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Pour une pratique vivante de la lecture :
effets de la participation énonciative à la littérature

La lecture n’est plus considérée seulement comme une instance présupposée, mais aussi dans sa dimension pratique comme un processus vivant se dirigeant vers une énonciation en acte. Notre hypothèse est que la dimension pratique de la lecture peut être camouflée ou explicitée à différents degrés. Alors que certaines œuvres se présentent comme finies et fermées, d’autres utilisent des simulacres de la participation de l’énonciataire à l’énonciation, indiquant la possibilité de différentes réalisations en fonction de la façon dont la pratique se déroule devant le lecteur. Pour cet article, nous cherchons à examiner « l’effet de vivant » dans la lecture produite par les stratégies de syntagmatisation des grands parties de texte, qui se présentent soit de façon rigide et bien définie, sans possibilité de choix de la part de l’énonciateur, soit de façon fluide et indéfinie, laissées à l’appréciation du lecteur. Les résultats indiquent que le caractère vivant de la lecture, bien qu’intrinsèque à la sémiose, est aussi un effet de sens inscrit dans le projet énonciatif du texte.

pratique de lecture ; énonciation ; organisation syntagmatique ; littérature.

Reading is no longer considered merely as a presupposed instance, but also in its practical dimension as a living process moving towards an enunciation in act. Our hypothesis is that the practical dimension of reading can be camouflaged or made explicit to varying degrees. While some works present themselves as finished and closed, others employ simulacra of the enonciary’s participation in enunciation, indicating the possibility of different realizations depending on how the practice unfolds before the reader. For this article, we seek to examine the “living effect” in reading produced by strategies for syntagmatizing large parts of text, which are presented either in a rigid, well-defined way, with no possibility of choice on the part of the enunciator, or in a fluid, indefinite way, left to the reader’s appreciation. The results indicate that the liveliness of reading, although intrinsic to semiosis, is also a meaning effect inscribed in the text’s enunciative project.

Reading practice; Enunciation; Syntagmatic organization; Literature.

Introduction

Nous savons qu’un texte ne se réalise que lorsqu’il est lu par un énonciataire qui choisit tel ou tel sens mis à jour par l’énonciateur du texte. Ils sont donc tous deux, l’auteur et le lecteur, responsables de la sémiose au cours de la lecture. Il est vrai aussi que ce rôle partagé est considéré comme un présupposé à l’énonciation et qu’il est généralement occulté ou camouflé sur la surface textuelle au nom, par exemple, des effets de réalité et paternité recherchés par le texte littéraire. Bien que cela ne soit pas rare, il n’est pas non plus courant dans la littérature que le narrateur et l’énonciateur soient syncrétisés. Le « vous » que le narrateur évoque ne correspond pas au lecteur du texte littéraire, contrairement à ce qui se passe normalement dans le discours publicitaire ou dans le genre épistolaire. Contrairement à cette tendance, certaines œuvres semblent expliciter le rôle de l’énonciateur en invitant le lecteur à interagir plus activement avec le texte, créant ainsi un effet de participation énonciative plus grand qui, comme nous le verrons, donne l’impression d’une pratique de lecture plus vivante.

Ces deux tendances du traitement de l’énonciateur en littérature se retrouvent dans certaines des oppositions énumérées par Ihab Hassan dans The Dismemberment of Orpheus: Toward A Postmodern Literature (1982, p. 267-268) dans sa tentative de penser l’opposition entre modernisme et postmodernisme en littérature. Nous ne nous intéresserons pas ici au mérite diachronique de la proposition de Hassan, mais seulement à constater l’existence d’une tension entre certaines tendances opposées en littérature, indépendamment de leur caractère historique. Parmi les oppositions recensées, celles entre « Form (conjunctive, closed) » versus « Antiform (disjunctive, open) », entre « Design » versus « Change », « Hierarchy » versus « Anarchy », « Centering » versus « Dispersal » e « Determinacy » versus « Indeterminacy » sont particulièrement intéressantes pour notre réflexion, car elles révèlent la tension entre des propositions littéraires plus cohésives d’une part et plus dispersives d’autre part.

L’abandon d’une perspective plus cohésive du texte littéraire, qui voit l’œuvre comme un projet d’auteur avec une forme déjà déterminée, ouvre l’objet littéraire à un éventail plus large de possibilités. Dans cette ouverture réside la liberté d’appeler le lecteur à agir sur le texte en partageant avec l’auteur les choix qui définiront les significations à réaliser. La pluralité des choix possibles de construction du texte donne à la lecture un caractère vivant. La lecture est présentée dans ces textes comme un processus dynamique et ouvert et non plus comme un chemin à direction unique, elle devient « work Process/Perfomance/Happening » par opposition à « Art Object/Finished » (Hassan 1982, p. 267).

C’est le cas, par exemple, du livre Facsímil: Libro de ejercicios de l’écrivain chilien Alejandro Zambra, qui est rédigé dans le format d’un test à choix multiples, comme le prévient l’enunciateur au début du volume : « La structure de ce livre est basée sur le Test d’Aptitude Verbale, dans sa forme actuelle jusqu’en 1994, qui comprenait quatre-vingt-dix exercices à choix multiples, divisés en cinq sections. » (Zambra 2015, p. 7)1. L’ouvrage est ensuite divisé en cinq parties, chacune composée de questions du même type et commençant par une séquence injonctive donnant au lecteur des consignes pour répondre aux questions. Dans la troisième partie, par exemple, il est demandé à l’énonciataire de, « dans les exercices 37 à 54, compléter le sens de l’énoncé, en intercalant les éléments syntaxiques qui correspondent »2, en assignant à son geste interprétatif les directions que prendra le texte : « choisissez l’option qui les contient » (Zambra 2015, p. 23)3. Le lecteur peut bien sûr faire une méta-lecture en appréciant toutes les réponses possibles, mais toute la construction du texte – l’édition brésilienne a même un carton de réponses à la fin – l’invite à faire des choix. Ainsi, comme dans un test réel, les réponses données par les énonciateurs ont peu de chances de coïncider complètement, de sorte que le fait que chaque nouvelle lecture sera différente est rendu explicite, créant un effet de plus grande participation du lecteur, d’une certaine co-paternité.

Il est vrai que ces effets de distance et de participation, pour reprendre les termes de Hassan (1982), ne sont pas absolus, mais se manifestent à des degrés divers. Plus la participation du lecteur est explicite, plus il a l’impression que la lecture est une pratique vivante, que le texte est en train de se construire dans l’acte de lecture et que le texte n’est pas un objet complet et fini, mort, délimité seulement par la performance de l’auteur. Cependant, ces stratégies textuelles qui garantissent au lecteur une plus grande agentivité semblent se trouver dans un lieu de tension puisqu’elles sont également responsables de l’atténuation de la complétude du texte, ce qui, dans certaines esthétiques, peut être considéré comme une défaillance de l’auteur. En outre, ils sont responsables d’un mouvement métalinguistique qui rappelle au lecteur le caractère fictionnel et textuel de l’énoncé, menaçant l’effet de réalité et d’immersion.

Si cette menace métalinguistique affecte d’une part l’immersion du lecteur dans le texte, elle avance également sur le flanc opposé, mettant en péril le statut littéraire du texte lui-même. À des niveaux plus extrêmes, comme les livres interactifs en vogue depuis une dizaine d’années, le livre semble se présenter bien plus comme un objet ludique que comme un texte littéraire. Des propositions telles que This Is Not A Book (Smith 2012) et Wreck This Journal (Smith 2012) sont plus proches d’une expérience du livre en tant qu’objet qu’en tant que littérature. La première incite le lecteur à faire preuve de créativité autour de tout ce que cet objet peut être, autre qu’un livre, et la seconde invite le lecteur à détruire le livre de différentes manières. Dans les deux cas, l’expérience dépend explicitement du lecteur et varie fortement à chaque interaction, de sorte que chaque énonciataire composera un texte final différent. Du même auteur, Finis ce carnet (Smith 2016) préserve plus fortement sa proximité avec la littérature en imitant un récit à énigme, mais élève le lecteur au rôle de coauteur du livre :

Cher lecteur, Par une sombre nuit d’orage, j’ai trouvé des pages abandonnées dans un parc… Je les ai ramassées et rassemblées pour tenter d’en comprendre le sens, et je demande maintenant de prendre le relais. Ta mission est de devenir le nouvel auteur de ce carnet. Tu vas, pour cela, devoir faire des recherches et le remplir après avoir suivi une formation d’espion spécialement conçue à cet effet. Comme personne ne connaît la suite, sois très prudent… Mais sache que sans toi, ce carnet n’est rien. Ta dévouée, Keri Smith. (Smith 2016, quatrième de couverture)

L’effet de la participation de l’énonciataire à ces propositions est si important qu’il n’est pas difficile d’imaginer une certaine correspondance entre ces œuvres et les jeux. Ce n’est pas un hasard si une autre opposition de Hassan va dans ce sens lorsqu’il oppose le « purpose » au « play », l’objectif au jeu. Cette approche se retrouve dans ce qu’on appelle les livres-jeux, qui, comme un roman, ont une récit, mais qui, comme un jeu, se déroulent à travers les choix du lecteur. À la fin de chaque partie, le lecteur se voit présenter les différentes directions que peut prendre la narrative. Le lecteur doit choisir, par exemple, entre différentes actions que le protagoniste peut entreprendre par rapport à un événement. Chaque action amène le joueur à une page différente, ce qui permet d’enchaîner différents programmes narratifs en fonction des choix du lecteur-joueur, ce qui peut donner lieu à différentes fins du récit.

Cette hybridation du langage (Mancini 2024) avec les jeux est de plus en plus fréquente, et pas seulement en littérature. Nous pouvons nous rappeler, par exemple, le film Black Mirror: Bandersnatch de 2018, qui, comme les livres-jeux, invite le spectateur à faire des choix qui dirigent la narration. À son tour, dans le contexte des jeux eux-mêmes, la participation des joueurs aux récits des jeux a été de plus en plus discutée à des degrés divers. Il est très courant de voir des critiques spécialisés et des consommateurs se plaindre de jeux très linéaires dans lesquels les actions des joueurs n’ont pas d’impact significatif sur la narration. D’autre part, on loue de plus en plus les jeux à monde ouvert dans lesquels le joueur a une grande liberté pour explorer les décors et la narration du jeu, comme Baldur’s Gate 3, lauréat des The game awards 2023 (les Oscars des jeux électroniques), qui a atteint des niveaux extrêmes de liberté et d’agentivité du joueur. D’une manière ou d’une autre, ce qui mérite d’être souligné pour notre réflexion actuelle, c’est que la liberté des joueurs est toujours vue dans les jeux comme un effet de la liberté, puisqu’elle est toujours conditionnée par la programmation du jeu.

Laissons les jeux eux-mêmes pour une autre occasion et revenons au texte littéraire. Pour avancer dans la réflexion sur ces degrés d’effet de participation énonciative, il faut d’abord examiner la dimension pratique de la lecture et son rapport avec les genres, et vérifier comment elle peut être considérée comme un processus vivant. Nous choisirons ensuite l’un des différents aspects sur lesquels cette perspective peut se focaliser, l’ordre de lecture des parties, afin d’analyser de plus près les différents degrés que peut prendre cet effet.

La pratique de la lecture

Parler des pratiques de lecture, c’est rappeler une certaine limitation présente depuis longtemps dans les études sémiotiques : la restriction de la lecture à une dimension purement présupposée. Comme le souligne Jacques Fontanille dans Pratique sémiotiques (2008, p. 84), « la sémiotique textuelle a été jusqu’à présent moins encliné à s’intéresser à la diversité des pratiques de lecture, considérant que, par son analyse, elle prend en compte les conditions d’une lecture optimale, exhaustive et en quelque sorte “idéale” ». Il est donc nécessaire maintenant de prendre en compte les autres modalités selon lesquelles une lecture peut se dérouler, surtout lorsque nous nous intéressons à des lectures plus « actives », comme celles sur lesquelles nous réfléchissons.

Fontanille affirme que la diversité des modes de lecture est pertinente pour la sémiotique pour deux raisons. D’abord parce qu’elles correspondent à des genres textuels. Ensuite, parce qu’elles représentent un niveau autonome de la structuration sémiotique dans lequel, selon l’auteur, « le lecteur, l’objet livre, le contenu du livre et ses instances explicatives, entrent en relations actantielles et modales, et participent à une structure globale d’interaction et de manipulation spécifique » (Fontanille 2008, p. 85). Au-delà d’un niveau autonome, la pratique de lecture est un niveau intégré à la sémiose et qui intervient, par des intégrations descendantes, dans les significations produites par les textes.

Les facteurs qui déterminent le déroulement d’une lecture sont nombreux, la liberté totale du lecteur étant l’horizon final, mais en tant que sémioticiens, nous nous intéressons plus particulièrement aux éléments de nature systémique. En ce sens, la lecture en tant que pratique est influencée par la stratégie dans laquelle elle est intégrée. Dans Façanha et Lemos (2024), nous avons expliqué que le skimming et le scanning, par exemple, sont deux façons de lire motivées par des objectifs différents par rapport au texte. La première vise à se faire une idée générale du contenu du texte, tandis que la seconde s’efforce de trouver des informations spécifiques nécessaires à la réalisation d’une autre pratique. Chacune de ces manières de lire réalisera des contenus différents actualisés dans un même texte, parce qu’elles ont des orientations stratégiques différentes et conduisent à des interactions particulières avec l’objet. L’intensité de la concentration et même la quantité de texte lu seront différentes.

Dans le sens inverse, les éléments qui indiquent le déroulement de la lecture peuvent passer du texte à la pratique, comme nous l’avons vu dans Facsímil : Libro de ejercicios. Un autre exemple est le livre Os dragões não conhecem o Paraíso4, de l’écrivain brésilien Caio Fernando Abreu, qui présente au début une « Note de l’auteur » qui donne au lecteur deux façons de voir l’œuvre et l’invite à choisir un protocole de lecture parmi ceux qui lui sont proposés :

Si le lecteur le souhaite, ce livre pourrait être un livre de contes. Un livre de treize histoires indépendantes tournant autour d’un même thème : l’amour. L’amour et le sexe, l’amour et la mort, l’amour et l’abandon, l’amour et la joie […]. Mais si le lecteur le souhaite également, il pourrait s’agir d’une sorte de roman mobile. Un roman démontable dans lequel les treize pièces peuvent peut-être être complétées, clarifiées, élargies ou évoquées de multiples façons pour former une sorte d’ensemble. Apparemment fragmenté, mais en quelque sorte – je suppose – complet. (Abreu 2018 [1988], p. 424).5

L’énonciateur du livre suppose que son énonciataire est également doté des compétences nécessaires à la réalisation de l’œuvre. Le lecteur se voit confier le devoir de choisir le genre de l’œuvre, qu’il s’agisse d’un recueil de nouvelles ou d’un roman, ainsi que les fils narratifs et thématiques qui relieront ses parties dans différentes organisations méréologiques. Dans une autre occasion (Façanha 2023), nous avons pu analyser comment les stratégies textuelles qui permettent de lire le texte dans tel ou tel genre s’effectuent au niveau des pratiques sémiotiques indiquant différentes manières de lire, différentes manières de réaliser la pratique de la lecture (Fontanille 2008), qui produisent des divergences de sens encouragées par les contraintes génériques adoptée. Il est évident que l’identification à un genre ou à un autre conduit à des modes de lecture différents qui sont socioculturellement stabilisés dans la praxis énonciative. La lecture lacunaire et non linéaire d’un recueil de nouvelles diffère de la lecture directe d’un roman.

De plus, la note de l’auteur indique un éventail encore plus large de nuances de sens, puisqu’elle admet qu’il y a un manque de définition dans les liens de cohésion des totalités que le livre peut revêtir. L’énonciateur n’est même pas certain de la complétude du livre, il ne peut que la supposer. Incertitude qui, ajoutée à l’hypothèse d’un grand nombre de relations que les parties peuvent assumer entre elles, laisse à l’énonciateur le rôle de composer les liens méréologiques qui peuvent s’actualiser dans le texte. Dans Façanha (2023), nous avons observé que la lecture d’un roman, par exemple, peut être guidée par une distribution spatiale des axiologies du texte ou par l’opposition entre deux rôles thématiques majeurs parmi d’autres noyaux cohésifs. Cette ouverture à une plus grande diversité de possibilités de sens déléguées au lecteur souligne un aspect d’unicité du livre.

Les protocoles de lecture peuvent également être construits par les caractéristiques du livre en tant qu’objet-support. C’est ce que Monteiro (2018), par exemple, révèle à propos du projet esthétique de la bande dessinée Building Stories de Chris Ware (2012), qui consiste en une boîte contenant quatorze bandes dessinées de différents types et tailles, indépendantes et sans indication d’ordre, permettant différents parcours de lecture. Comme le dit Monteiro, la bande dessinée de Ware « nous permet d’aller au-delà de la lecture du récit et de considérer l’acte de lecture lui-même comme doté de sens ».6

Un autre exemple est Tree of codes (Foer 2009), un livre écrit en découpant des extraits d’un autre livre, dans lequel les coupes dans les pages laissent entrevoir des mots des pages suivantes. Ce projet éditorial permet différentes lectures. Le lecteur peut lire uniquement les mots imprimés sur la page en cours ou lire en même temps que les mots des pages suivantes que l’on peut voir à travers les trous. Il est également possible de combiner les deux modes, l’un après l’autre sur chaque page, l’un jusqu’à la fin et ensuite relire tout le livre sur l’autre, ou encore d’alterner les deux possibilités au rythme du lecteur. La gestion entre ces deux modes de lecture en tension semble très spécifique à chaque lecture, contribuant à la nécessité d’unicité liée à l’effet de participation énonciative sur lequel nous réfléchissons.

En général, le rythme et le tempo de lecture, la sélection des parties du texte à lire et le choix de l’ordre, les objectifs que l’on cherche à atteindre en lisant, l’intensité de l’attention portée à certains éléments… sont quelques-uns des aspects de la manière de lire qui peuvent influencer directement le produit final de ce qui a été lu. Des aspects qui, lorsqu’ils sont pris en compte dans l’analyse sémiotique, peuvent redonner une dimension vivante à la lecture. En effet, lorsque la lecture est retirée de sa dimension présupposée et placée au cœur de la vie sociale, elle s’éloigne de la réalisation complète de toutes les virtualités présentes dans un texte et se trouve en face des circonstances de la vie. On se placerait alors dans la perspective d’un discours en acte et de l’énonciation vivante, comme le préconise Fontanille dans Semiótique du discours (1999). Parmi tant d’aspects de la lecture qui peuvent influencer la sémiose, il est nécessaire d’en sélectionner un seul pour l’analyser dans les limites de cet article. Les paragraphes suivants seront ensuite consacrés à la liberté d’organisation syntagmatique des parties du texte dont dispose le lecteur.

Organisation syntagmatique

Il ne nous semble pas particulièrement difficile d’admettre que, dans une certaine mesure, l’ordre de lecture des parties d’une œuvre littéraire peut interférer avec les significations produites. À titre d’exemple, dans un certain livre brésilien de contes intitulé Dicionário de línguas imaginárias (Dictionnaire de langues imaginaires) par l’auteur Olavo Amaral (2017), la première histoire dans l’ordre d’impression du livre, « Uok phlau », est le récit d’un linguiste appelé Valdés qui fait des recherches dans une tribu indigène. Dans un autre conte du livre, intitulé « Oublier Valdés », nous découvrons le cas de deux étudiants universitaires qui ont inventé un linguiste du nom de Valdés afin de présenter leurs résultats lors de conférences. Le lecteur qui choisit de lire les contes dans un ordre différent de celui imprimé dans le livre, et qui inverse l’ordre de ces deux récits, produira des significations différentes de celles qui lisent les contes dans l’ordre prédéfini dans le livre. Le fait de savoir à l’avance que Valdés est une invention dans le micro-univers du livre prive en quelque sorte le lecteur de « Uok phlau » d’un certain effet de réalité.

Cette question est beaucoup plus générale, il suffit de penser à la terreur que les spoilers suscitent chez certains lecteurs. Un lecteur de roman policier ou de mystère, comme celui d’Agatha Christie ou de George Simenon, évitera probablement autant que possible d’anticiper les informations des chapitres suivants. C’est vrai que les lecteurs de romans traditionnellement caractérisés par la séquence temporelle, narrative ou logique des chapitres ont la liberté de lire les parties dans l’ordre qu’ils souhaitent, mais ils sont en même temps sous la pression de la pratique du genre. Dans ce type de livre, le lecteur qui choisit de désobéir à l’ordre présenté par l’énonciateur risque de se « sentir perdu » pour avoir sauté les chapitres d’introduction, voire d’affecter certains flux d’intensité présents dans le calcul de l’énonciateur pour gérer les tensions et les attentes au cours de l’agencement des parties dans l’ensemble. La lecture d’un chapitre final avant un chapitre initial peut, par exemple, révéler des plot-twists qui, à la fin du livre, devrait être chargée d’une cellule d’impact.

Cette négociation entre la liberté du lecteur de faire ce qu’il veut avec le texte, d’une part, et les contraintes textuelles et génériques dont nous avons parlé plus haut, d’autre part, et les fluctuations de sens qui résultent d’un choix ou d’un autre, met en évidence la participation de l’énonciataire à l’énonciation. Cet effet de participation, comme nous l’avons commenté, peut être plus ou moins grand, il peut être explicite ou camouflé selon le projet énonciatif du texte. De même, l’impression de liberté dans l’ordonnancement des parties du texte peut également apparaître à des degrés divers. Le degré de liberté varie considérablement et peut être considéré comme allant de livres extrêmement rigides en termes d’ordre des parties à des livres totalement flexibles qui invitent le lecteur à choisir son propre ordre de lecture. Voyons quelques exemples.

Les romans policiers mentionnés ci-dessus illustrent bien cette approche plus rigide, dans laquelle le texte ne permet pas au lecteur de modifier l’ordre de lecture, puisqu’ils sont construits sur une forte imbrication narrative. Mais la dimension narrative n’est pas la seule responsable de cette rigidité. Dans Amuleto de Roberto Bolaño (2023 [1999]), par exemple, le récit ne suit pas un ordre chronologique, les chapitres flottent dans le temps, mais sont étroitement liés à leur prédécesseur et au suivant par des liens thématiques et figuratifs.

Voyons, le troisième chapitre se termine par la phrase suivante, « J’ai perdu mes dents sur l’autel des sacrifices humains » (Bolaño 2023 [1999], p. 37), qui ne décrit pas une scène du récit, mais un parallèle métaphorique. Cette isotopie est reprisé dès les premières phrases du chapitre quatre, « Je n’ai pas seulement pensé à mes dents, qui n’étaient pas encore tombées », bientôt abandonnées pour laisser place à l’épisode narratif qui sera raconté. Le chapitre développe ensuite cet épisode et se clôt sur le thème de la folie, « Mais j’aurais pu aussi devenir folle », qui est repris au début du chapitre cinq, « Si je ne suis pas devenue folle, c’est parce que j’ai toujours gardé mon sens de l’humour » (Bolaño 2023 [1999]. p. 43). Ainsi, le roman enchaîne les chapitres par des liens thématiques-figuratifs qui ressemblent à une configuration méréologique de chaîne (Bordron 1991).

Cette rigidité syntagmatique peut être atténuée et au lieu d’un ordre de lecture unique, un livre peut offrir plus d’une possibilité. Un exemple notable de cette caractéristique est le roman Marelle de Julio Cortázar, célèbre pour commencer par un « Guide de l’utilisateur » qui stipule que :

À sa façon, ce livre est plusieurs livres mais en particulier deux livres. Le lecteur est invité à choisir entre les deux possibilités suivantes : Le premier livre se lit comme se lisent les livres d’habitude et il finit au chapitre 56, là où trois jolies petites étoiles équivalent au mot Fin. Après quoi, le lecteur peut laisser tomber sans remords ce qui suit. Le deuxième livre se lit en commençant au chapitre 73 et en continuant la lecture dans l’ordre indiqué à la fin de chaque chapitre (Cortázar 2014, p. 2).

Bien qu’il dise que le livre est en fait composé de plusieurs livres, l’énonciateur indique ensuite deux livres comme étant les principaux. Il ouvre les possibilités de lecture du livre et les limite ensuite à deux. Il est vrai que le lecteur est autorisé à ordonner les chapitres de nombreuses façons, mais il est également vrai que l’énonciateur le conduit à choisir principalement deux sélections et deux ordres de chapitres. Dans Marelle, l’énonciateur est responsable de la syntagmatisation des chapitres, mais sa liberté reste très restreinte. Dans tous les cas, l’énonciateur explicite le rôle actif de l’énonciataire dans l’énonciation en soulignant que le choix du lecteur quant aux chapitres à lire et à l’ordre de lecture peut produire des livres différents.

Il en va de même dans Os dragões não conhecem o paraíso (Abreu 2018 [1988]), où la liberté dans l’ordonnancement des parties est donnée par la praxis de lecture du genre de livre de nouvelles et la caractérisation du roman en tant que « mobile ». Il y a plusieurs cas qui explorent, dans une certaine mesure, ces différents degrés de liberté. Si, dans les deux derniers exemples, cette possibilité est annoncée dans l’énoncé, dans d’autres cas, l’indication est plus subtile, comme dans Avalovara d’Osman Lins (2025 [1973]) qui, en plus de numéroter les chapitres, les sépare en groupes indiqués par des lettres. Le lecteur peut alors suivre l’ordre des chiffres ou des lettres.

Si ces livres sont des exemples de ce que nous pourrions appeler une flexibilité modérée ou relative, la participation du lecteur étant toujours limitée à un nombre restreint de combinaisons possibles, d’autres ouvrages sont plus extrêmes à cet égard. Le livre Exercices de style (Queneau 1995) de l’Oulipo raconte la même nouvelle dans cent styles différents, ce qui permet de le lire dans n’importe quel ordre. Le livre britannique Cain’s Jawbone: A Novel Problem, à son tour, a des pages détachables et met le lecteur au défi de trouver l’ordre correct :

Six murders. One hundred pages. Millions of possible combinations… but only one is correct. Can you solve Torquemada’s murder mystery? […].

The pages have been printed in an entirely haphazard order, but it is possible – through logic and intelligent reading – to sort the pages into the only correct. (Mathers 2021, p. quatrième de couverture)

Une fois de plus, les déréglages énonciatifs sont utilisés pour ancrer l’énonciateur dans la fabrication du livre. Dans ce cas, il est également souligné que chaque lecteur et chaque lecture produiront un ordre qu’ils considèrent comme correct. L’éditeur invite les lecteurs à envoyer l’ordre qu’ils estiment correct et garantit qu’il répondra à ceux qui l’auront trouvé. Cependant, la multiplicité des ordres possibles, qui s’exprime par le petit nombre de lecteurs ayant trouvé l’ordre correct, seulement trois, fait que chaque lecture opère sur un effet de sens de l’unicité. L’effet de participation est donc si important qu’il nuance l’identité littéraire de l’œuvre en brouillant la frontière avec le jeu.

Si, dans le livre de Mathers, les pages sont détachables, dans The Unfortunates (Johnson, 2009), les parties qui composent l’œuvre ne sont pas attachées. Les vingt-sept chapitres sont en vrac dans une boîte où seuls le premier et le dernier chapitre sont indiqués. Vous êtes libre de choisir l’ordre des autres. Un autre exemple qui explore la dimension de l’objet de support pour garantir une liberté extrême dans l’ordonnancement des parties est O livro dos começos (Le livre des débuts), de la brésilienne Noemi Jaffe (2015), qui est aussi une boîte avec des feuilles volantes, chacune contenant un « début », un chapitre. À l’intérieur se trouve également une page d’instructions indiquant que le lecteur peut commencer autant de fois qu’il le souhaite, où il le souhaite et dans l’ordre qu’il souhaite. Il y a même des suggestions pour choisir au hasard, fermer les yeux et choisir, lancer des pièces de monnaie…. Dans ce livre, il n’y a pas d’ordre à rechercher ni d’ordre antérieur disponible. L’ordre des parties est entièrement laissé à la discrétion du lecteur, créant ainsi un effet élevé d’unicité et de participation.

Les exemples, bien que brefs, nous permettent de visualiser un panorama des différents « effets de participation énonciative » basés sur la rigidité/fluidité de l’ordre syntagmatique. Les textes les plus rigides, qui ne permettent pas au lecteur de faire des choix, sont présentés comme définis, fermés, morts. En revanche, les livres qui, à des degrés divers, invitent le lecteur à participer à leur construction explicitent le rôle de l’énonciataire de l’énonciation et imprègnent de vie la pratique de la lecture.

Conclusion

Au terme de cette réflexion, nous espérons avoir mis en évidence le gain conceptuel d’un point de vue sémiotique qui suppose que la lecture est un processus énonciatif vivant. Cette perspective répond à son tour à l’une des principales critiques adressées à la sémiotique. Ses opposants mettent en cause une incapacité supposée de la sémiotique à faire face aux fluctuations contextuelles du sens, aux divergences d’interprétation et de signification dans les situations « réelles », les situations vivantes. Cette critique ne correspond plus aux perspectives actuelles de la sémiotique, comme l’a démontré Colas-Blaise dans L’Énonciation, évolutions, passages, ouvertures (2024). Considérer la lecture comme une pratique et intégrer ses spécificités et ses variations dans l’analyse sémiotique est une manière possible de mettre en évidence la capacité de la sémiotique à traiter le sens en acte.

Si, d’un point de vue théorique et général, nous avons réussi à donner une certaine continuité au traitement de la lecture en sémiotique, d’un point de vue analytique et spécifique, nous avons pu observer de plus près comment ces instances supposées (la lecture, le rôle de l’énonciataire) peuvent être « explicitées » à différents degrés par certains projets énonciatifs. En résumé, l’effet de la participation énonciative discuté dans cet article semble être intimement lié à deux facteurs : le degré d’agentivité du lecteur et l’impression d’unicité de chaque lecture. L’effet de la participation énonciative sera plus élevé dans la mesure où l’énonciateur se sent libre de faire des choix et a l’impression que ces choix créent un livre unique.

L’explication énonciative des différentes possibilités de lecture, qui sont, d’une certaine manière, implicites dans d’autres objets, mais qui, en raison des forces cohésives de la praxis, tendent à être ignorées, crée un plus grand effet de participation chez l’énonciataire, puisqu’il est confronté à différentes voies de lecture (à la fois en termes de développement de la pratique et de possibilités de sens à réaliser) et qu’il est invité à choisir l’une d’entre elles. De cette manière, ce que la tradition littéraire a en grande partie rendu mort est ramené à la vie : la lecture


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Mancini Renata, 2024, « O processo semiótico da hibridização de linguagens », dans Mancini Renata, Beividas Waldir Lopes Ivã Carlos (dir.), Semiótica: horizontes, perspectivas, debate, Campinas, Pontes Editores, p. 234-259.

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Zambra Alejandro, 2015, Facsímil: Libro de ejercicios, Buenos Aires, Eterna Cadencia Editora.

Notes

  1. Original: « La estructura de este libro se basa en la Prueba de Aptitud Verbal, en su modalidad vigente hasta 1994, que incluía noventa ejercicios de selección múltiple, distribuidos en cinco secciones. » (Zambra 2015, p. 7)
  2. Original : « En los ejercicios 37 a 54, complete el sentido del enunciado, intercalando los elementos sintácticos que corresponda » (Zambra 2015, p. 23)
  3. Original : « elija la opción que los contenga » (Zambra 2015, p. 23)
  4. traduit en français par Les dragons ne connaissent pas le paradis.
  5. « Se o leitor quiser, este pode ser um livro de contos. Um livro com treze histórias independentes girando em torno de um mesmo tema: amor. Amor e sexo, amor e morte, amor e abandono, amor e alegria […]. Mas se o leitor também quiser, este pode ser uma espécie de romance-móbile. Um romance desmontável onde as trezes peças talvez possam completar-se, esclarecer-se, ampliar-se ou remeter-se de muitas maneiras umas às outras, para formarem uma espécie de todo. Aparentemente fragmentado, mas de algum modo – suponho – completo » (Abreu 2018 [1988], p. 424)
  6. Original : « permite ir além da leitura da narrativa e considerar o ato de ler, ele mesmo, dotado de significação »
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Pessac
Chapitre de livre
EAN html : 9791030012279
ISBN html : 979-10-300-1227-9
ISBN pdf : 979-10-300-1228-6
Volume : 36
ISSN : 2741-1818
Posté le 08/03/2026
11 p.
Code CLIL : 3155;
licence CC by SA

Comment citer

Façanha, Vinícius, « Pour une pratique vivante de la lecture : effets de la participation énonciative à la littérature », in : Beyaert-Geslin, Anne, Forthoffer, Camille, dir., Le vivant comme effet de sens, Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, collection PrimaLun@ 36, 2026, 149-160, [URL] https://una-editions.fr/pour-une-pratique-vivante-de-la-lecture
Illustration de couverture • Lionel Cazaux, Vie(s), 2024 - illustration vectorielle.
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