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À qui profite l’épidémie ? 
Maladies pestilentielles et crimes de poison dans la Rome républicaine

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Les historiens Tite Live et Cassius Dion font le récit de trois affaires surprenantes, qui présentent toutefois un point commun : il y est question d’épisodes de mortalité massive parmi les citoyens de Rome, dont l’historien prétend ignorer s’ils sont dus à une pestilence meurtrière ou bien à un empoisonnement collectif d’origine criminelle.

En 331 a.C., à Rome, les premiers citoyens (primores ciuitatis) sont, d’après Tite Live (8.18.1-13), “atteints de maladies semblables et meurent à peu près tous de la même manière1.” L’historien s’interroge : la mortalité exceptionnelle de cette année est-elle due à l’insalubrité de l’air (intemperie caeli) ou bien au crime des hommes (humana fraude) ? En d’autres termes, ces citoyens ont-ils été victimes d’une pestilence ou bien purement et simplement éliminés ? Face aux divergences de ses sources et à l’horreur que lui inspire l’idée d’un tel crime, Tite Live refuse de trancher la question2. C’est pourtant à cette occasion, rapporte-t-il, que, sur dénonciation d’une esclave, la première “enquête judiciaire pour empoisonnement” (quaestio ueneficii) fut organisée à Rome et mena à la condamnation d’environ cent-soixante-dix matrones, accusées d’avoir préparé et administré des poisons, tandis qu’une vingtaine, prises sur le fait, furent forcées de boire en plein forum les drogues qu’elles avaient préparées et dont elles prétendaient qu’elles étaient des remèdes salutaires.

En 181 a.C., à nouveau, une pestilence fit de terribles ravages à Rome et en Italie, en emportant les prêteurs, les consuls, ainsi qu’un grand nombre d’autres personnages illustres. En plus des expiations religieuses organisées pour fléchir la colère des dieux, Tite Live (40.36.14-37.7) rapporte qu’une nouvelle quaestio ueneficii fut organisée parce que “le soupçon qu’il y avait également malveillance humaine s’était insinué dans les esprits3”. C’est, dit-il, la mort du consul Caius Calpurnius qui était la plus suspecte, et l’on soupçonnait sa femme Quarta Hostilia d’avoir voulu profiter de la pestilence pour l’éliminer. Crime de poison ou pestilence ? Là encore, l’historien ne tranche pas et se contente de rapporter des suspicions.

Ces deux épisodes peuvent être mis en relation avec une troisième affaire, plus tardive, et dont nous ne traiterons pas spécifiquement dans le cadre de cette étude. En 189 p.C., sous le règne de l’empereur Commode, Cassius Dion (73.14.4) indique qu’une terrible pestilence, faisant plus de deux mille victimes chaque jour, se déclara à Rome4. D’après lui, cependant, de nombreuses victimes n’auraient pas succombé à la maladie mais auraient péri en raison d’une campagne massive d’empoisonnements orchestrée par le pouvoir impérial lui-même. L’historien rapporte ainsi que des scélérats acquis à la cause de l’empereur, armés de petites broches enduites de poison mortel, “lançaient ainsi, moyennant salaire, le mal sur d’autres5” − procédé déjà employé sous le règne de Domitien6. Cassius Dion ne rapporte pas qu’une quaestio ueneficii ait été organisée, ce qui paraît, du reste, compréhensible si l’origine des empoisonnements est bien liée au pouvoir impérial lui-même. Si l’historien, contrairement à Tite Live dans les deux passages précédents, semble distinguer clairement les victimes de la pestilence de celles des aiguillons empoisonnés7, il s’agit cependant d’une nouvelle affaire où des soupçons d’empoisonnement collectif surgissent dans le contexte d’une pestilence meurtrière.

Chacune de ces trois affaires présente des particularités : ainsi, en 181 a.C., les soupçons d’empoisonnement concernent en particulier le consul Caius Calpurnius, tandis qu’en 189 p.C. c’est l’empereur lui-même qui est mis en cause. La question soulevée, cependant, est identique : s’agit-il d’une pestilence ou bien d’un empoisonnement criminel ? Plus précisément, doit-on considérer que des criminels font croire à la présence d’une pestilence pour dissimuler leur forfait, ou bien, à l’inverse, que la théorie de l’empoisonnement est avancée pour expliquer une “véritable” pestilence, en lui conférant une origine criminelle ? Et, en conséquence, les malfaiteurs présumés sont-ils des criminels ou des boucs émissaires ? Ces questions apparaissent d’autant plus importantes que des soupçons de ce genre sont régulièrement formulés lors d’épidémies, y compris à l’époque médiévale, où F. Collard8 a montré que les épidémies de peste et de dysenterie étaient régulièrement utilisées soit comme preuve contre des empoisonneurs présumés soit, au contraire, comme moyen de disculpation.

Ces différents épisodes, et plus particulièrement les deux chapitres de Tite Live, ont déjà donné lieu à de nombreux travaux, dont les plus connus sont sans doute ceux que S. Reinach9 et J. Gagé10 ont consacrés à l’analyse de ces passages. J.‑M. Pailler11 leur a également dédié un important article, dans lequel il s’efforce de rassembler les conclusions de ses deux prédécesseurs et d’envisager ces affaires d’empoisonnement en lien, notamment, avec le scandale des Bacchanales12, qui lui semble relever de la même problématique. Tous, cependant, partent du principe que pestilence et empoisonnement sont deux phénomènes bien distincts : dans la présentation de ces épisodes, l’hésitation présumée de Tite Live serait ainsi la preuve au mieux d’une incompréhension de ses sources13, en raison du caractère ancien des événements concernés, au pire d’une manipulation volontaire14. Tous abordent également ces affaires sous le même angle : déterminer si les femmes soupçonnées sont ou non réellement coupables et, en conséquence, si leur condamnation est justifiée ou bien relève d’une manœuvre des autorités. Ce parti pris donne parfois lieu à des conclusions surprenantes, notamment à propos de l’affaire des matrones empoisonneuses de 331 a.C. : S. Reinach considère ainsi que, ces femmes, victimes d’une “chasse aux sorcières”, sont innocentes mais, pour faire bonne mesure, subissent malgré tout l’ordalie15 décrite par Tite Live et meurent en plein forum victimes de poisons qu’elles n’ont pas préparés. Gagé voit quant à lui dans cette affaire un vestige de certains cultes matronaux très anciens : les matrones auraient, dans un “abus de grave crédulité”, cherché à préparer un remède contre la pestilence, dont elles auraient en toute bonne foi ignoré la toxicité16.

Le présent article propose d’aborder ces passages selon une tout autre perspective : sans chercher à résoudre ces affaires millénaires, nous nous efforcerons plutôt, dans un premier temps, de comprendre les raisons de l’hésitation que manifeste Tite Live en déterminant si certains éléments, dans la Rome républicaine, permettaient de rapprocher la pestilence d’un empoisonnement criminel. Pourquoi les effets du poison sont-ils régulièrement confondus avec une maladie pestilentielle, et inversement ? Qu’est-ce qui, dans la conception antique de ces maladies et de leur origine, rend possible cette hésitation ?

Nous nous interrogerons dans un second temps sur les enjeux, dans les récits concernés, du passage d’un mal visible à un ennemi visible et clairement identifié. En effet, le fait d’envisager que la cause des pestilences en question puisse n’être ni naturelle, ni divine, mais humaine et criminelle, impose de rechercher un coupable, un mobile, quelqu’un qui ait finalement une raison de nuire à la cité – que cette raison soit fondée ou qu’elle serve seulement de prétexte pour discréditer le coupable désigné. Ce changement de paradigme a-t-il des conséquences sur la manière dont les autorités romaines conçoivent la pestilence et cherchent à y mettre fin ?

Similitude entre les effets d’un poison et ceux d’une maladie pestilentielle

L’hésitation de Tite Live peut tout d’abord s’expliquer par la ressemblance entre certains signes caractéristiques d’un empoisonnement et d’autres caractéristiques d’une pestilence, qui rend presque impossible toute forme de diagnostic différentiel. Dans les deux cas, en outre, le mal agit sur l’organisme sans causer de lésion ou de traumatisme externe et ses attaques sont invisibles pour l’œil humain : en l’absence d’analyses toxicologiques, la question de l’origine de la mortalité de masse est donc très difficile à trancher.

Les sources antiques sont riches en exemples de situations où des maladies individuelles donnent lieu à des confusions avec un empoisonnement criminel17. Les soupçons sont souvent d’autant plus sérieux que le poison a été administré à l’occasion d’un repas ou d’un banquet : il devient alors presque impossible de savoir si l’on a affaire à un empoisonnement ou à une indigestion. L’exemple le plus célèbre est sans doute l’empoisonnement de l’empereur Claude par Agrippine, qui, précise Tacite18, prit soin de dissimuler le poison dans un plat de cèpes afin que l’on puisse facilement croire que l’empereur, dont on connaissait le penchant pour les banquets et la débauche, avait été victime d’une intoxication alimentaire. La confusion semble même d’autant plus aisée que l’on sait que certains aliments (champignons, huîtres, garum) étaient, par eux-mêmes, considérés comme malsains et empoisonnés : on pensait en effet que, l’organisme étant incapable de les digérer, ces aliments se putréfiaient et intoxiquaient finalement celui qui avait eu le malheur de les consommer19.

Les sources judiciaires attestent, en ce sens, de la difficulté qu’il y avait à prouver un empoisonnement dans le cadre d’un procès, comme l’illustre le célèbre plaidoyer de Cicéron Pro Cluentio. On y voit l’orateur exploiter pleinement cette ambivalence entre mort de maladie et empoisonnement pour affirmer que l’homme que son client est accusé d’avoir empoisonné a en réalité succombé à ses propres excès à l’issue d’un banquet auquel il avait pris part20. Les confusions entre maladies individuelles et crime de poison sont donc réelles, nombreuses et exploitées par ceux qui souhaitent recourir à cette arme pour éliminer un de leurs proches – ou par ceux qui doivent défendre un client accusé d’empoisonnement. Il ne paraît donc pas anormal que de telles incertitudes se retrouvent aussi, à plus grande échelle, lorsqu’un grand nombre d’individus sont victimes des mêmes symptômes, dans le cadre d’une maladie pestilentielle.

Tite Live, en effet, lorsqu’il rapporte l’épisode des “matrones empoisonneuses” de 331 a.C., expose les éléments qui expliquent ses hésitations et son incapacité à trancher la question de l’origine de ces morts suspectes. Il introduit son récit de la manière suivante :

Cum primores ciuitatis similibus morbis eodemque ferme omnes euentu morerentur, ancilla quaedam ad Q. Fabium Maximum aedilem curulem indicaturam se causam publicae pestis professa est […]. (Livy. 8.18.4)Comme les premiers personnages de la cité étaient atteints de maladies semblables et mouraient à peu près tous de la même manière, une servante se présenta devant Quintus Fabius Maximus, édile curule, et déclara qu’elle révélerait la cause de ce fléau public […]21

Cette première phrase indique les trois critères sur lesquels se fonde, dans le cas présent, l’ambivalence entre pestilence et empoisonnement collectif : le fait que les “premiers de la cité” (primores ciuitatis) trouvent la mort en grand nombre, la similarité de leurs symptômes et l’issue fatale du mal. Cet épisode de mortalité de masse est désigné, en latin, par le substantif pestis (causam publicae pestis), qui prend ici le sens large de “fléau, calamité22” : ce choix lexical permet précisément à l’historien de ne pas trancher entre les deux options envisagées – pestilence ou empoisonnement collectif – tout en insistant sur la violence et le caractère destructeur du phénomène.

L’existence courante d’épidémies socialement différenciées est clairement reconnue par Pline l’Ancien (Plin., HN, 17.37) et il n’est pas rare, dans l’Histoire Romaine de Tite Live de trouver mention de pestilentiae frappant en particulier les classes les plus aisées23. Si la mention d’une pestilence touchant les couches dominantes de la société peut apparaître comme un biais de sélection – ce sont en effet ces primores ciuitatis qui caractérisent la situation comme une pestilentia et en construisent la mémoire – cette circonstance a ici son importance en ce qu’elle contribue à attiser les soupçons et explique en partie la gravité de la situation. Nous nous concentrerons cependant, à ce stade, sur les deux derniers critères évoqués par Tite Live, c’est-à-dire la similarité des symptômes et de l’issue fatale. Sur ces points, il est possible d’entrevoir des rapprochements entre pestilence et empoisonnement : les deux maux, de fait, ont en commun d’affecter à la fois le corps et l’esprit de leurs victimes.

Sur le plan physique, il arrive souvent que l’organisme d’une personne empoisonnée soit affecté de gonflements ou perde son aspect et son teint naturels, ce qui est considéré comme un signe caractéristique des effets du poison24.

Ainsi, l’usage de certains poisons, réputés pour leur effet différé, pouvait provoquer dans le corps de la victime une lente corruption, invisible dans un premier temps mais fatale à terme : ce processus est indiqué en latin par l’emploi de la famille lexicale de tabes. C’est de ce genre de substance que les Carthaginois, d’après Aulu-Gelle, font usage sur Regulus, fait prisonnier, afin qu’il ait le temps de délivrer au Sénat romain le message dont il a été chargé avant de trouver la mort : l’effet du poison est, dans ce passage, indiqué par le verbe contabesco25. Ce même type de poison est aussi qualifié de tabidus dans la description de l’empoisonnement de Claude qui se trouve dans les Annales de Tacite26 : la substance en question est “lente et consomptive” (lentum et tabidum), de sorte que son usage permettrait de ne pas trahir le crime mais pourrait laisser à Claude le temps de préparer sa succession − ce qui pousse finalement Agrippine à renoncer à son utilisation risquée. L’article consacré par A. Debru au sens et à l’origine du mot tabes27 éclaire la signification de ces termes. L’auteur distingue notamment deux orientations sémantiques principales dans la famille lexicale de tabes, employée à l’origine pour désigner le processus de fonte de la neige ou de la cire, ou bien l’amaigrissement du corps humain par la fonte des chairs : le “dépérissement” du corps qui fond et se réduit peu à peu, et la “liquéfaction”, qui peut, dans le cas d’une matière organique, aller jusqu’au pourrissement. L’emploi de termes issus de cette famille lexicale pour qualifier les effets d’un poison permet d’indiquer comment la substance, ne pouvant être assimilée par le corps, peut à la fois le consumer de l’intérieur et le faire pourrir28 au cours d’un lent processus dont la victime ne réchappe pas.

Or cette corruption progressive des corps exprimée par la famille lexicale de tabes est aussi présentée par les historiens antiques comme l’un des effets possibles d’une maladie pestilentielle. Ainsi, lorsque, dans le cadre d’une description de pestilence, le substantif tabes est employé dans le sens de “pourrissement”, il est généralement accompagné de la mention de cadavres laissés sans sépulture, ou bien de la présence d’une odeur putride, comme dans le passage suivant, où Tite Live décrit une pestilence qui frappe Syracuse en 212 a.C.  

Mortuique aegros, aegri ualidos cum metu, tum tabe ac pestifero odore corporum conficerent. (Livy. 25.26.11)

Et les morts faisaient périr les malades, les malades les gens bien-portants, d’une part par la peur, d’autre part par la putréfaction et l’odeur pestilentielle de leurs corps.

En l’absence de telles mentions, les emplois de tabes semblent le plus souvent, dans le cadre des récits de pestilence, prendre le sens de “consomption, dépérissement29”. On constate ainsi que certains poisons peuvent, de même que certaines maladies pestilentielles, provoquer une lente corruption de l’organisme, qui semble se consumer ou pourrir sous l’effet d’un mal intérieur invisible, contre lequel il est impossible de lutter. La présence de termes issus de la famille lexicale de tabes, toutefois, est loin d’être systématique dans les récits de pestilences, tandis qu’elle ne concerne, par ailleurs, que certains poisons qui ont pour propre de ne pas agir immédiatement après avoir été administrés.

Dans certaines circonstances, la similarité des effets apparaît encore plus frappante. Ainsi, l’une des preuves les plus flagrantes d’un empoisonnement est l’aspect livide du corps de la victime, exprimé en latin par des termes de la famille lexicale de liuidus30. Cette altération du teint n’est pas nécessairement uniforme : Suétone évoque ainsi la présence de “taches livides” (liuores) caractéristiques sur le corps de Germanicus31 – interprétée comme le signe manifeste que sa mort n’était pas naturelle mais due au poison. L’absence d’éclat ou la décoloration du teint des victimes est ainsi fréquemment perçue comme la marque d’un empoisonnement. Cependant, cette lividité pouvait également être le signe d’autres maladies, et en particulier d’une affection de l’estomac, ce qui, d’après Quintilien, ne facilitait pas le travail de l’orateur amené à plaider dans le cadre d’une affaire d’empoisonnement et l’obligeait à disposer de certaines connaissances médicales ou bien à recourir à l’expertise d’un médecin32. On constate, de plus, que la lividité du teint des victimes est également mentionnée par Thucydide dans son tableau clinique de la “peste” d’Athènes33 :

καὶ τὸ μὲν ἔξωθεν ἁπτομένῳ σῶμα οὔτ’ ἄγαν θερμὸν ἦν οὔτε χλωρόν, ἀλλ’ ὑπέρυθρον, πελιτνόν, φλυκταίναις μικραῖς καὶ ἕλκεσιν ἐξηνθηκός· (Thuc. 2.49.5)

Au contact externe, le corps n’était pas excessivement chaud ni non plus jaune ; il était seulement un peu rouge, livide, semé de petites phlyctènes et d’ulcérations. (trad. J. de Romilly, CUF, modifiée)

C’est ici l’adjectif πελιτνός34 qui indique la lividité que présentent les corps des victimes de la pestilence ; J. de Romilly le rapproche d’ailleurs, dans son édition de Thucydide, du latin liuidus, en expliquant que cet aspect est probablement dû à du sang extravasé35. Cependant les historiens de Rome ne mentionnent jamais la lividité des corps des victimes d’une maladie pestilentielle, ce qui laisse penser que ce type de symptôme n’était ni systématique ni caractéristique dans ce contexte.

Les effets du poison sont, d’autre part, reconnaissables au fait que celui-ci provoque chez ses victimes des troubles du comportement et de la mémoire parfois si visibles qu’il semble que la personne empoisonnée ait perdu l’esprit. Cet aspect est déterminant dans le choix du poison utilisé par Agrippine pour assassiner Claude, puisqu’elle ne souhaite pas que l’action trop rapide du poison n’éveille les soupçons sur son crime, ni, à l’inverse, que ses effets, tardant à venir dans le cas d’un poison tabidus, ne laissent la possibilité à Claude de prendre des dispositions pour sa succession. Et Tacite de conclure :

Exquisitum aliquid placebat, quod turbaret mentem et mortem differet. (Tac., Ann., 12.66.1)

Il lui fallait une drogue raffinée, qui troublât la raison et différât la mort. (trad. P. Wuilleumier, CUF)

De même, l’une des Declamationes Minores du Pseudo-Quintilien, intitulée “le beau-fils héroïque empoisonné”, évoque les effets d’un poison “qui emporte l’esprit, alourdit le corps, et paralyse les membres36”. Or Thucydide, dans sa description de la “peste” d’Athènes, explique aussi qu’une des conséquences les plus spectaculaires de la maladie était l’amnésie complète de ceux qui en avaient été victimes, même après leur rémission :

τοὺς δὲ καὶ λήθη ἐλάμβανε παραυτίκα ἀναστάντας τῶν πάντων ὁμοίως, καὶ ἠγνόησαν σφᾶς τε αὐτοὺς καὶ τοὺς ἐπιτηδείους. (Thuc. 2.49.8)

Enfin, d’autres étaient victimes, au moment même de leur rétablissement, d’une amnésie complète : ils ne savaient plus qui ils étaient et ne reconnaissaient plus leurs proches. (trad. J. de Romilly, CUF)

Bien des maladies, du reste, sans être pestilentielles, ont pour effet de troubler les sens et la raison des malades, comme en attestent de nombreux passages de traités médicaux latins et grecs37. Dans le contexte d’une pestilence, en outre, le climat de terreur qui se développe lorsque la maladie se prolonge peut, d’après Tite Live, favoriser l’égarement des esprits qui, frappés d’une sorte de délire hallucinatoire, croient voir les événements prodigieux se multiplier autour d’eux38. Comme le poison, la pestilence s’en prend non seulement aux corps mais aussi aux esprits de ceux qui en sont victimes, en provoquant chez eux amnésies, égarement général et accès de folie plus ou moins graves et durables.

Il existe donc plusieurs points de rapprochement entre les signes d’un empoisonnement et les symptômes de certaines maladies pestilentielles. Si cette situation peut contribuer à expliquer la confusion qui règne dans les trois affaires évoquées en introduction, elle ne saurait cependant suffire à en rendre compte totalement. De fait les symptômes que présentent les victimes d’une maladie pestilentielle peuvent varier du tout au tout d’un épisode à l’autre. En outre, la difficulté de représenter et décrire l’action invisible du poison, d’une part39, le peu d’attention que les historiens de Rome portent à la présentation d’un tableau clinique dans leurs récits de pestilences, d’autre part, rendent ces rapprochements complexes. Ainsi, dans les trois affaires présentées en introduction, l’absence d’une description précise des symptômes ne permet pas de dire si ceux-ci présentaient une forme de similitude avec un empoisonnement − il est toutefois permis de le penser : on voit mal, de fait, comment les accusations d’empoisonnement auraient pu paraître fondées dans le cas contraire.

La pestilence : une forme d’empoisonnement

Le lien entre pestilences et crimes de poison, cependant, se révèle bien plus étroit que cette similarité de symptômes. Il repose, en effet, sur l’étiologie du mal ainsi que sur la conception de la manière dont il porte ses atteintes sur le corps de sa victime et s’y diffuse. Il faut, pour comprendre cette parenté, partir du présupposé selon lequel, dans le cas de la pestilence comme dans celui de l’empoisonnement collectif, “une affection qui frappe en même temps un grand nombre d’individus est le fait, par nécessité logique, de leur exposition contemporaine à la même cause commune40.” On peut ainsi comparer la manière dont les Anciens conçoivent l’origine et le déroulement d’une part d’un empoisonnement, qu’il soit ou non collectif, d’autre part d’une maladie pestilentielle.

Les sources littéraires antiques semblent distinguer au moins trois façons par lesquelles un poison peut pénétrer dans le corps. La première implique, comme évoqué supra, que le poison soit ingéré, par exemple au cours d’un repas : que la substance toxique soit d’origine naturelle ou qu’elle soit le résultat d’une préparation à des fins criminelles, elle se diffuse alors dans les veines lors de la digestion et gagne ainsi le corps tout entier41, jusqu’aux entrailles42 et à la moëlle43 de sa victime. C’est de ce cas de figure que relève, semble-t-il, l’épisode des “matrones empoisonneuses” rapporté par Tite Live. Mais il arrive également que l’empoisonnement se déroule sans que la victime n’ingère la substance, qui se transmet alors soit par contact, soit par inhalation. L’empoisonnement par contact suppose alors l’usage d’un objet enduit ou imprégné de poison : des flèches ou des aiguillons, comme dans le récit de Cassius Dion, par lesquels le poison pénètre directement dans l’organisme par le biais d’une incision, ou bien un vêtement, comme dans l’épisode mythologique de la tunique remise à Héraclès par Déjanire et dont le simple contact est mortel44.

Le cas de l’empoisonnement par inhalation est celui qui nous intéresse le plus, puisqu’il ne suppose aucune forme de contact entre le poison et sa victime. On peut en trouver un exemple frappant dans l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien, où l’encyclopédiste recommande d’adopter la plus grande méfiance vis-à-vis des champignons qui ont poussé à proximité du trou d’un serpent45 : ceux-ci en effet, du fait de leur exposition probable à l’haleine du reptile au moment où ils sortent de terre, risquent fort d’en être imprégnés, de sorte qu’ils causeraient la mort de celui qui se risquerait à les consommer. Le souffle des serpents est, de manière générale, considéré comme extrêmement dangereux46, et Columelle prétend même qu’il suffit à tuer un poussin47.

C’est un procédé similaire qui est à l’œuvre dans les Métamorphoses d’Ovide, où est décrite la manière dont l’Envie cherche, sur ordre de Minerve, à empoisonner Aglauros. Il s’agit évidemment ici d’un épisode mythologique et non plus d’un empoisonnement historique, cependant la comparaison avec les récits des historiens révèle, au-delà des genres littéraires, l’unité qui peut exister dans la conception antique de l’empoisonnement et de ses effets.

[…] hamatis praecordia sentibus implet
Inspiratque nocens uirus piceumque per ossa
Dissipat et medio spargit pulmone uenenum.
(Ov., Met., 2.798-801)

Elle lui remplit le cœur d’épines acérées, lui insuffle un poison malfaisant, distille à travers ses os et répand au milieu de ses poumons un venin noir comme la poix. (trad. J. Lafaye, revue et corrigée par J. Fabre, CUF, légèrement modifiée)

Ovide décrit ici un empoisonnement criminel qui se fait par l’intermédiaire d’un souffle morbide, d’une haleine mortelle, sans que la victime n’ait jamais eu de contact direct avec le poison. L’empoisonnement, qu’il soit historique ou mythologique, peut donc se produire par ingestion, par contact, ou par inhalation, avant de gagner ensuite le corps tout entier.

Or la description ovidienne de l’empoisonnement d’Aglauros par l’Envie présente de nombreuses similitudes avec l’étiologie la plus répandue pour expliquer, dans la tradition médicale antique, l’origine des maladies pestilentielles, plus connue sous le nom de “théorie miasmatique”. Selon cette théorie hippocratique, l’origine des maladies pestilentielles − contrairement à celle des maladies dites “individuelles”, qui a trait au régime de chacun − est à trouver dans une corruption de l’air qui, par la respiration, atteint en même temps et de la même manière tous ceux qui le respirent. Les historiens de Rome y recourent non seulement pour expliquer l’origine d’une pestilence, en indiquant souvent que le caractère morbide de l’air est rendu sensible par la mauvaise odeur qui règne48, mais également pour rendre compte de la manière dont elle se répand dans la ville entre les individus, par l’intermédiaire du souffle des malades et des odeurs que dégagent les cadavres qui n’ont pas été ensevelis49. C’est le cas par exemple chez Denys d’Halicarnasse, dans ce passage qui concerne une pestilence survenue à Rome en 453 a.C. et où la progression rapide de la maladie dans la ville est notamment attribuée aux émanations fétides des cadavres rejetés par le Tibre :

Ἐκκυμαινομένων γὰρ πρὸς τὰς ἀκτὰς καὶ τὰς ἠϊόνας τῶν σωμάτων βαρεῖα καὶ δυσώδης προσπίπτουσα καὶ τοῖς ἔτι ἐρρωμένοις ἡ τοῦ πνεύματος ἀποφορὰ ταχείας ἔφερε τοῖς σώμασι τὰς τροπάς. (Dion. Hal., Ant. Rom., 10.53.4)

En effet, lorsque les corps étaient rejetés par les flots sur les rivages et sur les berges, l’exhalaison lourde et fétide, parvenant aussi jusqu’à ceux qui étaient encore robustes, provoquait dans leurs organismes de brusques changements. 

Les ressemblances entre ce passage de Denys d’Halicarnasse et la scène de l’empoisonnement d’Aglauros dans les Métamorphoses d’Ovide sont frappantes : dans les deux cas, la substance toxique atteint ses victimes par l’intermédiaire d’une haleine ou bien d’une exhalaison qu’ils respirent malgré eux et dont la puissance nocive se répand ensuite dans leur organisme. L’effet obtenu est identique et seules l’origine de la nocivité de l’air, d’une part, et l’intention de celui ou celle qui l’a exhalé, d’autre part, permettent de distinguer la situation d’Aglauros de celle des milliers de Romains qui, d’après Denys d’Halicarnasse, succombèrent à la pestilence de 453 a.C.

Dans le cas d’Aglauros, la morbidité du souffle de l’Envie a pour cause, d’après Ovide, les poisons dont sa langue est imbibée50. Dans le cas d’une pestilence, l’origine du caractère malsain de l’air paraît souvent plus problématique. Celle-ci est cependant parfois attribuée par les agronomes et les architectes romains51 à la proximité de marais où se décomposent les eaux stagnantes52 et où prolifère une faune qui, par son souffle, envenime l’air ambiant53. Dans ce dernier cas, il s’agit donc en réalité d’un double empoisonnement : empoisonnement de l’air par les exhalaisons des animaux des marais, puis empoisonnement des hommes qui vivent à proximité et respirent ce même air, ce double processus ne pouvant se concevoir que dans la mesure où l’on a admis au préalable la possibilité d’un empoisonnement “à distance” et par l’intermédiaire de l’air. À cette cause initiale s’ajoute souvent, dans les récits des historiens, un autre facteur : les exhalaisons des malades et de ceux qui ont déjà succombé à la maladie, qui viennent redoubler le caractère nocif de l’air respiré par ceux qui sont encore sains. Dans tous les cas, le modèle explicatif de la dégradation de la qualité de l’air s’apparente donc à une forme d’empoisonnement par la respiration.

La question de l’intention est, quant à elle, plus facile à trancher, puisque la comparaison des passages d’Ovide et de Denys d’Halicarnasse permet d’opposer clairement les ordres criminels que Minerve a donnés à l’Envie à l’impuissance des malades qui transmettent malgré eux des “exhalaison[s] lourde[s] et fétide[s]” à ceux qui se trouvent à proximité.

Le procédé et les effets produits sont donc similaires : une maladie pestilentielle semble bien, dans la pensée antique, pouvoir être conçue comme une forme d’empoisonnement collectif non criminel. On comprend dès lors, à ce stade, les hésitations et les confusions des historiens puisque la frontière qui distingue une maladie pestilentielle d’un crime de poison collectif est extrêmement mince, et ne tient qu’aux critères de l’origine du poison et des intentions de celui qui l’administre – toutes choses bien difficiles à constater, et plus encore à prouver.

Un passage du De ira de Sénèque apporte une nouvelle preuve de l’étroitesse de ce lien. Le philosophe y énumère l’ensemble des crimes et des vices des hommes, face auxquels le sage doit s’efforcer de ne pas s’irriter sous peine de perdre à jamais sa tranquillité :

Et quota ista pars scelerum est ? Non descripsit castra ex una parte contraria et parentium liberorumque sacramenta diuersa, subiectam patriae ciuis manu flammam et agmina infestorum equitum ad conquirendas proscriptorum latebras circumuolitantia et uiolatos fontes uenenis et pestilentiam manu factam et praeductam obsessis parentibus fossam. (Sen., Ir., 2.9.3)

Et ce n’est là qu’une faible partie des crimes. Le poète n’a pas décrit ces camps où s’affrontent ceux qui devraient être du même côté ; les pères et les enfants liés par des serments différents ; un citoyen mettant le feu à sa patrie, les escadrons volant de tous côtés pour découvrir les retraites des proscrits, les sources souillées par le poison, la pestilence créée de main d’homme, la tranchée creusée autour des parents assiégés […] (trad. A. Bourgery, CUF, légèrement modifiée)

Le “poète” auquel Sénèque fait ici référence est Ovide : il vient en effet de citer, immédiatement avant le passage qui nous occupe, quelques vers du premier livre des Métamorphoses décrivant l’impiété et les crimes des hommes durant l’âge de fer en accordant une attention particulière aux empoisonnements commis entre les membres d’une même famille54. L’expression pestilentia manu facta, “une pestilence créée de main d’homme”, unique, à notre connaissance, dans la latinité, est employée, dans ce contexte, pour désigner une mortalité importante d’origine criminelle. Elle intervient, dans l’énumération, immédiatement après la mention des “sources souillées par le poison” − dans un contexte général où l’idée d’empoisonnement est donc très prégnante. M. Grmek, après avoir démontré que l’utilisation de maladies contagieuses comme armes biologiques n’était pas attestée pour la période antique, émet l’hypothèse que Sénèque emploie cette expression précisément en référence aux deux premières affaires présentées en introduction, dans lesquelles des habitants de Rome sont accusés d’avoir causé la perte de leurs concitoyens, au mépris de toute forme de morale55. Sénèque, si l’on souscrit à cette interprétation, aurait ainsi forgé de toutes pièces une expression synthétisant les hésitations de Tite Live relevées supra. Ce choix lexical, en outre, met une nouvelle fois en lumière l’ambivalence qui peut exister entre pestilence et empoisonnement : de même qu’une pestilence peut être considérée comme une forme d’empoisonnement non-criminel, de même, un empoisonnement collectif peut être désigné comme une pestilence criminelle, “créée de main d’homme”.

Comment faire cesser une pestilence “créée de main d’homme” ?

Il faut, pour terminer, envisager la façon dont ces épisodes de pestilentiae manu factae sont traités par les autorités romaines. Dans les principaux travaux consacrés à ces différentes affaires, mentionnés en introduction, cette question rejoint généralement celle du caractère fondé ou non des accusations et de la portée du détournement qu’elles impliquent : est-ce la pestilence qui sert d’alibi au crime56, ou bien les accusations de crime qui sont formulées pour conférer des intentions malveillantes aux origines d’une “véritable” pestilence ? Et, en conséquence, qui doit-on punir ?

Les études concernées, dans l’ensemble, paraissent privilégier la seconde hypothèse et prennent le parti de considérer que la formulation de ces accusations d’empoisonnement criminel au milieu d’une grave pestilence était un moyen pour les autorités de canaliser les angoisses de la population en nommant des coupables et en les condamnant. Les accusations d’empoisonnement et les condamnations qui s’ensuivent constitueraient donc, au moins en partie, selon les termes de R. Bloch réagissant à la présentation de J.-M. Pailler, “un dérivatif aux craintes de tout un peuple57”, qu’elles permettraient de concentrer sur un ennemi intérieur visible – les matrones empoisonneuses, la femme du consul… – plutôt que sur un phénomène incompréhensible et incontrôlable. Ces affaires seraient alors à rapprocher d’autres épisodes, nombreux à l’époque médiévale et moderne, où une collectivité, considérée comme responsable de l’épidémie parce qu’elle était politiquement suspecte ou avait miraculeusement échappé à la contagion, pouvait être, au mieux, soupçonnée, au pire, soumise à toutes sortes de tortures et de supplices : c’est le cas par exemple des Juifs accusés d’avoir empoisonné les puits à Udine, en 1348, ou bien des Huguenots du Dauphiné, accusés par les Lyonnais, en 1628, d’avoir enduit les anneaux des portes de graisse empoisonnée58.

Ces hypothèses, toutefois, reposent sur l’idée qu’une accusation d’empoisonnement criminel, si elle s’avère fondée, s’accompagnerait nécessairement de la révélation du caractère artificiel de la pestilence. En d’autres termes, se demander si la condamnation des matrones et de la femme du consul relève ou non d’un “dérivatif aux craintes de tout un peuple”, c’est considérer qu’il y a soit un véritable empoisonnement et une fausse épidémie, soit un faux empoisonnement et une véritable épidémie, mais que, dans tous les cas, épidémie et crime de poison ne peuvent coïncider dans l’esprit des Romains. Pourtant, la réaction des autorités romaines lors des deux affaires rapportées par Tite Live semble indiquer que la situation est plus complexe. Cette réaction se présente selon deux volets.

Sur le plan juridique, l’emploi du verbe quaesitum est59 dans le récit des événements de 331 a.C. suggère que l’affaire fit l’objet d’une quaestio, c’est-à-dire d’une enquête menée par une commission spécialement désignée à cette fin et dirigée par un magistrat60 : Tite Live précise qu’il s’agissait de la première enquête pour empoisonnement de l’histoire de l’Vrbs. La date ancienne de l’épisode est cependant problématique, dans la mesure où l’existence juridique du crimen ueneficii n’est pas consacrée avant le Ier siècle a.C. et, en particulier, la Lex Cornelia de sicariis et ueneficiis édictée par Sylla en 80-81 av. J.-C61. F. Collard, pour rendre compte de la remarque de l’historien, émet l’hypothèse qu’ “auparavant, ce crime se commettait et se châtiait dans la sphère privée et donc qu’une telle incrimination était inconnue62”. L’affaire de 331 a.C. constituerait ainsi le premier exemple d’un empoisonnement acquérant une dimension publique du fait de sa gravité ainsi que du nombre des victimes et des coupables. L’expression quaestio ueneficii apparaît également dans le récit des événements de 181 a.C. : Tite Live, cette fois-ci, précise que l’enquête fut ouverte en vertu d’un senatus consulte et nomme les deux magistrats qui en eurent la charge63. Dans les deux récits, cependant, l’historien précise que l’enquête menée avait pour but de rechercher et de punir une humana fraus64, une “malveillance humaine”.

Sur le plan des expiations religieuses, en revanche, on constate que ces deux affaires ne sont pas traitées différemment des pestilences qui frappent Rome régulièrement sans qu’aucun soupçon d’empoisonnement ne surgisse. Ainsi, en 331 a.C., Tite Live indique que le Sénat décida de considérer toute l’affaire des matrones empoisonneuses comme un prodige et de l’expier en recourant à une mesure exceptionnelle, le rite du clauus :

Prodigii ea res loco habita captisque magis mentibus quam consceleratis similis uisa. Itaque memoria ex annalibus repetita in secessionibus quondam plebis clauum ab dictatore fixum alienatasque discordia mentes hominum eo piaculo compotes sui fecisse, dictatorem claui figendi causa creari placuit. (Livy. 8.18.11-12)

Cette affaire fut considérée comme un prodige et regardée comme le fait d’esprits possédés plus que criminels. C’est pourquoi des événements rapportés dans les annales ayant révélé qu’autrefois, au cours des sécessions de la plèbe, un clou avait été planté par un dictateur et que cette expiation avait rendu aux esprits aliénés par la discorde la maîtrise d’eux-mêmes, on décida de nommer un dictateur pour planter le clou.

Le rite auquel Tite Live fait allusion consistait, semble-t-il, dans le fait de nommer un dictateur claui figendi causa, afin qu’il plante un clou sur le côté droit du sanctuaire de Jupiter Optimus Maximus65. L’historien, dans le passage cité, rapporte que ce rite avait auparavant été employé avec succès durant des sécessions de la plèbe, “pour rendre aux esprits aliénés la maîtrise d’eux-mêmes”. De fait, on comprend bien le lien entre la situation à Rome en 331 a.C. et le contexte d’une sécession, et donc le recours à ce rite commun : les empoisonnements dont les matrones romaines se seraient rendues coupables constituent en effet un dysfonctionnement d’une partie du corps social qui s’anéantit en se retournant contre lui-même. Outre ce passage, néanmoins, on ne trouve nulle part mention de sécessions de la plèbe au cours desquelles un dictateur claui figendi causa aurait été nommé. En revanche, Tite Live indique, dans d’autres chapitres, que les Romains recoururent aussi à ce rite lors de graves pestilences pour tenter, souvent en dernier recours, de maîtriser le fléau : ce fut le cas par exemple en 363 a.C., où une maladie qui avait déjà résisté à plusieurs expiations força les Romains à nommer un dictateur pour pratiquer le rite du clauus66, ainsi qu’en 313 et en 205 a.C.67. En l’espace de cinquante années, l’enclouage rituel aurait ainsi été pratiqué à trois reprises, deux fois (en 363 et 313 a.C.) pour mettre fin à une pestilence meurtrière et une fois, en 331 a.C., durant l’affaire des matrones empoisonneuses.

Pour l’épisode de 181 a.C., durant lequel le consul Calpurnius trouva la mort, Tite Live rapporte également que l’affaire fut considérée comme un prodige et que plusieurs types d’expiations furent réalisés, en parallèle de l’enquête pour empoisonnement, pour le rétablissement de la santé (ualetudinis causa) des Romains68. Des statues dorées furent ainsi offertes à Apollon, Esculape et Salus, tandis qu’étaient organisés deux jours de supplication, rassemblant tous les citoyens âgés de plus de douze ans, ceints d’une couronne et portant à la main une branche de laurier. Là encore, cependant, de telles expiations n’ont rien d’exceptionnel et sont souvent associées au contexte d’une pestilence. Dans l’Histoire Romaine de Tite Live, on trouve ainsi mention de six supplications pratiquées pour mettre fin à une pestilence respectivement en 463, 436, 293, 208, 181 et 174 a.C69.

Ainsi les accusations d’empoisonnement criminel, même lorsqu’elles semblent fondées, non seulement n’interrompent pas les expiations traditionnellement réalisées lors de pestilences meurtrières, mais elles n’en changent pas non plus la nature : tout se passe en réalité comme si la teneur de l’évènement n’était en rien modifiée. Le récit que fait Tite Live de l’affaire de 181 a.C. montre bien la coexistence de ces deux niveaux d’action. Après avoir présenté les mesures religieuses mises en œuvre par le Sénat – statues vouées à Apollon, Esculape et Salus et supplication − l’historien introduit la mention des soupçons d’empoisonnements par l’adverbe quoque70, “aussi”. L’enquête judiciaire pour empoisonnements vient ainsi s’ajouter aux cérémonies religieuses prescrites sans les remplacer, puisque les deux procédures sont destinées à traiter deux aspects différents du fléau. Il semble donc qu’aux yeux des Romains, les soupçons d’empoisonnement ne remettent nullement en cause la présence d’une “véritable” pestilence : si la justice humaine intervient pour punir l’humana fraus par le biais de la ueneficii quaestio, l’épisode de mort massive, quant à lui, est traité, d’un point de vue politique et religieux, de manière absolument identique à d’autres maladies pestilentielles où aucun soupçon d’empoisonnement criminel n’est formulé.

Outre la proximité des symptômes et l’analogie des causes entre pestilence et empoisonnement, un autre élément peut permettre de rendre compte de cette similarité dans les pratiques d’expiation : la dimension collective et civique du mal. Quelle que soit l’origine du fléau, de fait, celui-ci relève fondamentalement d’une seule et même catégorie, celle des maladies de la cité. Cela tient, bien sûr, au nombre important des victimes qui menace l’équilibre démographique mais aussi à la façon dont la pestilence – qu’elle soit “naturelle” ou “faite de main d’homme” – entrave le bon fonctionnement des structures civiques fondamentales de l’Vrbs71. Les deux récits de Tite Live insistent ainsi, par exemple, sur la manière dont le siège du pouvoir se trouve vacant en raison de l’élimination des primores ciuitatis – élément que l’on retrouve, par ailleurs, dans d’autres récits de pestilences où aucun soupçon d’empoisonnement n’est formulé72. L’historien s’attache également à mettre en lumière par ses choix lexicaux le fait que la crise en question est avant tout de nature politique73 : outre l’expression publicae pestis, commentée supra, on relèvera par exemple, dans le récit de l’affaire des matrones empoisonneuses, l’expression muliebri fraude ciuitatem premi74, où la présence du substantif ciuitas indique bien que c’est la cité elle-même qui est frappée par le fléau et non seulement la somme des individus qui la composent. Dans l’affaire de 331 a.C., la situation est d’autant plus grave qu’elle met en cause la moralité des matrones, à qui leur statut confère pourtant des devoirs religieux et moraux de premier ordre, dont la vertu engage la survie de la cité et son avenir et dont la volonté de nuire à l’Vrbs paraît donc d’autant plus scandaleuse et contre-nature75. Dans les deux cas, enfin, le récit de Tite Live montre clairement la manière dont la mise en œuvre des expiations mobilise tous les rouages de l’État romain : la narration livienne de l’épisode de 181 a.C. présente ainsi une accumulation de verbes injonctifs, résumant les ordres que le sénat adresse successivement au grand pontife, aux décemvirs, au consul survivant puis aux préteurs76. En définitive, les pestilences – qu’elles soient ou non “créées de main d’homme” – réclament des autorités romaines, au plus fort de la crise, des remèdes similaires afin de mettre fin à un péril interne préoccupant pour la santé de la communauté civique décimée, divisée et dont l’avenir même est menacé77.

Conclusion

“Pestilence ou empoisonnement criminel ?” Si, pour chacune des affaires rappelées en introduction, cette question suscite bien légitimement la curiosité, il est, dans les faits, impossible d’y apporter une réponse. Il semble, de fait, que cette alternative n’a pas lieu d’être dans l’esprit des Romains, où maladie pestilentielle et empoisonnements collectifs n’entretiennent pas nécessairement de rapports d’exclusion. Au contraire, nous avons tâché de mettre en évidence les nombreux points communs qui, dans les sources antiques, rapprochent les deux fléaux, au point qu’une maladie pestilentielle peut passer pour un empoisonnement collectif non criminel et, inversement, un empoisonnement pour une pestilentia manu facta, selon l’expression de Sénèque.

Ainsi, les hésitations de Tite Live apparaissent compréhensibles et ne nous semblent pas résulter nécessairement d’une mauvaise compréhension ou d’une déformation de ses sources. La question de savoir si le mal est d’origine pestilentielle ou criminelle semble n’avoir que peu d’importance aux yeux de ceux qui en sont victimes et de l’historien qui en fait le récit : dans les deux cas, les souffrances sont les mêmes et les expiations à mettre en œuvre pour que le mal cesse et que la cité retrouve la santé sont identiques. Seul le recours à la procédure de la quaestio ueneficii apparaît comme une conséquence directe de la formulation des soupçons d’empoisonnements criminels. L’attitude des exégètes modernes de ces épisodes est, du reste, révélatrice : émettre un avis sur la culpabilité de ces matrones relève moins d’un diagnostic rétrospectif du mal en présence que d’une prise de position politique, à laquelle se refuse précisément Tite Live. L’un des intérêts de ces épisodes réside, de notre point de vue, non dans la stigmatisation ou, au contraire, la réhabilitation de ces femmes, mais dans les éclairages qu’ils apportent sur la manière dont les Anciens concevaient la santé collective de leur cité et les moyens de la rétablir.


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Notes

  1. Liv. 8.18.4 : Cum primores ciuitatis similibus morbis eodemque ferme omnes euentu morerentur.
  2. Ce n’est pas le cas de Valère-Maxime (2.5.3) qui penche très nettement pour la thèse de l’empoisonnement, ni d’Orose (3.10.1-3) qui, moins catégorique, considère qu’il y a bel et bien eu une pestilence, dont les matrones criminelles se sont servies pour dissimuler leur odieux forfait.
  3. Liv. 40.37.4 : Fraudis quoque humanae insinuauerat suspicio animis.
  4. Il s’agit en fait d’une résurgence de la “peste antonine” dont on trouve aussi mention chez Hérodien (3.1.12.1-2). Sur ce passage et le chiffre de deux mille morts par jour avancé par Cassius Dion voir Gilliam, éd. 1961, 231 et Flemming, éd. 2018, 224-225.
  5. Cass. Dio. 73.14.4 : ἐνίεσαν δι᾿ αὐτῶν ἐς ἑτέρους ἐπὶ μισθῷ τὸ δεινόν·
  6. Voir Cass. Dio. 67.11.6. Si le procédé évoqué dans ce passage est bien le même qu’en 189 p.C., on ne retrouve en revanche ni le contexte de la pestilence, ni les accusations directement dirigées contre le pouvoir impérial.
  7. Cass. Dio. 73.14.4 : πολλοὶ δὲ καὶ ἄλλως […] ὑπ᾿ ἀνδρῶν κακούργων ἀπέθανον· “beaucoup moururent, en outre, de la main de scélérats”.
  8. Collard, éd. 2001.
  9. Reinach, éd. 1908, 254-271.
  10. Gagé, éd. 1963, 257-264.
  11. Pailler, éd. 1987.
  12. Liv. 39.8-19.
  13. Oakley, éd. 1998, ad loc. estime que la source principale de Tite Live pour cet épisode était Fabius Pictor.
  14. Voir notamment Reinach, éd. 1908, 254 : “le récit de Tite Live est un arrangement et […] en combinant des témoignages dont le caractère rude et primitif lui échappait, il les a non seulement affaiblis, mais dénaturés.” ; Gagé, éd. 1963, 263 : “la critique moderne n’a pas assez expliqué, à partir de cette crise de la santé publique, des anecdotes qui nous ont été transmises indûment converties en fables politiques.” ; Pailler, éd. 1987, 114 : “pour rendre une certaine cohérence au récit, il faudrait donc, selon toute vraisemblance…”
  15. Reinach, éd. 1908, 260-261. La réflexion de S. Reinach est sans doute, à ce propos, marquée par la publication, récente à l’époque, de l’ouvrage de G. Glotz, L’ordalie dans la Grèce primitive (Paris, 1904).
  16. Gagé, éd. 1963, 263 : “Bref, ce que nous admettrions plutôt, c’est que, devant la gravité d’un mal qui continuait de sévir, un groupe de femmes ait eu trop de crédulité, qu’il ait fait circuler comme utiles des recettes de potions pour le moins imprudentes.”
  17. Baroin, éd. 2014.
  18. Tac., Ann., 12.66-67.
  19. Sen., Ep., 15.95.25.
  20. Cic., Clu., 60.168.
  21. Sauf mention contraire, les traductions sont personnelles.
  22. Le terme pestis, quoiqu’il soit utilisé régulièrement dans des descriptions de pestilences, ne désigne pas ce que nous nommons aujourd’hui “la peste”, c’est-à-dire l’anthropozoonose causée par le bacille de Yersin. Le substantif pestis apparaît comme à la fois plus ancien et plus général que pestilentia : il n’est, de fait, presque jamais employé dans la littérature médicale et spécialisée pour nommer une maladie mais plutôt pour désigner, de manière peu spécifique, quelque chose de nuisible pour la vie et la santé de l’homme. (Voir notamment Plin., HN., 8.91 ; 11.104 ; 13.118…) Voir TLL 10.1.1927. 33 s. u. pestis. Pour une étude plus générale du vocabulaire des maladies pestilentielles chez Tite Live, voir Ruiz-Moiret, éd. 2019.
  23. Voir, par exemple, Liv. 7.1.8. Plin., HN., 26.3 évoque aussi le cas de la mentagre, maladie apparue à Rome durant le règne de l’empereur Tibère et dont il rapporte qu’elle ne toucha que les classes aisées.
  24. Cic., Clu., 10.30 ; Rhet. Her., 2.5.8. Sur la question des signes caractéristiques d’un empoisonnement, voir Baroin, éd. 2014, 299.
  25. Gell., NA., 7.4.1 : ut […] grassante sensim ueneno contabesceret. “[…] afin qu’il dépérisse ensuite, le poison gagnant peu à peu.” (texte établi et traduit par R. Marrache, CUF, traduction modifiée).
  26. Tac., Ann., 12.66.
  27. Sur l’origine et le sens de tabes, voir Debru, éd. 1988.
  28. Un passage d’une des Lettres à Lucilius (15.95.25), portant sur les aliments nocifs pour le corps, que Sénèque n’hésite pas à qualifier de uenenum (illos boletos, uoluptarium uenenum […] “ces champignons, délicieux poison…”) est particulièrement éclairant à cet égard. Sénèque y expose que ces nourritures-poisons, lorsqu’elles sont ingérées, brûlent l’estomac (non credis urere salsa tabe praecordia ? “ne crois-tu pas que [le garum] brûle les entrailles lorsqu’il se liquéfie en saumure ?”) et, ne pouvant être digérées, se mettent à pourrir (in uentre scias putrescere sumpta ; “sache-le : dans l’estomac ces substances absorbées se mettent à pourrir”). Dans ce cas précis, il semble donc que les deux aspects de la tabes − consomption et putréfaction − conjuguent leurs effets.
  29. Voir par exemple Livy 4.30.9 et Oros. 3.4.3.
  30. Voir notamment Rhet. Her., 2.47.; Quint., Inst., 4.2.54 ; 5.10.46.
  31. Suet., Calig., 1.3 : nam praeter liuores, qui toto corpore erant […] ; “car outre les taches livides qui recouvraient son corps tout entier […]”.
  32. Quint., Inst., 2.21.19 : liuores et tumores in corpore cruditatis an ueneni signa sint non tractat orator ? “l’orateur ne discute-t-il pas de savoir si des taches livides associées à l’enflure du corps sont des symptômes d’indigestion ou d’empoisonnement ?”
  33. L’étude complète de ce tableau clinique a été menée par Demont, éd.1983.
  34. L’adjectif πελιδνός, ή, όν (variante ionienne de l’adjectif πελιτνός employé par Thucydide) est aussi régulièrement employé dans la Collection hippocratique pour désigner l’aspect livide des malades : voir notamment Hippoc. Pron. 3.8 ; 9.2 ; Epid. 1.18.3… Cette lividité est généralement un signe très défavorable, annonciateur d’une mort prochaine. Voir Hippocrate, Pronostic, CUF, Paris, 2013, texte établi et traduit par J. Jouanna, 25, n. 3.
  35. Romilly (de), éd. 1962, 36, n. 1.
  36. Ps. Quint., Decl., 246.4 : uenenum, quo mens aufertur, quo corpus grauatur, quo membra soluuntur.
  37. Cette question de la “maladie de l’âme”, que nous n’approfondirons pas ici, a fait l’objet de plusieurs ouvrages. Voir notamment Pigeaud, éd. 1981 ; Pigeaud, éd. 2010 et, pour le monde grec uniquement, Thumiger, éd. 2017. De manière générale, les troubles de la parole et de l’esprit sont des signes inquiétants liés à l’approche de la mort et régulièrement vérifiés par le médecin au cours de l’examen du malade. Voir notamment : Hippoc, Acut. 8.9 ; Epid. 6.8.9… ; Celsus., Med., 2.4.7 ; 2.7.26…
  38. Liv. 5.14.4. Sur la crainte des Romains devant les signes divins voir Loriol, éd. 2016 ; sur les peurs suscitées par les maladies pestilentielles et leur gestion par les autorités romaines, voir Ruiz-Moiret, éd. 2023.
  39. Voir sur ce point Baroin, éd. 2014, 302.
  40. Grmek, éd. 1984, 56.
  41. Baroin, éd. 2014, 297.
  42. Cic., Tusc., 1.96.
  43. Apul., Met., 10.26.6.
  44. Soph., Trach., 675-689.
  45. Plin., HN., 22.46.95.
  46. Sur les animaux dont le souffle est venimeux, voir Broseta, éd. 2023.
  47. Columella., Rust., 8.5.18. Voir Trinquier, éd. 2008, 155, n. 26-27.
  48. Liv. 37.23.2 : ceterum, quod non prouiderunt, et loco graui et tempore anni — medium enim aestatis erat — ad hoc insolito odore ingruere morbi uulgo, maxime in remiges, coeperunt. “Du reste, ce que l’on n’avait pas prévu, c’est que, du fait de l’insalubrité de l’endroit et de la saison (on était alors au milieu de l’été) à laquelle s’ajoutait une odeur inhabituelle, des maladies commencèrent à s’attaquer à la foule des soldats, et en premier lieu aux rameurs.”
  49. Voir par exemple : Liv. 3.6.3 ; 25.26.11…
  50. Ov., Met., 2,777 : lingua est suffusa ueneno ; “sa langue est imbibée de poison”.
  51. Les traités hippocratiques mentionnent régulièrement que l’origine d’une pestilence est liée au caractère malsain de l’air, dont la fétidité peut provenir de la présence de marais (Hippoc., Nat. Hom., 9 ; Aer., 7 ; 15). Il n’y est cependant pas question du rôle de la faune qui y prolifère et empoisonne l’air par son souffle.
  52. Vitr., De arch., 1.4.12.
  53. Vitr., De arch., 1.4.1 et Columella., Rust., 1.5.6. Vitruve se contente de mentionner la présence de cette faune des marais qui empoisonne l’air ambiant sans expliquer plus en détail la façon dont se déroule cet empoisonnement. Columelle l’attribue quant à lui au fait que ces animaux ou bien se nourrissent de la boue que produisent les marais en s’asséchant et deviennent par-là venimeux, ou bien naissent directement de la fermentation et de la putréfaction de la vase. Voir Trinquier, éd. 2008, 166.
  54. Ov., Met., 1.144 sq.
  55. Voir Grmek, éd. 1979, 148-149.
  56. L’expression est de F. Collard : voir Collard, éd. 2001.
  57. Pailler, éd. 1987, 128.
  58. Sur le thème des “engraisseurs” et des “semeurs de peste”, voir notamment Bercé, éd. 1993.
  59. Liv. 8.18.11 : neque de ueneficiis ante eam diem Romae quaesitum est ; “il n’y avait pas eu à Rome, avant ce jour, d’enquête judiciaire pour empoisonnement”. 
  60. Oakley, éd. 1998, ad loc.
  61. Sur ce point d’histoire juridique voir en particulier Le Glay, éd. 1976, 536-538, qui rappelle notamment l’existence d’un iudex quaestionis ueneficis dès 98 a.C. ; Scheid, éd. 1981, 160 ; Rives, éd. 2006 ; Collard, éd. 2007, 55-57.
  62. Collard, éd. 2007, 50.
  63. Liv. 40.37.4 : ueneficii quaestio ex senatus consulto […] decreta ; “un senatus consulte décida l’ouverture d’une enquête sur les empoisonnements”. Les deux magistrats en charge de la quaestio sont le préteur Caius Claudius, pour les empoisonnements commis dans la ville ou dans un rayon de dix milles et Caius Maenius pour les empoisonnements commis au-delà de cette limite.
  64. Liv. 8.18.1 : humana fraude fuit ; 40.37.4 : fraudis quoque humanae insinuauerat.
  65. Les questions de l’origine de ce rite, de sa fonction et de son évolution dépassent le cadre de cette étude. Pour l’ensemble de ces questionnements et la bibliographie associée nous renvoyons à Oakley, éd. 1998, ad loc et Scheid, éd. 2017, 46-50.
  66. Liv. 7.2-3. Tite Live indique qu’un lectisterne ainsi que des jeux scéniques avaient déjà été célébrés sans succès auparavant.
  67. Voir respectivement Liv. 9.28.5-6 et 29.10.1-3. Kaplan, éd. 1973, 174, relève que la nomination d’un dictateur est aussi mentionnée dans les Fasti Capitolini pour l’année 263 a.C. : il émet l’hypothèse que sa désignation aurait pu être liée au contexte d’une pestilence que Tite Live aurait rapportée au seizième livre de l’Histoire Romaine.
  68. Liv. 40.37.2-3.
  69. Voir respectivement Liv. 3.7.8 ; 4.21.5 ; 10.47.6 ; 27.23.7 ; 40.19.4 ; 41.21.11.
  70. Liv. 40.37.4 : Fraudis quoque humanae insinuauerat suspicio animis. Voir sur ce point également Pailler, éd. 1987, 122.
  71. Sur les liens entre pestilence et sédition dans l’historiographie latine, voir Ruiz-Moiret, éd. 2025 (à paraître).
  72. Voir par exemple Liv. 3.6.7-7.1.
  73. Voir Maurin, éd. 1983, 144.
  74. Liv. 8.18.6 : “L’État était terrassé par un crime de femmes”.
  75. Il s’agit d’un point qui a été beaucoup développé dans les trois contributions citées en introduction. Sur les responsabilités des matrones dans la religion romaine républicaine et sur l’affaire de 331 en particulier voir Gagé, éd. 1963, 144 et sq. et Boëls-Jansen, éd. 1993.
  76. iussus (40.37.2) ; edixerunt (40.37.3) ; decreta [est] (40.37.4). Une analyse similaire peut être menée pour l’épisode des matrones empoisonneuses ; voir en particulier 8.18.5.
  77. C’est aussi le sens de l’hypothèse que J. Scheid avance pour expliquer le sens du rite du clauus, dont la mise en œuvre aurait permis, en 331 comme en d’autres occasions, de “fixer et désarmer un mal, qui pouvait être une épidémie, une maladie ou un égarement des esprits”. Voir Scheid, éd. 2017, 49.
ISBN html : 978-2-35613-445-5
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Pessac
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EAN html : 9782356134455
ISBN html : 978-2-35613-445-5
ISBN pdf : 978-2-35613-447-9
Volume : 26
ISSN : 2741-1818
Posté le 27/02/2026
19 p.
Code CLIL : 3112; 4117;
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Comment citer

Ruiz-Moiret, Diane, “À qui profite l’épidémie ? Maladies pestilentielles et crimes de poison dans la Rome républicaine”, in : Castex, Dominique, Laubry, Nicolas, Rossignol, Benoît, dir., Épidémies antiques en Méditerranée et au-delà, Pessac, Ausonius éditions, collection PrimaLun@ 26, 2026, 107-126, [URL] https://una-editions.fr/a-qui-profite-l-epidemie
Illustration de couverture • Secteur central de la catacombe romaine des Sts Pierre-et-Marcellin (cl. D. Gliksman / Inrap).
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