Dans le cadre de ma thèse, je me suis intéressée aux activités de publication sur le Web des autrices et auteurs de fanfictions, ces membres des publics médiatiques qui écrivent au sujet de leurs personnages ou personnalités favoris. J’ai porté plus particulièrement mon attention sur les relations qu’ils mobilisent pour les y aider, leurs interactions au sein des dispositifs de publications qu’ils utilisent, ou encore la place qu’occupe cette activité dans leurs trajectoires. Les récits qu’ils produisent, les fanfictions, prennent appui sur des univers fictionnels préexistants. Qu’ils soient portés par des films, des séries, des livres, des bandes dessinées, ou encore par l’image médiatique d’une personnalité, les éléments qui composent ces univers peuvent être vus comme constitutifs d’une culture partagée (Deramond, 2022). Publiées en ligne, les fanfictions deviennent des contenus susceptibles d’être consommés et discutés par d’autres, suscitant alors diverses formes d’apprentissages. Que l’on parle d’intelligence collective (Jenkins, 2002), de communautés de pratique au sens de Wenger1 (Barnabé, 2014), ou encore de communauté interprétatives (Breda, 2017) ou d’intérêts (Chapelain, 2017), ces concepts décrivent un cadre structurant propice au partage et aux apprentissages.
Les fans se présentent donc comme des personnes à la fois expressives, prolixes et promptes au partage, et il peut sembler aisé d’enquêter auprès d’elles. Cependant, il en est tout autrement lorsque l’on ne s’intéresse pas directement à l’objet de leur passion et à ce qu’ils en font, mais avec qui ils le font. Cela l’est d’autant plus lorsque l’on ne fait pas soi-même partie de ces communautés et que l’on ne pratique pas d’activités issues de leurs domaines, telle que l’écriture de fanfictions. La relation de confiance est alors plus difficile à tisser et le langage commun plus difficile à trouver. Les travaux sur les fans ont très tôt souligné l’avantage qu’il y a à ce que les chercheurs et chercheuses du domaine soient également fans, afin de rendre compte de la manière la plus juste possible des activités observées, allant jusqu’à défendre la posture d’aca-fan (Jenkins, 1992). Cette posture s’inscrit dans la lignée des cultural studies, à un moment où les fans et les travaux à leur sujet étaient encore stigmatisés (Maigret, 2022), et où les enjeux liés à la reconnaissance du domaine demandaient un positionnement fort (Jenkins, 2015) alimenté par une connaissance fine du terrain et de ses acteurs. J’ai été attentive à cette crainte du stigmate, d’autant plus que je l’ai retrouvée dans le discours de plusieurs des personnes enquêtées, que ce soit au sujet de l’activité même ou des thématiques abordées, telles que l’amour, le sexe, l’homosexualité, la violence ou encore les rapports de genre, qui sont autant de sujets de société qui continuent de faire débat.
Faire partie de la communauté que l’on étudie facilite également l’entrée sur le terrain et cette posture d’aca-fan souligne des questionnements éthiques et méthodologiques qui ne sont pas sans rappeler les enjeux portés par l’ethnographie et l’observation participante, en l’occurrence la réflexivité dont les chercheuses et chercheurs doivent faire preuve (Cristofari, Guitton, 2015). C’est donc sous cet angle que je propose d’aborder cet article en revenant sur les différentes difficultés d’accès au terrain et sur la façon dont elles m’ont poussée à trouver des ressources tout en modifiant mon regard sur mon objet. Loin d’être linéaire, cette enquête a été marquée par des négociations répétées, des refus et des réajustements méthodologiques. Cet article propose d’en faire un matériau d’analyse, en adoptant une démarche réflexive centrée sur les conditions concrètes de production des données. L’enquête sur laquelle s’appuie se travail avait pour objectif de montrer l’activité en train de se faire (Latour, 1995), en s’intéressant à la façon dont les publications contribuent à la formation et à la structuration de relations et de collectifs (Milard, 2013), ainsi qu’aux rôles que jouent les relations pour l’activité des enquêtés. Les logiques de transmission liées aux fanfictions portent largement sur la langue et les pratiques littéraires (Black, 2005 ; 2008). J’ai donc choisi d’interroger ce que signifie être auteur dans ce contexte communautaire spécifique, en analysant conjointement les dimensions « fan » et « auteur/autrice » de l’activité. L’enquête a duré de décembre 2016 à août 2018 et a pour point central fanfiction.net, site de publication de fanfictions nord-américain plurilingue, pionnier et encore leader mondial dans le domaine à ce moment-là. Les résultats concernent 61 autrices et 10 auteurs de fanfictions francophones, âgés de 16 à 51 ans, recrutés selon plusieurs méthodes qui seront explicitées plus loin.
Dans une première partie, je reviendrai sur l’ouverture du terrain. Je montrerai comment
j’ai été amenée à revenir aux bases de la communication afin de m’adapter aux pratiques
des personnes enquêtées. Pour cela je m’inspire du concept de « sociologie embarquée »,
originellement applicable aux terrains in situ sensibles ou aux conditions d’accès difficiles, qui permet d’aborder la nécessité
la mise en place de stratégies d’entrée sur le terrain (Bourrier, 2010). J’appuierai
notamment sur les aspects qui ont dû être « négociés ». Dans une seconde partie, je
montrerai comment je suis progressivement parvenue à mettre en place plusieurs outils
qui m’ont permis de m’adapter aux réalités du terrain, sans pour autant perdre en
cohérence et en gagnant en efficacité. Je montrerai également cela m’a amenée à faire
preuve de davantage d’implication auprès de mes interlocuteurs, entraînant de nouvelles
négociations font écho à celles réalisées auprès d’individus vulnérables (Pian, 2023).
Pour finir, je montrerai comment ces négociations entre les personnes enquêtées, l’enquêtrice
et son objet ont favorisé l’ouverture d’un terrain plus sensible que prévu, ainsi
que le rôle qu’a joué l’adaptation aux préférences des premières (Aurousseau et al., 2019).
Cet article contribue aux fan studies et à la sociologie du numérique en développant
une réflexion méthodologique sur les conditions de production des données et la relation
d’enquête. Il montre comment cette réflexivité, mise au profit de l’analyse des pratiques
d’écriture de fanfictions comme activité sociale, permet d’en révéler la finesse autant
que la complexité, à travers le lien étroit entre formation des relations et usages
des outils de communication en ligne. Plus largement, il met en évidence que ces ajustements
méthodologiques conduisent à appréhender les fandoms et le numérique comme des terrains
d’enquête qui nécessitent à la fois connaissance et recul, et dont les dispositifs
participent à la structuration même des activités étudiées.
Posture de recherche et compréhension du terrain
Dès le départ, mon positionnement été clair : je ne suis pas une autrice de fanfictions, mais je ne suis pas non plus totalement étrangère à ce milieu puisque j’ai assuré durant quelques mois la fonction de bêta-lectrice2 pour un site de publication de fanfictions aux alentours de 2004. Ce site était dédié au fandom3 de la série d’animation japonaise connue en France sous le nom d’« Olive et Tom », dont une version remastérisée était diffusée entre midi et deux heures au même moment. Ce site était statique, c’est-à-dire qu’il ne permettait pas à son lectorat de publier de son propre chef : j’ai alors rejoint les fondatrices pour faire un travail de relecture, de correction et de sélection des fanfictions qui leur étaient envoyées. Bien que marginale et non représentative des dynamiques d’apprentissage que permet l’autopublication (Beuscart et al., 2019), j’ai choisi de mettre cette expérience à profit. Je me suis donc présentée sous la casquette d’une doctorante et ancienne bêta-lectrice afin que mes interlocuteurs et interlocutrices se sentent libres de s’exprimer sans craindre le « jugement de la normalité » associé au statut de chercheur (Le Bart, 2004). L’intérêt accru pour les produits culturels étant le moteur de l’engagement des autrices et auteurs de fanfictions, et l’écriture l’activité qui les relie4, j’ai entrepris de faire des recherches périphériques sur l’écriture, la narration et les produits culturels qu’au coeur de leurs fanfictions et ce afin d’introduire des éléments de « culture commune », que tout le monde puisse se sentir libres de s’exprimer5. Cela m’a conduite à « jongler » avec différentes « casquettes » et connaissances pour me rapprocher au mieux de ce que serait un échange entre pairs (Le Bart, 2004), mais cela n’a pas été suffisant.
Les débuts de l’enquête
Le début du terrain s’est déroulé sans difficulté et de façon « classique », notamment car j’ai pu rencontrer Marie, 34 ans, animatrice en école primaire, in situ par l’intermédiaire d’une connaissance commune. Au terme de notre entretien, elle m’a mise en contact avec 8 auteurs et autrices de fanfictions avec lesquels elle échangeait et qui utilisaient le même site qu’elle, fanfiction.net. Son intervention m’a permis d’obtenir leur accord pour de nouveaux entretiens, mais n’a pas pour autant été synonyme d’entrée sur le terrain puisqu’il a fallu négocier les modalités d’échange.
| Modalités selon la situation d’entretien réelle | Nombre d’enquêtés | Type effectif | Total type effectif | Caractéristique fondamentale | Total caractéristique |
| In situ | 5 | Oral | 19 | Discussion | 47 |
| Logiciel visiophonie /messagerie instantanée : oral | 14 | ||||
| Logiciel visiophonie /messagerie instantanée : écrit | 21 | Écrit instantané | 28 | ||
| Facebook Messenger | 7 | ||||
| Messagerie site | 20 | Écrit différé | 24 | Échanges épistolaires | 24 |
| 4 | |||||
| Total | 71 | 71 | 71 |
Les fanfictions étant publiées dans la grande majorité des cas sous pseudonyme (ici n = 70/71) je m’attendais dès le départ à des refus de rencontre in situ, voire à la recherche d’une conservation totale de l’anonymat, mais non à la demande d’une telle disparité en matière de modalités d’échanges. À titre d’exemple, 3 de ces 8 personnes ont souhaité faire l’entretien par mail, 3 autres ont préféré utiliser la messagerie privée du site fanfiction.net et les 2 derniers ont accepté des appels sur Skype, mais sans caméra. Ces exigences ont perduré avec les personnes interrogées par la suite, ce qui a posé des questions concernant la validité de mon enquête et les conditions de reproduction des données. Malgré l’utilisation de la même grille d’entretien, l’emploi de différents dispositifs de communication pouvait impacter la qualité des réponses et le passage à l’écrit donner aux entretiens des allures de « questionnaire », voire d’interrogatoire. Le choix a alors été fait de proposer en première intention une rencontre par Skype ou assimilé6, mais j’ai été confrontée à une très grande majorité de refus même sans visioconférence, ou en passant à l’écrit. Pour avoir un aperçu de l’activité et de ses logiques dans son ensemble, je souhaitais recueillir les propos de la plus grande variété de personnes possibles et n’exclure personne pour de simples raisons de cadre imposé qui ne serait alors pas adapté. J’ai alors accepté ces conditions, ce qui m’a poussé à prendre du recul sur les différentes modalités pour en cerner les conséquences et les penser en termes d’équivalences analytiques.
Une entrée par la narration biographique pour revenir aux bases de la conversation
Cet exercice revoie à la notion de sociologie embarquée car, même si le terrain n’est pas dangereux ou fortement cadré institutionnellement (Bourrier, 2010), il appelle tout de même une série de négociations et de renégociations de l’accès à l’information : d’abord celle de l’entretien puis celle des modalités. Pour parvenir à cela de façon simple, il me fallait m’adapter. Les logiciels de visiophonie sont des plateformes de communication directe qui permettent de réaliser des appels, vidéos ou non, ou encore de discuter par écrit. Je percevais, dans les appels, une continuité avec les entretiens classiques, souvent réalisés in situ ou par téléphone, mais j’éprouvais davantage d’appréhension face à l’écrit. Dans le cadre d’une intervention datant de 2012 sur la thématique de l’ethnographie en ligne7, Madeleine Pastinelli exprimait l’existence de difficultés à maintenir l’attention de son interlocuteur par écrit. Selon elle, cela écourte la longueur des entretiens et l’enquêteur obtient moins de contenu. Sur le terrain, la messagerie instantanée m’a pourtant permis de recueillir les mêmes informations et avec la même fluidité que l’oral.
| Enquêtée | Messagerie | Dates entretien | Raison du report | Observations |
| Amandine, 32 ans, Éducatrice spécialisée | Facebook Messenger | 23 et 24 juillet 2017 | Reporté par moi, problème de connexion | Elle était dans un bus le premier jour (voyage) |
| Aglaé, 32 ans, Professeure des écoles | Facebook Messenger | 23 et 25 juillet 2017 | Interrompu par l’enquêtée | |
| Océane, 17 ans, Lycéenne | Facebook Messenger | 20, 23 et 24 juillet 2017 | Urgence personnelle de l’enquêtée | On s’est ratées les 21 et 22 et son s’est croisées 23 et 24 |
| Léa, 19 ans, Étudiante en lettres modernes | Skype | 13 juillet 2017 01 et 03 août 2017 09 et 25 août 2017 | Départ en vacances de l’enquêtée (n’as pas choisi le moment du départ, donné par ses parents) | Détails demandés 15 jours plus tard par SMS. Contactée les 01 et 03 août 2017. Réponse les 09 et 25 août 2017 |
| Nathalie, 49 ans, Analyste TI | Skype | 19 et 21 juillet 2017 | Reporté par moi, problèmes de connexion | |
| Emma, 17 ans, Lycéenne | Skype | 12 et 21 juillet 2017 | Reporté par moi, manque de temps | |
| Dylan, 16 ans, Lycéen | Skype | 21 et 22 juillet 2017 | Reporté par moi, l’entretien tirait sur la longueur | Entretien laborieux, enquêté peu impliqué dans les réponses, est plus dans la conversation |
| Claire, 39 ans, Employée | Skype | 21 et 28 septembre 2017 | Reporté par moi, pour cause de fatigue | S’est déroulé tard à cause du décalage horaire. Enquêtée au Québec |
| Anaïs, 24 ans, Archéologue | Skype | 21 et 25 septembre 2017 | Reporté par l’enquêtée, pour cause de fatigue | |
| Mélanie, 31 ans, ingénieure en bio-informatique | Skype | 11 et 12 mai 2017 | Reporté par l’enquêtée, pour cause de fatigue | |
| Laëtitia, 39 ans, professeure de français à la retraite | Skype | 13, 15 et 16 décembre 2016 | Reporté par l’enquêtée la première fois, moi la seconde | Reporté une première fois par elle pour me laisser le temps de revenir sur ce qui avait été dit |
Comme nous pouvons le voir dans le tableau 2 ci-dessus, la seule véritable contrainte était celle du temps : ils duraient environ 3 heures contre une moyenne de 1 heure 30 pour les entretiens oraux de tous types ce qui a nécessité le report d’une partie d’entre eux. Comme les enquêtés utilisaient régulièrement ces dispositifs, les entretiens ont pu facilement être reconduits. Leur habitude d’utilisation est très certainement ce qui nous a permis de trouver un ton conversationnel, typique des entretiens semi-directifs ou libres, et ce même à l’écrit. Il en a cependant été tout autrement avec les échanges réalisés par e-mails et via la messagerie privée du site fanfiction.net : coupés des logiques de l’instantanéité, il n’est plus ici question de moment partagé simultanément entre les deux interlocuteurs. L’implication n’est pas la même et l’attention est en effet plus difficile à maintenir, ce qui rejoint les constats de M. Pastinelli. C’est la raison pour laquelle les entretiens ont été distingués selon deux caractéristiques fondamentales : la discussion, qui concerne les situations d’oralité et de conversations écrites, et les échanges épistolaires qui concernent les autres situations (tableau 1). Pourtant, la conversation ayant façonné le Web dès les usages du mail et des forums (Cardon, Prieur, 2016), et les échanges épistolaires des longues collaborations et amitiés, cela était donc possible et cela nécessitait de trouver une façon d’impliquer les interlocuteurs et interlocutrices qui soit respectueuse de ce qui fonde leur aisance et leurs préférences communicationnelles.
« Alors oui… Ma rencontre avec la fanfiction remonte à quand j’avais 12 ans à peu
près. J’étais au collège, et je venais de découvrir l’anime Saiyuki (ha les débuts
de la japanimation en France). Toute contente, je le faisais ensuite découvrir à toutes
mes amies, et l’une d’elle notamment adorait écrire. Elle a commencé à écrire une
histoire basée sur les personnages, et moi, un peu jalouse car je trouvais l’idée
trop bien, je clamais haut et fort que je faisais pareil. Alors que c’était pas vrai,
je préférais m’imaginer des histoires et les jouer dans ma chambre haha. Mais bon,
forcément mon amie voulait lire mon histoire. Heureusement, comme je viens de le dire,
je passais mon temps à inventer des histoires même si je ne les écrivais pas, du coup
j’avais déjà en tête le sujet et les personnages, vu que je les “jouais”. Il ne me
restait plus qu’à les mettre par écrit, et c’est ainsi que naquit ma première fanfiction
sur Saiyuki ! Donc au final c’est grâce à cette amie qui a commencé à le faire, et
qui a voulu lire ce que je n’écrivais pas à l’époque. Et ce qui était bien c’est qu’on
progressait toutes les deux, on s’envoyait nos chapitres chacune son tour, c’était
super sympa comme première expérience ! »
Extrait de l’entretien avec Ophélie, 22 ans, employée, via la messagerie privée du
site fanfiction.net, le 1er mars 2017.
« La rencontre, ça été par ma fille ainée qui en lisait, c’était en 2004, comme toutes
les mamans, je surveillais ce que ma fille faisait sur l’ordinateur et lisait également.
À l’époque, il passait également Gundam Wing à la télévision, et même si j’avais 38 ans,
je suis réellement tombée amoureuse de l’anime, comme c’était également ce que ma
fille lisait, j’en ai lu quelque unes.
Je dois avouer aussi qu’en général les auteurs viennent de la fanfiction et vont vers
l’original. J’ai eu le chemin inverse.
J’ai commencé à écrire vers 12 ans, une histoire qui est sur fictionpress […] c’était
une histoire qui me trottait dans la tête depuis que j’avais +- 7 ans. […] L’écriture
m’a permis de me reconstruire et prendre la décision de quitter mon deuxième mari.
Depuis mon deuxième divorce, je n’ai jamais arrêté d’écrire, des originales, des fanfictions,
ça m’aide également à faire le point sur certaines situations. La première fanfiction
que j’ai écrite c’est [*****] en entendant la chanson de Grégory Lemarchal, l’histoire
a commencé à se construire dans la tête, alors je l’ai mise sur papier, j’écris toujours
sur papier avant, ma deuxième fille me dit que c’est meilleur que quand j’écris directement
sur ordinateur, peut-être parce que je peux revenir en arrière plus facilement et
que j’ai toujours l’ancienne version. J’écris dans des cahiers toujours sur côté droit
en laissant le côté gauche pour des corrections quand je relis.
Une fois que toute l’histoire a été écrite en version papier (je ne poste que des
histoires finies) je l’ai lue à ma fille ainée qui a beaucoup apprécié l’histoire
et m’a poussé à ouvrir un compte sur fanfiction pour proposer aux autres lecteurs
mon histoire et c’est comme cela que la grande aventure de la fanfiction a commencé ».
Extrait de l’entretien avec Laurence, 51 ans, femme de ménage, via la messagerie du
site fanfiction.net, le 11 mai 2017
J’ai fait le choix de leur demander de me raconter la manière dont elles ont rencontré « la fanfiction » et, pour retrouver une équivalence, je l’ai fait quelle que soit la modalité convenue. Comme nous pouvons le voir dans les deux extraits d’entretien ci-dessus, entrer par le récit laisse aux personnes enquêtées le soin de poser le ton de la conversation, et ainsi de prendre leurs marques et la place qu’ils souhaitent, en plus de permettre à l’enquêtrice dérouler plus naturellement le fil des questions. J’ai alors volontairement utilisé le verbe « raconter » pour qu’ils et elles n’hésitent pas à me donner des détails sur les événements qui les ont conduits vers cette activité. L’objectif était d’induire une perspective biographique par la mise en récit et de commencer à saisir des logiques d’actions (Bertaux, 1980, 2005) afin de me donner les éléments nécessaires pour basculer vers un entretien semi-directif de façon plus naturelle. Cette perspective représentant simplement une amorce, elle ne repose pas sur la recherche d’une reconstitution de la part des enquêtés, et écarte en partie donc les risques d’« illusion biographique » (Bourdieu, 1986).
Interaction et révision des cadres de l’enquête
Dialogue (avec le) numérique et adaptation de la grille d’entretien
Le manque de spontanéité des échanges épistolaires a cependant rapidement créé une rupture dans la dynamique des échanges. Un temps de latence important entre l’envoi des questions et la réception des réponses s’est fait ressentir dans les premiers échanges par mails, et ce malgré les relances. Nadine, 51 ans, employée de supermarché, et Inès, 20 ans, étudiante en école de cinéma, ont fini par abandonner l’entretien en raison de sa longueur et, certainement, d’un manque de stimulation. Cela m’a encouragée à resserrer la grille d’entretien et à travailler par « blocs » : tout en essayant de rebondir au maximum sur leurs réponses, j’organisais mes questions par thématiques et à les poser ensemble afin de rendre les échanges plus dynamiques et de me rapprocher du ton de la conversation.
« Ok, je vois et elle t’a fait découvrir ça il y a longtemps ? Est-ce que ta sœur
continue de lire des fanfictions, peut-être qu’elle te lit ou qu’elle en écrit aussi ?
Qu’est-ce qui t’a décidé à changer de lieu pour publier, pourquoi tu en as eu marre ?
La communauté n’est pas la même ? »
Questions posées lors du second échange avec Coraline, 20 ans, étudiantes en lettres,
via la messagerie du site fanfiction.net, le 08 avril 2017
Nous sommes toutes les deux contentes alors, c’est parfait ^^!
Ok ! Ça doit quand même être agréable de pouvoir partager ton intérêt pour certains
mangas/animes avec des amies IRL, vous vous êtes rencontrées du lycée ? Je suppose
que c’est bien connu de tous les mangas aujourd’hui ? Est-ce qu’il y a beaucoup de
personnes qui aiment ça ? (Je demande, car il y a 10/15 ans quand tu aimais les mangas,
tu passais pour la personne bizarre qui aime les trucs “chinois”…).
Tiens j’ai oublié de te demander, ta petite sœur connait les fanfictions, est-ce qu’elle
sait que tu en écris maintenant ou est-ce que pour elle tu as fait un mystère entier ?
Vous avez des séries en commun ?
Je vois pour ton frère, vous n’avez pas l’air de partager le même genre d’intérêt
sur le plan de la « littérature ». Par contre, je me demandais si tu jouais toi aussi ?
Ensuite, est-ce que tu pourrais me donner une définition de la fanfiction ? En quoi,
selon toi, est-elle différente ou non de la fiction “originale” ? Est-ce que ça t’intéresse
aussi d’en écrire ? Ou peut-être d’en dessiner ?
Pour terminer, j’ai l’impression que tes parents et toi vous n’avez pas non plus les
mêmes centres d’intérêt, je suppose donc qu’ils n’ont pas non plus de métier lié à
l’écriture ou à la création ?
De ton côté, est-ce que tu fais ou envisages des études ou est-ce que tu as une idée
du métier que tu aimerais faire ? »
Questions posées lors du cinquième échange avec Coraline, via la messagerie privée
du site fanfiction.net, le 15 mai 2017
Entre le second et le cinquième message, Coraline et moi avons un peu échangé en dehors des questions, ce qui a ajouté du naturel à nos échanges. Coraline étant très à l’aise avec l’écriture, elle fait partie des personnes enquêtées avec lesquelles j’ai pu me permettre d’envoyer d’importantes séries de questions, sans qu’elle se sente intimidée ou dépassée, ce qui est parfois arrivé avec certains de ses pairs. D’autres plus directs, comme Karine, 26 ans, titulaire d’un diplôme de secrétaire, ont réorganisé les questions sous forme de listes et préféraient des échanges qui se rapprochent davantage d’un questionnaire. Cela permet de saisir qu’il s’agissait de façons distinctes de s’impliquer socialement et cognitivement dans les échanges, représentatives de modes de fonctionnement propres, dépassant de simples préférences communicationnelles. Cela m’a confortée dans l’idée que ma démarche était juste. Toutefois, faire coïncider tous ces aspects n’a pas été simple et m’a contrainte à revenir à l’essentiel : travailler la communication et sa fluidité. J’ai ainsi obtenu une grille d’entretien plus performante ainsi qu’une grande flexibilité dans l’interaction, m’adaptant alors individuellement. Cela s’est répercuté sur échanges de type « discussions » qui s’en sont retrouvés allégés.
La flexibilité de la démarche de recherche
Penser la multiplicité des modalités d’entretien faisait écho à un autre choix fait en amont de l’enquête, celui de m’intéresser à des auteurs et des autrices de fanfictions indépendamment des produits culturels mobilisés. Les travaux portant sur les fanfictions se concentrent souvent sur une communauté en particulier, ou un fandom comme on peut par exemple le voir au sujet des fanfictions sur Harry Potter, nommées Potterfictions (François, 2009). Ils permettent d’étudier en profondeur certains phénomènes médiatiques, laissent davantage de place à l’étude des contenus produits par les publics ou aux engagements identitaires qu’ils permettent de mettre en lumière (Bourdaa, 2021). De façon plus générale, ils montent la continuité médiatique et fictionnelle qu’ils forment avec les produits culturels (Derhy Kurtz, Bourdaa, 2016). Toujours dans une recherche d’hétérogénéité de profils, j’ai fait le choix de ne pas faire appel au volontariat en publiant des annonces sur le Web car je craignais que seules les personnes à l’aise avec la communication, ou encore se considérant légitimement fan ou autrices, se manifestent. Dès les premiers entretiens avec les interlocuteurs et interlocutrices conseillé·es par Marie, j’ai continué de recruter avec la méthode dite « boule de neige ». Elle est connue pour favoriser l’apparition de seuils de saturation de données précoces, mais elle facilite la prise de contact.
| Méthode de contact | Nombre de personnes contactées | Nombre de réponses reçues | Taux (%) équivalent de réponses reçues | Nombre d’entretiens réalisés | Taux (%) équivalent d’entretiens réalisés |
| Boule de neige | 29 | 29 | 100 % | 27 | 93,10 % |
| Initiative personnelle | 67 | 46 | 68,66 % | 39 | 58,21 % |
| Total ou moyenne % | 96 | 75 | 78,13 % | 66 | 68,75 % |
« Se rendre sur le site fanfiction.net, sélectionner une catégorie (par exemple Books), puis une œuvre (au choix), puis un·e auteur·ice (indiqué·e comme “author”, avec le pseudonyme affiché à côté de “by”). On arrive alors sur son profil utilisateur·ice. Sur cette page apparaît normalement une section “Favorite Authors”, qui correspond à la liste des auteurs et autrices enregistrés comme favoris. Si cette section n’est pas présente, il faut répéter l’opération à partir d’un autre profil. Ce procédé permet d’illustrer comment il est possible de passer de profil en profil, et ainsi de sélectionner progressivement des auteur·ices à contacter. »
Pour ne pas tomber dans les travers de cette méthode, j’ai également choisi de contacter les derniers publiants de différents fandoms de fanfiction.net, en tenant compte de l’actualité médiatique et de la notoriété des produits culturels liés afin d’avoir accès à des personnes susceptibles d’être impliquées de façon différente. J’ai également contacté des auteurs et autrices en navigant en naviguant d’un onglet « Favorite Authors » à un autre pour trouver de nouveaux profils. Pour avoir un aperçu, il suffit de se rendre sur le site https://www.fanfiction.net , de sélectionner une catégorie, puis un produit culturel et enfin un pseudonyme. L’onglet « Favorite Authors » apparaît alors sur le profil de celles et ceux qui l’ont renseigné. Dans le cas présent, je suis partie des profils des auteurs et autrices ayant répondu aux entretiens, dont l’analyse, couplée aux observations, avait montré que peu de leurs relations étaient ajoutées en favoris. En tenant compte de l’expérience des petits mondes de Stanley Milgram (1967), qui montre n’y a en moyenne que cinq intermédiaires entre un individu et une personne totalement inconnue, j’en ai déduit qu’un seul « intermédiaire » suffisait dans la majorité des cas à trouver de nouveaux profils d’auteurs afin de limiter la reproduction d’un effet d’homophilie comparable à celui induit par la méthode dite « boule de neige ».
Comme on peut le voir dans le tableau 3, la méthode « boule de neige » a été beaucoup plus efficace pour recruter. En citant le nom d’une personne qui m’avait déjà fait confiance et qui me cautionnait auprès d’eux, il y avait davantage de chances qu’on se fie à moi. Les réponses positives obtenues en démarchant sur le site ne l’ont été que lorsque j’ai ajouté des éléments montrant que j’avais lu leur profil ou que j’étais intéressée par les fandoms objets de leurs publications : en d’autres termes en démontrant moi-même une implication qui soit plus appréhendable que la simple description de ma recherche et qui ne ressemblait pas à un démarchage impersonnel. Plus encore, il s’agissait de réintroduire quelque chose de plus personnel, qui allait au-delà de mon passif de bêta-lectrice pour créer un lien, retrouver quelque chose de plus humain et commun, tel que cela peut se faire lorsque le chercheur ou la chercheuse est aussi fan. Cette attention portée au lien renvoie plus largement aux exigences propres à toute enquête ethnographique : les personnes enquêtées ne sont pas interchangeables, car elles ne sont pas des objets d’étude, et ce qui se construit dans la rencontre demeure toujours singulier, y compris dans un contexte numérique qui pourrait laisser supposer une standardisation des échanges. C’est une nécessité qu’a aussi éprouvée Anaïk Pian en enquêtant auprès d’étrangers et d’immigrés atteints du cancer : montrer qu’elle n’est pas « du côté des dominants » (Pian, 2023), qu’elle n’a pas de présupposés normatifs, et qu’elle a une raison plus personnelle d’enquêter sur cette thématique. Il s’agit également d’une étape de négociation, qu’elle nomme justification, et qui permet aux personnes enquêtées de mieux comprendre le chercheur ainsi que son enquête afin de créer un échange.
Temporalités, réflexivité et dialogue commun avec l’objet de recherche
Intimité, confidences et relation d’enquête
À première vue, enquêter auprès d’auteurs et d’autrices de fanfictions n’apparaissait pas aussi délicat que dans le cas de patients immigrés atteints du cancer. L’usage de l’écrit laissait cependant supposer l’existence d’une possible dimension cathartique ou réparatrice pour une partie d’entre eux et elles ou certaines des personnes interrogées. C’est d’ailleurs le cas de Marie, qui s’est investie dans cette activité après le décès de sa mère, ou encore de Stéphanie, 32 ans, fonctionnaire administrative, à laquelle l’écriture a été conseillée par des professionnels de la santé pour dépasser des expériences familiales traumatiques. Mais le lien avec l’intimité peut aussi se faire avec les thématiques usuellement abordées en fanfiction, et qui sont parfois délicates à assumer. Beaucoup écrivent sur des sujets comme l’amour ou la sexualité (Discroll, 2006), ou encore la psychologie et le quotidien des personnages, et peuvent faire appel à des expériences, des connaissances ou des fantasmes personnels. Cela n’est pas sans rappeler les caractéristiques des blogs qualifiés d’intimes qui entremêlant des pensées et des expériences vécues, touchant aux sensibilités (Cardon, Delauney-Téterel, 2006 ; Flichy, 2010).
Le lien qui s’est parfois crée dans la relation d’enquête m’a directement confrontée à cet aspect. Au-delà des exemples de Marie et de Stéphanie, qui m’ont facilement parlé des raisons émotionnelles ou psychologiques de leur entrée dans l’activité, j’ai obtenu des confidences inattendues au sujet de ruptures familiales, de violences scolaires, sexuelles et sexistes, de maladie, de dépression, ou encore de tentatives de suicide. J’ai encore le souvenir de certains sons qui accompagnaient ces moments lors des entretiens vocaux, tels qu’une voix qui se brise, des sanglots étouffés ou encore reniflements qui se voulaient discrets. D’autres ont dévié l’entretien de façon inattendue pour défendre, parfois avec véhémence, des sujets qui leur tenaient à cœur : en général les questions d’acceptation et d’intégration sociales. C’est par exemple le cas de cette autrice de la cinquantaine qui semblait ne pas comprendre pourquoi certains rejettent l’existence même des relations homosexuelles et ne parviennent pas à voir qu’elles sont également belles. Tous ces instants témoignent de parcours douloureux, le leur ou celui d’un proche, qui bien souvent les a conduits vers l’écriture et la publication en ligne. Ce genre d’événements n’est pas arrivé avec toutes les personnes interrogées, environ une dizaine, mais ils ont été suffisamment récurrents pour être remarqués.
Il n’est d’ailleurs pas rare que les fanfictions soient considéré·es comme de piètre qualité, ou soient dénigrés en dehors des communautés de fans. Sous couvert d’anonymat, ils et elles ont par contre la possibilité d’explorer par cet intermédiaire certaines parties d’eux et elles-mêmes qui ne sont pas nécessairement montrés à leur entourage habituel, famille, amis, camarades ou collègues. Cette segmentation des espaces et des relations rappelle la tendance des individus à cloisonner leurs relations avec leurs confidents affectifs et sexuels afin de contrôler la circulation des informations intimes (Deramond, 2022 ; Ferrand, 1991). La confidence apparait d’ailleurs comme « une mise en porte à faux, elle implique un risque dans la révélation de soi ; cette plus grande fragilisation encore qu’est la réception et la reconnaissance d’une influence de la part d’autrui nécessite une situation de protection, de sécurité plus importante encore » (Bidart, 1997 : 272). Par la place qui m’était donnée en tant que personne extérieure présente de façon temporaire, ces personnes enquêtées ont pu voir en la chercheuse une oreille attentive, ou un support de médiation face à un extérieur perçu comme normativement contraignant, offrant un espace où pouvaient se formuler des expériences sensibles rarement exprimées dans d’autres contextes. Quelques échanges pourraient être vus comme des tentatives d’instrumentalisation ou comme des formes de décharge émotionnelle, car certains enquêtés occultant volontairement des questions pour aborder un sujet qui les intéressent, mais peuvent aussi être appréhendées comme une étape supplémentaire de négociation, ou sa limite. En ce qui concerne les confidences, il est possible de les concevoir comme participant à une dynamique de don contre-don résultant de la relation de confiance et d’échange qui s’est tissée (Pian, op. cit.) notamment face à des personnes parfois en pleine remise en question personnelle et habituées à la verbaliser.
Retour sur le positionnement du chercheur ou de la chercheuse et son implication
Ces expériences m’ont fait prendre la mesure de la responsabilité éthique de ma démarche. Négocier l’accès aux informations a entrainé une incursion dans l’intimité de personnes vulnérables et ce n’est qu’avec le recul que j’ai compris que cela était dû à ma démarche d’adaptation. Face à ce constat, j’ai pris toute la mesure des refus concernant l’utilisation des logiciels de visiophonie (tabl. 1). Qu’ils relèvent d’une méconnaissance effective, de goûts et dégoûts, ou encore d’une mise à distance volontaire, leurs réponses étaient représentatives et d’un vécu avec le numérique et donc d’une réalité sociale devant être prise en compte et devant être analysée, particulièrement lorsqu’on s’intéresse au numérique. Ce lien entre le numérique et le quotidien a été sciemment mobilisé lors d’une enquête réalisée auprès de femmes victimes de violences sexuelles ayant publié des témoignages en ligne, auxquelles le choix des modalités d’entretien été laissé car « offrir le choix de la parole ou de l’écrit peut aussi réduire le coût de la participation et permettre de tenir compte des modes expressifs préférentiels des femmes afin notamment de répondre à leur besoin de contrôle sur le récit livré. Cette ouverture et la capacité d’ajustement des chercheuses aux besoins et contextes de vie des femmes contribuaient aussi à la réduction des écarts de statut, en ancrant dès le départ la relation d’entretien dans le quotidien des femmes » (Aurousseau et al., 2019 : 6). Elles se sont appuyées sur les usages habituels du numérique pour ménager leurs enquêtées et leur laisser l’espace de parole adéquat. C’est donc très certainement le fait d’avoir fait le choix de respecter les cadres des personnes enquêtées qui, de mon côté, m’a conduite à partager des moments de proximité et à faire des entretiens avec des auteurs et autrices plus vulnérables, qui n’auraient certainement pas participé dans d’autres conditions.
Il en est de même avec les contraintes rencontrées lors des entretiens telles que les multiples reports (tabl. 2), qui concernent le manque de temps ou la fatigue et sont dues aux horaires tardifs. Les entretiens se déroulaient souvent le soir après 21 ou 22 heures ou lors de moments perdus, c’est-à-dire lorsque les personnes enquêtées avaient rempli leurs obligations. Ceci, ainsi que l’implication dans chacun des entretiens différés, a demandé une attention accrue de mon côté qui était particulièrement chronophage, ainsi que cognitivement voire émotionnellement très impliquante, et qui me poussait à prendre sur mon temps personnel habituellement consacré aux proches et aux loisirs, entrainant de fait un dernier niveau de négociation qui touchait à ma propre intimité. Comme pour toute ethnographie in situ, je vivais avec les conditions des interlocuteurs et interlocutrices de mon terrain, et je partageais des moments en dehors du cadre même du terrain prévu, à savoir celui du site de publication, sur un dispositif propre à leur manière de faire et de s’impliquer pour avoir des discussions plus personnelles marquant dès lors une véritable entrée sur le terrain. Cela m’a permis d’observer que le choix du support de ces discussions traduit des habitudes d’échanges concrètes : ce sont les plus jeunes ou les plus investis dans l’activité et son contexte social de publication, qui apparaissent les plus à l’aise avec les échanges et le numérique. Pour les autres, en général des auteurs ou autrices déjà engagé·es dans la vie active, les échanges épistolaires étaient le plus souvent choisis montrant d’autres usages du numérique et formes d’implication dans la communauté directement influencées par leur mode de vie.
D’un point de vue général, ces différences sont analysables sous l’angle des types de sociabilité qu’un individu développe au cours de sa vie (Bidart, 2010) et qui témoignent d’autant de manières de se socialiser à une activité. Ces observations concernant les usages des dispositifs de communication et ces dispositifs même, traduisaient des manières de s’engager dans une activité, qui est ici intime, et de la place qu’elle et le numérique prennent dans leur quotidien. Elles montrent également comment les dispositifs de communications, qui n’apparaissaient pas ici centraux, le sont pourtant tant ils sont représentatifs des habitudes et des modes de vie de ceux et celles qui les utilisent, allant jusqu’à influencer la relation d’enquête en « embarquant » une chercheuse hors des cadres initialement prévus par l’enquête.
Conclusion
Ces impensés au sujet du numérique témoignent de son caractère discret, et de la place désormais ordinaire qu’il occupe dans la vie des personnes numérisées. Il apparaît comme un environnement reconfigurant à la fois l’enquête, l’engagement des enquêtés et la production des savoirs. Cet article a montré que l’incorporation du numérique et de ses logiques permet un ajustement méthodique et méthodologique efficace, qui crée un contexte d’entretien familier à chaque interlocuteur. Elles révèlent également que cette familiarité, couplée à la création d’une relation de confiance, révèle les particularités intimes de ce terrain auprès d’autrices et auteurs de fanfictions. Dans le cas présent, elles apportent une profondeur analytique supplémentaire qui pousse le chercheur à s’impliquer davantage et qui engage sa responsabilité. Toucher aux passions, d’autant plus au sein d’espaces en ligne tels que ceux que je les décris ici, c’est aussi toucher aux émotions, risquer d’effleurer des sensibilités et de révéler des vulnérabilités.
Au-delà de la crainte du stigmate (Jenkins, 2015), on retrouve des problématiques propres aux cultural studies et aux luttes de certaines minorités, ayant entrainé une convergence des champs de recherches (Maigret, 2022), tel que l’on peut le voir avec les études mêlant réflexivité des fans et études de genre (Bourdaa, Alessandrin, 2017, 2019 ; Breda, 2017), ce qui va dans le sens des recherches en fan studies, attentives aux rapports de pouvoir. En m’intéressant à l’étude des étapes de production des fanfictions et aux relations des auteurs et des autrices, j’ai poussé malgré moi mes interlocuteurs et interlocutrices à outrepasser leur mise en scène habituelle (Béliard, 2009), c’est-à-dire à sortir de leur zone de confort et à révéler une partie de ce qu’ils et elles sont, voire de ce qui est protégé derrière le caractère collectif de leur activité. Ce travail réflexif sur les modalités de l’enquête et la relation d’enquête contribue également à documenter empiriquement ce qui se joue derrière la production et la publication des créations de fans. Il a notamment permis de mettre au jour une dimension relationnelle plus fine de ces activités en contexte numérique, en montrant comment celui-ci s’inscrit dans le quotidien des personnes enquêtées. Cela notamment contribuer à reconsidérer les effets de polyvalence relationnelle : non seulement à partir du nombre de contextes sociaux partagés, mais en intégrant les différentes dimensions de l’activité et les outils de communication mobilisés pour les soutenir, dont la diversité apparaît constitutive de la force et de la pérennité des liens (Deramond, 2025). Plus largement, il met en lumière le rôle éducatif de ces écrits, qui peuvent être vus comme des supports de socialisation via le numérique, permettant aux individus de mieux remettre en question et à intégrer des normes qui correspondent davantage à leur situation (Deramond, 2023). C’est à ce niveau-là que le caractère collectif et le langage commun des communautés de fans sont importants, et que le numérique occupe une place de choix dans l’accès à ces espaces et aux sociabilités qu’il rend possible. En ce sens, l’écriture de fanfictions en ligne ne relève pas uniquement d’un loisir de fans : elle constitue un espace de socialisation, d’expérimentation identitaire et d’apprentissage relationnel inscrit dans des trajectoires de vie et qui participe à la construction du regard sur le monde. L’approche relationnelle et les travaux portant sur les transitions biographiques et les bifurcations (Bidart, 2006, 2008) pourrait apporter un éclairage supplémentaire quant au rôle que l’écriture de fanfictions en ligne joue comme outil d’émancipation, de bien-être ou encore de gestion du quotidien. Explorer ces dynamiques dans une perspective longitudinale permettrait de mieux saisir comment ces pratiques numériques participent, à différents moments des trajectoires, à la construction de soi et à la négociation des normes.
En savoir plus
Bibliographie
Aurrouseau, Chantal, Thoër, Christine, Benzaza, Rym, « S’appuyer sur des entretiens en ligne et en face à face pour cerner l’expérience, du témoignage en ligne d’agressions à caractère sexuel : défis méthodologiques », Recherches qualitatives, Hors-série 24, 2019, p. 36-50, [URL] http://www.recherche-qualitative.qc.ca/revue/les-collections/hors-serie-les-actes
Barnabé, Fanny, « La ludicisation des pratiques d’écriture sur Internet : une étude des fanfictions comme dispositifs jouables », Sciences du jeu, 2, 2014, [URL] http://journals.openedition.org/sdj/310
Béliard, Anne-Sophie, « Pseudos, avatars et bannières : la mise en scène des fans. Etude d’un forum de fans de la série télévisée Prison Break (enquête) », Terrains & travaux, 5, n° 1, 2009, p. 191-212.
Bartaux, Daniel, « L’approche biographique : sa validité méthodologique, ses potentialités », Cahiers internationaux de Sociologie, 27, n° 69, 1980, p. 197-225.
Bertaux, Daniel, L’enquête et ses méthodes : le récit de vie, Collection « 128 Sociologie », Paris, Armand Colin, 2005.
Beuscart, Jean-Samuel, Dagiral, Éric, Parasie, Sylvain, dir., Sociologie d’internet, Paris, Armand Colin, 2019.
Bidart, Claire, L’amitié, un lien social, Paris, La Découverte, 1997.
Bidart, Claire, « Crises, décisions et temporalités : autour des bifurcations biographiques », Cahiers internationaux de sociologie, 1, n° 120, 2006, p. 29-57, [URL] https://www.cairn.info/revue-cahiers-internationaux-de-sociologie-2006-1-page-29.htm
Bidart, Claire, « Dynamiques des réseaux personnels et processus de socialisation : évolutions et influences des entourages lors des transitions vers la vie adulte », Revue française de sociologie, 49, n° 3, 2008, p. 559-583, [URL] https://www.cairn.info/revue-francaise-de-sociologie-1-2008-3-page-559.htm
Bidart, Claire, « Les âges de l’amitié. Cours de la vie et formes de la socialisation », Transversalités, 1, n° 113, 2010, p. 65-81.
Black, Rebecca W., « Access and Affiliation: The Literacy and Composition Practices of English-Language Learners in an Online Fanfiction Community », Journal of Adolescent & Adult Literacy, 49, n° 2, 2005, p. 118-128.
Black, Rebecca W., Adolescents and online fan fiction, New York, Peter Lang, 2008.
Bourdaa, Mélanie, Alessandrin, Arnaud, dir., Fan Studies/Gender Studies. La Rencontre, Paris, Téraèdre, Collection « Passage aux actes », 2017.
Bourdaa, Mélanie, Alessandrin, Arnaud, dir., Fan Studies/Gender Studies. Le Retour, Paris, Tétraèdre, Collection « Passage aux actes », 2019.
Bourdaa, Mélanie, Les fans. Publics actifs et engagés, C&F éditions, Caen, 2021.
Bourdieu, Pierre, « L’illusion biographique », Actes de la recherche en sciences sociales, 62-63, juin 1986, p. 69-72.
Bourrier, Mathilde, « Pour une sociologie ‘embarquée’ des univers à risque ? », Revue de la société suisse d’Ethnologie, 15, 2010 p. 28-37.
Bréda, Hélène, « La critique féministe profane en ligne de films et de séries télévisées », Réseaux, 201, n° 1, 2017, p. 87-114.
Cardon, Dominique, Delauney-Téterel, Hélène, « La production de soi comme technique relationnelle. Un essai de typologie des blogs par leurs publics », Réseaux, 138, 2006, p. 15-71, [URL] https://www.cairn.info/revue-reseaux1-2006-4.htm
Cardon, Dominique, Prieur, Christophe, « Comment la conversation a façonné le web », dans Martin, Olivier, dir., L’ordinaire d’internet. Le web dans nos pratiques et relations sociales. Paris, Armand Colin, 2016, p. 226-247.
Chapelain, Brigitte, « La participation dans les écritures créatives en réseaux : de la réception à la production », Le français aujourd’hui, 1, n° 196, 2017, p. 45-56, [URL] https://www.cairn.info/revue-le-francais-aujourd-hui-2017-1-page-45.htm
Cristofari, Cécile, Guitton, Matthieu J., « L’aca-fan : aspects méthodologiques, éthiques et pratiques », Revue française des sciences de l’information et de la communication, 7, [URL] https://doi.org/10.4000/rfsic.1651
Deramond, Aurore, « La numérisation de l’activité d’auteur de fanfictions : Un exemple du rôle joué par le numérique dans la construction individuelle et collective des valeurs », Interfaces Numériques, 12, n° 3, 2023.
Deramond, Aurore, Générer des fanfictions en ligne, expériences sociales et relations, thèse de doctorat en sociologie, sous la direction de Béatrice Milard, Université Toulouse 2 Jean-Jaurès.
Derhy, Kurtz Benjamin, Bourdaa, Mélanie, dir., The Rise of Transtexts: Challenges and Opportunities, Londres, Routledge, 2016.
Driscoll, Catherine, « One True Pairing: The Romance of Pornography and the Pornography of Romance », dans Busse Kristina, Hellekson Karen, dir., Fan Fiction and Fan Communities in the Age of the Internet, Jefferson, Mc Farland & Company, 2006.
Ferrand, Alexis, « La confidence : des relations au réseau », Sociétés contemporaines, 5, n° 1, 1991, p. 7-20.
Flichy, Patrice, Le sacre de l’amateur, Sociologie des passions ordinaires à l’ère numérique, Paris, Seuil, 2010.
François, Sébastien, Les créations dérivées comme modalité de l’engagement des publics médiatiques : le cas des fanfictions sur internet, dans Pasquier, Dominique, dir., Thèse de Sociologie, Télécom Paris Tech, 2013.
Jenkins, Henry, Textual Poachers: Television Fans and Participatory Culture, New York, Routledge, 1992.
Jenkins, Henry, et al., « Interactive audiences? The collective intelligence of media fans », The new media book, 157, 2002.
Jenkins, Henry, « Panorama historique des études de fans », Revue française des sciences de l’information et de la communication, 7, [URL] http://journals.openedition.org/rfsic/1645
Le Bart, Christian, « Stratégies identitaires de fans. L’optimum de différenciation », Revue française de sociologie, 45, n° 2, 2004, p. 283-306.
Maigret, Éric, « Chapitre 10. Les Cultural Studies (études culturelles). De la critique à la réception et au-delà », Sociologie de la communication et des médias, dans Maigret, Éric, dir., Paris, Armand Colin, 2002, p. 151-171.
Milard, Béatrice, « Les écrits scientifiques : des ressorts relationnels pour la recherche », Sciences de la société, 89, 2013, p. 18-37.
Pastinelli, Madeleine, « L’observation participante dans les démarches d’ethnographie en ligne », vidéo publiée par internetetsante, 2012, [URL] https://www.youtube.com/watch?v=c4W4UpHWJgU
Pian, Anaïk, « Légitimité de la recherche, légitimité du chercheur. Ce que la négociation de la rencontre ethnographique en milieu hospitalier dit de la politisation de l’intime », Recherches sociologiques et anthropologiques, 54, n° 1, 2023, p. 27-47.
Notes
- Wenger, La théorie des communautés de pratique. Apprentissage, sens et identité, Laval, Presses Université Laval, 2005
- Pour le dire rapidement, il s’agit d’un rôle de relecteur et/ou correcteur souvent associé à l’écriture de fanfictions. Les bêta-lecteurs et bêta-lectrices sont reconnus comme des figures d’apprentissage.
- De l’anglais fan domain, ou domaine des fans. Dans le cas présent, cela sert à désigner la communauté qui s’est formée autour d’un produit culturel. On peut par exemple parler de fandom d’Harry Potter.
- Comme l’ont souligné Sylvie et Xavier Lorenzo (2019), on peut également considérer les fans vidéos comme des fanfictions, mais leur exercice implique des capacités différentes et je les ai volontairement écartées pour des raisons propres à mon objet.
- J’ai en effet pu voir que certains interlocuteurs étaient plus confiants dans leurs propos lorsqu’ils se rendaient compte que je connaissais un minimum ce dont ils parlaient.
- En l’occurrence Trilian ou Discord, selon les habitudes et préférences des enquêtés.
- L’intervention est intitulée « L’observation participante dans les démarches d’ethnographie en ligne », et disponible ici : https://www.youtube.com/watch?v=c4W4UpHWJgU&ab_channel=internetetsante. Elle a été organisée par l’Axe « Internet et santé » du Réseau de recherche en santé des populations du Québec, et par ComSanté, le Centre de recherche sur la communication et la santé. L’événement a eu lieu à l’Université du Québec à Montréal, les 18 et 19 mai 2012