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Il m’avait semblé intéressant, 30 ans après avoir soutenu ma thèse de doctorat sur la question des Champs d’Urnes dans le Bassin parisien, de faire le point des connaissances à ce sujet. Je regrettais à cette occasion l’absence de rigueur scientifique de la plupart des publications de la documentation trouvée lors des fouilles récentes ; une insuffisance qui, malheureusement, persiste.
Thirty years after defending my doctoral thesis on the subject of “Urn Fields” in the Paris Basin, I thought it would be interesting to take stock of the current state of knowledge on this subject. On that occasion, I regretted the absence of scientific rigor in most publications of the documentation found during recent excavations; a shortcoming which, unfortunately, persists.
L’histoire des idées ressemble à une étonnante succession d’embardées, de brusques zigzags entre des conceptions diamétralement opposées. Cette alternance est parfois présentée comme une succession de nouveaux paradigmes, alors qu’il s’agit plutôt de tiraillements entre deux conceptions du type “querelle des anciens et des modernes”. Dans notre discipline, se succéderaient ainsi une archéologie traditionnelle héritière de l’historicisme méthodologique allemand, la new archaeology renouant avec l’évolutionnisme et adepte de la quantification, puis l’archéologie postmoderniste ou postprocessualist opposant à la précédente, de manière réactionnaire, la prééminence des symboles en y ajoutant le relativisme. C’est une présentation simplificatrice qui véhicule nombre d’équivoques, voire d’illusions. En sciences humaines, au moins, le progrès ne résulte pas d’idées radicalement nouvelles, mais, d’une part de la croissance documentaire, d’autre part de l’élargissement temporel et spatial des domaines étudiés à la faveur des progrès des moyens d’observation, enfin de la mise à l’écart des présupposés idéologiques. Cela permet de vérifier ou d’invalider les hypothèses antérieures et conduit le plus souvent à déplacer le curseur entre les opinions radicales, plutôt qu’à passer brutalement de l’un à l’autre, comme on le laisse trop souvent croire. C’est le cas pour la question des Champs d’Urnes comme pour les autres.
Les faits doivent s’imposer à toute idée préconçue, bien qu’il ne soit jamais facile de s’en défaire. Je l’ai vécu très concrètement lors de mon travail de doctorat1. Parti dans l’idée de valider en le précisant le modèle migrationniste traditionnel, actualisé par W. Kimmig dans un article de 19642, j’ai fini par tirer de mon étude des conclusions bien différentes. Cette conception migrationniste avait été développée par Kraft en 19273 et P. Bosch Gimpera et G. Kraft en 19284, dans un hommage à G. Kossinna. Cela m’inspirait certes une légitime suspicion. L’idée avait, pourtant, été reprise ensuite par V. G. von Merhart5, moins sulfureux idéologiquement, et plus exigeant méthodologiquement ; ce qui m’avait rassuré.
L’interprétation était restée flottante jusque-là. C’est seulement alors que les étapes Hallstatt A et Hallstatt B ont été clairement dévolues à une “civilisation des Champs d’Urnes”. Le schéma a été affiné par l’identification d’une “phase préliminaire” correspondant au Bronze D du système élaboré par P. Reinecke6 et appelée “phase des nouveautés” par von Merhart7 et “période des civilisations étrangères” par F. Holste8. Kimmig, fort de l’inspection systématique des musées et collections qu’il avait eu pour mission de réaliser sous l’uniforme en France occupée, a produit peu après une série d’articles bien documentés, dans le but d’étayer cette conception9. Bien que d’abord impressionné par des fondations d’apparence aussi solide, je m’étais peu à peu rendu compte, au cours de mon enquête, que son interprétation de trois vagues migratoires de grande ampleur, issues d’Europe centrale s’avérait peu compatible avec la documentation disponible en France. Ce constat a été entériné par les archéologues réunis lors du colloque de Nemours en 1986, dont W. Kimmig lui-même.
Les traditions se sont avérées plus résistantes dans le monde archéologique germanophone, où le Bronze final reste appelé “Urnenfelderzeit” (période des Champs d’Urnes). L’expression orale “UK” pour Urnenfelderkultur reste encore d’usage courant, même si les connotations migrationnistes sont désormais mises sous le boisseau. Il en résulte une grande ambigüité, exploitée par les postmodernistes pour jeter le bébé des aires culturelles et de leur hiérarchie de ressemblances avec l’eau du bain idéologique, héritière de cet entre-deux-guerres allemand travaillé par la montée du nazisme. On confond, de la sorte, la zone à l’indéniable unité d’ensemble occupée par la culture matérielle dite des Champs d’Urnes, avec celle beaucoup plus large dans laquelle était alors pratiquée l’incinération en urne dans des cimetières plus ou moins vastes. On sait, pourtant, depuis quelques années, que ce type de pratiques funéraires s’était répandu plus tôt dans l’arc atlantique que dans l’espace nord-alpin. On sait, depuis plus longtemps encore, que d’autres ensembles culturels (nordique, lusacien, villanovien, etc.) ont adopté à la même époque des pratiques funéraires analogues. Cette confusion a, notamment, touché les Pays-Bas qui, tout en étant touchés au Bronze final par cette pratique funéraire, n’ont pas adopté la culture matérielle d’obédience nord-alpine, mais ont pourtant été affublés de l’étiquette “Champs d’Urnes” par A. D. Verlinde10, ce qui engendre des erreurs et, notamment, des cartes trompeuses, comme, par exemple, celle (n° 22a) de l’Atlas archéologique récemment publié sous la direction de M. Buchvaldek, par A. Lippert et L. Kosnar11. Ce genre d’équivoque ne peut que nuire aux interprétations en véhiculant des faux problèmes.
Propositions alternatives
Mes résultats sur la question des Champs d’Urnes12 ont été compris comme un démolissage radical du modèle traditionnel ; un jugement binaire là encore et, par conséquent trop simpliste, puisque, si je concluais qu’il convenait d’exclure l’idée de déplacements massifs de populations, je n’écartais pas pour autant la migration vers l’ouest de groupes restreints. J’envisageais, en effet, que des déplacements avaient pu favoriser des changements sociaux internes conduisant les communautés indigènes à adopter des pratiques et des modes d’expression nouveaux, qui procédaient davantage de l’emprunt consenti que de l’imposition autoritaire. Ma conception s’opposait principalement à celle de Kimmig sur la cause majeure de l’expansion culturelle nord-alpine vers l’ouest ; fondamentalement migratoire pour lui, elle était d’ordre surtout socio-économique pour moi. J’avais tenté, pour le colloque de Nemours en 1986, de bâtir un scénario hypothétique rendant compte de l’ensemble des données dont nous disposions alors et de mettre à plat les observations factuelles et l’enchaînement des déductions possibles13 (fig. 1). Je défendais l’idée d’une dynamique expansionniste, d’ordre partiellement migratoire, mais surtout compétitif aux plans démographique, économique et politique. Les indices de croissance démographique, d’occupation de nouvelles terres, d’échanges concurrentiels, d’importance de l’armement n’ont cessé d’être confirmés par les découvertes ultérieures. Réexaminée un peu plus tard, l’idée d’une surexploitation agricole et d’une pression sur les terres disponibles a, en revanche, été invalidée14. L’essai d’estimation des densités d’occupation donnait, en effet, des chiffres trop faibles pour laisser penser que les gens de cette époque avaient pu connaître une “faim de terre”. L’impression d’une expansion butant finalement, non pas sur des limites agricoles, mais sur des limites probablement sociologiques et culturelles persiste toutefois ; le Hallstatt B2/3 rompant sur de nombreux points avec la dynamique antérieure, initiée dans le courant du Bronze B, dès le XVIe s. a.C. L’extension culturelle nord-alpine, forte dans sa composante Rhin-Suisse-France orientale, a ensuite ralenti et perdu de son homogénéité. La limite culturelle qui séparait le complexe nord-alpin de son homologue atlantique est devenue plus floue vers le milieu du Xe s. a.C. L’interpénétration stylistique s’est élargie nettement dans le domaine des productions céramiques, tandis qu’elle demeurait stable dans celui des produits métalliques. Le schéma proposant un déplacement des ruptures majeures de l’évolution, substituant un modèle socio- économique au modèle migrationniste traditionnel a, ainsi, globalement résisté aux effets de l’énorme croissance documentaire ; à deux exceptions près, toutefois (fig. 2). La reconnaissance ultérieure d’une étape intermédiaire, dite de Gündlingen, entre les âges du Bronze et du Fer, durant les deux premiers tiers du VIIIe s. a.C., par N. Roymans15 et C. Pare16, a rendu moins confuses les conditions de ce changement de période. La culture matérielle de cette étape prolonge sans rupture marquée celle de la fin de l’âge du Bronze (Hallstatt B2/3) : des objets en fer sont déjà présents ponctuellement, comme auparavant, mais les pratiques de dépôts funéraires (multiplication des tombes tumulaires à épée) et non funéraires (en diminution spectaculaire dans la plupart des régions nord-alpines et atlantiques), annoncent le Premier âge du Fer (Hallstatt C). Notre connaissance de l’habitat des VIIIe et VIIe s. a.C. demeure insuffisante pour savoir s’il se produit une rupture dans ce domaine, marquée par une apparente réduction du nombre de sites agglomérés et fortifiés. L’étape de Gündlingen apparaît plutôt, de la sorte, comme une transition douce d’un âge à l’autre, que comme la première étape du Premier âge du Fer.


Une rupture s’est indéniablement opérée au cours du Hallstatt C. Bien que difficile à caractériser précisément, aujourd’hui encore, le changement majeur semble avoir été un déplacement des lieux de pouvoir vers des positions plus enclavées, plus élevées, plus forestières, c’est-à-dire sur des lignes de crêtes plutôt qu’au milieu de larges vallées alluviales17. Au contraire de la continuité envisagée dans le schéma initial, depuis le Hallstatt B2/3 jusqu’au Hallstatt D2-3, une rupture évolutive s’est produite alors. Elle a été, assez tôt, bien perçue par H. Härke18, mais j’étais resté sceptique, croyant que son travail souffrait, sur ce point, des imprécisions typo-chronologiques de la céramique d’habitat. Les nombreuses opérations de terrain réalisées depuis lors ont confirmé sa proposition, invalidant la mienne à ce propos. Cela permet de souligner, au passage, le fait que l’archéologie, bien qu’elle ne puisse être que très partiellement expérimentale, dispose des moyens de mettre en œuvre de véritables procédures scientifiques, permettant de valider ou non des hypothèses, dès lors que celles-ci sont clairement définies et réfutables au sens de K. Popper19 ou J.-C. Gardin20. Avant la rupture du Hallstatt B2/3, la limite culturelle entre les domaines atlantiques et nord-alpins était particulièrement marquée, voire exacerbée, selon Claude Mordant. Cette conviction, fondée sur la richesse des données funéraires du secteur Yonne-Seine, l’a conduit à utiliser, pour en rendre compte, la métaphore de “l’effet de lisière”21. Il ne définissait pas réellement cette notion. Celle-ci évoque, en sciences naturelles, une bordure plutôt étroite entre deux milieux dont l’un est généralement forestier et peuplé d’espèces plus nombreuses et variées. On trouve, en effet, le long de ces bordures, non seulement les espèces végétales et animales propres aux lisières, mais aussi une grande partie de celles des deux milieux contigus. Les données archéologiques suggèrent, tout au contraire, à mes yeux, l’existence d’une zone marginale, large de quelques dizaines de kilomètres. La notion de “zone-tampon”, qui désigne un espace intermédiaire plus large où règne une certaine mixité culturelle, me paraît plus pertinente22 (fig. 3). De telles zones conjuguent apparemment des traits culturels correspondant aux traditions locales et des traits de la culture en expansion. Cette mixité culturelle, probablement renforcée par un certain degré de mixité ethnique confère à ces communautés, en particulier à leurs élites, un atout important pour exercer un rôle d’intermédiaires privilégiés dans les échanges de biens (matières premières et produits finis), de personnes et d’idées. Les localisations les plus favorables étaient celles qui rendaient possibles le contrôle des nœuds de voies de passage. Il s’agissait de sortes de corridors, ou “portails”23 qui facilitaient la traversée de ces zones de marges. Au cours de la période en question, il est acquis depuis longtemps que les différentes catégories fonctionnelles d’objets possédaient des aires de diffusion de tailles très variées24. Tandis que des types d’armes ou de vaisselles en bronze montrent des répartitions rayonnant sur des centaines de kilomètres, des types de parures ou de vaisselles en céramique témoignent de distributions généralement beaucoup plus restreintes. La poterie se révèle même, dans la très grande majorité des cas étudiés à cette fin, originaire du lieu même où elle a été retrouvée. Cela suppose que les zones d’homogénéité stylistique – à considérer évidemment en termes de fréquence d’association de types – résultaient d’un affichage délibéré de l’appartenance de leurs utilisateurs à un ensemble culturel donné. Les objets qui sortaient de leur zone d’homogénéité stylistique suggèrent, par leur répartition spatiale, une autre signification : celle des réseaux d’échanges et de relation à longue distance. Certains de ces objets peuvent être interprétés comme des cadeaux diplomatiques. Mais, lorsqu’ils sont nombreux et largement dispersés, ils correspondent plus vraisemblablement à des marqueurs d’appartenance à une catégorie sociale élevée ; celle des dirigeants qui contrôlaient les réseaux d’échanges par lesquels circulaient les biens, les personnes et les connaissances les plus utiles et désirables. Ces gens-là entretenaient des alliances matrimoniales, se rendaient visite, s’imitaient mutuellement, exhibaient leur rôle d’intermédiaire, leur accès privilégié à ces ressources valorisées dans leur tenue vestimentaire, leur expression gestuelle, linguistique, artistique et probablement même dans leur éthique. Ils jouaient sans doute très logiquement sur les deux registres en même temps, insistant plus ou moins selon les circonstances sur les symboles identitaires locaux et sur les symboles statutaires plus “internationaux”25.

À la lumière de ces principes méthodologiques plus rigoureux et d’une documentation archéologique en forte croissance, il convient de concevoir l’entité nommée traditionnellement “Culture des Champs d’Urnes” comme :
Un complexe culturel composé de plusieurs sous-ensembles spatio-temporels emboîtés qui peuvent être appelés, à l’instigation de David Clarke26, des groupes de cultures, des cultures (ex. Rhin-Suisse-France orientale), elles-mêmes formées de groupes culturels.
Une zone de relative homogénéité culturelle, ni uniforme, ni étanche, ni figée, mais faisant preuve d’une indéniable résilience, au moins du Bronze B, vers 1600 a.C., au La Tène D, vers 25 a.C. (selon une vulgate fautive répandue en France, beaucoup diraient ici : à La Tène D, voire à La Tène finale ; en bon français, il convient pourtant de dire au La Tène D, comme on dit au Hallstatt D ou final). Il convient, pour mieux rendre compte de cette résilience, d’appeler complexe culturel nord-alpin cet ensemble qui prend successivement les caractéristiques auxquelles la tradition a affecté les noms de culture des Tumulus du Bronze moyen, culture des Champs d’Urnes, culture de Hallstatt et culture de La Tène.
Un ensemble de communautés échangeant plus entre elles qu’avec d’autres et intégrant des zones et leurs habitants situés sur leurs marges, en particulier à l’ouest dès le Bronze B.
Zoom sur le nord-ouest du Complexe culturel nord-alpin
Une influence nord-alpine se manifeste loin vers le centre-ouest de la France actuelle à partir du Bronze B. Elle contribue à la formation d’une culture mixte, où la composante atlantique demeure importante. C’est la culture des Duffaits, mise en évidence par José Gomez de Soto27. Il s’agit d’un ensemble situé sur le nord-ouest du Massif central, de l’Allier au Seuil du Poitou et de la Corrèze au Berry, où les produits métalliques propres à chacune de ces deux obédiences culturelles se trouvent plus qu’ailleurs associés dans les mêmes structures archéologiques et les mêmes dépôts28. Cette interpénétration pourrait résulter de deux facteurs : d’une part, la présence sur les plateaux du Limousin de gisements d’étain cruciaux pour des communautés nord-alpines plutôt dépendantes de l’extérieur pour cette indispensable matière première, d’autre part le caractère relativement défavorable des sols de cette zone qui avait peut-être déjà pour conséquence une faible densité d’occupation, donc une plus faible résistance des traditions culturelles. Le processus d’acculturation s’est ensuite accentué au cours du Bronze D-Hallstatt A1, caractérisé à l’ouest du Rhin par la céramique décorée de cannelures douces.
Le changement spectaculaire de style céramique, lors de l’entrée dans le Hallstatt A2, avec l’apparition du style “Rhin-Suisse-France orientale”, s’est opéré dans une zone qui se superpose exactement à celle du style précédent ; preuve qu’il s’agit d’une modification culturelle intrinsèque. Cette zone s’est, toutefois, étendue vers le sud méditerranéen et vers le nord-ouest du Bassin parisien. Raisonnant en termes de présence ou absence, plusieurs collègues ont longtemps préféré croire que cette entité culturelle s’était étendue jusqu’à la Manche. Dès qu’une panse carénée ou un départ de col décorés au peigne étaient présents, l’affaire était entendue. Ce fut le cas pour le site de Quiévrecourt “l’Hôpital”, par exemple, en Seine-Maritime, non loin des côtes29. Le reste de la céramique trouvée sur ce site s’avérait pourtant assez différent des assemblages “Rhin-Suisse-France orientale”. La prise en compte de la fréquence d’association des types m’avait pourtant permis auparavant30 de montrer l’existence d’une mixité culturelle sur le site nettement plus oriental de Sorel-Moussel “Fort Harrouard”. Le site localisé à Malleville-sur- le-Bec, à l’est de la Seine-Maritime, c’est-à-dire entre les deux établissements précédents, a plus récemment fourni une abondante céramique31 confirmant le fait qu’à l’ouest de Sorel-Moussel, les gens utilisaient, durant le Hallstatt A2-B1, une vaisselle en terre cuite très majoritairement différente de celle de la culture Rhin-Suisse-France orientale. La confusion, engendrée par un examen trop strictement qualitatif des vestiges, a été renforcée par un amalgame encore trop fréquent consistant à coller l’étiquette Rhin-Suisse-France orientale à des objets et des sites du Hallstatt A2-B1 et du Hallstatt B2/3 sans distinction. Or, durant l’étape la plus récente du Bronze final, il est clair que certaines des caractéristiques stylistiques de type Rhin-Suisse-France orientale (carènes, cols, incisions au peigne) ont été adoptées dans le domaine atlantique, jusqu’en Angleterre, mais en étant réinterprétées afin d’exprimer une identité locale ou régionale.
La documentation céramique a connu une croissance rapide de la Normandie aux Flandres, mais les publications se font attendre ou demeurent trop partielles. Rien, en tout cas, dans ce qui en a été montré au cours des différentes réunions, tables rondes ou colloques organisés ces dernières années, ne permet d’envisager, pour la céramique, des aires de distribution très différentes de celles des types métalliques, même si, de manière minoritaire, des objets en bronze ont, à l’évidence, voyagé beaucoup plus loin et notamment dans des complexes culturels différents. Les propositions reprises, résumées et corrigées ci-dessus s’avèrent compatibles avec la documentation récente.
Les perspectives qu’il convient de se fixer, pour progresser plus vite, sont de nature méthodologique. La typologie des objets métalliques est déjà bien avancée, mais pourrait encore être affinée sur certaines catégories et, surtout, mériterait d’être traitée de manière plus approfondie quantitativement et spatialement. La question demeure plus ouverte pour la céramique, car la documentation se montre toujours très déséquilibrée entre l’Est et l’Ouest. Mais, de plus, les typologies utilisées se révèlent généralement invérifiables en pratique. On constate, en effet, l’absence de planches regroupant tous les individus vases réunis sous la même étiquette et de tableaux ordonnés permettant de vérifier la fréquence d’association des types proposés. La notion de fréquence est ici fondamentale, puisqu’elle seule est à même de mettre en évidence à la fois l’apparition de nouveaux types et la persistance de types plus anciens. Elle seule, par conséquent, permet d’objectiver des groupes de critères, aussi bien chronologiques que spatiaux ou fonctionnels, et ainsi de hiérarchiser les groupes en question. Il s’agit de la seule procédure scientifique dont nous disposions pour déterminer l’importance relative des ruptures d’évolution, pour en découvrir les causes, pour mettre en évidence l’intensité relative des liens culturels à diverses échelles, enfin pour retracer les branches des réseaux d’échanges de toutes sortes et leurs modifications au cours du temps. Avec les moyens de l’archéologie préventive, une masse impressionnante de vestiges céramiques a été exhumée dans les vingt dernières années. Il serait, pour le moins navrant que cet atout soit le prétexte à une publication sélective, donc invérifiable, et à un traitement sous la forme d’analyses multifactorielles tout aussi impossibles à réfuter ou valider. Il faut le dire très nettement : les travaux qui évitent la présentation claire et complète de leur base documentaire et des traitements typologiques et statistiques mis en œuvre n’ont scientifiquement aucune valeur ; ils donnent, de surcroît, de l’archéologie une image désastreuse aux yeux des praticiens des sciences de la matière et de la vie.
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Notes
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- Kimmig 1964.
- Kraft 1927.
- Bosch-Gimpera & Kraft 1928.
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- Reinecke 1965.
- Merhart (von) 1930.
- Holste 1953.
- Kimmig 1951 ; Kimmig 1952 ; Kimmig 1954.
- Verlinde 1987.
- Buchvaldek et al. 2007.
- Brun 1984 ; Brun 1986.
- Brun 1988a.
- Brun & Pion 1992.
- Roymans 1991.
- Pare 1991.
- Brun & Ruby 2008.
- Härke 1989.
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- Brun 1993 ; Brun et al. 2005.
- Quilliec 2007.
- Rowlands 1976.
- Brun 1996.
- Clarke 1968.
- Gomez de Soto 1995.
- Galinand 2008.
- Beurion & Billard 2005.
- Brun 1991.
- Communication orale T. Nicolas.