Il est rare, dans le parcours d’une recherche collective, qu’un projet se télescope frontalement à l’actualité et qu’il se retrouve brutalement investi par son objet, comme surgi de l’extérieur alors qu’on le croyait enfermé dans les documents ou dans les données patiemment scrutées à l’aune de nos questionnements historiques. En 2017-2019, lorsque nous concevions puis engagions le programme intitulé “Pestes et sociétés humaines : émergence, évolution et transformations bio-culturelles”1, nous étions loin d’imaginer que nous aurions à le conduire en faisant face à une pandémie qui frappa le monde stupéfait et hagard pendant près de trois ans.
L’étude des épidémies de l’Antiquité, et en particulier du monde romain, était certes alors un objet d’intérêt ancien, et qui avait connu un regain de notoriété dans les années 2010, notamment grâce au livre de K. Harper, The Fate of Rome. Climate, Disease, and the End of an Empire, paru en 2017. Le succès de cet ouvrage tenait à ce qu’il apportait un élan nouveau dans ce que les historiens de la fin de l’Antiquité ont parfois appelé le “Gibbon’s problem”, le soi-disant déclin de l’Empire romain. Mais il a résulté probablement aussi de la volonté de donner leur part, dans cette question, à l’histoire environnementale et des maladies infectieuses, en convoquant aussi bien les documents classiques de l’histoire ancienne que les données paéloenvironnementales ou paléobiologiques.
L’idée d’embrasser dans leur diversité et leur complexité ces sources, en particulier écrites, et les archives bio-archéologiques, fut d’emblée, dans notre entreprise, le fil directeur. Il s’agissait d’en mieux saisir les points de contact autant que les spécificités, et donc les limites, c’est-à-dire la variété des régimes documentaires, mais aussi de tenir jusqu’au bout le pari du dialogue, de l’ouverture et donc de l’interdisciplinarité. Cette perspective se trouve ainsi au cœur de cet ouvrage qui réunit seize contributions, dont la finalité n’est pas de proposer un tableau d’ensemble synthétique ; elle est plutôt, en variant les échelles et surtout les types de sources, d’apporter une contribution à la réflexion sur les conditions mêmes de l’élaboration d’un récit et d’une compréhension globale des maladies infectieuses et des phénomènes épidémiques dans l’Antiquité. La chronologie retenue, en lien avec le projet, et parce que c’est celle qui fournit une documentation fragmentaire mais solide du point de vue archéologique et historique, concerne principalement la période s’étendant du Ier au Ve siècle p.C.2
L’intégration d’apports de différentes disciplines à une problématique donnée, autrement dit la pratique de l’interdisciplinarité3, n’est pas, ou plus depuis une trentaine d’années, une démarche originale. Cette articulation entre différentes disciplines a en effet servi efficacement bon nombre de domaines de recherches et elle s’est particulièrement épanouie dans les réflexions menées ces dernières années sur les épidémies infectieuses du passé. En ce qui concerne ce type d’investigation, la démarche interdisciplinaire s’est révélée particulièrement pertinente et justifiée car la complexité des phénomènes sociaux et culturels à traiter est tel que l’expertise d’une seule discipline ne peut pas être suffisante pour assurer une interprétation fiable, c’est-à-dire avec des approches à la fois plus nuancées mais aussi plus complètes.
Ainsi, loin d’être réduite à un simple point de vue médical ou une analyse historique, l’analyse des épidémies du passé s’est considérablement enrichie depuis le début du XXIe s. combinant les apports de différentes disciplines afin de dépasser les limites de sources souvent fragmentaires. Développées à l’intersection de plusieurs champs de recherche, textes médicaux, sources littéraires, documents administratifs, sources archéologiques et biologiques, les données collectées peuvent venir s’agencer telles les pièces d’un puzzle et offrir des perspectives nouvelles sur les réalités des phénomènes épidémiques dans les sociétés anciennes.
Les articles proposés dans ce volume s’inscrivent à la croisée des approches religieuses, sociales, politiques et environnementales, reflétant les représentations, les savoirs et les réponses collectives des sociétés anciennes mises à l’épreuve de tels fléaux. Ces derniers sont donc perçus à travers des prismes culturels variés dont la compréhension dépend également d’une méthodologie rigoureuse fréquemment rappelée dans chaque contribution.
Nous synthétisons ci-après quelques axes de recherches qui ressortent plus particulièrement de ces contributions. Ces dernières seront signalées par l’initiale de leurs auteurs.
Perception, interprétation et gestion des épidémies
Bien qu’elle soit étrangère au fameux récit donné par Thucydide de la “peste d’Athènes”, l’appréhension des phénomènes épidémiques s’inscrivit fréquemment dans des modes d’appréhension et, partant, de réponse religieuse. Châtiment divin indiquant une forme de rupture avec les puissances supérieures ou dans l’ordre du monde, ils engageaient aussi des rituels à valeur expiatoire ou prophylactique. En Égypte ancienne, par exemple, les iadet, concept associé aux miasmes annuels liés au cycle du Nil en lien possible avec le paludisme, étaient associés à la colère de la déesse Sekhmet qui disséminait maladies et mort parmi les humains (TB). De même, dans le judaïsme ancien, les fléaux rappelaient les Plaies d’Égypte, intégrant une dimension théologique de pureté et de peur de la mort et ce malgré l’apparition progressive d’une forme de rationalité médicale, marquée par l’émergence de prêtres diagnosticiens et de pratiques comme l’exorcisme ou le recours aux amulettes, intégrant des concepts gréco-romains adaptés aux croyances locales (DH). La peste de Justinien qui a sévi à partir de la fin de l’antiquité romaine en 541 illustre clairement cette dualité : les réactions chrétiennes oscillent entre désordre social (absence de cérémonies funéraires classiques) et mobilisation des croyances (culte des saints, pénitence collective) (CS). Les autorités religieuses, confrontées à l’incompréhension, assument un rôle protecteur, tandis que les pratiques de distanciation sociale ou de purification, comme l’usage du soufre dans les oracles grecs, révèlent une recherche de solutions symboliques face à l’invisible (KB).
Mais le recours à la religion n’était pas l’unique moyen de comprendre et d’affronter les crises épidémiques. Héritières des savoirs grecs de l’époque classique puis hellénistique, les théories médicales et scientifiques pouvaient s’appuyer sur trois démarches essentielles : l’observation des phénomènes, la classification des données collectées et l’explication des mécanismes qui les fondent. Les médecins antiques, dont Galien est le représentant le plus fameux pour la période considérée ici, fondaient leurs diagnostics sur l’observation des symptômes. La “peste” dite antonine qui a frappé l’Empire romain sous le règne de Marc Aurèle, au IIe siècle de notre ère, put être perçue comme une maladie nouvelle, défiant leurs connaissances et soulignant les limites des terminologies médicales de l’époque. Son identification rétrospective demeure complexe, et les sources, malgré des évocations qui paraissent parfois circonstanciées, ne permettent pas de trancher sur sa véritable nature (VBM).
Les épidémies étaient souvent attribuées à des miasmes, “mauvais airs” ou substances toxiques. Dans les récits des historiens romains Tite-Live et Cassius Dion relatant des crises de mortalité massive à Rome, la frontière entre pestilence et empoisonnement se fait parfois floue, les deux étant considérés comme des menaces collectives nécessitant non seulement des expiations religieuses, mais aussi des enquêtes judiciaires de la part des autorités (DRM). D’autres maladies, comme l’éléphantiasis ou l’hydrophobie, étaient perçues comme “extraordinaires”, leurs symptômes spectaculaires (transformation animale, fièvres intermittentes) alimentant des débats sur leur origine. Le dialogue de Plutarque sur les maladies nouvelles montre une transition vers une classification plus systématique des pathologies, bien que toujours teintée de croyances populaires (DV).
Les conceptions relatives aux maladies infectieuses et à leur diffusion ne se perçoivent pas uniquement dans les récits historiques ou dans les textes médicaux. Elles se font jour aussi de manière plus inattendue dans la littérature grecque, notamment la poésie et les romans, où la métaphore de l’amour comme maladie est particulièrement présente. Des auteurs comme Sappho et Héliodore décrivent l’amour avec des symptômes physiques tels que la faiblesse, la pâleur et la confusion mentale, qui s’ancrent dans les théories médicales sur la contagion par l’air. La “guérison” suggérée pour cette “maladie” est l’union avec l’aimé ou le pouvoir des mots. Ces évocations montrent la manière dont les conceptions médicales pouvaient circuler et même être transposées dans d’autres contextes, révélant, au-delà de la topique élégiaque ou amoureuse, l’existence d’un univers partagé de représentations (SL).
Textes médicaux ou récits d’historiens ont souvent été convoqués pour reconstituer des réalités épidémiologiques. Ils possèdent toutefois des limites évidentes qui ne sont pas toujours appréciées avec suffisamment de prudence ou d’acuité. L’analyse de la fabrique du récit, en particulier historique, qui s’éclaire aussi par les textes contemporains d’autres natures, montre ainsi que les récits d’épidémie dans l’Empire romain entre les règnes de Néron et de Trajan reflètent plus des imaginaires collectifs portés par des préoccupations politiques et morales que des observations précises de ces événements épidémiques (BR). Quant aux textes médicaux ou administratifs conservés par les papyrus grecs d’Égypte romaine et byzantine, s’ils peuvent apparaître plus directement en prise avec des situations pestilentielles qu’ils évoquent, leur caractère elliptique restreint leur portée documentaire, en particulier en termes de diagnostics rétrospectifs (AR).
Indispensables à la recherche historique, les sources écrites présentent ainsi des limites qui les tiennent prisonnières du contexte de leur production, de leur genre et de leur finalité. Les textes médicaux et administratifs, notamment sur les papyrus grecs d’Égypte romaine et byzantine, mentionnent des situations pestilentielles, mais leur caractère elliptique rend les diagnostics rétrospectifs incertains (AR). Les sources littéraires, quant à elles, sont souvent biaisées en raison de préoccupations politiques ou morales ; ainsi, les récits d’épidémies dans l’Empire romain entre les règnes de Néron et de Trajan reflètent davantage des imaginaires collectifs que des réalités épidémiologiques (BR).
Nouvelles sources et méthodologies : défi de l’interdisciplinarité
Afin de pallier les limites de ces sources, où l’on rencontre en définitive assez rarement ce que l’on escomptait trouver, et afin d’éclairer différemment nos connaissances sur les épidémies anciennes, le recours aux sciences archéologiques et biologiques présente désormais un potentiel informatif qui, en dépit du caractère encore ponctuel des cas examinés, est considérable. Ainsi l’analyse archéo-antropologique de dépôts de restes humains datant du IIIe siècle p.C. à Chartres révèle un contexte funéraire unique pour l’époque romaine, témoignant d’une gestion très complexe de crise de mortalité (dispersion des restes de plusieurs individus dans différentes cuvettes), peut-être liée à une épidémie (GSC et al.). Par ailleurs le même type de recherches menées sur le cimetière du “Garage Lux” à Alexandrie (Ve-VIIe siècle p.C.) fournit les preuves d’une crise de mortalité probablement liée à la peste de Justinien (chronologie et gestion des sépultures multiples, données démographiques), et rebat ainsi les cartes sur la question de l’origine, asiatique ou égyptienne de la première pandémie (LL)4. Enfin l’archéoentomologie, discipline encore relativement peu développée en contexte funéraire, peut participer à l’interprétation des pratiques funéraires et à la reconstitution de l’environnement des sociétés anciennes. Pour les ensembles funéraires découverts dans le secteur central de la catacombe romaine des saints Pierre et Marcellin (fin Ier-IIIe s.), l’absence d’ectoparasites vecteurs de maladies a permis de confirmer une gestion des décès caractérisée par des inhumations rapides et synchrones lors d’épisodes de mortalité aiguë (BH, DC).
En se fondant sur l’analyse de vestiges biologiques (ossements, dents ou tissus momifiés) et par le biais de méthodes macroscopiques, d’imagerie et, de plus en plus, des analyses moléculaires, l’étude des maladies infectieuses antiques peut fournir des preuves directes de pathologies passées. Malgré ses propres limites, car seules les maladies laissant des traces osseuses sont identifiables (infections chroniques comme la tuberculose, la brucellose, la lèpre et les tréponématoses), elle offre une compréhension inestimable de l’histoire pathologique des populations anciennes (SK, YA). L’identification des pathogènes à l’origine des décès est un enjeu majeur des études sur les épidémies antiques. Concernant la «peste» dite antonine, et malgré plusieurs tentatives d’identification de pathogènes sur les jalons archéologiques potentiellement liés à cette épidémie, la nature exacte de cette épidémie (variole ? rougeole ?…) demeure encore incertaine et il n’est pas encore possible aujourd’hui de combler l’incertitude des textes.
Enfin, l’importance des sciences environnementales ne doit pas être ignorée, comme le démontre une étude combinant sources littéraires, traités médicaux et analyses bio-archéologiques afin de comprendre l’impact de la pollution environnementale sur la santé dans la Rome antique. L’enquête menée sur le squelette d’un enfant découvert dans l’environnement d’une fullonica témoigne de la présence de lésions osseuses suggérant une infection bactérienne (MC et al.). L’étude des carottes glaciaires et les analyses génomiques éclairent également le contexte climatique et pathogène de la “peste” dite antonine. Mais, en définitive, et en dépit de la mise en regard de la totalité des sources et des méthodes d’investigation, les interprétations restent toutefois divisées, certains spécialistes décrivant sa portée comme catastrophique (maximaliste), d’autres comme plus modérée (minimaliste), ce qui appelle à la prudence et donc à une approche nuancée de l’impact réel de cette “peste” (CB).
Limites, enjeux de la recherche et perspectives
La recherche sur les épidémies antiques fait face à plusieurs limites et défis. Le biais des sources historiques constitue un obstacle évident mais d’autres corpus potentiellement informatifs mériteraient d’être explorés avec, entre autres, la prise en compte des sources hagiographiques latines et grecques mais aussi la possibilité, pour des époques contemporaines de ces crises, de s’ouvrir à une aire culturelle plus large, notamment avec la Chine et l’Inde5.
D’un point de vue biologique la paléopathologie est contrainte de se focaliser uniquement sur les maladies qui laissent des traces osseuses, et cette recherche n’est donc pas productive dans le cas des grandes crises de mortalité épidémique classique. Si l’étude du recrutement par âge et par sexe des défunts en temps d’épidémies peut se révéler tout à fait pertinente, du fait que toutes les crises de mortalité ne touchent pas les mêmes tranches de la population, seule la paléogénomique offre une possibilité d’identification certaine des germes incriminés. Or tous les contextes d’enfouissement ne se prêtent pas à une telle détection, car une forte température et l’humidité contribuent à la dégradation de l’ADN. Et si la détection de la bactérie Yersinia pestis responsable de la peste est devenue maintenant une routine, et que d’autres agents pathogènes ont pu être identifiés (fièvre typhoïde et typhus), le problème de conservation de l’ARN pour les virus comme la variole ou la rougeole demeure une vraie difficulté. Étant donné les progrès exponentiels des techniques de la paléogénomique, nul doute que de nombreuses découvertes sont encore à venir. Les études environnementales (pollution, climat), de plus en plus souvent en usage actuellement, sont aussi susceptibles d’apporter des données fondamentales pour comprendre les facteurs de propagation des maladies.
L’histoire des épidémies antiques dans toutes ses dimensions révèle une complexité interprétative qui nécessite une analyse approfondie de données complémentaires. En développant des approches interdisciplinaires, en sollicitant un véritable travail en synergie de différentes branches des sciences historiques, archéologiques et biologiques, elle se donne les moyens de rester pertinente face aux enjeux que revêt ce domaine d’étude. Une meilleure compréhension des épidémies d’hier offre également des opportunités passionnantes pour l’épidémiologie actuelle, car elle établit un lien fort entre passé et futur, notamment en raison de la recrudescence de diverses maladies épidémiques à travers le globe.
Remerciements
Nous tenons à remercier tous ceux qui ont apporté leur soutien dans l’organisation de ces journées d’études, en particulier les services de l’École française de Rome et notamment Ilaria Parisi (assistante scientifique de la section Antiquité) pour tout ce qui concerne la gestion et l’organisation de notre première rencontre à Rome.
Nous rendons aussi hommage à la mémoire de Michel Angot (1949-2024) qui avait accepté de rédiger un article sur les épidémies dans les sources médicales de l’Inde ancienne, sans pouvoir hélas achever son travail.
Notes
- 2019-2025 Projet ANR 19-CE 27-0012 “Pestes et sociétés humaines : émergence, évolution et transformations bio culturelles” (PSCHEET). Ce programme a été amorcé en 2018-2019 Projet Labex ARCHEA “ARChéologie et Histoire des Epidémies Anciennes (Ier-VIIIe s. apr. J.-C.). Pour l’élaboration d’un corpus européen”. 7e AAP du LaScArBx (LabEx Sciences Archéologiques de Bordeaux : dispositif de recherche financé de 2012 à 2021 dans le cadre du programme Investissement d’Avenir).
- L’ouvrage reprend la plupart des communications présentées à l’occasion de deux journées d’études. La première, soutenue par le projet ARCHEA et intitulée “Les maladies infectieuses dans l’antiquité. Sources écrites et archives bio-archéologiques”, s’est tenue à l’École française de Rome les 27 et 28 juin 2019 ; la seconde, intitulée “Épidémies antiques : problèmes et contextes, méthodes et documentation”, s’est déroulée en visioconférence les 5 et 6 mars 2021.
- Selon le constat de bon sens formulé par François Kourilsky (1935-2014) ancien directeur général du CNRS (1988-1994) “S’il a fallu se spécialiser pour apprendre, il faut savoir s’ouvrir pour comprendre”.
- Pour ce site aucune étude paléogénomique n’a encore permis de caractériser la nature de cette épidémie.
- On pense notamment aux travaux menés par l’indianiste français Michel Angot sur les grands traités ayurvédiques.