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Des espaces migratoires

Des espaces migratoires

Quand on parle de la frontière, on peut porter une vision optimiste comme pessimiste. Sommes-nous obsédés par la frontière, ou en faisons-nous l’éloge, à l’instar de Régis Debray ? Ce sont deux visions différentes. La question de la migration se pose alors dans ce cadre avec une acuité particulière et je vais me baser sur quelques exemples parlants pour vous l’expliquer.

Saint Augustin dit : « Quand tu vis à Rome, tu vis comme les romains ». Cela signifie que lorsque l’on vient dans un pays, il faut se débarrasser de sa culture, s’intégrer. Or, parfois, le système d’intégration est très spécifique, comme le système d’intégration à la française.

En ce moment même où je m’adresse à vous, vous me voyez, vous regardez mon visage, vous avez nécessairement déjà une vision de mon identité. Puis, il y a mon accent, ma posture, ma façon de m’exprimer. Vous avez ainsi une idée. Mais vous avez aussi un regard et la vision de mon identité dépend du regard qui va être renvoyé, qui peut être un regard empathique ou antipathique, un regard bienveillant ou malveillant. Je me comporte alors par rapport à ce regard. La frontière entre nous passe par ce regard, qui n’a l’air de rien et qui est pourtant important.

Quand un migrant ou un immigré vient dans un pays, il vient avec toute son histoire, sa trajectoire, sa fragilité, son identité. Il vient avec des normes externes. Mais il y a une norme autochtone locale. Quelquefois, pour ne pas dire la plupart du temps, il existe une concurrence entre la norme interne et la norme externe. Cette concurrence va être plus ou moins forte selon le réseau diasporique auquel appartient ce migrant : s’il appartient à un réseau bien structuré, l’intégration fonctionnera très bien ; mais si le réseau est mal structuré, notamment en l’absence de capital humain en son sein, des problèmes peuvent surgir. Cela explique en partie ce qui arrive dans les banlieues.

Or quand une personne arrive dans un pays, elle va chercher à se rapprocher de gens qui lui ressemblent. Cette situation peut lui être reprochée et le communautarisme sera alors dénoncé. Pourtant, ce réflexe nous concerne tous. Quand quelqu’un se trouve en situation de minorité, il va vers des gens qui lui ressemblent. Quand il arrive dans un pays, spontanément il va avec des gens qui parlent la même langue, des gens qui ont la même culture. À Bayonne, on est à la frontière espagnole. Si vous allez en vacances en Espagne, certaines personnes vous klaxonnent sur la route. Vous vous demandez pour quelle raison, vous cherchez quel est le problème, et puis vous voyez la plaque d’immatriculation indiquant le département 64 et là vous comprenez que c’est une forme de salutation. Pourquoi cette marque de salutation ? Simplement en raison de la minorité. La même personne en France sera capable de se battre pour trouver une place sur le parking du supermarché… La même personne !

Je vais vous donner quelques exemples de situations qui me sont arrivées personnellement et qui vont me permettre d’illustrer la question de la minorité et du communautarisme.

Il y a une vingtaine d’années, je me retrouve à un congrès au Chili. Je parle un peu espagnol avec l’accent français, et par hasard je rencontre un Français. Dès qu’il me voit, il est vraiment ravi et même si je suis un peu métisse de peau, il m’assimile directement à un Français… C’est déjà un premier point… Puis, il me donne plein de conseils et d’indications et, finalement, il m’invite chez lui. Bien sûr, je suis méfiant, je me dis que cette sympathie n’est pas normale. En tout cas, cette situation ne m’arriverait pas à Pau, en temps normal…

Je vous donne un autre exemple. Je viens faire mes études en France, à Toulouse. À mon arrivée, je ne connais pas le chemin pour aller à l’université et Internet n’existe pas encore. Je m’adresse à une personne dans la rue pour lui demander des indications et elle me répond de la laisser tranquille. Évidemment, je suis choqué. Puis, je prends le bus pour aller à la cité universitaire. Il faut appuyer sur le bouton pour descendre, ce que je ne fais pas : tranquille comme au bled, je demande au conducteur de s’arrêter une fois que le bus est devant la cité universitaire. Il refuse, bien sûr, s’exclamant que cela ne fonctionne pas ainsi !

Qu’enseignent ces exemples ? Ils montrent tout simplement que, lorsque l’on est en minorité, le communautarisme joue à plein et pousse à aller vers des gens qui nous ressemblent.

En tant que tel, le communautarisme ne pose pas de problème. Il pose un problème lorsqu’il est exclusif. S’il est inclusif, si on discute avec les gens, si on est bien entre nous mais que les autres sont les bienvenus, alors tout va bien. Ici la frontière est d’ordre mental.

Un autre exemple me semble intéressant, celui de la frontière entre le Maroc et l’Algérie. Actuellement, la frontière est fermée entre les deux États. Les tomates marocaines, pour arriver en Algérie, transitent d’abord par l’Europe, la France, l’Italie, alors même qu’il y a des villes frontalières distantes de 60 km. Dans ce cas, il s’agit de frontières politiques.

On peut aussi appréhender les frontières au regard des écoles françaises à l’étranger (au Maroc, en Algérie, en Tunisie, mais aussi ailleurs, en Argentine, etc.). Ces écoles françaises forment une élite qui n’a pas la même vision des frontières que quelqu’un qui appartient au peuple. Les jeunes issus de ces écoles viennent en France, font les grandes écoles. Ils n’ont aucun problème par rapport à la frontière, qui n’a pas la même signification pour eux que leurs concitoyens.

Concernant la diaspora marocaine, le Maroc a une politique très active. Et pour cause, les transferts de fonds liés aux migrants au Maroc représentent environ 10 % de la richesse nationale. Avec feu le roi Hassan II, le Maroc a mis en place une politique contre l’intégration des migrants, parce que l’intégration signifie une distance par rapport au pays d’origine susceptible de diminuer les transferts d’argent. Cette concentration sur le pays d’origine n’est pas bonne en termes d’intégration. Or, il y a une réflexion qui dit que les gens qui sont très liés à leur pays d’origine ont du mal à s’intégrer. En outre, la politique marocaine est très structurée en ce qui concerne, par exemple, les associations qui gèrent des mosquées au nom du roi du Maroc. À ce titre, la formation des imams en France, qui relève du Maroc, pose des enjeux en termes d’intégration. La dimension culturelle fait que, pour le Maroc, sa frontière n’est plus seulement le nord du Maroc : sa frontière est culturelle. La diaspora marocaine est très connectée à son pays d’origine, et donc la notion de frontière n’est pas appréhendée de la même manière.

On peut aussi appréhender la frontière à partir de l’intelligence artificielle. Aujourd’hui, à travers les recherches sur les moteurs de recherche, principalement Google, on arrive à estimer les flux migratoires avec une faible probabilité de se tromper. Ainsi, on arrive à dessiner les couloirs d’immigration à travers la recherche sur Internet. C’est dire la fragilité de cette notion de frontières.

Un autre problème se pose en lien avec la frontière, celui de la fécondité. Parmi les pays de l’OCDE, l’un des pays qui a le taux de fécondité le plus faible est la Corée du Sud (0,78 enfant par femme). Depuis plusieurs mois, la diminution de la population est constatée. En 2050, la moitié des Coréens devrait disparaître ; la population coréenne tout entière pourrait même avoir disparu totalement à la fin du siècle. Cette perspective d’extinction du peuple coréen pose bien entendu la question de la migration et du passage de la frontière. En France aussi le taux de fécondité est très faible (1,8) et, combiné avec la hausse de l’espérance de vie, il met en tension le système de retraite par répartition. Les besoins aujourd’hui sont importants pour pourvoir des postes aussi bien de qualification supérieure (médecins, ingénieurs, informaticiens) que des métiers intermédiaires (infirmiers) ou des métiers moins qualifiés. Pourtant, malgré ces besoins, la question de la migration reste vue sous l’angle de la sécurité.

Quand le thème de l’immigration est abordé, avez-vous remarqué à quel point les gens s’énervent ? Il est pourtant essentiel d’aborder cette question de la manière la plus simple qui soit. Les discours performatifs ne servent à rien ; on a besoin de faits, de récits. Aujourd’hui, personne n’est capable de dire clairement quel est notre besoin en termes de migration, quelle est notre capacité d’absorption… Qui en parle de manière scientifique et tranquille ? Pourquoi n’est-ce pas le cas ? Tout simplement car beaucoup de partis politiques utilisent la problématique migratoire pour asseoir leur discours.

Au final, je dirais que la notion de frontière est importante, fragile, fluctuante selon la perspective adoptée, celle du responsable politique, celle du migrant, celle du scientifique… Aucun d’eux n’a la même vision de la frontière, qui ne correspond pas à une seule et même notion. Finalement, la frontière n’est-elle pas celle que l’on imagine ?

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Chapitre de livre
Pau, Pessac
EAN html : 9782353112050
ISBN html : 978-2-35311-205-0
ISBN pdf : 978-2-35311-206-7
Volume : 6
ISSN : 3040-2956
Posté le 28/06/2026
3 p.
Code CLIL : 3405
licence CC by SA

Comment citer

Bouoiyour, Jamal, “Des espaces migratoires”, in : Bachoué Pedrouzo, Géraldine, dir., Céline Teyssier et Maïténa Poelemans, coord., Construire l’Europe. Benchmarking des pratiques transfrontalières, Pessac-Pau, Presses universitaires de Pau et des pays de l’Adour, collection V@demecum 6, 2026, 79-82, [URL] https://una-editions.fr/des-espaces-migratoires
Illustration de couverture • Designed by Freepik.
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