Philippe Borgeaud & Youri Volokhine, “La formation de la légende de Sarapis : une approche transculturelle”, ARG, 2,1, 2000, 37-76.

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Cette étude est aussi brillante que fondamentale. Une rumeur savante et tenace voudrait que le culte de Sarapis, et le dieu lui-même, bien que nés en Égypte, soient en réalité une création grecque n’ayant quasiment rien à voir avec l’antique pensée religieuse égyptienne. Fabriqué à l’usage d’Alexandrie par des dynastes macédoniens qui s’inspirent plus ou moins vaguement de traditions memphites, il se serait ensuite diffusé dans le monde hellénistique à partir de la fameuse “douane” d’Alexandrie.

Ce scénario, qui compte aujourd’hui encore bien des adeptes, néglige le fait que Memphis, durant toute l’époque ptolémaïque, demeure un centre de diffusion important des cultes égyptiens, en particulier ceux d’Isis et de Sarapis, probablement à l’origine, entre autres, de l’hellénisation de la déesse et de son arétalogie. Il repose par ailleurs sur une lecture insuffisamment critique de la légende d’origine du dieu alexandrin. Tel que le rapportent Tacite et Plutarque, ce récit a en effet pour intention première d’expliquer l’origine grecque de l’iconographie de la statue de culte de Sarapis dans le grand sanctuaire d’Alexandrie. Mais il suppose aussi la préexistence d’un dieu nommé Sarapis et la possibilité de l’“interpréter”.

Dès avant l’époque ptolémaïque, des pratiques rituelles funéraires, mais aussi magiques, médicales et mantiques, se développent à l’entrée de la nécropole des Apis. Une réelle piété populaire, indépendante bien que contrôlée, se développe ainsi en marge du culte funéraire solennel et traditionnel que l’on ne cesse de rendre à l’Apis mort, Osiris-Apis, en grec Osorapis ou Osérapis.

Pour les besoins de la cause macédonienne, l’Osiris-Apis de Memphis finit par transmettre son nom, transcrit Sarapis, et une partie au moins de ce que ce nom désigne, à une figure nouvelle que l’on explique en l’interprétant tantôt comme un Hadès ou un Zeus originaire du Pont-Euxin, selon une légende bien plus récente qu’on ne le croit, due à un auteur d’Aegyptiaca, qui pourrait être Apion ou Chaeremon, et reprise presque aussitôt par Plutarque et Tacite pour légitimer le pouvoir lui aussi nouveau de Vespasien, tantôt comme un Asclépios ou un Dionysos infernal.

Il s’agit bien de l’élaboration d’un culte nouveau, à l’usage prioritaire sinon exclusif des Grecs d’Égypte, et notamment de l’entourage de la dynastie régnante. Devenu dieu tutélaire d’Alexandrie au même titre qu’Isis, devenue son épouse et la mère du petit Harpocrate, Sarapis, conçu comme une entité à la fois oraculaire, funéraire et souveraine, apparaît ainsi comme la transformation grecque, totalement anthropomorphisée, d’une ancestrale figure memphite. Cette resémantisation s’effectue sous contrôle cette fois-ci d’une idéologie grecque désireuse de promouvoir la figure d’un souverain divin universel capable d’exercer, sous une forme hellénisée, un prestige comparable à celui des antiques divinités égyptiennes, d’Osiris en particulier.

Nouveau, Sarapis ne l’est donc qu’en apparence, et partiellement. Son invention illustre la complexité des rapports qui s’instituent entre le même et l’autre, dès que les Grecs, hors de chez eux, côtoient une piété “étrangère”.

Bricault, Laurent (2008) : “Philippe Borgeaud & Youri Volokhine, ‘La formation de la légende de Sarapis : une approche transculturelle’, ARG, 2,1, 2000, 37-76”, Ausonius éditions BIS I, [En ligne] https://una-editions.fr/borgeaud-volokhine-2000/ [consulté le 15 août 2021].

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