les absences deviennent moins nombreuses et les occasions de visite plus courantes, puisqu’un nouvel enfant naquit durant la période. Sa mort très précoce, comme une des suivantes, nous rappelle à quel point les conditions de vie et la maternité des femmes étaient encore particulièrement dures en ce siècle dit de progrès pour les hommes. À la mort d’une seconde fille, Proudhon fit part de cette scène de désespoir :

Je suis frappé dans mon moi, dans mon orgueil, dans ma vie, dans tout mon être. La pauvre mère est là à mes côtés qui pleure ; moi, je voudrais rugir, j’étouffe. Ce n’est rien pour un homme de cœur de souffrir ; mais voir souffrir et mourir les siens, c’est là le supplice24.

Euphrasie, Pierre-Joseph Proudhon
et leurs enfants face à l’exil (1858-1862)

Libéré le 4 juin 1852, Proudhon put reprendre une vie normale qui éclipse du coup totalement les activités d’Euphrasie Piégard. Cette dernière devait néanmoins recevoir les relations de son mari, puisque plusieurs lettres à Proudhon demandent des nouvelles de son épouse et de ses filles, souvent jugées fort belles et bien aimables25.

Mais les écrits politiques de Proudhon menacèrent évidemment la quiétude du ménage. En 1858, la publication de La Justice dans la Révolution et dans l’Eglise valut à nouveau trois ans d’incarcération à son auteur. Proudhon ne put se résoudre à retourner vivre en prison où sa santé s’était déjà dégradée. Il fuit cette fois-ci en exil, laissant Euphrasie et ses filles seules à Paris. Il se réfugia en Belgique d’où il donna des consignes bien précises à sa femme concernant les relations qu’elle devait avoir. Ne pouvant plus publier, les conditions financières s’annonçaient difficiles. Proudhon transmit alors des consignes intraitables à sa femme :

Souvenez-vous, chère femme, que vous devez me représenter auprès des personnes qui sont avec moi en relation d’amitiés ou d’affaires ; et que vous me feriez un déplaisir sensible en négligeant sur ce point mes recommandations26.

Proudhon se plaignait d’ailleurs que sa femme peinait à écrire. Le 21 août 1858, il apprit par ses amis que sa femme était bien triste. Il était déjà question que celle-ci vienne le rejoindre à Bruxelles. Proudhon décrivait dans ses lettres le foyer auquel ils pouvaient prétendre en Belgique dans les moindres détails. Toutefois, c’est peut-être lui qui souffrait le plus de l’absence de sa femme :

Je vous vois d’ici, chère amie, bien triste de votre veuvage : mais votre chagrin n’est pas plus grand que le mien. […] Puisque vous avez maintenant une chambre et un lit de moins à faire ; et moins de cuisine, donnez-moi un peu de ce loisir et écrivez-moi ce que vous voulez […] vous ferez bien de me préparer à vous rejoindre ; car je sens bien que je ne pourrai vivre longtemps sans famille […] Avouez aux enfants que je suis condamné pour avoir fait un livre et que je suis en exil pour éviter la prison. Il est bon que les petites filles apprennent de bonne heure ce que c’est que la douleur27.

Une fois de plus, Euphrasie fut soumise à l’attente des ordres de son mari. Et c’est finalement elle qui dut le rejoindre. Le 31 octobre 1858, tout était prêt pour son départ en Belgique, mais elle devait se soumettre aux aléas administratifs et financiers liés à la condition de son mari qui lui précisait bien : « Encore une fois, attendez mes ordres ; ne partez pas sans que je le dise ».

À Bruxelles, la famille Proudhon sembla reprendre une vie normale. Mais Euphrasie souffrit rapidement de maladie, et surtout de l’absence de ses proches parisiens. Dans une lettre à Jules Michelet, Proudhon montra combien souffrait sa femme :

Cher Maître, L’intérêt que vous daignez prendre à nos santés nous rend bien heureux et bien fiers. Ma femme surtout vous en remercie du fond du cœur. Hélas ! La pauvre créature, il se peut bien qu’elle soit bonne, je n’ai pas le droit de dire le contraire ; mais charmante, elle vous prie de rayer, quant à elle, ce mot de votre dictionnaire. Ainsi que vous l’avez entendu dire peut-être, elle n’a pas eu le temps de faire une convalescence, et la moitié de la maladie lui est restée. Cela se traduit par des douleurs articulaires intolérables, des rages de dents, des migraines folles. Je vous fais grâce du reste. Les journées douloureuses, les nuits sans sommeil, et l’impitoyable ménage par dessus le marché ! Parfois elle crie : c’est trop souffrir, elle pleure, et insensiblement le moral s’affecte : « Vous avez vos idées, me dit-elle encore ; et moi, quand vous êtes à votre travail, quand ma fille est en classe, je n’ai plus rien28 ».

La suite de la lettre montre combien les ambitions politiques de ces hommes sacrifiaient bien des femmes aux XIXe siècle : « Il faut avouer, cher Maître, que l’époque est mauvaise pour les malheureuses femmes. Nos luttes les assassinent, les brûlent à petit feu, les désorganisent29 ».

En septembre 1862, la famille Proudhon put enfin revenir vivre à Paris. Pierre-Joseph décéda en 1865. Débutaient alors trente-cinq années de veuvage pour Euphrasie. Sa fille Catherine assura à présent sa correspondance. Les proches de Proudhon (Darimon, Sainte-Beuve, Crétin, notamment) restèrent auprès d’elle jusqu’à leur mort. Le mariage de Catherine et les publications posthumes de Proudhon permirent à la famille de vivre honorablement au quotidien. Toutefois, la mort de Proudhon éclipsa encore Euphrasie que l’on ne connaît au final que par Proudhon et ses absences.

Euphrasie décéda le 8 juillet 1900. Sur sa tombe, Jules Troubat, bibliothécaire à la Bibliothèque nationale prononça cet éloge funèbre, qui tout en se voulant honorable pour Euphrasie, rappelle quelle était la place des femmes chez les hommes de progrès au XIXe siècle :

Cette mère des sept douleurs, comme elle mériterait aussi d’être appelée, si cruellement éprouvée, perdait tour à tour son mari et ses enfants. J’eus le plus calme et le plus consolant tableau de famille sous les yeux, quand je pénétrai pour la première fois dans ce modeste intérieur de Passy, où s’éteignit Proudhon et où continua de vivre sa veuve avec ses deux charmantes filles, encore enfants l’une et l’autre. Sainte-Beuve m’y envoyait souvent pour demander des nouvelles de l’illustre malade, et plus tard pour prendre des notes. Je devins ainsi l’ami de la famille et je le suis resté. On se livrait à des travaux de ménage, la mère et les filles mettaient la main à la pâte, sans préjudice pour l’éducation et l’instruction des enfants, que Proudhon voulait complètes, mais simples et appropriées au futur rôle de mères de famille, qu’il assignait à ses filles30.

Constatant la faible proportion de femmes dans les notices du « Maitron », des contributeurs et contributrices du dictionnaire du mouvement ouvrier et du mouvement social se sont demandés s’il ne fallait pas intégrer systématiquement les femmes des militants dans les biographies ou leur accorder une notice31. Le cas d’Euphrasie Piégard illustre les difficultés d’une telle entreprise… Comme en témoigne la correspondance entre Michelet et Proudhon, la femme est maintenue chez la majorité des lettrés, des progressistes ou des socialistes de l’époque dans un rang mineur. Mais en même temps, la vie intime d’Euphrasie Piégard et de ses filles nous montre à quel point elles agissent en coulisse pour la réussite de leurs hommes, et surtout de leurs idées. Paradoxalement, dans le cas de Proudhon, c’est notamment leur travail d’archive de tous ses écrits qui font que des textes des plus polémiques ont été publiés alors qu’ils n’étaient pas destinés à cela. Les carnets ou correspondances intimes de Proudhon nous livrent ainsi un regard privé sur un homme qui est sans doute un de ceux qui incarne le plus ce qu’était le militantisme socialiste et populaire au XIXe siècle dans une grande partie de la société. Souvent sexiste et misogyne, ses aspirations idéalistes et universelles à la justice, la liberté et l’égalité sont reprises plus tard par les femmes. Mais il montre peut-être également que les hommes eux-mêmes, en cherchant à justifier leur domination politique, percevaient bien leurs limites en l’absence des femmes.   


Bibliographie

  • Bouchet T., Les fruits défendus, socialismes et sensualité du XIXe siècle à nos jours, Paris, Stock, 2014.
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  • Guérin D., « Proudhon, un refoulé sexuel », dans Essai sur la révolution sexuelle, après Reich et Kinsey, Paris, Pierre Belfond, 1969.
  • Haddad M., « Le portrait de P.-J. Proudhon en 1853 par Gustave Courbet », dans Archives proudhoniennes, Courgenard, Société P.-J. Proudhon, 2001.
  • Halévy D., Le Mariage de Proudhon, Paris, Stock, 1955.
  • Haubtmann P., Pierre-Joseph Proudhon, sa vie et sa pensée, Paris, Beauchesne, 1982.
  • Haubtmann P., Proudhon, 1855-1865, Paris, Desclée de Brouwer, 1988.
  • Le Maitron, dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et du mouvement social, Ivry-sur-Seine, Les Éditions de l’Atelier-Les Éditions ouvrières [en ligne] http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?mot18.
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  • Michelet J., Correspondance, textes réunis par Le Guillou L., Paris, Librairie H. Champion, 1996.
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  • Proudhon P.-J., La Pornocratie, ou les femmes dans les temps modernes, Paris, A. Lacroix et Cie, éditeurs, 1875.
  • Proudhon P.-J., Lettres à sa femme, préface de S. Henneguy, Paris, Grasset, 1950.
  • Proudhon P.-J., Carnets, Dijon, Les Presses du réel, 2005.
  • Riot-Sarcey M., La démocratie à l’épreuve des femmes, trois figures critiques du pouvoir, 1830-1848, Paris, Albin Michel, 1994.
  • Société P.-J. Proudhon, Proudhon, prisonnier politique, Archives proudhoniennes, Courgenard, Société P.-J. Proudhon, 2011.

Notes

  1. Lettre du 26 mai 1851, dans Proudhon, Lettres à sa femme, préface de S. Henneguy, Paris, Grasset, 1950. Les citations de Proudhon sont en italique afin de les distinguer des autres citations.
  2. Pour les travaux les plus récents, on pourra se reporter à la Revue des études proudhoniennes, dont les numéros sont disponibles sur le site de la société P.J. Proudhon. Une entrée thématique dans l’œuvre peut se faire à travers le Dictionnaire Proudhon, publié sous la direction de Navet G. et Gaillard C. chez Aden en 2011. Une biographie récente est proposée par Cambost A.-S., Proudhon, l’enfant terrible du socialisme, A. Colin, 2009. La référence la plus complète reste néanmoins l’œuvre magistrale de Haubtmann P., Pierre-Joseph Proudhon, sa vie et sa pensée, Beauchesne, 1982. Ce dernier développe toutefois peu la question des femmes qui fait l’objet d’une annexe dans Proudhon, 1855-1865, Desclée de Brouwer, 1988, p. 58-74. Depuis, le nombre de rééditions ou de citations de La Pornocratie, ou les femmes dans les temps modernes, une œuvre pourtant posthume de Proudhon publiée en 1875, montre à quel point le sujet est délicat et polémique. L’ouvrage est tantôt utilisé pour décrédibiliser la pensée de l’auteur en faisant ressortir son mysogénisme phallocrate effectivement bien apparent ; tantôt mobilisé, notamment dans les courants réactionnaires et conservateurs, pour justifier des positions rétrogrades à l’égard du mariage et des rapports de sexe.
  3. Riot-Sarcey M., La démocratie à l’épreuve des femmes, trois figures critiques du pouvoir, 1830-1848, Paris, Albin Michel, 1994.
  4. Courbet G., Pierre-Joseph Proudhon et ses enfants, huile sur toile, Paris, 1865, Petit-Palais, Paris [en ligne] https://www.parismuseescollections.paris.fr/fr/petit-palais/oeuvres/pierre-joseph-proudhon-et-ses-enfants-en-1853.
  5. Haddad M., « Le portrait de P.-J. Proudhon en 1853 par Gustave Courbet » dans Archives proudhoniennes, 2001.
  6. Courbet G. (attribué mais non signé), Madame Proudhon, 1865, huile sur toile, Paris, Musée d’Orsay. Sur le portrait d’Euphrasie Piégard par Courbet, voir la préface de S. Henneguy dans Proudhon, lettres à sa femme, Paris, B. Grasset, 1950.
  7. Les lettres de Proudhon à sa femme ont été conservées par leurs filles et ont fait l’objet en 1950 de la publication citée ci-dessus.
  8. Voir Madame Proudhon, huile sur toile, Gustave Courbet, 1865, Musée d’Orsay, Paris [en ligne] https://www.musee-orsay.fr/fr/oeuvres/madame-proudhon-933.
  9. L’anecdote est racontée par Suzanne Henneguy, la petite-fille de Proudhon. Avant la publication des lettres de Proudhon à sa femme, Pierre Haubtmann, le principal biographe de Proudhon, a pu s’entretenir longuement avec Catherine Henneguy, la fille aînée de Proudhon, et avoir accès aux archives familiales. Voir Haubtmann P., Proudhon, 1849-1855, Paris, Desclée de Brouwer, 1988, notamment « P.-J. Proudhon, époux et père », p. 235-320.
  10. Lettre du 7 février 1847, dans Proudhon, Lettres à sa femme, op. cit.
  11. Halévy D., Le Mariage de Proudhon, Paris, Stock, 1955, p. 50.
  12. Lettre du 26 février 1847, dans Proudhon, Lettres à sa femme, op. cit.
  13. Henneguy S., préface dans Proudhon, Lettres à sa femme, op. cit.
  14. Ibid.
  15. Ibid.
  16. Ibid.
  17. Halévy D., op. cit., p. 280.
  18. On a pu voir dans les propos de Proudhon une ode à la chasteté. Mgr Haubtmann va dans ce sens dans Proudhon, 1849-1855, p. 290. D. Guérin considère Proudhon comme un homosexuel refoulé dans Proudhon, un refoulé sexuel, 1969. En revanche, les caricatures conservatrices des socialistes au XIXe siècle les dépeignent souvent comme des pervers. Même si Proudhon était très prude sur la sexualité, il pouvait être associé parfois aux autres socialistes. Sur Proudhon et la caricature, voir Menuelle T., Le Charivari contre Proudhon, Paris, Publications de la Société P.-J. Proudhon, 2006. Sur le socialisme et la sexualité, voir Bouchet T., Les fruits défendus, socialismes et sensualité du XIXe siècle à nos jours, Paris, Stock, 2014.
  19. Proudhon, Carnets, Dijon, Les Presses du réel, 2005.
  20. Proudhon, lettre du 1er mai 1850 aux rédacteurs de la Voix du peuple, dans Proudhon, prisonnier politique, Archives proudhoniennes, 2011.
  21. Voir les commentaires des lettres publiées dans les archives proudhoniennes de 2011 par C. Gaillard sous le titre « Proudhon prisonnier politique ».
  22. Proudhon, Carnets, op. cit., 7 mai 1850.
  23. Proudhon, lettre du 27 avril 1850 au Ministre dans Proudhon, prisonnier politique, Archives proudhoniennes, 2011.
  24. Henneguy S., préface dans Proudhon, Lettres à sa femme, op. cit.
  25. Ce fut le cas notamment de Sainte-Beuve ou de Jules Michelet.
  26. Lettre du 18 août 1858, dans Proudhon, Lettres à sa femme, op. cit.
  27. Lettre du 20 juillet 1858, dans Proudhon, Lettres à sa femme, op. cit.
  28. Michelet J., Correspondance, textes réunis par Le Guillou L., Librairie H. Champion, Paris, 1996, lettre de Proudhon du 25 mars 1860 (t. IX, 8357, p. 394).
  29. Ibid.
  30. Madame P.-J. Proudhon, née Louise-Euphrasie Piégard (26 octobre 1822-8 juillet 1900), discours prononcé aux obsèques de Mme Proudhon, cimetière de Montparnasse, par Jules Troubat, bibliothécaire à la Bibliothèque nationale, le 11 juillet 1900.
  31. Le Maitron, dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et du mouvement social contient un dictionnaire spécifique pour les femmes [en ligne] http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?mot18.
EAN html : 9782858926374
ISBN html : 978-2-85892-637-4
ISBN pdf : 978-2-85892-638-1
Posté le 23/11/2022
ISSN : 2741-1818
9 p.
Code CLIL : 3377; 3111
10.46608/primaluna12.9782858926374.17
licence CC by SA

Comment citer

Chaïbi, Olivier, « Mais comment peut-on être la femme de Proudhon ? Euphrasie Piégard (1822-1900) face à l’emprisonnement, l’exil et les opinions politiques de son mari », in : Charpentier, Emmanuelle, Grenier, Benoît, dir., Le temps suspendu. Une histoire des femmes mariées par-delà les silences et l’absence, Pessac, MSHA, collection PrimaLun@ 12, 2022, 237-245 [en ligne] https://una-editions.fr/mais-comment-peut-on-etre-la-femme-de-proudhon/ [consulté le 23/11/2022].

Au téléchargement

Contenu(s) additionnel(s) :

Illustration de couverture • Détail de Het uitzeilen van een aantal Oost-Indiëvaarders, huile sur toile, Hendrick Cornelis Vroom, 1600, Rijksmuseum (wikipedia).
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