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Au cœur de la perversion du pouvoir :
le prince mélancolique dans la tragédie (Tristan, Du Ryer, Racine)

Dans la continuité d’un séminaire examinant les diverses rencontres des Lettres et des textes de savoirs1, la présente étude envisage la façon dont la figure du monarque mélancolique met en évidence les apories de la monarchie absolue du XVIIe siècle français, au sein de tragédies qui empruntent des idées aux traités médicaux et politiques. De fait, à l’Âge Classique, le pouvoir absolutiste se révèle machiavélien dans sa pratique, dissociant efficacité politique et morale ; simultanément, il est très soucieux de mettre en avant une image valorisante, celle d’une gloire qu’exprime l’image du roi-soleil. C’est la dualité de ce pouvoir qu’éclaire le motif théâtral du roi mélancolique, à l’aide d’emprunts à la médecine et à la science politique. Nous la saisirons dans un corpus de trois tragédies écrites en 1636, 1642 et 1669 : La Mariane de Tristan L’Hermite, Saül de Du Ryer, Britannicus de Racine2.

Notre démarche se fonde sur les résultats de deux types d’études. D’une part, celles qui concernent la mélancolie ont montré, à partir des travaux de Patrick Dandrey3, que ce modèle médical, peu à peu dégagé d’une médecine humorale en déclin, permettait déjà au théâtre du XVIIe siècle de représenter la maladie de l’âme et les troubles mentaux. D’autre part, celles consacrées à la pratique du pouvoir et à sa représentation tragique4 réfléchissent sur les enjeux de l’intégration de la raison d’État machiavélienne, voire machiavélique5, au sein d’une monarchie chrétienne de droit divin. À la confluence de ces deux types de travaux, il apparaît que la mélancolie du roi met l’emphase, par son caractère extrême et caricatural, sur la perversion de deux caractères constitutifs de la monarchie française du XVIIe siècle, une torsion de la conception chrétienne de la monarchie6 : d’une part, au cœur de la politique machiavélienne, la raison d’État et le coup d’État se trouvent mis en péril par les passions déréglées du mélancolique qui instrumentalise l’efficacité politique attendue à des fins personnelles, machiavéliques ; d’autre part, l’image glorieuse du pouvoir est défigurée par les actions insensées du monarque atrabilaire.

On pourrait croire que cette dernière figure révèlerait chez les dramaturges et leur public la nostalgie d’une royauté idéale, détentrice d’une gloire plus authentique, vertueuse ou même divine. De fait, dans les trois tragédies étudiées, deux types de personnages incarnent ce que pourrait être un souverain vertueux : d’un côté, Mariane ou Junie, de l’autre, Aristobule, Britannicus. Mais l’existence de ces figures ne suffit pas à enrayer le dysfonctionnement de la machine étatique, et elles restent reléguées dans l’obscurité ; les premières, féminines, sont exclues du pouvoir par la loi successorale, les secondes, masculines, parce qu’elles sont maintenues dans la soumission et la minorité ; d’autres princes opprimés sortent de l’ombre, comme David, mais en étant soupçonnés d’adhérer à une logique machiavélienne qu’ils devraient en théorie éviter. Une telle situation conduit à se demander ce qu’induit la représentation tragique lorsqu’elle met doublement en avant l’impossibilité du pouvoir monarchique à parvenir à un exercice satisfaisant, et par conséquent à rencontrer la gloire.

Le prince mélancolique, ou la perversion machiavélique du pouvoir

L’intérêt principal du motif du roi mélancolique, du point de vue de la réflexion politique, réside dans la manière dont il illustre de façon quasiment expérimentale la perversion inévitable du pragmatisme machiavélien en pouvoir machiavélique.

L’efficacité machiavélienne du monarque et la gloire humaine

Les débuts du roi mélancolique laisseraient supposer au spectateur qu’une voie de modernisation de la monarchie très chrétienne a été identifiée dans la pratique machiavélienne. En effet, le roi noir débutant est souvent un chef d’État efficace qui, à l’aide de l’intelligence politique, de la puissance militaire, ou encore d’une combinaison heureuse de ces deux qualités, parvient à stabiliser son Empire et à conquérir l’assentiment de ses sujets. L’activité militaire des monarques est évoquée à plusieurs reprises, qu’il s’agisse de la répression des invasions menée par Hérode au début de son règne7 et de sa capacité à faire face à celles à venir8, ou encore des combats menés par Saül à la tête de ses troupes pour battre les peuples voisins9. À ceci vient s’ajouter le génie politique, parfois secondé par le judicieux conseil de l’entourage royal : Mariane a garanti une victoire militaire d’Hérode en le dissuadant de se jeter dans un traquenard ourdi par les Parthes alliés à son rival Antigone10, tandis qu’Agrippine sait aménager pour son fils Néron les conditions d’une ascension irrésistible, que le jeune prince conforte par sa compétence, son charme personnel et les sages conseils de Burrhus et Sénèque. Dans tous les cas, les débuts du souverain sont applaudis, dans la mesure où son autorité, qu’elle soit acquise par les droits du sang, de la guerre ou même de l’intrigue, le rend à même d’unifier un royaume ou un Empire que les conflits militaires ou les rivalités politiques avaient profondément affaibli – analogue transparent de la France des Guerres de Religion, à ceci près que la monarchie française est héréditaire. C’est dans le cadre de cette mystique de l’unité politique, naturellement exprimée en termes solaires familiers au XVIIe siècle – il existe un seul prince comme un seul soleil – que se crée la gloire de Saül selon Jonathas (à savoir son fils Jonathan), ou de Néron selon Agrippine : le roi d’Israël voit « reluire » sur lui le spectacle d’un pays apaisé, la « sainte union, ce lien des Provinces11 », tandis que Néron renvoie à Agrippine « les vœux d’une Cour qui l’adore12 ». Cet assentiment collectif des différentes parties du Royaume à un homme unique, qui incarne à la fois un idéal humain respectable et un pragmatisme politique sans défaut n’est pas sans évoquer les compromis semblables qu’opèrent les traités. Pensons seulement à la virtù machiavélienne, ou encore au monarque idéal de Botero combinant la « justice » et la « libéralité » pour se faire aimer, la « prudence » et la « valeur »13 pour se faire respecter.

La mélancolie et la dérive du pouvoir machiavélien vers le pouvoir machiavélique

Toutefois, ce pouvoir machiavélien finit par dégénérer de manière quasi automatique en machiavélisme. Pour comprendre ce processus, il importe de considérer que la mélancolie se manifeste comme un dérèglement des passions privées du souverain qui perturbent l’exercice du pouvoir en rendant impossible une relation sereine à l’autre, qu’il s’agisse de l’altérité générique – la femme – ou ontologique – Dieu. Ainsi peut-on diagnostiquer dans les tragédies la mélancolie érotique aussi bien que la mélancolie religieuse. La mélancolie érotique, legs de la médecine arabe médiévale, est mise en scène, conformément aux traités14, comme une fascination morbide pour une femme, qu’éprouvent tant Néron à l’égard de Junie qu’Hérode à l’égard de Mariane15 ; elle se traduit principalement par l’obsession de l’image de l’aimée, d’autant plus forte que la jeune fille se dérobe à son persécuteur. La mélancolie religieuse concerne le rapport au divin oscillant, selon Burton, entre une mélancolie religieuse simple marquée par la superstition et la crédulité, et une mélancolie religieuse par l’absence, caractérisée par l’athéisme, l’incroyance ou encore le désespoir16. Saül représente parfaitement l’oscillation entre ces deux pôles, puisque, d’abord abandonné de Dieu et sombrant dans la déréliction17, il choisit ensuite de rentrer en contact avec les Enfers par le moyen de la sorcellerie, pratique implicitement désignée comme superstitieuse dans la pièce18. Hérode, tourmenté par les visions de ses victimes mortes19, est également atteint de melancholia religiosa. Burton précise que mélancolie érotique et mélancolie religieuse sont décrites par certains médecins comme deux espèces proches du mal noir, dans la mesure où elles portent sur l’être qui est l’objet de l’amour humain, et sur celui qui est le destinataire de l’amor dei20. L’amour se transforme, au creuset du cœur ténébreux de l’atrabilaire, en jalousie – la zelotypia de Burton. C’est précisément cette pathologie de l’amour qui fait basculer le monarque machiavélien dans une pratique machiavélique, car la volonté de retrouver à tout prix la grâce de l’aimée, comme celle de Dieu, précipite l’avènement de la tyrannie en écartant les bons conseillers (Burrhus, Michol et Jonathas). Ceux-ci refusent de mettre l’appareil d’État au service de l’ambition personnelle et privée du souverain, et particulièrement à la résolution illusoire des conflits psychiques qui tourmentent son moi. Dans La Mariane et Britannicus, la mélancolie érotique explique que l’impérialisme oculaire21 par lequel le souverain surveille son empire soit confisqué pour épier de très près l’être aimé22, de qui le tyran attend le bonheur, en même temps qu’il craint ses complots, par un principe de réversibilité. De même, le coup de majesté ne sert plus seulement à consolider l’État mais à éliminer le rival, ou même la femme soupçonnée : ainsi périt Britannicus assassiné, au même titre que Mariane condamnée à mort à la suite d’un procès inique. Le Saül évoque une situation plus complexe, sans enjeu amoureux pour le roi noir éponyme ; mais une jalousie aussi forte s’y exprime également, cette fois d’ordre théologique et politique : Saül, roi déclinant ayant perdu la faveur céleste (« le Ciel m’abandonne », v. 970) persécute David qui l’a obtenue23.

Du cas particulier du roi mélancolique au procès général du pouvoir machiavélien

On pourrait croire que le roi noir échoue à éviter l’écueil de la tyrannie simplement parce que sa mélancolie exacerbe sa jalousie. Cependant, son échec à enrayer la dégénérescence machiavélique du pouvoir est à mettre en perspective dans le cadre de la réflexion politique contemporaine, comme une critique générale du pouvoir machiavélien. En effet, le tyran de théâtre révèle les limites de la politique machiavélienne telle que la comprend le XVIIe siècle, à savoir le coup d’État. Rappelons que ce dernier pose une opposition radicale entre l’apparence du pouvoir (qui doit rester glorieuse et respectable) et le secret des arcana regni. Ce résultat n’est possible que si le souverain et ses ministres sont capables de la vertu politique suprême de dissimulation, car le coup d’État ne peut advenir que si le roi se rend absolument indécelable dans ses intentions24, jusqu’à ce qu’elles se révèlent – mais trop tard – aux victimes de la manœuvre politique. Quant au tyran mélancolique, la représentation théâtrale le montre doublement incapable de dissimuler ses intentions : non seulement parce que son mal le rend manipulable par ses mauvais conseillers qui, connaissant ses peurs et ses angoisses, savent les manier, mais aussi parce que le coup de majesté accompli par un mélancolique ne révèle pas tant la force du stratagème qui engendre la sidération de ceux qui le subissent, que la faiblesse du caractère de celui qui l’accomplit : son égarement (Saül) ou sa monstruosité (Hérode et Néron) éclatent au grand jour à cette occasion. En somme, en portant au dernier point le machiavélisme, le prince mélancolique provoque l’effondrement de cette pratique politique sur elle-même. Ainsi, la béance entre la nature réelle du pouvoir corrompu et son apparence glorieuse est telle que le discours de la gloire tenu par les monarques et leurs conseillers devient, aux yeux des spectateurs, hautement ironique ; par exemple, lorsque Saül haï du ciel pense mourir au combat en gagnant « l’éclat » d’une immortalité purement humaine25 – ce qui lui sera finalement refusé –, ou lorsqu’Hérode, face à Mariane, atteste de sa « candeur26 » sans tache. Mieux, face à l’évidence criminelle du mal qui frappe le souverain, le peuple et les courtisans ne peuvent plus envisager ce monarque déchu comme à ses débuts plus prometteurs : sa gloire est « offusqué[e]27 », ainsi que le dit Narbal d’Hérode.

L’échec du pouvoir vertueux face à la tyrannie

De manière plus surprenante en apparence, le procès de l’exercice machiavélien du pouvoir concerne aussi le cas de deux figures antagonistes du tyran, les princes légitimes mis en position de minorité (Aristobule, Britannicus), les élus divins comme David et les princesses. Les premiers échouent à parvenir au pouvoir, et les secondes au conseil du monarque ; leur seul moyen de s’imposer serait de se mettre au diapason de la pratique immorale de leurs adversaires. L’échec de ces deux figures surenchérit ainsi sur l’aporie du pouvoir machiavélien que traduisait déjà le roi mélancolique.

Le prince vertueux ou l’incapacité d’accéder au pouvoir

Le prince vertueux est en théorie capable d’exercer une forme idéale de pouvoir, voire nimbée d’une aura de sacralité, en comparaison avec les excès machiavéliens et la gloire purement humaine et éphémère du tyran. Il est de haute naissance, ou du moins d’une élection divine qui lui confèrent d’emblée un statut supérieur. Il conforte ce statut par une légitimité morale manifeste, qu’il conquiert souvent en s’opposant au tyran28. Quoique souvent solitaire et doté de peu d’appuis, il résiste à son antagoniste avec longanimité : David « persécuté » par Saül (S., v. 1002) fait écho à la « disgrâce29 » de Britannicus dépossédé du pouvoir et des amis de son père par les manœuvres politiques d’Agrippine, ou encore à Aristobule en butte à « l’envie » d’Hérode (M, v. 419). Il est à noter que cette image vertueuse est poussée à son terme dans les pièces bibliques, car la simple vertu s’y redouble d’un caractère religieux. David est élu à la fois par Dieu et par la vox populi :

David persécuté va monter à l’Empire,
Ce David, cet objet à toi seul odieux,
Et l’amour éternel de la Terre et des Cieux,
Ce David de tes maux le souverain remède,
Que ton peuple inspiré demandait pour ton aide30,

De même, Aristobule cumule dès sa naissance, selon Mariane, une beauté et une grâce naturelles avec l’éclat des vertus, combinaison qui fait de lui un véritable dieu mortel :

Celuy qui vers le Nil emporta les pourtraicts
Confessoit tout ravy de ses charmans attraits,
Que dans la Palestine on elevoit un homme
Qui valoit bien les Dieux qu’on adoroit à Rome31.

Ce caractère divin se matérialise dans l’image du « Soleil levant » (v. 421), qui véhicule une gloire plus qu’humaine. En somme, il semble que transparaisse en ce personnage la nostalgie des dramaturges et de leur public pour une conception du pouvoir pré-machiavélienne, dans laquelle les qualités humaines, l’excellence de la naissance et l’excellence vertueuse ne sont pas encore dissociées ; chez Du Ryer et Tristan affleure presque le regret d’un pouvoir dont la légitimité est religieuse. Cependant, dans l’environnement impitoyable des Cours de tragédie, cet idéalisme nostalgique condamne celui qui l’incarne à l’échec. Le refus qu’oppose le prince au principe de dissimulation nécessaire au coup d’État provoque son échec face au tyran, que l’absence de scrupule rend bien plus efficace politiquement. Ainsi Britannicus se laisse aller à parler quand Junie lui indique pourtant que les « murs peuvent avoir des yeux32 » ; il est par nature incapable de la dissimulation et de la vigilance nécessaires à qui veut survivre à la cour, comme le lui révèle encore, en pure perte, Junie : « Mais (si je l’ose dire) hélas ! dans cette Cour, / Combien tout ce qu’on dit est loin de ce qu’on pense33 ! ». Il devient pour cette raison un prince assassiné, sacrifié. C’est peut-être Tristan qui exprime de la manière la plus saisissante le désenchantement que produit la mort de l’héritier des Hasmonéens, en évoquant le coucher de l’astre solaire qu’était Aristobule :

Ce clair Soleil levant adoré de la Cour
Se plongea dans les eaux comme l’Astre du jour,
Et n’en ressortit pas en sa beauté première,
Car il en fut tiré sans force et sans lumiere34.

Le prince sacrifié n’est plus un roi-soleil qu’ironiquement, par son coucher. Sa mort est un premier désaveu pour l’idéal qu’il représente, magnifique mais sans aucune prise sur le réel.

La perversion machiavélienne du prince en minorité :
la tentation de l’imposture ?

Il existe néanmoins une exception qui confirme cette règle : certains princes en minorité réussissent leur ascension, ou du moins sont sur le point de le faire. Ceux-là semblent sortir de leur statut subalterne en accomplissant une mutation machiavélienne, en usant de leur aura sacrée ou morale au service d’une prise de pouvoir. Aristobule que sa sœur Mariane idéalise comme un prince parfait, est ainsi considéré comme un ambitieux opportuniste par Hérode, qui se rappelle le jeune homme en ces termes :

[…] aux jours solemnels de nostre grande feste,
Où tirant trop d’esclat d’un riche vestement,
Il obligeoit les Juifs à dire hautement,
Qu’une si glorieuse et si noble personne
Méritoit de porter la Mytre et la Couronne35.

Bien sûr, ceci ne pourrait être que calomnie dans la bouche du jaloux. Cependant, le soupçon est bien exprimé : le prince défunt aurait pu faire usage de son aura religieuse pour acquérir un pouvoir temporel, en tirant parti de l’apparat des festivités religieuses et des ornements sacerdotaux de Grand Prêtre pour causer l’éblouissement ou « éclat » préalable à la soumission36. Le passage est en somme lisible selon le prisme machiavélien de l’imposture des religions37, le port de la « mitre » étant ainsi compris comme une des voies opportunes vers l’obtention de la « couronne ». Se profilerait alors une théocratie fort contestée en terre gallicane, ce qui pousserait le spectateur d’alors à regarder avec défiance Aristobule. Toutefois, à supposer que le point de vue d’Hérode sur le Grand Prêtre soit juste, le frère de Mariane échoue à s’imposer, contrairement à un autre prince mineur qui, objet d’un soupçon identique d’imposture, réussit là où Aristobule a échoué. En effet, certains vers de Saül révèlent que le fils de Jessé n’a pas sous-estimé, parallèlement à la faveur divine, les moyens purement humains pour se hisser à la royauté. On le voit même s’allier momentanément, par opportunisme, aux Philistins contre le roi d’Israël, fait qui, loin d’être un simple mensonge de Phalti, est attesté par l’Écriture elle-même (I Samuel 29, 2) : « David marche aujourd’hui parmi vos ennemis, / Et soutient contre vous ceux qu’il vous a soumis.38 » En somme, le pragmatisme politique s’exprime dans ce cas fort ambigu d’un futur souverain qui, bien qu’élu par Dieu, semble suivre les leçons d’un pragmatisme tout machiavélien39. Du Ryer désamorce quelque peu, dans la suite de la pièce, le soupçon qu’il a un temps suscité, en rendant à David son aura vertueuse40. Pourtant, pendant une partie de la tragédie, le spectateur a pu se forger l’image d’un David machiavélien, assez ancrée au demeurant dans la culture contemporaine de la pièce41 ; ce temps de latence ne fait que confirmer le caractère inopérant d’une royauté conjuguant pouvoirs religieux et politiques. Dans le cas du prince en minorité, les tragédies suggèrent que l’image de gloire vertueuse ainsi utilisée pourrait devenir plus fallacieuse encore que celle du monarque mélancolique, en instrumentalisant une vertu crédible mais illusoire.

La princesse vertueuse l’impossibilité de conseiller sans être tentée ?

Si le prince vertueux est suspecté de vouloir mettre le doigt dans l’engrenage politique machiavélien, l’anti-machiavélisme pourrait-il s’incarner de préférence dans une figure féminine ? Les femmes, dans le cadre de la loi salique qui régit la succession dans la monarchie française, n’ont pas d’accès direct au pouvoir, et par conséquent la jeune princesse serait pure de toute compromission avec l’exercice honni de l’autorité tyrannique. De fait, la princesse vertueuse, dont la fonction se limite à une parole de vérité, pourrait devenir une conseillère précieuse pour le tyran et infléchir sa politique en essayant de dessiller ses yeux, de désenchanter sa fausse gloire. C’est ainsi que, face à la « candeur » idéale que se prête Hérode en protestant frauduleusement de son innocence, Mariane lui renvoie à plusieurs reprises une obscurité polysémique, qui, désignant à la fois sa maladie, ses crimes et la mauvaise réputation qu’ils entraînent, s’oppose à sa propre réputation d’innocence immaculée :

Boy le [mon sang], Tigre inhumain, mais ne presume pas
Qu’un reproche honteux survive à mon trepas,
Que le débordement de ceste humeur si noire,
En esteignant ma vie esteigne aussi ma gloire42

Junie n’exprime pas son blâme aussi franchement que la reine de Judée, mais quand Néron lui propose d’occuper la place de son épouse Octavie, elle révèle le caractère trompeur de la fausse gloire que lui accorderait cette trahison, et illustre donc par contrecoup les limites de la gloire du tyran :

Le ciel connaît, Seigneur, le fond de ma pensée.
Je ne me flatte point d’une gloire insensée :
Je sais de vos présents mesurer la grandeur ;
Mais plus ce rang sur moi répandrait de splendeur,
Plus il me ferait honte, et mettrait en lumière
Le crime d’en avoir dépouillé l’héritière43.

Junie qualifie la gloire mal acquise que lui apporterait son union avec Néron d’« insensée », insistant sur le fait qu’elle mettrait « en lumière » le crime de l’éviction de l’innocente. Dans le Saül, Michol, la fille du roi, contrecarre l’influence du conseiller Phalti qui cherche machiavéliquement à faire tuer David par le roi, en vue d’épouser la jeune femme. Pourtant, la parole de vérité féminine est sans efficace. Pire, loin d’être considérée comme une interlocutrice valable, la princesse est souvent l’objet des tentatives de corruption du tyran, qui cherche à la perdre par l’orgueil ou la peur. La citation précédente de Britannicus n’est ainsi que l’écho d’un vers de Narcisse conseillant à Néron d’éblouir la princesse par son rang44 ; quant à Mariane, tout en sachant qu’elle va mourir, elle résiste aux tentatives répétées du tyran, par la violence ou par la douceur, de salir sa réputation en lui faisant avouer un crime qu’elle n’a pas commis45. En définitive, à l’image du prince sacrifié, mais pour d’autres raisons, la princesse vertueuse est exposée à l’action corruptrice du pouvoir machiavélien qu’elle ne peut au final que fuir de peur de perdre sa propre vertu. Son retrait prend la forme de la mort symbolique46 de la prise d’habit (Junie) ou de la mort réelle de « l’innocente victime47 » sacrifiée (Mariane), une fin « à la fois contrainte et volontaire48 » qui lui permet de se retrancher définitivement hors de l’emprise du tyran, et de gagner « l’esclat d’éternelle durée » d’une gloire plus authentique (v. 1356), impossible à atteindre en ce monde.

Le prisme théâtral et la démystification d’un exercice monarchique absolu

À travers les figures du roi mélancolique et de ses antagonistes écartés de l’exercice du pouvoir, le théâtre mettrait ainsi en évidence la nature corruptrice du pouvoir monarchique dans l’ère post-Machiavel, qui menace par sa nature même d’étendre sa contagion aux personnages les plus vertueux. Dans cette perspective, la maladie mélancolique, bien au-delà d’un simple mal psychologique, se mue en un prisme qui démystifie l’exercice du pouvoir absolu. Non seulement la mélancolie explique, en une analyse quasi moraliste, pourquoi le pouvoir absolu mène le tyran à la folie de l’orgueil, mais en outre elle montre comment cette folie ne peut plus être neutralisée par de prudents conseillers que l’absolutisme a éliminés ; le mal noir devient ainsi une pierre de touche qui révèle le danger de la dérive irrationnelle qui menace le pouvoir absolu.

La mélancolie du tyran, un effet de l’absolutisme ?

La mélancolie révèle en premier lieu l’effet pervers qu’exerce le pouvoir absolu sur le caractère du souverain. Deux moyens, liés à la nature polyphonique du texte théâtral, permettent de tenir le diagnostic de l’aveuglement orgueilleux des princes mélancoliques, astres éblouis par leur propre gloire. D’abord, les tirades du roi mélancolique lui-même révèlent les illusions dont se berce sa croyance en sa propre valeur. Hérode évoque sa réputation en ces termes, face aux accusations justifiées de Mariane qui lui reproche ses assassinats :

Mais inutilement ta bouche envenimée,
Jette son aconit sur ma renommée ;
Elle est d’une candeur que rien ne peut tacher,
Et sans impieté l’on n’y sçauroit toucher49.

Hérode paraphrase en le condensant un célèbre passage du Livre de la Sagesse dans la Vulgate (Candor est lucis aternæ, et speculum sine macula Dei majestatis – Sg 7, 26). Or le terme de candeur désigne métaphoriquement dans ce livre du Premier Testament Hochmah, la sagesse divine, et dans l’interprétation chrétienne, le Verbe incarné et la Vierge Marie ; les propos du monarque confondent alors la gloire païenne du souverain, fondée dans son cas sur le crime, et la gloire éternelle du divin. Si ces paroles traduisent à la fois la confusion mentale et l’imposture immorale de celui qui les prononce, le regard des proches du roi permet une forme de distanciation, en mettant en garde le spectateur, par exemple quand Agrippine dit de Néron :

Ce jour, ce triste jour frappe encore ma mémoire,
Où Néron fut lui-même ébloui de sa gloire,
Quand les ambassadeurs de tant de rois divers
Vinrent le reconnaître au nom de l’univers50.

L’éblouissement fatal à la raison royale est alors saisi comme en miroir par un œil extérieur. En somme, à en croire l’analyse de son propre discours et de celui de ses proches, le roi mélancolique est le premier à s’aveugler sur sa propre gloire et à y succomber. Cela laisserait supposer que la mélancolie est finalement, dans sa source, une conséquence délétère de la possession du pouvoir absolu sur l’esprit du monarque.

Mélancolie et absolutisme une crise de la régulation du pouvoir monarchique

Pourtant, même égaré par son orgueil, le prince mélancolique devrait pouvoir régner sinon par lui-même, du moins en déléguant son pouvoir à de judicieux conseillers, selon l’image séculaire du roi régnant en ses conseils51, ainsi que l’indique Claude de Seyssel :

Car il n’est pas possible qu’un seul homme, ni encores un petit nombre de gens, quelque accomplis qu’ils soient, puissent entendre et manier toutes les affaires d’une si grosse monarchie : Ains la multitude des grans affaires offusque l’entendement à ceux qui se veulent trop charger, Et si n’ont le sens ne le temps pour y pouvoir bien et suffisamment penser, ne pour les débattre à la raison, dont tous inconveniens s’ensuyvent52.

Pour Seyssel, l’entourage royal est une garantie contre l’irrationnalité du pouvoir, et son raisonnement peut être étendu à une probable folie du souverain, dont la mélancolie n’est qu’une espèce parmi d’autres. Or, le pouvoir absolu des tyrans supprime ces barrières à l’arbitraire. Les bons conseillers se trouvent congédiés (Burrhus) ou regardés avec incrédulité (Jonathas et Michol) ; plus généralement, leur parole n’est pas écoutée car ils sont confrontés à d’autres personnages plus experts à capter l’attention du monarque. En effet, ceux des conseillers qui ont assimilé le machiavélisme se révèlent habiles à infléchir les desseins de leur monarque. On en distingue deux types dans le cas du monarque mélancolique : ceux qui jouent sur l’orgueil du prince comme Narcisse, ou ceux qui utilisent comme levier les passions tristes du monarque, en particulier sa peur de perdre le pouvoir ou d’être trahi, à l’instar de Phalti dans Saül et Salomé dans La Mariane. La sœur d’Hérode donne cette leçon à l’échanson qui doit, sur son ordre, tromper Hérode en accusant faussement Mariane :

Tu sçais bien que le roi croit assez de leger,
Et que c’est un esprit que je sais menager.
Ton rapport va surprendre une ame defiante,
Credule, furieuse, et fort impatiente53.

Phalti et Salomé suivent en cela les conseils donnés par Eustache du Refuge pour entrer dans les bonnes grâces d’un prince mélancolique : ne pas le brusquer et se conformer en toute chose à son humeur54. Pourtant, leur action va bien au-delà de l’obtention d’un butintéressé en infligeant l’estocade à un pouvoir malade, car ils contribuent à vicier deux ressorts machiavéliens du pragmatisme politique. Non seulement ils portent atteinte à la prudence rationnelle en la rendant inquiète et soupçonneuse – Phalti prévient Saül contre David, Salomé Hérode contre Mariane – mais en outre ils gauchissent l’impérialisme oculaire du monarque en lui fournissant de faux rapports. Ils insinuent l’irréalité à l’intérieur même d’un dispositif de surveillance censé donner au maître absolu une maîtrise parfaite du réel et de l’information ; en un mot, ils accroissent par l’ignorance et les fausses alarmes la folie d’un pouvoir malade. Par conséquent, l’action politique, déconnectée de la réalité, aboutit au meurtre et à l’injustice comme à un résultat prévisible. Ils finissent par suivre leur maître dans une défaite prévisible (Phalti), ou encore, si celui-ci survit, connaissent eux-mêmes une fin fatale (Narcisse). Une telle situation révèle que l’effet corrupteur du machiavélisme s’étend, selon les dramaturges, au milieu curial qui accentue l’évolution du pouvoir vers l’arbitraire et l’irrationnel.

Irrationalité et dégénérescence du pouvoir

Mal conseillé par ceux-là même qui devraient le modérer, ou incapable de distinguer les bons conseils, le roi mélancolique s’avance avec une régularité mécanique vers un exercice du pouvoir de plus en plus solitaire, et de plus en plus délirant. Le théâtre traduit selon nous cette irrationalité qui gangrène le pouvoir absolu par un biais scénique : l’irruption négative du surnaturel qu’incarnent les fantômes de théâtre et les démons. C’est alors une imagerie nocturne et funèbre qui révèle la nature profondément mortifère d’un absolutisme machiavélien, secondée par les machines de théâtre. Il faut sans doute distinguer en cela les manifestations voyantes du surnaturel supposé qui caractérisent les deux pièces les plus anciennes, de la sobriété racinienne imputable à l’évolution du goût du public ; une continuité réelle existe pourtant. Chez Tristan, Hérode voit ses victimes, Aristobule et Mariane, lui apparaître en vision sous les traits respectifs d’un spectre et d’une martyre ; chez Du Ryer, c’est feu le prophète Samuel qui semble se manifester devant Saül, en revenant d’outre-tombe pour lui annoncer sa fin55. Bien sûr, en un siècle de raison, de mécanisme, et particulièrement de pièces à machines, le statut de réalité de ces apparitions est bien douteux aux yeux du spectateur éclairé. Celles que subit Hérode sont désignées de manière récurrente par les personnages comme des fruits de son délire causés par la bile noire ; l’apparition de l’ombre de Samuel invoquée pour Saül par la sorcière d’Endor fait écho à un débat acharné depuis la Renaissance, et que réorchestre Du Ryer en partageant ses termes entre les différents interlocuteurs. S’agit-il de l’ombre du prophète, d’un démon ayant pris son apparence, d’une vision mélancolique ou encore d’une simple fabrication à l’aide de trucages optiques ? Les quatre hypothèses sont successivement évoquées par les personnages – ou, pour la dernière, suggérée par le dispositif scénique – sans qu’aucune de ces versions ne soit validée, ni invalidée, sauf précisément la thèse d’un spectre réel qui rencontre au moins trois objections différentes56. Ces fantômes et ces démons contrefaits, et par conséquent purement intérieurs à l’esprit du mélancolique, révèlent aussi une autre faille du machiavélisme absolu : le fait que le peu d’humanité qui subsiste dans le prince mélancolique suffise à le faire plonger dans un enfer de culpabilité dès cette vie s’il met à exécution la « raison d’Enfer57 » en régnant par le crime. On objectera peut-être que le Néron de Racine ne connaît pas de semblables manifestations, en apparence surnaturelles ; toutefois, le dénouement de Britannicus opère une plongée tragique dans une « nuit jointe à la solitude », où, inconscient du monde qui l’entoure, fasciné par « tant d’objets » qui l’ont frappé, César obéit à son tour aux lois de l’obsession funèbre qui marque le dénouement des tragédies pour les princes atrabilaires (v. 753-1760). Ainsi périt la raison du prince mélancolique perdu dans le labyrinthe des chimères édifiées par ses conseillers, lorsque le choc de la sanction du réel en fait tomber les murailles.

Le machiavélisme, véritable soleil noir de la tragédie ?

On aurait pu croire, pour paraphraser Nerval, que le souverain mélancolique était le soleil noir de la tragédie. À bien envisager les textes, le véritable soleil noir du théâtre politique est bien plutôt l’exercice machiavélien du pouvoir, astre corrupteur dont la lumière viciée contamine le tyran mélancolique, mais menace aussi d’étendre sa contagion à ses antagonistes plus vertueux. Le roi noir est l’incarnation même de la dégénérescence machiavélique qui menace un exercice du pouvoir absolu d’abord uniquement machiavélien ; ce personnage ne fait qu’illustrer, par son incapacité à dissimuler, la contradiction d’un pouvoir tiraillé entre la nature ignoble de ses arcanes et l’image lumineuse qu’il entend projeter au-dehors. Pourtant par principe opposé au machiavélisme incarné par le tyran, les princes en minorité, qu’ils soient héritiers ou élus par Dieu, et la princesse sacrifiée en révèlent tout autant l’emprise irrésistible, dans la mesure où le seul choix qui leur est proposé est de rester fidèles à leurs valeurs de justice et de vérité et de mourir, ou bien de vaincre leur adversaire par une imposture qui consisterait à cacher le machiavélisme sous une apparence de vertu. C’est ainsi que les tragédies font le procès du pouvoir machiavélien, qui non seulement égare l’esprit du monarque en le soumettant à l’orgueil et à la folie, mais en outre rend inopérantes toutes les instances de contrôle de la monarchie, les bons conseillers qui pourraient empêcher cette folie de régir l’État. La déchéance intellectuelle du monarque mélancolique, hanté par des fantômes de théâtre que son entourage machiavélien a suscités, n’est finalement que la confirmation de l’irrationalité qui menace d’envahir finalement la pratique de l’absolutisme. En somme, c’est sur la monarchie elle-même que le soupçon finit par porter. Le contraste entre ces deux royautés impossibles ou meurtrières, celle du prince sacrifié et celle du roi meurtrier, peut évoquer, par exemple, les deux images du lion que les Fables proposent : le lion agressif, ridicule, s’oppose à celui qui exerce sa majesté adéquatement par un retrait prudent, en s’abstenant de la force. C’est là sans doute une remise en question que l’âge classique transmettra, avec les conséquences que l’on sait, aux siècles suivants.

Notes

  1. Séminaire de l’axe français d’Il Laboratorio, « Modalités littéraires de circulation des textes de savoirs », organisé en 2017-2019 par Olivier Guerrier, que nous remercions vivement pour son invitation. Toute notre gratitude va également à Fanny Nepote, pour les fécondes discussions qui ont nourri la réflexion ici exposée.
  2. Œuvres étudiées, éditions et abréviations. M : Tristan L’Hermite (François L’Hermite sieur du Solier, dit), La Mariane [1636], éd. J. Madeleine, Paris, Nizet, 1984 (dans Tragédies, éd. R. Guichemerre et alii, Paris, Champion, 2009). S : Pierre Du Ryer, Saül, tragédie [1642], éd. M. Miller, préf. G. Forestier, Toulouse, SLC, 1996. B : Jean Racine, Britannicus [1669], dans Œuvres complètes, I, éd. G. Forestier, Paris, Gallimard, 1999.
  3. Parmi tant d’autres titres connus, citons le recueil Les Tréteaux de Saturne. Scènes de la mélancolie à l’époque baroque, Paris, Klincksieck, 2003, et la précieuse Anthologie de l’humeur noire, Paris, Gallimard, 2005.
  4. Voir les travaux (liste non exhaustive) de Louis Marin (notamment son édition des Considérations politiques sur les Coups d’État de Gabriel Naudé [1639], Les Éditions de Paris, 1988, précédée d’un essai substantiel intitulé « Pour une théorie baroque de l’action politique »), de Fanny Nepote (notamment « Esther et Athalie : au terme de la vision racinienne du pouvoir », dans Diversité, c’est ma devise, Mélanges Jurgen Grimm, Paris-Seattle-Tübingen, Biblio 17, 1994, p. 361-373.), Lise Michel (Des princes en figure. Politique et invention tragique en France (1630-50), Paris, PUPS, 2013). Lire aussi le recueil de Sylvaine Guyot et Tom Conley (dir.), « L’Œil Classique », Littératures classiques, n°83, 2013/3, en part. sous l’angle du théâtre et de la politique, les analyses de S. Guyot sur la « crise du regard ébloui » (p. 131), et de Christian Biet sur le fait théâtral comme « hétérotopie » du monde social » (p. 91).
  5. Par machiavélien, nous entendons conforme aux théories de Machiavel, dissociant morale et efficacité politique en vue du salut de l’État (voir Le Prince, éd. J. L. Fournel et J. -CL. Zancharini, Paris, PUF, 2000, en part. les chap. XIV à XVIII) ; par machiavélique, une radicalisation des théories machiavéliennes dans le sens de l’intérêt personnel du souverain et non du bien commun que suppose son maintien au pouvoir. Voir Lise Michel, Des princes en figure, p. 260-261, pour une typologie proche de la nôtre.
  6. Cette conception suppose en effet une régulation du pouvoir monarchique par le Conseil du roi. Sur le sujet, voir par exemple Arlette Jouanna, Le Pouvoir absolu. Naissance de l’imaginaire politique de la royauté, Paris, Gallimard, 2013, chap. 3, « Le Conseil et la délibération », p. 71 sq.
  7. M, v. 187 sq.
  8. M, v. 175-178 (Hérode) : « Que l’Arabe, le Parthe, et l’Armenie entiere, / De trente legions menacent la frontiere, / Avec un camp volant j’iray les afronter, /Et feray leurs desseins à leur honte avorter ».
  9. S, v. 33-34 (Jonathas à Saül) : « Ses provinces en feu, ses forces étouffées [celles du Barbare envahisseur] / N’ont-elles pas cent fois enrichi vos trophées ? »
  10. M, v. 281-288.
  11. S, v. 101-104 et 107-108.
  12. B, I, 2, v. 91-96.
  13. Sur la virtù, art politique indéfinissable qui se déploie selon les occasions, nous renvoyons à l’ensemble du Prince, et à la remarque éclairante de Fournel et Zancharini : « Si la vertu machiavélienne laisse une place au bien commun (le prince vertueux est aussi celui qui sait bien gouverner […]), cette place est subordonnée à ce qui est premier chronologiquement dans l’intervention personnelle du prince vertueux : la fondation d’un nouvel état ou la défense d’un état menacé de disparaître », Présentation « Le Laboratoire florentin », dans Le Prince, p. 34). Quant à Botero, il souligne la nécessité chez le Prince des vertus de deux ordres : celles qui valent plus d’amour que de réputation (les vertus morales ordinaires comme la justice et la libéralité) et celles qui valent plus de réputation que d’amour (les vertus proprement politiques comme l’art militaire et l’intelligence, c’est-à-dire la « valeur » et la « prudence »), De la raison d’État ,Paris, Gallimard, 2014, p. 86.
  14. Voir par exemple André Du Laurens, Discours des maladies melancholiques et du moyen de les guerir, dans Discours sur la conservation de la veuë, des maladies melancholiques […], Paris, Jamet Mettayer, 1597, 165b : « Il y a une autre façon de mélancolie amoureuse qui est bien plus plaisante, quand l’imagination est tellement dépravée, que le mélancolique pense toujours voir ce qu’il aime, il court toujours après, il baise cette idole en l’air, la caresse, comme si elle y était ».
  15. Néron est hanté par l’image de Junie (B, v. 399-402) ; Hérode est semblablement poursuivi par l’image de son épouse, qui l’éblouit à l’égal des pierres précieuses (M., v. 271-278), même une fois morte (M, v. 1763-1770).
  16. On trouvera une description très érudite de ces deux types de mélancolie religieuse chez Robert Burton, Anatomie de la mélancolie, trad. Bernard Hoepffner, Paris, José Corti, 2000, 2 vol., notamment vol. II, Troisième partition, Section 4, Membre 1, Subdivision 1 (« La mélancolie religieuse »), p. 1655 sq et Membre 2, Subdivision 1 (« La mélancolie religieuse en fonction de l’absence »), p. 1761 sq.
  17. Aussi dit-il des Prophètes dès le début de la tragédie : « Leur silence effroyable étonne mes esprits, / D’une secrète horreur je m’en trouve surpris, / Et sens bien que ce Dieu, qui daigna me défendre, / Abandonne celui qu’il refuse d’entendre », S, v. 87-90.
  18. Abner parle d’une « illusion » (S, v. 1095).
  19. Aristobule lui apparaît en rêve (M, v. 86-140), et Mariane dans une vision diurne (M, v. 1763-1800), ce qui marque la progression de la folie.
  20. Robert Burton, Anatomie de la mélancolie, vol. II, p. 1656.
  21. Sur cette notion cardinale, qu’on pourrait définir brièvement comme la capacité propre au souverain de voir sans être vu, nous renvoyons à l’article de Vincent M. Grégoire « Voir sans se faire voir : gloire et limites de l’impérialisme oculaire au XVIIe siècle », Cahiers du XVIIe siècle, vol. 4, n°2, 1990, p. 185-209 et surtout à Jean-Marie Apostolidès, Le Roi-machine. Spectacle et politique au temps de Louis XIV, Paris, Les Éditions de Minuit, 1981, p. 47-48.
  22. Voir par exemple B, v. 712 et la réflexion de Dina à Mariane : « Madame, le palais est tout plein d’espions, / Qui veillent jour et nuit dessus vos actions », M, v. 369-370.
  23. C’est le sens des paroles de l’Ombre supposée de Samuel, S. v. 1001-1010.
  24. C’est là le cœur de la démonstration de Naudé (voir les Considérations politiques sur les Coups d’État, p. 75), illustrée par la comparaison du prince auteur du coup de majesté à un Protée qui change sans cesse d’apparence ; voir aussi l’éclairante introduction de Louis Marin, p. 37.
  25. S, v. 1461 : « N’ayant plus à sauver que l’éclat de ma gloire ».
  26. M, v. 825.
  27. M, v. 1808.
  28. Britannicus reproche à Néron les infractions au droit que constituent les « emprisonnements, le rapt et le divorce », v. 1048.
  29. B, v. 708.
  30. S, v. 1003-1006.
  31. M, v. 413-416.
  32. B, v. 712.
  33. B, v. 1522-3.
  34. M, v. 421-424.
  35. M, v. 111-116.
  36. Nous nous permettons de renvoyer à nos propres réflexions sur l’usage machiavélien du vêtement sacerdotal par les savants de la Maison de Salomon dans New Atlantis (1627) de Francis Bacon : « Entre ostentation et révélation. Vêtement et quête des sociétés idéales (1600-1675) », dans Carine Barbafieri et Alain Montandon (dir.), Sociopoétique du textile à l’âge classique. Du vêtement et de sa représentation à la poétique du texte, Paris, Hermann, 2015, p. 38-39.
  37. Machiavel, par exemple dans le chapitre VI du Prince (p. 115), énonce en une formule célèbre que « tous les prophètes armés vainquirent et que les désarmés allèrent à la ruine ». Naudé aborde quant à lui en détail le sujet des faux miracles à finalité politique (ceux de Numa, de Salmonée, etc.) dans ses Considérations (p. 93 sq.)
  38. S, v. 227-228.
  39. On peut rapprocher l’attitude de ce David libérateur du chapitre VI du Prince (p. 111 sq) sur les « principats que l’on acquiert par les armes et la vertu ».
  40. Ainsi que l’indique Maria Miller dans son édition (S, p. 28, note 63).
  41. Rappelons que la relecture machiavélienne, voire machiavélique, de la politique des souverains bibliques était pratiquée à cette même époque de manière systématique, notamment par Louis Machon (Apologie pour Machiavelle, éd. J. -P. Cavaillé, avec la coll. de C. Soudan, Paris, Champion, 2018). Ainsi que le rappelle Maria Miller, Pierre Bayle écrit dans le Dictionnaire historique et critique (Amsterdam, Compagnie des Libraires, 1734, tome II, p. 577, article « David », note) que, si David ne se battit pas finalement avec les Philistins contre les Israélites, c’était simplement en raison de la méfiance des premiers.
  42. M, v. 1341-1344.
  43. B, v. 627-632.
  44. B, v. 455-458.
  45. M, v. 917-918.
  46. B, v. 1742 : « sans mourir elle est morte pour lui ».
  47. M, v. 1285.
  48. M, v. 1316.
  49. M, v. 823-826.
  50. B, v. 100-102.
  51. Arlette Jouanna (Le Pouvoir absolu, p. 92), explique que la légitimité des conseillers (les princes, les aristocrates, les hauts magistrats, etc.) reposait alors sur l’idée que la volonté divine, supérieure à la volonté royale, se traduisait également par leur intermédiaire.
  52. Claude de Seyssel, La Grand’Monarchie de France […] Avec la loy Salicque, Paris, Estienne Groulleau, 1558, ici fol. 22.
  53. M, II, 3, v. 581-583.
  54. Eustache du Refuge, Traicté de la Cour, ou instruction des Courtisans [1618], Paris, Nicolas Traboulliet, 1626, 2e partie, chap. 10, p. 221, à propos du prince mélancolique : « Avec cette humeur il faut marcher la bride en main, estre fort retenu, peser tout ce que l’on dit, ne dire rien qui ne serve, et que l’on ne juge devoir estre bien receu, et le plus seur est de ne faire guere de feste, ne point parler si l’on n’est enquis, en tous ses debordemens apporter un grand respect, et circonspection, eviter contradiction, ne presser trop ceste humeur en ses resolutions, de peur que la melancholie s’emflammant [sic] passe en colere, et la colere en haine ; se garder de l’importuner en demandes, desquelles l’on puisse estre refusé ».
  55. S, III, 8.
  56. Nous nous permettons, sur l’interprétation complexe du surnaturel dans la pièce de Du Ryer, de renvoyer à notre article « Interroger la sorcellerie par le récit et le théâtre : Sciascia et Du Ryer » (avec la coll. de G. Troisi), à paraître dans les actes du colloque Parrêsia et civilité (Toulouse II, octobre 2017), Toulouse, Presses Universitaires du Midi, « coll. de l’E.C.R.I.T. », 2020.
  57. Rappelons que les opposants à la raison d’État la stigmatisaient sous ce nom, notamment les dévots. La présence des démons et des spectres échappés de l’Enfer n’est sans doute pas une coïncidence dans ces tragédies. Étienne Thuau, Raison d’État et pensée politique à l’époque de Richelieu [1966], Paris, Albin Michel, 2000, chap. III, « L’opposition à la raison d’Enfer », p. 103-152.
Posté le 18/12/2020
EAN html : 9791030008005
ISBN html : 979-10-300-0800-5
Publié le 18/12/2020
ISBN livre papier : 979-10-300-0802-9
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11 p.
Code CLIL : 3387 ; 4024
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Comment citer

Libral, Florent, « Au cœur de la perversion du pouvoir : le prince mélancolique dans la tragédie (Tristan, Du Ryer, Racine) », in : Roudière-Sébastien, Carine, éd., Quand Minerve passe les monts. Modalités littéraires de la circulation des savoirs (Italie-France, Renaissance-XVIIe siècle), Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux, collection S@voirs humanistes 1, 2020, 57-69, [en ligne] https://una-editions.fr/au-coeur-de-la-perversion-du-pouvoir/ [consulté le 15 décembre 2020].

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