Brun, P. (2018) : “L’évolution des inégalités au cours du IIe âge du Fer en France”, in : Hiriart, E., Genechesi, J., Cicolani, V., Martin, S., Nieto-Pelletier, S., Olmer, F., dir. : Monnaies et archéologie en Europe celtique. Mélanges en l’honneur de Katherine Gruel, Bibracte 29, Glux-en-Glenne, 353-356.
Quelques tendances lourdes de l’évolution sur le temps long des inégalités sociales ont été ici rassemblées : des changements climatiques, des connexions avec des sociétés plus développées, des mutations religieuses, une croissance en dents de scie, la constante instabilité des régimes politiques et, plus particulièrement, l’atteinte aux libertés.
A few strong trends in the long-term evolution of social inequalities have been brought together here: climate changes, connections with more developed societies, religious mutations, boom and bust growth, the constant instability of political regimes and, more particularly, the infringement of freedoms.
L’évolution en dents de scie de l’échelle d’intégration territoriale durant la protohistoire européenne1 se conforme à ce qui s’est produit partout à travers le monde2. Ces évolutions sont entrecoupées d’étapes de désintégration parfois drastique, suivies d’étapes de croissance, notamment des inégalités. Cette évolution, fondamentalement non linéaire, est bien une caractéristique universelle de la globalisation, au moins depuis la néolithisation ; un phénomène qui approche aujourd’hui de son terme. Les inégalités se sont fortement accentuées au cours de l’âge du Fer, bien que de façon non linéaire. Je tente ici d’en préciser les causes principales.
La séquence désormais acquise en France
Le modèle des “résidences princières” se trouve aujourd’hui validé dans ses grandes lignes ; certaines capitales princières se sont même révélées beaucoup plus grosses que prévues, bien qu’elles ne soient pas parvenues au stade urbain. On note une régression de la complexité sociale à partir du milieu du Ve s. a.C., dont les causes demeurent mal élucidées. Parmi ces causes, l’assise militaire du pouvoir et le caractère exceptionnellement ostentatoire des pratiques funéraires des dynasties régnantes, crispées sur leur pouvoir jusqu’à installer une femme de leur famille sur le trône, suggèrent un fonctionnement despotique susceptible d’avoir provoqué une flambée de révoltes3.
Une reprise de la complexification politique ne s’est opérée qu’à partir du IIIe s. a.C. sur des bases économiques plus solides. Celles-ci ont conduit à une nouvelle croissance de l’échelle d’intégration selon un processus de fédérations instables de pagi permettant l’éclosion de ce que César a nommé des civitates. Ces États archaïques ont atteint la dimension territoriale des principautés antérieures de quatre siècles dans le nord-ouest des Gaules. Ceux situés plus au sud-est et plus près du monde romain ont atteint des dimensions territoriales nettement plus vastes (fig. 1). Plus complexes dans leur organisation politique, ces États étaient aussi des espaces de très fortes inégalités sociales. César a cité de puissants aristocrates gaulois disposant d’une clientèle de milliers de personnes, et même d’une armée à leur solde. Les données funéraires dont nous disposons actuellement ne témoignent pourtant pas de telles inégalités sociales ; elles se montrent même beaucoup moins ostentatoires que celles du “phénomène princier”. La variété et l’évidente hiérarchie des établissements ne laissent, en revanche, aucun doute sur le haut degré d’inégalité de ces sociétés. Ce paradoxe ne résulte pas seulement du fait que les pratiques funéraires ne reflètent pas fidèlement la hiérarchie sociale ; si la monumentalité et la richesse des dépôts funéraires révèlent sans ambiguïté une société hiérarchisée, des tombes uniformément sobres ne signalent pas forcément une société égalitaire. Elles reflètent aussi la différence fondamentale entre l’inégalité politique et l’inégalité économique.

Une combinaison de facteurs
Divers facteurs se sont, en Europe comme ailleurs, conjugués pour provoquer des oscillations de cette échelle d’intégration, dont très logiquement, des facteurs climatiques. Mais ce sont, en général, les organisations sociales qui, par tradition, impéritie, aveuglement, gestion à court terme se révèlent incapables de modifier leur mode de vie et s’adapter au mieux aux aléas. Il en a sans doute été de même pendant l’âge du Fer. Les améliorations climatiques correspondent nettement aux étapes de croissance de l’échelle d’intégration politique4.
Un autre facteur a joué un rôle majeur au cours de ces oscillations évolutives : le progrès technique. Parmi ceux-ci, les plus cruciaux ont, bien sûr, été ceux qui étaient susceptibles d’augmenter la productivité agropastorale, dont le niveau doit être suffisant pour entretenir des agglomérations où nombre d’habitants ne se livrent plus à un travail de production alimentaire. La croissance spectaculaire de la production sidérurgique, qui a permis de transformer l’outillage agricole et de le rendre accessible à tous les exploitants, a très probablement fourni les moyens du développement urbain et étatique ultérieur. Cela implique de corriger certaines conclusions de la remarquable Histoire des agricultures du monde. Du Néolithique à la crise contemporaine de M. Mazoyer et L. Roudart5. Outre qu’elles les conduisent à faire durer beaucoup trop longtemps les systèmes de cultures sur abattis-brûlis, les sources archéologiques sur lesquelles ils se fondent leur font passer sous silence la généralisation du soc d’araire et de la faux en fer dès le IIIe s. a.C. Ils ne perçoivent pas de la sorte qu’entre les systèmes à jachère et culture attelée légère et ceux à jachère et culture attelée lourde, une étape de développement fondamentale, a entraîné des changements sociaux de grande ampleur. Ils ont qualifié de “révolution agricole du Moyen Âge” l’adoption de la charrue considérée comme l’attribut le plus significatif de la culture attelée lourde. Il y a tout lieu de penser que l’outillage agricole en fer avait déjà créé les conditions d’une révolution intermédiaire de l’économie agraire dès le IIIe s. a.C.
Le facteur du type de régime politique
Un autre facteur crucial a été sous-estimé : la variation des régimes politiques. Il s’agit, d’ailleurs, d’une des insuffisances des typologies sociales, jusqu’à celles de Johnson et Earle6 et de Testart7. Des fondements pertinents en ont pourtant été posés par les penseurs grecs et romains dès l’antiquité. Ainsi, la théorie de l’anacyclose de Polybe proposait un cycle en six phases des régimes politiques. Se succédaient, selon lui : la monarchie, la tyrannie, l’aristocratie, l’oligarchie, la démocratie et l’ochlocratie avec laquelle il ne resterait plus qu’à attendre l’homme providentiel conduisant de nouveau à la monarchie8. Derrière l’aspect cyclique, trop mécanique, de la proposition, réside une structure très pertinente qui distingue trois types de gouvernements : le gouvernement d’un seul, de plusieurs (ou d’une minorité), de tous (ou d’une majorité). Il s’agit de trois types qui peuvent revêtir chacun deux formes : l’une juste, soucieuse de l’intérêt général et orientée par la raison – respectivement la monarchie, l’aristocratie et la démocratie –, l’autre déviante, soumise aux intérêts particuliers et aux passions – respectivement la tyrannie, l’oligarchie et l’ochlocratie (fig. 2). Il me semble que l’évolution des systèmes politiques en Europe ne se conforme pas seulement à la typologie de Johnson et Earle en termes de complexité organisationnelle, mais aussi à cette typologie des régimes politiques. Au niveau des chefferies simples, le chef est un petit monarque, un roitelet qui, déjà, peut exercer le pouvoir de manière plus ou moins juste. Au niveau des chefferies complexes, le roi peut être davantage enclin à gouverner de manière despotique, voire tyrannique. Et ce risque est encore plus élevé dans les États archaïques. Les sources textuelles mettent très clairement de telles oscillations en évidence. Jules César a raconté que les rois héréditaires gaulois tendaient de plus en plus à faire place à des magistrats élus parmi les aristocrates au sein de chaque État archaïque, dans une ambiance politique extrêmement tendue ; jusqu’au déclenchement de révolutions semblables à celles qui renversèrent ou expulsèrent les Codrides à Athènes ou les Tarquins à Rome. Ces monarchies tyranniques, donc déviantes, se transformèrent, en “aristocraties” comme disaient les Grecs9.
Les Arvernes renoncèrent à leur famille royale vers 121 a.C., probablement peu après les Éduens qui, en Gaule, redoutaient majoritairement le plus la royauté, et qui avaient pris contre la tyrannie les plus minutieuses dispositions. Polybe aurait pu trouver dans celles-ci d’aussi bonnes choses que dans les lois romaines. Les Éduens obéissaient, en temps de paix, à un magistrat, annuel et électif, que les Celtes appelaient le “vergobret” qui ressemblait beaucoup au “dictateur” ou au “consul” des temps romains primitifs ; car il avait en lui, sauf le titre et la durée, toute l’autorité royale. C’était un juge souverain, ayant droit de vie et de mort. Sa puissance risquait ainsi de devenir d’autant plus dangereuse qu’on n’hésitait pas à appeler à ce poste souverain des jeunes gens, hardis et ambitieux. Mais des précautions nombreuses étaient prises contre lui. Sa magistrature ne durait qu’un an. Il ne pouvait franchir les frontières de la cité. Il ne paraissait pas à la tête des armées, si ce n’est après être sorti de charge. S’il leur donnait des ordres, c’était de loin. Et son autorité était déléguée lors des campagnes à un ou plusieurs commandants militaires, préfets des fantassins ou des cavaliers. Les Éduens partageaient, clairement, avec toutes les cités gréco-romaines, la peur du coup d’État et le soupçon de la tyrannie10.
On est longtemps parti du principe que les inégalités de droit et de ressources tendaient à croître corrélativement dans les sociétés humaines, jusqu’à l’adoption de la démocratie avec laquelle le lien se distendait. C’était une erreur. Il convient, désormais, d’envisager qu’à tous les niveaux de complexité organisationnelle, les sociétés ont pu osciller entre des formes de régimes politiques orientées vers l’intérêt général d’un côté, vers les intérêts particuliers des puissants de l’autre. Des indices toujours plus nombreux suggèrent que les sociétés humaines ont toujours été conscientes des risques d’abus, d’atteinte aux libertés, occasionnés par des gouvernants toujours potentiellement tentés par le despotisme ou la tyrannie. L’évolution sociale et, en particulier politique, perceptible par l’archéologie durant l’âge du Fer en France montre que parmi les facteurs combinés permettant d’expliquer les changements constatés, la forme de régime politique a probablement joué un rôle majeur.
Bibliographie
Brun, P. (2015) : “L’évolution en dents de scie des formes d’expression du pouvoir durant l’âge du Fer en Europe tempérée”, in : Belarte, M.C., Garcia, D., Sanmartí, J., éd. : Les estructures socials protohistòriques a la Gàllia i a Ibèria Homenatge a Aurora Martín i Enriqueta Pons, Actes de la VII Reunió Internacional d’Arqueologia de Calafell (Calafell, del 7 al 9 de març de 2013), Barcelona, 49-59.
Brun, P. et Chaume, B. (2013) : “Une éphémère tentative d’urbanisation en Europe centre-occidentale durant les VIe et Ve siècles av. J.-C. ?”, BSPF, 110-2, 319‑349.
Fustel de Coulanges, N. (1901) : Histoire des institutions politiques de l’ancienne France. Tome 1 : la Gaule romaine, Paris.
Johnson, A. W. et Earle, T. (1987) : The Evolution of Human Societies, Stanford.
Jullian, C. (1908) : Histoire de la Gaule. II. La Gaule indépendante, Paris.
Marcus, J. (1998) : “The Peaks and Valleys of Ancient States : An Extension of the Dynamic Model”, in : Feinman G.M., Marcus J., éd. : Archaic States, Santa Fe, 59‑94.
Mazoyer, M. et Roudart, L. (1997) : Histoire des agricultures du monde. Du néolithique à la crise contemporaine, Paris.
Testart, A. (2005) : Éléments de classification des sociétés, Paris.
