Dans l’historiographie du travail en Grèce ancienne, les chantiers de construction constituent un des cas d’étude privilégiés. La situation documentaire l’explique. Certes, les renseignements que livrent les textes littéraires sont rares et liés principalement à des chantiers exceptionnels. Certes, les représentations iconographiques sont peu nombreuses et tardives1. Mais le travail des hommes se lit dans les vestiges eux-mêmes, qu’il s’agisse des traces de leurs outils, des marques intentionnellement apposées, des différences dans les techniques de construction, et surtout dans les sources épigraphiques qui sont particulièrement riches. En effet, les chantiers de construction ont donné lieu à la rédaction de contrats-cahiers des charges et de comptes que certaines cités et certains sanctuaires ont parfois décidé de faire graver sur la pierre2. Ces inscriptions documentent l’édification de bâtiments publics et sacrés, les conditions de la construction domestique échappant largement à notre connaissance.
Bien que ce domaine d’activités ne soit pas celui qui ait occupé le plus de personnes, le chantier de construction apparaît comme un lieu majeur du travail en Grèce ancienne aussi pour des raisons qui tiennent à ses spécificités : concentrant une main d’œuvre nombreuse et variée, se déroulant bien souvent sur plusieurs années, exigeant des moyens financiers importants, il est un lieu et un temps où se cristallisent les questions qui touchent à l’organisation du travail. Il peut ainsi être vu comme un laboratoire où des pratiques et des conceptions du travail s’élaborent – ou du moins se manifestent avec plus d’intensité pour nous.
Schématiquement, les relations de travail sur les chantiers grecs sont envisagées sous la forme d’un échange entre commanditaires et artisans, les premiers payant pour bénéficier de la force de travail et des compétences des seconds. L’architecte, employé par la cité, apparaît comme un intermédiaire qui lui garantit la réalisation effective de son projet3. Entité collective, la cité délègue le suivi administratif et comptable du chantier à une commission architecturale composée de citoyens4 : ils exercent à ce titre une charge publique qui s’apparente à une magistrature. Cette brève présentation des hommes impliqués dans la construction laisse d’emblée entrevoir leur diversité. Celle-ci invite à examiner plus finement les manières dont les uns et les autres interagissent sur le chantier. Au-delà de la dichotomie entre ceux qui possèdent l’argent et ceux qui travaillent, c’est un système de relations complexes qui se fait jour. L’examen des différentes modalités de l’embauche sur les chantiers amènera à s’interroger sur la place respective de la normalisation et de la négociation dans les rapports de travail. Celles-ci n’empêchent pas les conflits dont on cherchera les traces avant de revenir sur l’extension du contrôle du travail.
Modalités de l’embauche
Une fois les aspects architecturaux et financiers du projet approuvés par l’assemblée, les membres de la commission architecturale ou les autorités compétentes de la cité ou du sanctuaire séparent le travail en lots et s’attachent à trouver artisans et fournisseurs. La situation est sans aucun doute très différente entre des lieux qui connaissent une activité édilitaire soutenue et une main d’œuvre abondante et ceux pour lesquels la construction d’un édifice public ou sacré est plus exceptionnelle. Plutarque donne ainsi l’image d’une armée d’hommes de métier disponibles pour les chantiers péricléens5. Les comptes attestent pourtant la présence importante de métèques, environ 40 %, parmi les travailleurs de l’Érechthéion dans la dernière décennie du Ve s. a.C.6 Ce chiffre n’oblige toutefois pas à penser que la cité athénienne ait dû alors faire face à un marché du travail local réduit, faute de compétences parmi les citoyens ou en raison de l’accaparement de ceux-ci par la guerre : les métèques peuvent tout aussi bien être des hommes installés de manière permanente ou à long terme en Attique7. En revanche, une cité comme Épidaure a manifestement des difficultés à trouver des travailleurs au cours du IVes. a.C.8. Les commissions du temple d’Asklèpios et de la Tholos recourent à des hérauts qu’elles envoient ou emploient sur place à Argos, Athènes, Corinthe, Hermionè, Trézène, peut-être à Némée et à Mantinée9. Ils sont chargés d’annoncer les mises en adjudication des travaux épidauriens dans ces villes souvent réputées pour leurs matériaux (pierre noire d’Argos, poros de Corinthe, marbre du Pentélique) et pour leurs spécialistes. Sans doute cela n’a-t-il pas paru suffisant : pour le chantier de la Tholos, des membres de la commission architecturale se déplacent personnellement à Aléa, à Kléônai, à Corinthe, à Argos, à Athènes et semblent procéder dans ces cités même aux mises en adjudication10. Des indemnités de voyage sont aussi versées aux entrepreneurs pour qu’ils rejoignent le sanctuaire11. Comme il est rare qu’on retrouve dans le compte le nom des artisans qui touchent une telle indemnité, on peut supposer que celle-ci a pour but de multiplier le nombre de travailleurs participant à la mise en adjudication, qu’ils soient ensuite embauchés ou non. La mobilité de la main d’œuvre se présente donc souvent plus comme une nécessité que comme un choix, à la fois pour les artisans, à la recherche de sources de revenus, et pour les commanditaires, confrontés à un manque de spécialistes12. Les relations entre employeurs et travailleurs – ou certaines catégories de travailleurs – pouvaient se trouver déséquilibrées quand l’offre et la demande de main d’œuvre ne coïncidaient pas, mais l’organisation de ce domaine d’activités semble avoir été assez souple pour éviter une asymétrie trop marquée13. Bon an, mal an, il ne semble pas que des chantiers aient été abandonnés faute de travailleurs, ni qu’à l’inverse des hordes d’hommes du bâtiment se soient retrouvées sans moyens de subsistance.
La rareté des mentions d’un travail contraint organisé par la cité ou le sanctuaire va dans le même sens. La corvée est inconnue14. Quand Diodore évoque la réquisition de 60 000 hommes de la campagne par Denys l’Ancien pour la fortification des Épipoles vers 401/400 a.C., cette précision vient renforcer le caractère exceptionnel de cette formidable entreprise15. Il en va de même quand il mentionne l’utilisation pour les travaux publics (temples, égouts) d’un nombre considérable de prisonniers de guerre par Agrigente et d’autres cités siciliennes à l’issue de la bataille d’Himère en 480 a.C.16. L’habituelle réduction en esclavage de prisonniers amène à rapprocher ce travail contraint des rares mentions d’esclaves de la cité ou du sanctuaire dans les comptes, comme les δημοσίοι (dèmosioi, esclaves publics) à Éleusis au IVe s. a.C.17 et les ὑπὸ τοῦ ϑεοῦ παῖδες (hupo tou theou paides, esclaves du dieu) à Didymes aux IIIe et IIe s. a.C.18. Si la présence des esclaves sur les chantiers est indéniable, ils sont bien plus souvent la propriété d’un particulier aux côtés duquel ils travaillent ou qui les loue. C’est ce que permettent de comprendre les inscriptions athéniennes19 et ce que suggère l’absence de mentions d’esclaves dans les comptes d’autres sites : les commanditaires traitent avec les seuls maîtres, sans indiquer dans leurs actes le statut de ceux qui forment les équipes.
Plusieurs modalités d’embauche des hommes libres coexistent sur les chantiers. Très rarement, les artisans sont des salariés du sanctuaire. À Délos, seuls deux hommes, Bacchios et Leptinès, peuvent être considérés comme tels, à la disposition du sanctuaire pour des travaux plus ou moins importants20. Cette position est en revanche celle de l’architecte, de l’éventuel sous-architecte et du ou des secrétaires des commissions architecturales. La rémunération de l’architecte et du sous-architecte est calculée au jour, travaillé ou non. Ainsi, à Épidaure, vers 370 a.C., Théodotos, l’architecte du temple d’Asklépios, perçoit un traitement à raison d’1 drachme par jour21. Il en va de même sur le chantier du temple d’Apollon à Delphes où l’architecte Xénodôros touche 360 drachmes par an dans les années 350 a.C. Quand en 344 a.C. les travaux reprennent à un rythme soutenu après l’interruption de la troisième guerre sacrée, il voit son salaire doubler. Lorsqu’il est remplacé peu après par Agathôn, il n’y a pas de nouvelles négociations salariales22.
Le compte de construction du temple d’Asklèpios à Épidaure permet de comprendre plus précisément comment étaient embauchés les autres travailleurs. Sur cette stèle haute d’1,83 m et large de 0,925-0,93 m, le texte est séparé en deux colonnes (fig. 1) : la principale (I) occupe la partie gauche de la face A et la partie droite de la face B tandis qu’une plus étroite (II) se déploie en sa marge et se poursuit sous elle sur la seconde face. La colonne la plus étroite (II) comprend pour l’essentiel des lignes de compte qui donnent le nom de l’artisan au datif, la tâche accomplie sous la forme d’un infinitif ou d’un substantif au génitif et le montant de la rémunération. Par exemple, Πυρομάχωι βολίμο 𐅛𐅛𐅛ΙΙΙ, “à Pyromachos, pour du plomb, 6 drachmes 3 oboles”23. Les postes de la colonne la plus large (I) se composent en général comme cette ligne :
Σωτάδας Ἀργεῖος ἥλετο τὰν περίστασιν ἐργάσασϑαι ΧΧΧ𐅞𐅞𐅞𐅛𐅛𐅛𐅛, ἔνγυος Ἀριστόλας, Δαμοκρίνης.24Sôtadas d’Argos a pris en adjudication le travail de la péristasis, 368 (drachmes), garant Aristolas, Damokrinès.

Le nom de l’artisan au nominatif est suivi du verbe ἕλετο / εἵλετο / ἥλετο (αἱροῦμαι), de l’énoncé de la tâche sous la forme d’un nom à l’accusatif ou d’un infinitif, du prix et des noms d’un à trois garants spécifiquement désignés comme tels.
La stèle réunit ainsi deux types de registres : l’un qui comprend des dépenses souvent modestes en faveur de fournisseurs ou d’artisans qui paraissent rémunérés sans formalité particulière, l’autre qui enregistre les contrats passés avec des travailleurs pour des tâches, en général mais pas toujours, de plus grande ampleur et plus coûteuses. Sur un même chantier, que ce soit à Épidaure ou dans d’autres cités, les relations entre commanditaires et travailleurs ne sont donc pas toutes identiques. Plus que l’inorganisation de ce domaine d’activités, cette diversité souligne les capacités des commanditaires à adapter les formes de l’embauche aux tâches à effectuer et à un marché du travail où se côtoient des équipes aptes à assumer des lots plus ou moins vastes25.
Les modalités d’embauche les plus simples n’offrent guère prise au commentaire puisque leur seule trace est celle que laisse le versement de la rémunération dans le compte. Rien ne permet de dire si elles donnaient lieu à d’autres écrits, similaires à ceux que l’on peut trouver pour des époques plus récentes (factures, quittances, certifications …)26 ou si les échanges étaient essentiellement oraux.
Quant aux contrats, ils attestent une volonté de formaliser la relation de travail. Outre les spécifications techniques, les συγγραφαί (sungraphai, contrats-cahiers des charges) indiquent les conditions juridiques et financières de l’exécution de la tâche27. Certains de ces textes ont été gravés sur la pierre, Athènes et Délos fournissant les séries les plus nombreuses avec respectivement dix-neuf et neuf inscriptions. Si les attestations attiques les plus anciennes remontent au milieu du Ve s. a.C., sur les chantiers du début du IVe s. a.C., comme à Delphes et à Épidaure, la pratique est désormais bien établie. Les contrats conservés fixent en général les modalités de paiement comme à Délos, un peu avant 360 a.C., dans le contrat pour un édifice ionique qui indique qu’“on versera la moitié de l’argent après la présentation des garants, la moitié du reste lorsque la moitié des travaux aura été faite, et le solde après la livraison du travail terminé”28. Ils peuvent donner aussi la manière d’évaluer la rémunération comme à Éleusis dans le contrat pour la fourniture de goujons pour le porche du Télestèrion, entre 340 et 320 a.C., où il est précisé qu’“on prendra l’adjudication à la mine et [qu’]on pèsera avec l’épistate présent, l’esclave public ou l’architecte”29. Le prix demandé par l’artisan qui a emporté l’adjudication est indiqué à la fin du contrat, avec son nom et ceux de son ou ses garants et parfois des témoins.
Quant aux clauses juridiques, elles couvrent divers moments de la relation établie entre le travailleur et le commanditaire : au cours du chantier lui-même, mais aussi avant, lors de la mise en adjudication et de l’arrivée du travailleur à pied d’œuvre, et après, à l’issue des travaux. Le règlement de Tégée30, vers 350 a.C., donne plusieurs prescriptions visant à assurer que l’appel d’offres se déroule honnêtement et réunisse le plus d’artisans possible : menace d’amende et de traduction en justice en cas de tentative de trucage de l’appel de quelque manière que ce soit, interdiction de s’associer à plus de deux, interdiction de prendre en charge plus de deux chantiers publics ou sacrés sauf autorisation31. Les commanditaires prévoient aussi parfois la procédure pour une nouvelle adjudication en cas de défaillance du premier entrepreneur comme à Lébadée au IIIe s. a.C. sur le chantier du temple de Zeus Basileios32. Ils conditionnent la conclusion du contrat à la présentation de garants solvables, dont les noms apparaissent dans les συγγραφαί (sungraphai), voire dans les comptes. Deux contrats déliens garantissent à l’entrepreneur l’exemption de taxes (atélie) et la protection contre la saisie (asylie) pour lui, ses ouvriers et leur équipement à chaque entrée et sortie du territoire au cours du chantier et jusqu’à 30 jours après la réception des travaux33. Quant à la durée maximale du chantier, elle est rarement spécifiée : 70 jours à partir du versement de l’avance à Oropos pour les travaux d’une fontaine et de bains à l’Amphiaraion en 369/8 a.C.34, huit mois à partir de la prise d’adjudication pour l’édifice ionique de Délos vers 360 a.C.35, “dans les temps définis” pour l’Arsenal du Pirée en 347/6 a.C.36. Ce dernier contrat stipule dans la même clause que les travaux doivent être faits selon les termes des cahiers des charges, les dimensions et les modèles indiqués par l’architecte. Cette obligation, qui semble pourtant aller de soi, est souvent explicitée dans les contrats qui prévoient aussi le montant des pénalités de retard ou des amendes pour malfaçon. En imposant le nombre minimum de travailleurs à pied d’œuvre, les commanditaires s’assurent d’une autre manière de la bonne avancée du chantier : à Délos, vers 250 a.C., celui qui remporte l’adjudication doit faire travailler toute la journée sans interruption pas moins de quatre artisans qualifiés (τεχνίται, technitai) et des aides (ὑπηρέται, huperétai)37 tandis qu’à Lébadée le travail pour des stèles sur lesquelles sont inscrits les contrats du temple de Zeus Basileios doit être accompli “sans interruption, en moins de dix jours après le versement avec pas moins de cinq artisans qualifiés versés dans cet art”38. L’insistance sur le savoir-faire des hommes présents sur le chantier laisse entrevoir l’inquiétude des commanditaires à ce sujet. Ils prévoient d’ailleurs les recours contre les artisans qui endommageraient le travail accompli par d’autres39, ainsi que la procédure à suivre en cas de litiges entre les entrepreneurs40. Les causes extérieures empêchant le bon déroulement des travaux, en premier lieu la guerre, sont envisagées à Tégée et à Érétrie41. Des obligations incombent aussi aux administrateurs du chantier. Ainsi, à Lébadée, si les membres de la commission architecturale en charge du temple prennent du retard dans la fourniture des pierres pour les stèles, ils doivent accorder à l’entrepreneur un délai supplémentaire équivalent42. À Délos, les membres de la commission architecturale et l’architecte doivent réceptionner les travaux du dallage du temple d’Apollon dans les dix jours qui suivent l’annonce de leur achèvement par l’artisan, sans quoi le contrôle sera réputé fait, ce qui permet le paiement du solde43. Enfin, certains contrats stipulent que l’entrepreneur prendra à sa charge la stèle et la gravure du contrat44.
Le recours au contrat et au cahier des charges offre ainsi des garanties aux commanditaires, mais il en présente aussi pour les travailleurs. Plus qu’un outil de “subordination étroite de l’artisan à l’égard du commanditaire”45, ce type de document lie les deux parties tout autant l’une que l’autre, ce qui invite à réfléchir aux conditions de son élaboration.
Le poids des négociations
Certes, des clauses juridiques et financières similaires se lisent dans des contrats de diverses cités dès le IVe s. a.C., ce qui laisse supposer une circulation des pratiques certainement à la faveur de la mobilité des artisans et des échanges de savoir-faire entre les administrateurs46 ; mais les variations sont trop importantes pour qu’on puisse parler d’un cadre fixe qui se répéterait immuablement47. Si les contrats suivent les mêmes grandes lignes, ils sont adaptés à chaque situation, aussi bien en fonction de la tâche à effectuer que des revendications particulières des commanditaires et des artisans. L’intérêt des premiers est bien de s’assurer que le travail sera effectué comme ils le souhaitent, mais il est aussi de susciter la participation du plus grand nombre possible de travailleurs à la mise en adjudication : pour ce faire, ils ne peuvent négliger les prétentions de ceux-ci à travailler dans des conditions qu’ils estiment satisfaisantes. Ainsi, la mention de l’asylie et de l’atélie pour les équipes qui prennent à charge l’une la construction du temple d’Asklèpios, l’autre le dallage du temple d’Apollon à Délos en 297 a.C. n’a de sens que pour des entrepreneurs étrangers : la première est menée par une association de trois hommes de Syros, la seconde est dirigée par un Parien. Les clauses sont donc manifestement discutées au moment de l’élaboration du contrat. Une autre συγγραφή (sungraphè) délienne, datée de 250 a.C., suggère que tout n’était pas nécessairement réglé à cet instant précis : la clause relative à la durée du chantier est gravée sur la stèle, mais l’espace où devrait être indiqué le nombre de mois est vide, sans doute parce que le lapicide a inscrit le texte avant que la commission architecturale, l’architecte et l’artisan se soient mis d’accord48.
Les discussions devaient concerner avant tout le montant de la rémunération et ses modalités de versement. La procédure de l’adjudication institutionnalise la pratique de la négociation. En principe, chacun des artisans participant à l’appel d’offres propose de prendre le lot pour telle ou telle somme et les commanditaires choisissent le moins disant. Il serait naïf d’imaginer que ces propositions ne s’accompagnent pas d’échanges informels entre les travailleurs d’une part et entre ceux-ci et les maîtres d’œuvre, voire les maîtres d’ouvrage, d’autre part. Sans qu’il s’agisse nécessairement de conduites frauduleuses, il faut bien avoir une idée de ce que vaut le travail.
L’analyse des prix de la construction révèle que les situations diffèrent selon les matériaux49. Dans des domaines où la cité ou le sanctuaire ne sont pas les seuls demandeurs, où le marché réunit plusieurs acteurs, la multiplicité des échanges entraîne une certaine stabilité des prix. Il en va ainsi pour les tuiles. Le corpus délien permet de connaître le prix du couple de tuiles – l’unité commerciale la plus répandue pour ce matériau, qui réunit une tuile plate et un couvre-joint – pour 23 transactions. Si ces données ne permettent pas de construire des statistiques, car elles renseignent seulement sur dix de quelque 130 années couvertes par les comptes des administrateurs du sanctuaire, elles indiquent toutefois qu’au IIIe siècle et au début du IIe s. a.C., le prix d’un couple de tuiles oscille autour de 5 oboles. Les menues variations laissent penser qu’il existe un tarif moyen que le jeu de la négociation fait légèrement baisser ou augmenter. On constaterait alors l’existence d’un marché où la confrontation de l’offre et de la demande exerce une influence sur le niveau des prix. L’ampleur et l’étendue géographique de ce marché restent difficiles à évaluer faute de sources, mais on se gardera d’imaginer un marché unifié à l’échelle du monde grec.
Pour ce qui est des prix des pierres, ils se définissent bien davantage dans le face-à-face de la négociation. La construction d’un édifice public ou sacré et la mise en œuvre d’une architecture en grand appareil scellé restent une affaire exceptionnelle. Les commanditaires entrent alors sur des marchés dont le nombre d’acteurs est restreint, voire créent le marché en ouvrant la carrière. Les transactions sont trop peu nombreuses ou trop irrégulières pour que s’établisse un prix de référence. Il est certes compliqué d’exploiter les données relatives au prix des pierres que les comptes livrent, car les conditions de la comparaison sont rarement réunies. Ainsi, on ne connaît pas toujours la nature de la pierre, son origine, le volume fourni ou les modalités de gestion de la carrière ; on ignore souvent si le prix comprend l’extraction, le transport et la pose ou seulement une ou deux de ces étapes du travail. On constate cependant des écarts de prix sur un même chantier pour une même tâche. À Délos, en 208 a.C., l’extraction et le transport du pôros pour les 20 colonnes ioniques à l’intérieur d’une grande halle appelée “Salle hypostyle” par les archéologues sont divisés en deux lots comprenant chacun dix colonnes : Télésôn accomplit le travail pour 185 drachmes par colonne, tandis que Théodotos se fait payer 185 drachmes 2,25 oboles50. L’écart est plus considérable pour la mise en place de ces colonnes, elle aussi divisée en deux lots identiques : Thymias reçoit 49 drachmes par colonne, Ktèsisthénès 54 drachmes51. Ces différences de prix pour des lots similaires suggèrent des négociations individuelles. Les relations de travail n’entrent donc pas entièrement dans un cadre fixé par avance : une marge de manœuvre est possible dans la définition de la rémunération et des conditions juridiques. Elle s’observe aussi dans l’application des clauses techniques. Les fûts de pôros de la Salle hypostyle sont trop mal conservés pour qu’on puisse distinguer le lot extrait et transporté par Téléson de celui de Théodotos, les colonnes érigées par Thymias de celles de Ktèsisthènes, mais, pour les assises en marbre à la base des murs à l’intérieur de cet édifice, l’étude architecturale52 enseigne qu’au moins huit équipes ont travaillé. Les similitudes concernent le matériau – du marbre blanc –, l’appareil, le travail du parement, la hauteur et la saillie de la plinthe et du bandeau, la hauteur de la maçonnerie entre les deux : le cahier des charges imposait ces caractéristiques. Mais on observe des différences quant à l’origine du marbre, au nombre d’assises entre la plinthe et le bandeau, à la longueur des blocs, au degré d’inclinaison des joints montants : chaque entrepreneur était libre de faire comme il l’entendait. Ces variations n’étaient pas jugées préjudiciables à l’aspect final de l’édifice.
Les relations entre les hommes de la pierre et les administrateurs du chantier du temple d’Apollon à Delphes au IVe s. a.C. se révèlent différentes. Un parpaing de pôros pour les murs du temple coûte 13 drachmes, quel que soit le carrier53. Un prix à la pièce est ainsi défini pour chaque type de bloc : l’adjudication ne laisse ici aucune place à l’enchère. Soit le prix a été imposé par les commanditaires, soit la négociation a été collective. Une entente entre les artisans pour obtenir toutes les mêmes conditions de travail n’est pas à exclure. On pourrait aussi interpréter de la sorte le fait que tous les charpentiers soient payés selon les mêmes modalités sur le chantier de la Salle hypostyle – premier versement équivalant à un tiers du total, deuxième versement à un tiers du total, troisième à un sixième, quatrième à un sixième –, alors qu’il en va différemment pour les autres corps de métier54. Aux relations de concurrence entre les artisans s’ajouteraient ainsi des actions collectives. C’est ce que laisse penser aussi le fait que Chrémôn, Kleustratos, Nikostratos, tous trois d’Argos et apparemment polyvalents, passent ensemble du chantier du temple de Delphes à celui de la Tholos d’Épidaure dans les années 340-335 a.C.55. Des échanges de bons procédés, voire des solidarités plus ou moins durables, ont relié certains artisans.
Ces cas font entrevoir les adaptations réciproques des possibilités, des contraintes et des exigences des commanditaires et des travailleurs. Le monde du bâtiment en Grèce ancienne aux époques classique et hellénistique est composé d’une multitude d’équipes de taille variable, mais globalement réduite. Un entrepreneur, assisté de quelques travailleurs qualifiés ou non, n’a en général pas les moyens de prendre en charge la totalité des tâches relevant d’un même corps de métier ou d’une même partie de l’édifice. La division du chantier en lots est un moyen pour les commanditaires de mobiliser dans un même temps un nombre suffisant de travailleurs. Elle leur permet de faire jouer au maximum la concurrence qu’introduit la mise en adjudication en multipliant le nombre d’équipes susceptibles d’y participer. Peut-être faut-il y voir aussi un signe de prudence des commanditaires qui divisent ainsi les risques de faire face à la défaillance d’un artisan56. La division en lots complique en revanche la gestion administrative et pratique du chantier puisqu’il faut établir des contrats avec un nombre important d’artisans et s’assurer qu’ils travaillent de concert sur le chantier.
Conflits du travail
Les traces de conflits entre les artisans et les commanditaires, voire entre différents artisans, ne sont pas négligeables. Les clauses juridiques des contrats précédemment citées tentent de prévoir les difficultés qui pourraient advenir et anticipent leur résolution en indiquant les procédures à suivre et les peines encourues. Ces inquiétudes renvoient certainement à des cas réels, vécus ou entendus par les travailleurs et les maîtres d’œuvre et d’ouvrage. On peut toutefois se demander dans quelle mesure elles reflètent l’ampleur véritable des mauvaises pratiques. L’existence de telles clauses n’implique pas nécessairement que les contractants jugeaient que les risques énoncés (retard dans les travaux ou les paiements, malfaçon, conduite frauduleuse…) étaient très probables, de même que la plupart d’entre nous n’envisageons pas réellement tous les risques indiqués dans nos contrats d’assurance. L’effet dissuasif de ces clauses est lui aussi difficile à évaluer.
Les vestiges révèlent parfois des conduites malhonnêtes. Ainsi, à Délos, dans les années 120-110 a.C., l’entrepreneur qui s’est chargé du soubassement du monument en l’honneur du lutteur et pancratiaste Ménodôros a scellé les blocs des deux premiers degrés uniquement en coulant du plomb dans des mortaises d’habitude taillées pour recevoir aussi des agrafes. Cette méthode peu efficace pour la cohésion des blocs eut sans doute le mérite à ses yeux d’être moins coûteuse. Elle passait en outre inaperçue puisque les mortaises étaient cachées par les blocs de l’assise supérieure57.
Les comptes eux aussi attestent des malfaçons et des retards. Les administrateurs du sanctuaire de Délos ne versent pas le solde quand l’architecte met à l’amende un artisan. C’est trois fois le cas par exemple sur le chantier de la Salle hypostyle à la fin du IIIe s. a.C. : les hiéropes précisent alors “le solde, en raison de la condamnation de l’architecte pour non-achèvement (des travaux) selon le contrat, nous ne l’avons pas versé”, puis indiquent la somme retenue58. À Delphes, dans leurs recettes du printemps 361 a.C., les naopes enregistrent 105 drachmes au titre des condamnations pour les travaux (ἐπιτιμάματα τῶν ἔργων, épitimamata tôn ergôn) et 1 270 drachmes d’amendes (ζαμίαι, zamiai) payées par Xénôn qui verse trois ans plus tard à nouveau 1 400 drachmes59. Les trésoriers de l’Amphictionie60 notent à la fin de leurs recettes du printemps 333 a.C. le versement de 12 statères et 1 drachme par Hélixias qui n’a pas accompli les travaux du stade pythique comme convenu dans le contrat61. Les Épidauriens distinguent les amendes (ἐπιτιμαί, épitimai) et les pénalités de retard (ὑπεραμερίαι, huperameriai). Les membres de la commission architecturale de la Tholos enregistrent entre les années IX et XVI du chantier 10 amendes et 17 pénalités de retard, soit entre un et quatre cas problématiques par an62. À cette période où l’on s’occupe des murs, les amendes concernent des opérations de ravalement, tandis que les pénalités de retard révèlent surtout des difficultés de transport pour la pierre noire d’Argos et pour le marbre du Pentélique. Les membres de la commission perçoivent les sommes dues par les entrepreneurs soit directement auprès d’eux, soit auprès de leurs garants, avant de les verser au prêtre, c’est-à-dire à la caisse sacrée. Dans les comptes des onze années suivantes, ce genre de mention ne se lit plus. Ce silence renvoie sans doute moins à une absence de problèmes qu’à un changement de procédure : il est probable que les amendes et pénalités n’aient alors plus été perçues par la commission architecturale, mais directement par le prêtre ou une autre instance du sanctuaire. Au même moment, les membres de la commission commencent à se nommer explicitement ϑυμελοποῖαι (“ceux qui font la thymélè”63) et modifient la manière de présenter leurs comptes, ce qui traduit peut-être une réorganisation administrative. Faudrait-il y voir une conséquence de relations difficiles avec les entrepreneurs ?
Le corpus épidaurien offre d’autres textes qui renseignent sur les délits commis sur les chantiers : deux stèles des IVe– IIIe s. a.C. enregistrent ainsi des condamnations relatives à des travaux. L’une est spécifique au monde du bâtiment64. Elle concerne le vol et le recel d’ivoire, de colle et de cire par un entrepreneur du sanctuaire d’Asklèpios, Pasitélès d’Hermionè. Sous une forme qui laisse une large place au récit, elle donne à voir les rebondissements de cette affaire, de la délation auprès des épistates des travaux, des administrateurs du sanctuaire (les hiaromnamons) et des prêtres au règlement de la peine par son fils. Elle rappelle aussi la condamnation pour conduite frauduleuse de Pheidolas, qui prit en adjudication la construction d’une tour, celle de l’architecte Périllos à propos d’une fontaine et du porche du portique d’incubation et celle de Theukydas pour les tuiles de la klisia65. La deuxième stèle a trait à des condamnations survenues lors des fêtes en l’honneur d’Asklèpios et d’Apollôn66. La première inscrite sur la pierre concerne Philôn de Corinthe, l’entrepreneur du système de départ du stade. Ces hommes sont condamnés à des amendes ou, pour le voleur d’ivoire, à un serment expiatoire ; mais certains font des recours – qu’ils perdent –, voire tentent de se soustraire à la justice, ce qui entraîne une augmentation de 50 % des amendes et même, toujours pour le voleur d’ivoire, la vente de ses biens. Les affaires impliquent diverses autorités : épistates des travaux, hiaromnamons et prêtres, juges des concours sportifs et magistrat chargé de leur organisation, mais aussi les Trois Cents – inconnus jusqu’à présent –, la boula (le conseil) et la polis (c’est-à-dire l’assemblée). Des cas aussi lourds semblent toutefois exceptionnels. Le fait même de graver et d’exposer ces textes pourrait le signaler : de tels actes, et surtout la ferme réaction de la cité face à eux, ne peuvent être oubliés. La publicité de ces condamnations a peut-être aussi un objectif dissuasif, comme les récits de guérisons miraculeuses exposés à la même période visent à prévenir celles et ceux qui se rendent au sanctuaire contre l’incrédulité et contre des demandes incongrues tout en soulignant la grandeur du dieu, et partant du sanctuaire67.
Si ces contrats, comptes et listes de condamnation attirent l’attention sur les conduites malhonnêtes des travailleurs, leur nature invite à les considérer avec une certaine distance. Ces textes émanent tous des autorités des sanctuaires et des cités et laissent donc voir d’une part ce que les commanditaires craignent et d’autre part ce qu’ils découvrent effectivement sur leurs chantiers. Les fraudes réussies ne laissent pas de traces. De plus, ils mettent l’accent sur les manquements et les escroqueries des travailleurs bien plus que sur ceux des employeurs qu’ils sont. Le contrat pour le dallage du temple d’Apollon à Délos mentionné plus haut, quand il indique un délai de dix jours maximum pour que les épistates et l’architecte réceptionnent les travaux, laisse deviner une certaine négligence, si ce n’est une vraie manœuvre qui retarde le paiement du solde68.
Dans ces relations où les tensions étaient envisagées et envisageables, pouvait naître aussi de l’empathie. C’est du moins ce que rapporte Plutarque dans sa Vie de Périclès69 : ce dernier s’inquiète (ἀθυμοῦντος τοῦ Περικλέους) du sort du plus actif et du plus zélé des artisans (ὁ ἐνεργότατος καὶ προθυμότατος τῶν τεχνιτῶν) tombé d’un échafaudage et dont l’état est désespéré. L’apparition d’Athéna en rêve permet à Périclès de guérir le travailleur. Il est clair que l’anecdote vise à construire une image du grand homme à la fois plein d’humanité et directement lié à la déesse tutélaire d’Athènes dont il se fait ici l’intermédiaire70. Le récit possède aussi une fonction étiologique puisqu’il permet d’expliquer la consécration de la statue d’Athéna Hygeia sur l’Acropole, consécration faite d’ailleurs collectivement par les Athéniens et non par le seul Périclès comme le rapporte Plutarque. Mais si l’on exclut l’intervention divine et les éléments qui rendent exceptionnels les faits, comme la présentation superlative de l’artisan, le texte renvoie à une réalité dont on ne peut douter : celle des accidents de travail, mortels ou handicapants. Ceux-ci ne font l’objet d’aucune préoccupation explicite dans la documentation rédigée par les commanditaires. Le texte se fait aussi l’écho des relations personnelles qui pouvaient se nouer entre maîtres d’ouvrage, maîtres d’œuvre et travailleurs et dont la documentation administrative et financière ne dit, par nature, rien.
Le contrôle du travail
Ce que cette documentation met bien plus en avant, ce sont les dispositifs de contrôle. Elle atteste le contrôle du travail des artisans par l’architecte et les membres des commissions architecturales, comme le montrent par exemple la récurrence du verbe δοκιμάζω (dokimazô) dans le contrat pour un édifice ionique à Délos vers 360 a.C.71 ou ces lignes du compte des administrateurs du sanctuaire de 274 a.C. : “à Aristoklès qui a pris en adjudication le transport depuis Kestreion jusqu’au Pythion de huit pierres, 4 drachmes le pied, après avoir mesuré avec l’architecte et l’épimélète cinquante-six pieds, nous avons versé ce que nous avons calculé, 22[4] dr., sur ordre de l’architecte et de l’épimélète”72. Le contrôle intervient à plusieurs moments du travail, de la présentation des garants au versement du solde.
La documentation ne fait pas qu’attester le contrôle pour l’historienne et l’historien ; elle le rendait aussi possible au moment de sa production. Les συγγραφαί (sungraphai) constituent ainsi les documents auxquels on se réfère explicitement pour vérifier la conformité des travaux et rappeler aux uns et aux autres leurs engagements, comme le souligne la récurrence dans les comptes de l’expression κατὰ τὴν συγγραφήν (kata tèn sungraphèn), “selon le contrat”. La tenue de la comptabilité donne, quant à elle, la possibilité d’échelonner les versements en faveur des artisans, ce qui fournit un moyen de pression à leur égard. En développant des compétences administratives et comptables, les maîtres d’œuvre produisent des textes et constituent des registres facilitant le suivi du travail. De ces documents sur papyrus ou tablettes, nous n’avons qu’une connaissance indirecte, au travers des inscriptions. Celles-ci comprennent des mentions de ces écrits initiaux73. Elles sont elles-mêmes des recompositions et des résumés de textes divers : décrets, cahiers de charge, contrats, enregistrements de recettes de nature variée, listes de dépenses sur différentes caisses, comptes intermédiaires, listes des matériaux en stocks…74 Les visées et les usages des versions gravées et exposées et des documents qui en sont à la base doivent être distingués, mais, dans les deux cas, s’exprime l’idée que l’écrit constitue une référence et sert au contrôle75.
Celui-ci ne s’exerce pas seulement sur les artisans, mais aussi sur les administrateurs. Leurs comptes constituent dès lors moins un outil de suivi du chantier qu’un discours de justification de leur action et de leur gestion. Les hiéropes déliens rappellent ainsi systématiquement que leurs opérations financières sont dictées par les décisions de l’assemblée et ils se déchargent de cette manière de leur responsabilité au moment où ils quittent la fonction. La dimension politique du contrôle apparaît aussi à Delphes quand, en 325 a.C., alors que le temple est achevé, a lieu une grande vérification des comptes relatifs aux dépenses consenties par la cité pour le chantier76 : elle mobilise 15 membres du conseil et leur secrétaire, 13 hommes d’une commission ad hoc désignée par la cité auprès du conseil et 31 naopes. Le bilan est ensuite présenté aux 24 hiéromnamons, les représentants de l’Amphictionie dont dépend le sanctuaire.
La relation contrôlés/contrôleurs ne se limite donc pas à celle des travailleurs et des employeurs. Ces derniers, parce qu’ils agissent au nom d’une autorité collective, sont eux-mêmes contrôlés par celle-ci. Dès lors, on peut se demander si le contrôle des artisans par les maîtres d’œuvre obéit seulement à des logiques économiques. Certes, les dispositifs de contrôle visent à ce que le travail soit achevé dans les termes négociés entre le commanditaire et l’entrepreneur, mais ils n’empêchent ni les malfaçons ni les retards, voire ils entraînent le ralentissement du rythme du chantier. Ces dispositifs de contrôle résulteraient-ils alors de l’organisation du travail ? Les commanditaires les multiplieraient-ils parce qu’ils sont obligés d’employer de petites équipes dont ils douteraient des capacités à assumer la tâche confiée, d’employer des hommes qu’ils ne connaissent pas et qui relèvent juridiquement d’une autre cité parce que la main d’œuvre locale est trop restreinte ? Les activités du bâtiment susciteraient-elles plus que d’autres la défiance ? Le fait que ces activités de contrôle ne coûtent presque rien puisqu’à l’exception de l’architecte, les hommes qui s’en chargent le font au titre de leur implication civique aurait-il favorisé leur développement ? Probablement ces explications sont-elles complémentaires.
L’omniprésence du contrôle sur les chantiers semble bien plutôt s’expliquer par des raisons culturelles et politiques. Dans les cités grecques démocratiques, le contrôle de l’action publique est une exigence et une habitude77. Il ne devait pas paraître incongru que des pratiques qui allaient dans le même sens de la maîtrise de ce qui était accompli aient toute leur place dans le domaine de la construction publique et sacrée, d’autant plus que celui-ci se trouve à l’intersection du politique et de l’économique. Les cahiers des charges, les mises en adjudication avec leurs différentes étapes (définition du lot, annonce, réponses des artisans, choix), les contrats, les comptes traduisent un même souci de formalisme et de normalisation des rapports, que ce soit entre les travailleurs et les employeurs ou entre les administrateurs et la cité. Cette discipline du collectif rend-elle plus complexes ou plus fluides les relations de travail ? Comme on l’a vu, sur les chantiers grecs, elle ne fut jamais totale et laissa du jeu aux individus. Peut-être est-ce cet équilibre qui permit la réalisation de ces grands projets78.
Conclusion
Les relations de travail sur les chantiers grecs s’inscrivent donc à la fois dans un monde de contrôle et un monde de négociation. Elles se formalisent, de plus en plus à partir de la deuxième moitié du Ve s. a.C., par des procédures, telle la mise en adjudication, et par le recours à l’écrit. Cette normalisation touche le travail des artisans comme celui des administrateurs et des comptables, mais n’élimine pas les marges de manœuvre, que celles-ci visent au meilleur déroulement du chantier ou relèvent de conduites frauduleuses. Les textes transmettent aussi l’écho, certes très affaibli, des rapports personnels qui se nouaient au fil du chantier entre ces hommes qui travaillaient ensemble quotidiennement ou presque pendant des mois, voire des années. Mais les dynamiques de la subordination et de la domination, de la confiance ou de la défiance, de la reconnaissance d’un savoir-faire ou d’une incompétence, de la solidarité ou de la concurrence, des inimitiés ou de la bonne entente, qui font le sens social du travail au-delà de ses seuls effets économiques, nous échappent largement. Plus impénétrables encore pour nous sont les relations au sein des équipes. Même si les structures du travail étaient dans le monde grec différentes de celles à l’œuvre parmi les maçons italiens de l’Est parisien au XXe siècle, dans l’Antiquité aussi “le ciment social et humain qui prend forme et se solidifie sur les chantiers a [dû avoir] des conséquences directes sur l’activité des entreprises”79. Mais ici, point de photographies de mariages ni de témoignages de travailleurs pour comprendre l’imbrication des sphères professionnelles, familiales et intimes et l’épaisseur des relations humaines.
Bibliographie
CID II = Bousquet, J. (1989) : Corpus des inscriptions de Delphes. Tome II, Les comptes du quatrième et du troisième siècle, Paris.
ID = Coupry, J. (1972) : Inscriptions de Délos. Période de l’amphictyonie attico-délienne : actes administratifs (n° 89 – 104-33), Paris.
IG II2 = Kirchner, J. (1927-1931) : Inscriptiones Graecae II et III : Inscriptiones Atticae Euclidis anno posteriores, 2e éd., Berlin, [URL] https://telota.bbaw.de/ig/.
IG IV2, 1 = Hiller von Gaertringen, F. (1929) : Inscriptiones Graecae. Volumen IV editio minor, Inscriptiones Argolidis, fasciculus primus. Inscriptiones Epidauri, Berlin, [URL] https://telota.bbaw.de/ig/.
IG VII = Dittenberger, W. (1892) : Inscriptiones Graecae. Volumen VII, Inscriptiones Megaridis et Boeotiae, Berlin, [URL] https://telota.bbaw.de/ig/.
IG XI 2 = Dürrbach, F. (1912) : Inscriptiones Graecae. Volumen XI, Inscriptiones Deli. Fasciculus II. Inscriptiones Deli liberae, tabulae archontum, tabulae hieropoeorum annorum 314-250, Berlin, [URL] https://telota.bbaw.de/ig/.
IG XII 9 = Ziebarth, E. (1915) : Inscriptiones Graecae. XII,9. Inscriptiones Euboeae insulae, Berlin, [URL] https://telota.bbaw.de/ig/.
I. Oropos = Petrakos, V. (1997) : Οι επιγραφές του Ωρωπού, Athènes.
IPArk = Thür, G. et Taeuber, H. (1994) : Prozessrechtliche Inschriften der griechischen Poleis : Arkadien, Vienne.
Azoulay, V. (2010) : Périclès : la démocratie athénienne à l’épreuve du grand homme, Paris.
Badoud, N., Fincker, M. et Moretti, J.-C. (2016) : “Les monuments érigés à Délos et à Athènes en l’honneur de Ménodôros, pancratiaste et lutteur”, BCH, 139-140.1, 345-416, [URL] https://journals.openedition.org/bch/352.
Barbot, M. et Mathé, V., éd. (2020) : Comptabilités de la construction de l’Antiquité au 19e siècle. Numéro spécial d’Aedificare, Revue internationale d’histoire de la construction, 8.
Boffo, L. et Faraguna, M. (2021) : Le poleis e i loro archivi. Studi su pratiche documentarie, istituzionie società nell’antichità greca, Trieste.
Burford, A. (1969) : The Greek temple builders at Epidauros: a social and economic study of building in the Asklepian sanctuary, during the fourth and early third centuries B.C., Toronto.
Carusi, C. (2006) : “Alcune considerazioni sulle syngraphai ateniesi del V e del IV secolo a.C.”, ASAA, 84, série III, 6, Tome I, 11-36, [URL] https://www.scuoladiatene.it/dal-2001-al-2010/2006-1.html.
Carusi, C. (2020) : “L’organizzazione dell’industria delle costruzioni nell’Atene di età classica”, ASNP, Serie 5, 12, 2, 485-517.
Carusi, C. (2021) : “The Recruitment and Remuneration of Construction Workers in Classical Athens”, in : Harter-Uibopuu, K. et Riess, W., éd., Symposion 2019. Vorträge zur griechischen und hellenistischen Rechtsgeschichte (Hamburg, 26.–28 August 2019), Vienne, 131-151, [URL] https://verlag.oeaw.ac.at/produkt/symposion-2019/99200829?name=symposion-2019&product_form=3924.
Carusi, C. (2025) : “Les travailleurs sur les chantiers de construction publique de l’Athènes classique à travers la documentation épigraphique”, in : Castiglioni, M. P., Ernst, P., Kossmann P. et Mercuri, L., Travailler en Grèce ancienne aux époques archaïque et classique (VIIIe-IVe siècle avant J.-C.), Pallas HS 4, 255-272.
Carusi, C. (2025) : “Les travailleurs sur les chantiers de construction publique de l’Athènes classique à travers la documentation épigraphique”, in : Castiglioni, M. P., Ernst, P., Kossmann P. et Mercuri, L., Travailler en Grèce ancienne aux époques archaïque et classique (VIIIe-IVe siècle avant J.-C.), Pallas HS 4, 255-272.
Chankowski, V. (2008) : Athènes et Délos à l’époque classique : recherches sur l’administration du sanctuaire d’Apollon délien, BEFAR 331, Athènes, [URL] https://books.openedition.org/efa/5594.
Chankowski, V. (2019) : Parasites du dieu. Comptables, financiers et commerçants dans la Délos hellénistique, BEFAR 384, Athènes.
Clinton, K. (2005) : Eleusis. The Inscriptions on Stone. Documents of the Sanctuary of the Two Goddesses and Public Documents of the Deme, Athènes.
Conchon, A. (2016) : La corvée des grands chemins au XVIIIe siècle : économie d’une institution, Rennes, [URL] https://books.openedition.org/pur/45591.
Coulton, J.J. (1977) : Ancient Greek architects at work: problems of structure and design, New York.
Davis, P.H. (1937) : “The Delian Building Contracts”, BCH, 61, 109-135, [URL] https://www.persee.fr/doc/bch_0007-4217_1937_num_61_1_2727.
Dürrbach, F. (1926) : Inscriptions de Délos. Comptes des hiéropes (n° 290-371), Paris.
Dürrbach, F. (1929) : Inscriptions de Délos. Comptes des hiéropes (n° 372-498). Lois ou règlements, contrats d’entreprises et devis (n° 499-509), Paris.
Epstein, S. (2008) : “Why Did Attic Building Projects Employ Free Laborers Rather than Slaves?”, ZPE, 166, 108-112.
Epstein, S. (2010) : “Attic Public Construction : who were the builders ?”, AncSoc, 40, 1-14.
Feyel, C. (2006) : Les artisans dans les sanctuaires grecs aux époques classique et hellénistique à travers la documentation financière en Grèce, BEFAR 318, Athènes.
Feyel, C. (2009) : Δοκιμασία: la place et le rôle de l’examen préliminaire dans les institutions des cités grecques, Études anciennes 36, Nancy – Paris.
Fröhlich, P. (2004) : Les cités grecques et le contrôle des magistrats, IVe-Ier siècle avant J.-C, Hautes Études du monde gréco-romain 33, Genève.
Gros, P. (1983) : “Statut social et rôle culturel des architectes (période hellénistique et augustéenne)”, in : Architecture et société de l’Archaïsme grec à la fin de la République romaine, Actes du Colloque international, Rome, 2-4 décembre 1980, 425-452, [URL] https://www.persee.fr/doc/efr_0000-0000_1983_act_66_1_3218.
Gros, P. (1998) : “Les architectes grecs, hellénistiques et romains (VIe siècle avant J.-C.-IIIe siècle apr. J.-C.)”, in : Callebat, L., éd., Histoire de l’architecte, 1998, 19-41.
Harter-Uibopuu, K. (2001) : “The Asclepieia and Apolloneia of Epidauros. Malefactors at the Sacred Games”, in : Πρακτικά του ς’ Διεϑνούς Συνεδρίου Πελοποννησιακών Σπουδών. Vol. 2, 330-339.
Hellmann, M.-C. (1999) : Choix d’inscriptions architecturales grecques, TMO 30, Lyon, [URL] https://www.persee.fr/doc/mom_1274-6525_1999_mon_30_1.
Hellmann, M.-C. (2000) : “Les déplacements des artisans de la construction en Grèce d’après les testimonia épigraphiques”, in : Blondé, F. et Muller, A., éd., L’Artisanat en Grèce ancienne. Les productions, les diffusions, Villeneuve d’Ascq, 265-280.
Hellmann, M.-C. (2002) : L’architecture grecque. 1 Les principes de la construction, Paris.
Jacquemin, A. (1990) : “Arkhitekton – Ergolabos / Ergones”, Ktèma, 15, 81-88, [URL] https://www.persee.fr/doc/ktema_0221-5896_1990_num_15_1_2008.
Jockey, P. (1998) : “Les représentations d’artisans de la pierre dans le monde grécoromain et leur éventuelle exploitation par l’historien”, Topoi, 8/2, 625-652, [URL] https://www.persee.fr/doc/topoi_1161-9473_1998_num_8_2_1776.
Jockey, P. (2009) : “D’une cité l’autre. Brèves réflexions sur la mobilité des artisans de la pierre dans l’Antiquité classique”, in : Moatti, C., Kaiser, W. et Pébarthe, C., éd., Le monde de l’itinérance en Méditerranée de l’Antiquité à l’époque moderne : procédures de contrôle et d’identification, Ausonius Études 22, Bordeaux, 139-159, [URL] https://books.openedition.org/ausonius/1692.
Knoepfler, D. (2001) : “Le contrat d’Érétrie en Eubée pour le drainage de l’étang de Ptéchai”, in : Briant, P., éd., Irrigation et drainage dans l’Antiquité, qanats et canalisations souterraines en Iran, en Égypte et en Grèce, Paris, 41-80.
La Coste Messelière, P. de (1974) : “Les naopes à Delphes au IVe siècle”, in : Mélanges helléniques offerts à Georges Daux, 199-211.
Lacroix, M. (1914) : “Les architectes et entrepreneurs à Délos de 314 à 240”, RPh, 38, 4, 303-330.
Lefèvre, F. (1998) : L’Amphictionie pyléo-delphique : histoire et institutions, BEFAR 298, Athènes - Paris.
LiDonnici, L. (1995) : The Epidaurian miracle inscriptions. Text, translation and commentary, Atlanta.
Marchetti, P. (2007) : “L’épikatallagè à Delphes, à Épidaure et chez Théophraste”, in : Moucharte, G., Borba Florenzano, M. B. et Callataÿ, F. de, éd., Liber amicorum Tony Hackens, Numismatica Lovaniensa 20, Louvain-la-Neuve, 67-86.
Marginesu, G. (2010) : Gli epistati dell’Acropoli: Edilizia sacra nella città di Pericle, 447-6-433-2 a.C., SATA 5, Athènes – Paestum – Salerne.
Marginesu, G. (2019) : “I costi dell’edilizia nel mondo greco”, in : Marginesu, G., éd., Studi sull’economia delle technai in Grecia dall’età arcaica all’ellenismo, ASAA Suppl. 2, 13-26.
Martin, R. (1973) : “Aspects financiers et sociaux des programmes de construction dans les villes grecques de Grande Grèce et de Sicile”, in : Economia e società nella Magna Grecia, Atti del Dodicesimo convegno di studi sulla Magna Grecia, Taranto, 8-14 ottobre 1972, Naples, 185-206.
Martini, M. (2016) : Bâtiment en famille : Migrations et petite entreprise en banlieue parisienne au XXe siècle, Paris, [URL] https://books.openedition.org/editionscnrs/25666.
Massar, N. (2020) : “Skilled Workers in the Ancient Greek City : Public Employment, Selection Methods, and Evaluation”, in : Stewart, E., Lewis, D. M. et Harris, E., éd., Skilled Labour and Professionalism in Ancient Greece and Rome, Cambridge.
Mathé, V. (2010) : Le prix de la construction en Grèce aux IVe et IIIe siècles avant J.-C. : étude sur les chantiers financés par les sanctuaires de Delphes, d’Épidaure et de Délos, Thèse de doctorat, Université Lumière, Lyon.
Mathé, V. (2017) : “Quand un dieu s’installe : la monumentalisation du sanctuaire d’Asklèpios à Épidaure (IVe-IIIe siècles av. J.-C.)”, in : Agusta-Boularot, S., Huber, S. et Van Andringa, W., éd., Quand naissent les dieux. Fondation des sanctuaires antiques : motivations, agents, lieux, CollEfR 534, Rome-Athènes, 135-149.
Mathé, V. (2020) : “Un compte délien de 207 av. J.-C.”, in : Barbot & Mathé, éd. 2020, 239-255.
Mathé, V. (2023) : “Bâtir un édifice, construire des compétences : le chantier comme lieu de savoirs comptables et administratifs (Delphes, IVe siècle avant J.-C.)”, in : Quintela, M., Villacèque, N., Macé, A. et Helmer, É., éd., Les lieux du savoir dans l’Athènes démocratique, DHA Suppl. 27, 225-247.
Prêtre, C., éd. (2002) : Nouveau choix d’inscriptions de Délos : lois, comptes et inventaires, Études épigraphiques 4, Athènes.
Prignitz, S. (2014) : Bauurkunden und Bauprogramm von Epidauros (400-350). Asklepiostempel, Tholos, Kultbild, Brunnenhaus, Vestigia 67, Munich.
Prignitz, S. (2022) : Bauurkunden und Bauprogramm von Epidauros II (350-300). Abaton, Kleisia, Aphroditetempel, Artemistempel, Theater, Epidoteion, Vestigia 75, Munich.
Randall, R.H. (1953) : “The Erechtheum Workmen”, AJA, 57, 3, 199-210, [URL] https://shs.cairn.info/revue-dialogues-d-histoire-ancienne-2023-Suppl%C3%A9ment27-page-217.
Rehm, A. (1958) : Didyma, II. Die Inschriften, Berlin.
Robert, R. (2012) : “Diodore et le patrimoine mythico-historique de la Sicile”, in : Bouffier, S., éd., Diodore d’Agyrion et l’histoire de la Sicile, DHA Suppl. 6, 43-68, [URL] https://shs.cairn.info/revue-dialogues-d-histoire-ancienne-2012-Supplement6-page-43.
Roux, G. (1979) : L’Amphictionie, Delphes et le temple d’Apollon au IVe siècle, Lyon.
Scranton, R.L. (1960) : “Greek Architectural Inscriptions as Documents”, Harvard Library Bulletin, 14, 2, 159-182.
Svenson-Evers, H. (1996) : Die griechischen Architekten archaischer und klassischer Zeit, Francfort.
Thür, G. (2020) : “Prozessrechtlicher Kommentar zur ‘Strafestele’ aus Epidauros”, AAWW, 155, 29-62, [URL] https://epub.oeaw.ac.at/0xc1aa5576_0x003766c8.
Thür, G. (1984) : “Bemerkungen zum altgriechischen Werkvertrag (Die Bauvergabeordnung aus Tegea, IG V/2, 6A)”, in : Franco, P., éd. : Studi in onore di Arnaldo Biscardi V, Mailand, 471‑514, [URL] https://epub.oeaw.ac.at/0xc1aa5572_0x0036c4a4.
Vial, C. (1984): Délos indépendante (314-167 avant J.C.). Étude d’une communauté civique et de ses institutions, BCH Suppl. 10, Athènes – Paris, [URL] https://www.persee.fr/issue/bch_0304-2456_1985_sup_10_1.
Victor, S. (2023) : Le pic et la plume : l’administration d’un chantier (Catalogne, XVe siècle), Paris.
Will, É. (1975) : “Notes sur μισϑός”, in : Bingen, J., Cambier, G. et Nachtergael, G., éd., Le monde grec. Hommages à Claire Préaux, 426-438.
Wittenburg, A. (1978) : Griechische Baukommissionen des 5. und 4. Jahrhunderts, Thèse, Ludwig-Maximilians Universität, München.
Wittenburg, A. (1986) : “Texte und Bemerkungen zum Werkvertrag bei der Griechen”, in : Kalcyk, H. von, Gullath, B. et Graeber, A., éd., Studien zur alten Geschichte: Siegfried Lauffer zum 70. Geburtstag am 4. August 1981 dargebracht von Freunden, Kollegen und Schülern, 1077-1088.
Notes
- Pour les textes littéraires, voir la présentation d’Hellmann 2002, 18-21 ; pour les représentations d’artisans de la pierre, Jockey 1998.
- Pour une première approche de ces textes, Scranton 1960 ; Hellmann 1999 ; Hellmann 2002, 22-28. Cet article se fonde avant tout sur la documentation financière de Delphes, d’Épidaure et de Délos, qui date essentiellement des IVe et IIIe s. a.C. Il ne s’interdit pas de faire appel de manière plus ponctuelle à d’autres corpus.
- Sur le rôle de l’architecte, Coulton 1977 ; Gros 1983 ; Jacquemin 1990 ; Gros 1998 ; Svenson-Evers 1996.
- Wittenburg 1978, Marginesu 2010. Les membres des commissions architecturales s’appellent de diverses manières : ils peuvent être des “épistates” des travaux (“préposés”), des “épimélètes” des travaux (littéralement, “ceux qui s’occupent de”) ou recevoir des noms spécialement forgés comme “naopes” (littéralement, “ceux qui font le temple”). Leur nombre au sein de chaque commission est variable : à Délos, les collèges d’épimélètes comprenaient entre 2 et 5 membres (Vial 1985, 246-250), tandis qu’à Delphes les naopes étaient environ 40 (La Coste Messelière 1974 ; Roux 1979, 95-120 ; Lefèvre 1998, 263-266).
- Plut., Per., 12.6.
- IG I3, 475-479 ; Randall 1953 constitue toujours un article de référence sur les travailleurs de l’Érechthéion.
- Epstein 2010 ; Carusi 2020.
- Les dates de construction du temple d’Asklèpios et de la Tholos ne sont pas certaines. La majorité des chercheurs considère que le premier chantier a lieu vers 370 a.C. et que le second commence vers 360 a.C. pour finir dans les années 320 a.C. Le débat a été relancé par Prignitz 2014, 225-249, qui remonte la construction du temple aux années 400-390 a.C. et le début du chantier de la Tholos au plus tard vers 380 a.C. J’ai exprimé mes doutes dans Mathé 2017, 136-140. Sur les chantiers épidauriens, Burford 1969.
- Pour le temple d’Asklèpios : IG IV2, 1, 102 (= Prignitz 2014, n° 1), passim ; pour la Tholos : IG IV2, 1, 103, A, l. 11, B, l. 158-159 (= Prignitz 2014, n° 2, A, l. 143 ; B, l. 291-292).
- IG IV2, 1, 103, A, l. 3-5, B, l. 27-28, l. 31, l. 33-34, l. 37, l. 42, l. 45, l. 56, l. 65-66, l. 68-73, l. 77-79, l. 81-83, l. 92, l. 133, l. 156-157 (= Prignitz 2014, n° 2, A, l. 16-17, B, l. 159-160, l. 163, l. 165-166, l. 169, l. 174, l. 177, l. 188, l. 198-199, l. 200-205, l. 209-211, l. 213-214, l. 224, l. 265, l. 288-289).
- IG IV2, 1, 103, A, l. 12-13, B, l. 25, l. 44-45, l. 52-55, l. 60-61, l. 160-161, l. 167-168 (= Prignitz 2014, n° 2, A, l. 144-145, l. 157, l. 176-177, l. 184-187, l. 192-193, l. 292-293, l. 299-300).
- Sur la mobilité des artisans : Hellmann 2000 ; Feyel 2006, 341-367 ; Jockey 2009. Sur les spécialistes dans le monde grec, Massar 2020.
- Contra Feyel 2006, 332-340, qui insiste sur l’ “excessive mobilité” du “travailleur grec […] très instable” (citation p. 336).
- Sur la corvée à l’époque moderne, Conchon 2016.
- Diod. 14.18 ; cf. Robert 2012, 49-50.
- Diod. 11.25. Sur la question de la main d’œuvre dans les villes grecques de Grande Grèce et de Sicile, Martin 1973, 196-204.
- Clinton 2005, n° 147, 151, 157, 159, 177. Carusi 2025, 266, note que les dèmosioi ne sont jamais employés directement pour des travaux de construction.
- Dans l’attente d’une nouvelle édition des inscriptions architecturales de Didymes par S. Prignitz et H. Bumke, voir Rehm 1958, n° 27, 29, 31, 32, 34, 36, 39.
- Sur ce point aussi, voir Randall 1953 ; plus récemment, Feyel 2006, 322-325 ; Epstein 2008 ; Epstein 2010 ; Carusi 2021 ; Carusi 2025.
- Feyel 2006, DÉL 110 et DÉL 322 pour ces deux hommes et, plus généralement, 395-402 ; voir aussi Lacroix 1914. Rappelons que le terme μισϑός (misthos) ne peut pas se traduire systématiquement par “salaire”. Dans les comptes, il renvoie au sens large du mot, à une “rémunération”, plus qu’à une organisation spécifique du travail (cf. Will 1975).
- IG IV2, 1, 102, A I, l. 9, 31-32, 54, B I, l. 104-105, 110-111, 112 (= Prignitz 2014, n° 1, A I, l. 7, 29-30, 52, B I, l. 102-103, 108-109, 110).
- CID II, 31, l. 40, 61-62, 65-66, 88, 99 ; 34, I, l. 51-53, 75-78 ; 34, II, l. 37-40, 67-70 ; 46, A, l. 11-14; 50, II, l. 8-11 ; 55, l. 20-22 ; 56, I, A, l. 1 ; 62, II, A, l. 22-25.
- IG IV2 1, 102, B, II, l. 275 (= Prignitz 2014, n° 1, B, l. 272).
- IG IV2 1, 102, A I, l. 13-14 (= Prignitz 2014, n° 1, A, l. 11-12).
- Carusi 2021 ; Carusi 2025.
- Voir les articles sur les comptabilités de la construction réunis dans Barbot & Mathé, éd., 2020.
- Davis 1937 ; Burford 1969, notamment tableau p. 93-95 ; Wittenburg 1986 ; Feyel 2006, 485-509 ; Carusi 2006. Les pages qui suivent donnent plusieurs exemples sans viser à l’exhaustivité.
- ID 104-4 = Chankowski 2008, n° 49, Aa, l. 21-23 (traduction Hellmann in Prêtre éd., 2002, 52-53). Sur l’échelonnement des paiements, Feyel 2006, 495-509.
- Clinton 2005, n° 157, l. 26-29. La mine est une unité de poids qui, à Athènes, correspond à 457 g. environ.
- IPArk, 3 ; voir Thür 1984.
- Voir aussi les premières lignes, malheureusement peu lisibles, du contrat pour le dallage du temple d’Apollon à Délos en 297 a.C. (ID 502, A, l. 1-12).
- IG VII 3073, l. 1-29.
- ID 500, B, l. 4-7; ID 502 A, l. 17-19. On retrouve une prescription similaire dans la convention (συνϑῆκαι) passé entre Chairéphanès et la cité d’Érétrie pour le drainage de l’étang de Ptéchai, vers 318-315 a.C. (IG XII 9, 191, A, l. 2-5 ; cf. Knoepfler 2001).
- I. Oropos 290, l. 71-73.
- ID 104-4 = Chankowski 2008, n° 49, Aa, l. 17.
- IG II2, 1668, l. 96-97.
- ID 507, l. 13-15.
- IG VII, 3073, l. 13-15 : συνεχῶς μετὰ τὸ τὴν δόσιν λαϐεῖν ἐντὸς ἡμερῶν δέκα ἐνεργῶν τεχνίταις ἱκανοῖς κατὰ τὴν τέχνην μὴ ἔλαττον ἢ πέντε.
- IPArk, 3, l. 37-44 ; IG VII, 3073, l. 29-32.
- IPArk, 3, l. 3-6 ; ID 502, A, l. 22-23 ; IG VII, 3073, l. 41-44.
- IPArk, 3, l. 6-15 ; IG XII 9, 191, A, l. 13-17.
- IG VII, 3073, l. 45-47.
- ID 502, A, l. 19-21.
- ID 500, B, l. 7-9.
- Feyel 2006, 493.
- Sur l’influence de l’administration athénienne à Délos, Chankowski 2008 ; sur le rôle du chantier du temple d’Apollon à Delphes au IVe s. a.C. dans la diffusion des savoirs comptables et administratifs, Mathé 2023.
- Contra Davis 1937, 114.
- ID 507, l. 19-20 : Xρόνος τῶι ἔργωι μῆνες vacat / [ἀ]φ’ ἧς ἂν ἡμέρας [λ]ά[ϐηι] τοῦ ἀργυρίου τὴν πρώτην δόσιν.
- Mathé 2010, 363-480.
- ID 365, l. 33-40.
- ID 365, l. 40-44.
- L’étude, en cours, du chantier de construction de la Salle hypostyle de Délos (EfA-IRAA) est menée par J.-Ch. Moretti, M. Fincker, St. Lamouille, V. Mathé et V. Picard.
- CID II, 56, II, C, l. (81)-(86) ; 56, III, l. (1)-(24) ; 62, I, B, l. (80) et II, A, l. 1-5.
- ID 366, A, l. 8-19.
- Marchetti 2007, 81-82. Molossos d’Athènes, sculpteur et orfèvre, travaille lui aussi pour les deux sanctuaires à la même période.
- Sur les raisons de la division en lots du travail, Feyel 2006, 491-492 ; Carusi 2021 ; Ead. 2025. L’idée d’une adaptation de l’ampleur des contrats à ce qui peut être réalisé au cours de la charge des administrateurs doit très probablement être abandonnée. D’une part, il y a une continuité de l’action publique au-delà des individus. D’autre part, la division en lots existe même quand la durée d’exercice des administrateurs n’est pas limitée, comme à Delphes sur le chantier du temple d’Apollon : les naopes n’éprouvent aucune difficulté à effectuer sur plusieurs exercices budgétaires des versements qui relèvent d’un même contrat.
- Badoud et al. 2016, 352-356.
- ID 366, l. 14-16, 19-21, 25-27 : τὸ δὲ λοιπόν, τοῦ ἀρχιτέκτονος ἐπιτιμήσαντος διὰ τὸ μὴ συντελέσαι κατὰ τὴν συγγραφήν, οὐκ ἀπέδομεν. Feyel 2006, 338, tableau 5, réunit les occurrences d’amendes dans les comptes déliens.
- CID II, 1, II, l. 33-36, l. 41-43 ; 5, II, l. 5.
- L’Amphictionie est une association de douze peuples des environs des sanctuaires de Déméter et Korè à Anthéla et d’Apollon à Delphes qui en assure l’administration.
- CID II, 79, A, II, l. 40-41.
- IG IV2, 1, 103, A, l. 15-19, B l. 47-51, l. 73-76, l. 85-89, l. 98-100, l. 111, l. 115-117 (= Prignitz 2014, n° 2, A, l. 148-151, B, l. 179-183, l. 205-208, l. 217-221, l. 230-232, l. 243, l. 247-250). Sur les amendes à Épidaure, Prignitz 2014, 177-178 et Prignitz 2022, 406-407.
- Si nous utilisons pour désigner cet édifice circulaire le mot “tholos” à la suite de Pausanias (II, 27, 3), les rédacteurs des comptes emploient le nom ϑυμέλα. Sur le sens de celui-ci, Robert 1939 ; Hellmann 1992, 78-79 ; Mauduit & Moretti 2009.
- Prignitz 2022, n° 5 et 13. Cf. Thür 2020. L’inscription n° 34 dans Prignitz 2022 (IG IV2, 1, 117) a aussi à voir avec des amendes, mais semble relever davantage des comptes que des listes de condamnations.
- Le bâtiment ainsi nommé dans les comptes est désormais identifié au vaste édifice doté d’une cour centrale et de salles de banquet que les archéologues ont appelé “Gymnase”, puis “Hestiatorion”. Cf. Prignitz 2022, 83-89.
- Prignitz 2022, n° 35 (= IG IV2, 98 et 99). Cf. Harter-Uibopuu 2001.
- IG IV2, 1, 121-124. Cf. LiDonnici 1995. On ignore où étaient exposées Prignitz 2022, n° 5 et 35, ce qui aurait pu renseigner sur la fonction qui leur était attribuée.
- ID 502, A, l. 19-21.
- Plut., Per., 13.12-13.
- Azoulay 2010, 139-140.
- ID 104-4 = Chankowski 2008, n° 49.
- IG XI 2, 199, A, l. 77-78.
- Par exemple, les naopes de Delphes indiquent dans leurs comptes qu’ils achètent et font réparer des coffres qui contiennent leurs registres, peut-être aussi leurs fonds, et qu’ils font sortir et rentrer lors des réunions (CID II 34, I, l. 54-57 et II, l. 24 ; CID II 46, A, l. 8-11 ; CID II 49, C, l. 8-9 ; CID II 50, II, l. 7-8 ; CID II 55, l. 19-20 ; CID II 62, II, A, l. 20-22.)
- Voir pour Délos, Chankowski 2019, 38-45.
- Sur la finalité de la gravure des comptes, voir Boffo Faraguna 2021, 237-264, t pour les comptes athéniens, Marginesu 2019, 19 (avec renvoi aux études antérieures) et, pour les actes déliens, Chankowski 2019, 65-66, Mathé 2020, 251-254.
- CID II 32, l. 20-48.
- Fröhlich 2004 ; Feyel 2009.
- Pour un parallèle éclairant avec l’administration de chantiers catalans au XVe s., Victor 2023.
- Martini 2016, 299.