Cette présentation est tirée d’un article écrit avec Xavier Arnauld de Sartre :
Missaghieh-Poncet J. et Arnauld de Sartre X. (2026), « Unlocking the subsurface through
knowledge controversy: how earthquakes induced by deep geothermal drilling have politicized
the subsurface environment », The Extractive Industries and Society, 25, p. 101780. https://hal.science/hal-05287137/
Les controverses sociotechniques1 à travers la confrontation des différents points de vue, permettent d’approprier une technologie et de mettre en évidence les limites technologiques et politiques. Cependant, l’enjeu est de trouver la bonne temporalité dans sa mise en débat. À ce titre, et porté par la transition écologique, le sous-sol est à nouveau mobilisé : si naguère il était exploité pour l’exploitation d’hydrocarbures et de certaines ressources minérales, son usage se déplace sur la production énergétique (géothermie) ou l’exploitation de minerais de transition (matériaux critiques). Cependant, malgré les multiples usages de ce dernier (géothermie, stockage géologique, extraction minière), il connaît, en France par exemple, un faible développement des projets, et une faible mise en dialogue des différentes parties prenantes. Ces débats politisent les questions techniques, c’est-à-dire mettent en place un processus de discussion d’un sujet par une pluralité d’acteurs, présentant un intérêt général dans la vie de la cité. Cette question de politisation, et de manière plus générale de démocratie technique2 s’inscrit dans une perspective où les questions techniques ne relèvent pas uniquement du domaine des experts, mais peuvent être débattues par les citoyens, notamment dans des contextes caractérisés par l’incertitude et le risque. Le sous-sol est particulièrement fécond pour ces questionnements. En effet, ce milieu est marqué par de nombreuses incertitudes. Son exploration est complexe, nécessitant des équipements techniques coûteux et une expertise spécialisée. À ce titre, les porte-paroles légitimés viennent du milieu de la technique3. En outre, cette connaissance est intrinsèquement liée aux intérêts économiques, milieu peu politisé, car peu saisi par des acteurs extérieurs au monde de la technique et de l’industrie. Néanmoins, lors de controverses, le sous-sol connaît une appropriation citoyenne, en débordant des arènes traditionnelles, permettant de remettre en question ce partage de la connaissance.
Notre étude porte sur une série de séismes induits par l’activité géothermale à Strasbourg en 2019 et 2020. À partir de cet exemple, nous nous demanderons comment la controverse permet de politiser le milieu sous-sol. L’incertitude occupe une place centrale dans la controverse, opposant ceux qui attribuent ces évènements à des causes naturelles et ceux qui les considèrent comme une conséquence directe de l’activité industrielle. Ce travail de recherche s’est fondé sur une dizaine d’entretiens menés avec des acteurs clés (élus, fonctionnaires, associations de riverains, géoscientifiques), l’analyse de quatre rapports d’expertise écrits à l’occasion de cette controverse, et une analyse de la presse quotidienne régionale et nationale, entre septembre 2020 et février 2021 (220 articles).
Portée par la transition énergétique, la géothermie profonde suscite un intérêt renouvelé. Bien que cette technologie soit ancienne – son déploiement remonte aux années 1970 en région parisienne pour alimenter les réseaux de chaleur urbains – elle connaît un nouvel essor dans les années 2010. Cette seconde vague de développement s’accompagne d’enjeux nouveaux4 : l’exploitation s’étend à des territoires aux contextes géologiques variés et vise désormais la production d’électricité, impliquant des innovations technologiques et l’émergence d’une géothermie profonde dite « améliorée ». En effet, le principe de la géothermie consiste à extraire la chaleur par l’intermédiaire d’un fluide, de l’eau chaude saumâtre, au sein d’un réservoir souterrain, de l’utiliser en surface pour alimenter un réseau de chauffage ou un générateur d’électricité, puis de réinjecter le fluide dans le sous-sol. Cependant, les conditions géologiques propices sont rares, nécessitant une bonne circulation de l’eau et des températures suffisamment élevées sans forer trop profondément (le forage étant l’opération la plus coûteuse dans ce travail). Pour remédier à cela, une géothermie dite « améliorée » a été développée, qui, à travers la fracturation de la roche, permet de créer des failles dans le réservoir souterrain, et donc d’améliorer sa circulation. Néanmoins, ce sont des processus complexes, avec de fortes incertitudes liées à la structure du sous-sol. Ainsi, il y a un enjeu à trouver une adéquation entre la présence d’une ressource en sous-sol (la chaleur) et les besoins de la surface (utilisant cette chaleur).
L’Alsace présente un intérêt géologique intéressant, avec une « anomalie thermique » dans le fossé rhénan : la chaleur est particulièrement proche de la surface. Cela a conduit plusieurs industriels à mener des explorations du sous-sol, pour développer des projets de géothermie, dans un contexte où cette filière s’inscrivait dans une trajectoire sur le territoire : au nord de l’Alsace, à Soultz-sous-Forêt se trouvait un projet pilote de géothermie, une chaire universitaire a été créée entre l’université et Électricité de Strasbourg, et plusieurs permis de forage ont été demandés. L’Eurométropole de Strasbourg cherchait à récupérer la chaleur résiduelle pour alimenter son réseau de chauffage urbain. Un projet nous intéresse plus particulièrement, celui de la centrale de Vendenheim (dans la banlieue nord-ouest de Strasbourg), porté par l’entreprise Fonroche-Géothermie. Cependant, au moment des forages des puits, une série de séismes s’est déclenchée en novembre 2019, à quelques kilomètres de la centrale, dans le quartier strasbourgeois résidentiel de la Robertsau. Le laboratoire de géologie, EOST, publie une analyse préliminaire, avec l’hypothèse d’une faille géologique déstabilisée. L’industriel, quant à lui, invoque une origine naturelle, du fait de l’éloignement des séismes de la centrale. La préfecture va alors exiger une expertise pour résoudre cette controverse, concluant que la pression excessive exercée lors de l’injection a déstabilisé un réseau de failles, analyse confirmée dans un second rapport publié en 20225. Fin 2020, la préfecture exige auprès de l’industriel une série de tests permettant de confirmer ces hypothèses, à l’origine d’une nouvelle série de séismes. Cela s’est traduit par la mise en place d’un nouveau problème public, où l’origine de la controverse est triple. Premièrement, la sous-estimation des modèles par l’industriel, ayant fait des choix jugés trop optimistes, et ne considérant pas certains modèles de failles n’allant pas dans le sens de son activité. Deuxièmement, le réseau de stations sismologiques, observant les données sismiques, n’a pas été transmis aux chercheurs, sous couvert du secret industriel, rendant plus difficile le contrôle de l’activité et de la gestion du risque par ces derniers. Finalement, même si les géoscientifiques n’avaient pas de doute sur l’origine induite des séismes, en l’absence de partage de données confidentielles, il leur était difficile de montrer un lien de causalité. Ainsi, il y a eu un manque de diffusion des données industrielles qui auraient permis aux scientifiques et à l’État de jouer leur rôle de police.
Si les séismes de 2019 étaient cantonnés aux arènes technoscientifiques, ceux de 2020 vont faire l’objet d’un débat important, notamment sur le plan politique. Fin décembre 2020, l’Eurométropole met en place une commission chargée de définir les « conditions d’acceptabilité publique » de la géothermie, questionnant la place de la technologie sur le territoire. La commission a tenu treize réunions entre février et août 2021, posant les conditions rendant acceptable la technologie (usage chaleur, transparence, implication des élus locaux), ainsi que la volonté d’une « contrexpertise citoyenne », avec plus de transparence et une montée en compréhension technique. La politisation du sous-sol passe ainsi par une volonté des acteurs civiques et politiques de décloisonner les connaissances issues de ce milieu et de redéfinir des règles de gouvernance.
Une des critiques, notamment de la part des habitants, lors de la controverse a été le défaut de surveillance de l’État, dont le manque de contrôle peut s’expliquer par une perte de compétences. En effet, la restructuration de l’administration décentralisée en 2009 a fusionné les directions chargées des questions industrielles et environnementales, modifiant les priorités respectives et les équilibres de pouvoirs entre les différents départements d’ingénierie6. En l’absence d’une expertise étatique permettant de contrôler les projets. Cependant, suite à ces séismes, le gouvernement publie en 2023 un « guide des bonnes pratiques pour la maîtrise de la sismicité induite »7, visant à prévenir le risque sismique et sur la base des bonnes pratiques internationales.
Les controverses sur les séismes induits illustrent ainsi comment une activité industrielle peut politiser un milieu, à travers le déconfinement des connaissances. Cette politisation a lieu lorsqu’un problème public est identifié et nommé, permettant une appropriation citoyenne d’une nouvelle régulation. Cependant, ici, le nœud du problème ne réside pas dans les séismes, mais bien le contrôle de l’activité industrielle, donnant lieu à une régulation par l’État. De même, il y a eu une opposition entre un échelon national, avec l’État centralisé, et l’échelon territorial, dans l’organisation de ce contrôle, où l’échelon local souhaite accroître son contrôle, avec une gouvernance plus élargie. Finalement, l’enjeu de la connaissance est crucial, du fait de l’incertitude inhérente à ce moment. Néanmoins, il y a un besoin de sortir des arènes techniques pour permettre des débats démocratiques des usages, à travers la mise en place de forums hybrides8.
Bibliographie
Akrich M., Callon M., Latour B. et al. (2013), Sociologie de la traduction. Textes fondateurs, Paris, Presses des Mines.
BRGM et INERIS (dir.) [2023], Guide de bonnes pratiques pour la maîtrise de la sismicité induite par les opérations de géothermie profonde, Orléans, BRGM Éditions.
Callon M., Lascoumes P. et Barthe Y. (2001), Agir dans un monde incertain : essai sur la démocratie technique, Paris, Éditions du Seuil.
Kinchy A. J., Phadke R. et Smith J. M. (2018), « Engaging the Underground: An STS Field in Formation », Engaging Science, Technology, and Society, 4, p. 22. https://pdfs.semanticscholar.org/ba1b/7c9b4712c504aa689fc74c6c71ce284adf7e.pdf?_gl=1*n5vrut*_gcl_au*ODY2NTY2MjY0LjE3OTEyMDYwNDc
Lascoumes P., Le Bourhis J.-P. et Martinais E. (2014), « Chapitre 4. Les DREAL, traductions locales du projet ministériel », dans Le développement durable, Presses universitaires de France, p. 95-126.
Missaghieh-Poncet J. (2023), Aux frontières de la géothermie profonde : l’émergence du milieu « sous-sol » dans un contexte de transition énergétique, thèse inédite soutenue à l’université de Pau et des pays de l’Adour, Pau.
Missaghieh-Poncet J. et Arnauld de Sartre X. (2026), « Unlocking the subsurface through knowledge controversy : how earthquakes induced by deep geothermal drilling have politicized the subsurface environment », The Extractive Industries and Society, 25, p. 101780. https://hal.science/hal-05287137/
Transitions Énergétiques et Environnementales (TREE), Arnauld de Sartre X. et Missaghieh-Poncet J. (2025), « Quand la terre tremble, la démocratie s’éveille », Ébullition(s) : le cahier illustré de la recherche. https://revue-ebullitions.fr/articles/quand-la-terre-tremble-la-democratie-s-eveille