Deux personnes qui ne parlent pas la même langue se rencontrent. L’une écrit le nom de l’autre. Cette scène fugace nous semble intemporelle et banale ; seule la modeste trace écrite qui en résulte en garde la mémoire. C’est pourtant grâce à elle que nous pouvons, parfois des siècles plus tard, revivre le moment exact de cet échange et de ce contact linguistique. Il arrive même que le nom fugitivement capté soit le seul vestige de langues entièrement disparues.
Mais si cette rencontre est simple, son étude s’avère complexe.

Comment s’écrit l’autre ? La question posée dans cet ouvrage s’attache principalement à l’anthroponymie. Il s’agit d’explorer comment l’on se nomme ou comment l’on est nommé dans des situations de multilinguisme au cours de l’Antiquité. On s’intéressera tout particulièrement aux contacts entre les langues “dominantes” (comme le latin et le grec) et celles dites “dominées”, “périphériques” (pour reprendre le terme employé dans cet ouvrage par Dan Dana) c’est‑à‑dire celles qui ont été progressivement supplantées au cours de l’Antiquité. Le très large éventail chronologique envisagé (depuis le IXe s. a.C. avec les Phéniciens jusqu’au VIIIe s. p.C. avec les Coptes) vise à percevoir d’éventuelles constantes dans les phénomènes observés dont on a pu garder la trace écrite.

En effet, dans ces rencontres entre alphabets et langues “barbares”1, plusieurs moyens ont été utilisés pour noter son nom ou celui de “l’autre”. On peut transcrire le nom phonétiquement, en l’adaptant à son système graphique, mentionner une ethnie, comme le rappellera ici Marie‑Pierre Chaufray pour le désert Oriental égyptien à l’époque ptolémaïque, ou encore, recourir à “un nom courant dans la langue d’arrivée : l’altérité est alors beaucoup moins perceptible”. On peut enfin recourir à un “nom d’assonance” qui peut s’entendre dans une langue aussi bien que dans une autre, comme ceux qu’étudient finement Dan Dana pour le monde thrace et Marie-Thérèse Raepsaet-Charlier pour la Gaule du Nord. Cet angle d’approche de l’anthroponymie permet de mieux comprendre le succès de certains noms dans des zones où la langue locale nous est difficilement connue.

L’attention portée à ces noms “altérés”, ces noms autres et rendus autres, permet de renouveler l’étude traditionnelle de l’onomastique du monde antique, mais aussi d’éclairer directement les moments de rencontre entre les populations locales et les colons et marchands (grecs, latins, phéniciens, etc.). Maria Giulia Amadasi Guzzo, avec des exemples araméens et louvites pris en Anatolie, des exemples grecs de Chypre puis néopuniques et latins pris à Lepcis Magna, dessine une évolution des règles (assez strictes) d’adaptation de l’orthographe phénicienne pour l’écriture de noms étrangers. La nature même de l’abjad phénicien, cet alphabet qui ne comprend que des consonnes, rend toutefois nécessaire de connaître les noms transcrits pour pouvoir correctement les prononcer, du fait précisément de l’absence de notation des voyelles. C’est pourquoi, comme elle l’écrit, dans ce monde sémitique, “écriture et interprétation vont de pair”.

La compréhension limitée (voire extrêmement limitée) de certaines langues dont l’attestation est fragmentaire (les Restsprachen), comme l’ibère, le thrace ou encore le lycien, rend plus difficile encore l’identification du nom transcrit dans la langue d’arrivée. Dans certains cas, déchiffrer, isoler et identifier un nom propre et le différencier par exemple d’un élément lexical est en soi un premier travail. Souvent, un premier angle d’approche est celui de la phonétique et de la phonologie. C’est ce que se propose de faire Valentina Belfiore pour le domaine tyrrhénien, dans l’Italie antique, en tentant de retrouver les motivations phonologiques de formes graphiques entre l’étrusque et le rhétique. Ignasi-Xavier Adiego s’attache lui aussi à des questions d’orthographe, pour le lycien, une langue indoeuropéenne attestée en Anatolie. En cherchant à établir précisément la valeur phonologique et phonétique de certaines lettres de l’alphabet lycien, il envisage l’adaptation aussi bien des noms lyciens en grec que des noms grecs en lycien. L’enjeu est ainsi de mieux connaître le système phonologique du lycien. C’est également ce qui se joue, bien plus tard, entre différentes transcriptions d’un même nom dans des systèmes graphiques très différents (écriture ibérique, alphabet latin et même écriture gallo-grecque) que j’ai pu étudier sur un même site du sud de la Gaule : Ensérune.

Il faut ensuite, quand on le peut, analyser non seulement le nom lui-même mais aussi la manière dont ce nom est traité dans la langue de réception. Comme le souligne Frédérique Biville, le nom doit parfois “lâcher un peu de son identité pour pouvoir continuer à remplir ses fonctions d’identification et de désignation”. C’est le cas par exemple pour les ostraca du désert Oriental en Égypte, où les noms étrangers écrits en démotique étudiés par Marie-Pierre Chaufray restent souvent insaisissables en l’absence d’autres déterminatifs. C’est ce qui arrive également un peu plus tard pour le domaine copte, étudié par Alain Delattre, où des noms égyptiens se voient attribuer des désinences grecques pour pouvoir être insérés dans le reste de la syntaxe.

Par l’anthroponymie d’une société donnée, on accède évidemment aux noms des individus. Mais l’onomastique et la prosopographie permettent également d’aborder les structures familiales (filiations et mariages) et de toucher à des questions plus institutionnelles2. La question de l’identité des individus reste toutefois un dossier plus complexe encore. Comme a pu l’écrire Monique Dondin-Payre, “cerner l’identité n’est pas chose aisée : le décalage entre l’identité officielle, celle qui est notée dans les registres de l’État, et l’identité publique, celle qui est livrée aux passants, constitue un des obstacles principaux, sans compter l’identité privée, celle qui est réservée aux proches”3. C’est bien ce “système de dénomination à ‘géométrie variable’ ” que nous dévoile Salem Chaker dans son article sur l’onomastique de l’Afrique du Nord. Selon le degré de précision nécessaire à l’identification et en fonction de la situation d’énonciation, l’auteur révèle à quel point certaines dénominations sont complexes. Plusieurs formules différentes peuvent désigner le même individu et comme il l’écrit avec humour, en Afrique du Nord plus que partout ailleurs “un nom peut en cacher un autre, voire plusieurs autres !”.

Enfin, la seule présence d’un nom grec ou latin dans un contexte local donné ne signifie pas “romanisation” ou “hellénisation”4 et, à l’inverse, “une personne qui porte les tria nomina (ou duo nomina d’usage) composés d’éléments de langue indigène n’en est pas moins un citoyen romain”, comme le rappellera justement ici Marie-Thérèse Raepsaet-Charlier, dans son étude de la multiculturalité abordée au prisme de l’onomastique du nord de la Gaule au début de l’Empire. Les notions de “punicisation”, “hellénisation”, “romanisation”, “arabisation” des populations sont à prendre avec la plus grande précaution. Le travail de Noemí Moncunill, en s’attachant à l’adaptation des noms ibères à la formule onomastique romaine, éclaire combien ces phénomènes transcrivent avant tout des mutations sociales majeures et doivent toujours être mis en perspective dans cet “espace variationnel” (Frédérique Biville) que constitue la langue. Comme le souligne Dan Dana, “l’étude des noms apparaît ainsi comme un miroir de la société et de ses mutations, néanmoins un miroir déformant qu’il convient d’utiliser avec parcimonie et précaution.” L’étude d’Emmanuel Dupraz sur la notion de titre en osque, ombrien et latin dans les textes de loi vient à ce propos illustrer à quel point les échanges ne sont pas univoques et combien les phénomènes d’imitation et d’emprunts peuvent être complexes à établir. Cette étude qui porte sur des formules non onomastiques rejoint les conclusions et reprend les méthodes des autres articles du volume : écrire l’autre, c’est aussi choisir ce qu’on écrit comme l’autre.

La prudence sera donc largement de mise, tout particulièrement pour les langues dites d’attestation fragmentaire pour lesquelles, en l’absence d’accès au lexique et à des structures sociales précises, il faut s’interdire à chaque instant de sauter aux conclusions.

Cette étude requiert une souplesse d’esprit et la mobilisation de plusieurs compétences au sein des sciences de l’Antiquité (maîtrise de la grammaire comparée, lecture des textes classiques, notions d’archéologie, attention portée aux supports, aux systèmes graphiques, etc.). Elle implique ainsi une méthodologie particulière, rendue nécessaire par le caractère lacunaire des données disponibles, qui ravive l’enjeu transdisciplinaire naturel de l’épigraphie.

Trois grands types de questionnements ont été proposés aux auteurs de cet ouvrage, pour leurs domaines géographiques et linguistiques respectifs :

sur un plan philologique : que peut nous apprendre un nom écrit dans un système graphique étranger, tant sur la langue de départ que sur celle d’arrivée ? Transcription5, translittération6, calques, traduction, adaptation : autant de solutions qu’il convient d’analyser finement ;

sur un plan archéologique :

à quel point la découverte d’une inscription livrant un anthroponyme peut-elle éclairer une situation d’échange connue uniquement par des données matérielles ? Comment, à l’inverse, le registre archéologique peut-il nous aider à mieux comprendre l’inscription ?

sur un plan méthodologique 

° du point de vue technique : comment un système graphique et linguistique donné transcrit‑il un nom qui n’appartient pas à ce système ? Comment le signale-t-il ? Et pour le chercheur, quels dispositifs méthodologiques sont à mettre en place pour identifier la langue dont le nom est issu ?

° du point de vue culturel : comment pense-t-on l’étranger dans un cadre culturel donné ? Qu’est-ce qui est perçu comme étranger/autre ? Comment se traduit dans nos sources cette conception de l’étranger ? Par la graphie ? Par la translittération ? Par la traduction ? En d’autres termes, il s’agit de s’interroger sur ce que la transcription d’un nom étranger dans une langue peut révéler de la façon dont une société perçoit l’autre et ce qu’elle révèle aussi des cadres de pensée de cette société.

C’est en prenant en compte tous ces aspects que l’on peut reconstituer le tissu linguistique mais aussi et surtout culturel dans lequel ces langues et écritures sont apparues, ont vécu et se sont éteintes. Dans ce cadre, comme a pu l’écrire ailleurs Marie-Thérèse Raepsaet-Charlier, l’enjeu de la linguistique est historique et pas seulement linguistique7 : la minutieuse étude des phénomènes linguistiques observés intègre impérativement les informations matérielles, les inscrit dans une chronologie la plus stricte possible et ne doit pas reculer devant la mise en place d’une réflexion complexe. Ainsi, pour contribuer à cette “histoire par les noms”8, il faut faire flèche de tout bois, en s’appliquant toujours à un examen scrupuleux des sources, sans jamais forcer la conclusion, et en s’appuyant sans idées préconçues sur les inscriptions et les données disponibles.

Avec ces problématiques en tête, chacun des auteurs de cet ouvrage a contribué, avec sa pièce, à reconstituer l’image de fond d’un puzzle culturel et linguistique des sociétés anciennes. Chaque spécialiste livre ainsi une sorte d’instantané, décrit le plus précisément possible, tout en gardant bien à l’esprit la spécificité de chacun des exemples choisis. Après une introduction à vocation épistémologique, proposée par Frédérique Biville, autour des questions de bilinguisme, de bigraphisme et de biscripturalité, on se propose ainsi de constituer, feuilleter et interroger, en suivant une logique géographique, l’album d’une douzaine de ces instantanés linguistiques tout autour de la Méditerranée antique.

Les deux journées d’études à l’origine de cet ouvrage reprennent le titre du programme de recherche sur lequel j’ai été recrutée au CNRS en 2014. Il vise à étudier dans la diachronie divers contacts linguistiques dans le bassin méditerranéen antique en prenant pour objet des formes onomastiques complexes, hybrides, avec pour but de constituer et d’étudier un corpus dynamique des échanges graphiques et des contacts linguistiques dans le monde antique. Cet ouvrage en est donc l’un des premiers jalons. Les deux rencontres n’auraient pas été possibles sans le soutien financier, amical et logistique sans failles de mon laboratoire de recherche, Ausonius (UMR 5607 Université Bordeaux-Montaigne). Ce travail s’intègre dans le Labex ANR‑10-LABX-52. La publication doit le jour à la fois au service des publications d’Ausonius et d’UN@ Éditions ainsi qu’au soutien financier du programme ERC starting grant n° 715626 LatinNow grâce à Alex Mullen qui en est le principal investigator. Que tous soient chaleureusement remerciés ici.

Bibliographie

  • Dana, D. (2011) : “L’impact de l’onomastique latine sur les onomastiques indigènes dans l’espace thrace”, in : Dondin-Payre, éd. 2011, 37-87.
  • Dondin-Payre, M., éd. (2011) : Les noms de personnes dans l’Empire romain : transformations, adaptation, évolution, Ausonius Éditions Scripta antiqua 36, Paris.
  • Dondin-Payre, M. (2012) : “Les processus d’adaptation des onomastiques indigènes à l’onomastique romaine”, in : Meissner, éd. 2012, 3-15.
  • Lejeune, M. (1983) : “Rencontres de l’alphabet grec avec les langues barbares au cours du ier millénaire av. J.‑C.”, in : Modes de contact et processus de transformation dans les sociétés anciennes, Actes du colloque de Cortone 1983, 731-753.
  • Meissner, T., éd. (2012) : Personal names in the Western Roman world: proceedings of a workshop convened by Torsten Meissner, José Luis García Ramón and Paolo Poccetti, held at Pembroke College, Cambridge, 16-18 September 2011, Studies in classical and comparative onomastics 1, Berlin.
  • Modes de contacts et processus de transformation dans les sociétés anciennes (1983) : Modes de contacts et processus de transformation dans les sociétés anciennes, Actes du colloque de Cortone (24-30 mai 1981), Coll. EfR 67, Pise – Rome.
  • Nicolet, C. (1977) : “L’onomastique des groupes dirigeants sous la République”, in : Pflaum & Duval, éd. 1977, 45-58.
  • Pflaum, H.-G. et N. Duval, éd. (1977) : L’onomastique latine : Paris, 13-15 octobre 1975, Paris.
  • Raepsaet-Charlier, M.-T. (2012) : “ ‘Decknamen’, Homophony, Assonance: an Appraisal of Consonance phenomena in Onomastics of the Roman Empire”, in : Meissner, éd. 2012, 11-24.

Notes

  1. Lejeune 1983.
  2. Nicolet (1977, 46-47) définissait le système onomastique romain comme un véritable code des rapports sociaux, capable de nous renseigner sur la structure d’une population.
  3. Dondin-Payre 2012, 3.
  4. Dondin-Payre 2012, 3.
  5. “Reproduire exactement par écrit à l’aide d’autres signes, d’un système de notation différent, d’un autre code.” (source : TLFI).
  6. “Faire correspondre à un signe d’un système d’écriture un signe d’un autre système” (source : TLFI).
  7. Raepsaet-Charlier 2012, 18 : “The challenge of onomastic studies is therefore very much an historical challenge and, in my opinion, more than a linguistic matter.”
  8. L’expression est de Louis Robert et elle a fait florès depuis les années 1960, voir les remarques de Dan Dana dans cet ouvrage.
ISBN html : 978-2-38149-000-7
Posté le 02/03/2020
EAN html : 9782381490007
ISBN html : 978-2-38149-000-7
Publié le 02/03/2020
ISBN livre papier : 978-2-38149-002-1
ISBN pdf : 978-2-38149-001-4
ISSN : 2741-1818
4 p.
Code CLIL : 3147
http://dx.doi.org/10.46608/UNA1.9782381490007.1
Identifiant auteur : https://orcid.org/0000-0002-4255-7371
licence CC by SA

Comment citer

Ruiz Darasse, Coline, “Avant-propos”, in : Ruiz Darasse, Coline, Comment s’écrit l’autre ? Sources épigraphiques et papyrologues dans le monde méditerranéen antiques, Pessac, Ausonius éditions, collection PrimaLun@ 1, 2020, 9-13 [En ligne]. https://una-editions.fr/avant-propos [consulté le 15 juin 2020].

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