Conclusion de la troisième partie

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El Pasajero se caractérise par une indéniable discontinuité tant sur le plan formel que thématique qui est plus particulièrement visible à travers l’absence de lien entre certaines sections de l’œuvre. Toutefois, la discontinuité chez Figueroa n’est pas désordre comme l’atteste la minutieuse construction sur laquelle le texte repose. Il est, de plus, remarquable que le texte lui-même tende à pointer certaines failles en termes de continuité ; une démarche qui, par réfraction, contribue précisément à ce que le lecteur ne perde pas le fil du discours et coïncide donc parfaitement avec la vocation didactique affichée dès le paratexte. De multiples éléments participent cependant à la mise en cohérence du discours : c’est le cas notamment des phénomènes de glissement qui s’opèrent entre les différentes thématiques abordées dans le texte. Un autre facteur de continuité se situe, sur le plan thématique, dans la place privilégiée qui est accordée à la notion de mérite que l’on retrouve de manière récurrente dans l’ensemble de la prose figuéroène mais qui n’est pas forcément exclusive de cet auteur. Si le mérite entretient des liens étroits avec la question militaire et la figure du soldat comme symbole par antonomase de sa présence ou, au contraire, de son absence, on retrouve la notion de mérite, de manière plus générale, dans des excursus critiques. Ainsi, certains reproches adressés à la noblesse non méritante deviennent, par contraste, des éléments de valorisation dans un discours laudatif à propos des membres du peuple. La présence assez restreinte de ces éléments élogieux dans l’espace textuel ne rend ces digressions que plus éloquentes et porteuses de sens. De fait, au-delà des questions de mérite, la comparaison à laquelle ces excursus donnent lieu fait partie des ressorts fréquemment utilisés pour assurer la mise en cohérence du texte et sa continuité comme on peut aisément l’observer à travers la mise en regard que permettent l’évocation de l’Italie et des Turcs. Il est remarquable que, au-delà de la seule mise en accusation de la noblesse et de la fonction guerrière que cette dernière se refuse à assumer, la revendication du mérite sous-tende également les développements consacrés à la littérature et à la Justice, amplement traitées elles aussi dans l’espace textuel. En ce sens, le texte offre différentes facettes d’une seule et même problématique et configure un discours polyphonique structuré par un minutieux système de renvois et de réitérations. Ces jeux de reprises lexicales et thématiques qui illustrent une fois de plus l’importance de ‘l’entre-deux’ dans l’élaboration du discours figuéroen trouvent un écho dans le motif du passage dont la prégnance est évidemment perceptible dans le titre de l’œuvre mais aussi dans le recours récurrent au champ lexical du passage. Les transitions se manifestent également dans des phénomènes en prise avec la nature même du texte figuéroen à travers différents mécanismes de mises en abîme qui mettent en jeu plusieurs éléments essentiels de la structuration du texte figuéroen. C’est le cas notamment des différentes allusions qui sont faites à la lecture mais aussi au dialogue, à la conversation. Or, on sait l’importance des lectures antérieures, des écrits mais aussi des réécritures dans la composition de El Pasajero. De la même manière, on ne saurait négliger la fonction déterminante dont jouit la réélaboration que subit la matière littéraire dans l’espace textuel figuéroen. En effet, certains topiques comme el alivio de caminante ou el menosprecio de corte sont soumis à modifications dans El Pasajero. Dès lors, ils se trouvent enrichis et présentés sous un jour plus désabusé qui coïncide parfaitement avec l’idéologie dominante à l’époque de rédaction. Le genre dialogué lui-même passe à une nouvelle étape de sa genèse dans la mesure où c’est la voix dominante du Docteur qui est amenée à revoir certaines de ses appréciations. De fait, ce n’est pas là la seule occasion où cette instance est confrontée à un bouleversement de ses attributions. Au chapitre VII, dont on a déjà signalé à plusieurs reprises la fonction déterminante : le Docteur semble se voir dépossédé de sa fonction narrative au profit de la voix poétique de l’ermite qui se substitue à la sienne. À l’inverse, ses prérogatives sont également étoffées dans ce même chapitre dans le récit de Juan où, outre sa fonction de conteur, le Docteur est érigé en metteur en scène dans un extrait qui prend des accents résolument théâtraux. Le texte figuéroen devient le théâtre privilégié d’oscillations perpétuelles qui tendent à l’ériger une fois de plus en véritable lieu de passage.

Posté le 24/12/2020
EAN html : 9782353111220
ISBN html : 978-2-35311-122-0
Publié le 24/12/2020
ISBN livre papier : 978-2-35311-124-4
ISBN pdf : 978-2-35311-123-7
ISSN : 2741-1818
312 p.
Code CLIL : 4027
http://dx.doi.org/10.46608/primaluna3.9782353111220.14
licence CC by SA

Comment citer

Daguerre, Blandine, « Conclusion de la troisième partie », in : Daguerre, Blandine, Passage et écriture de l’entre-deux dans El Pasajero de Cristóbal Suárez de Figueroa, Pau, PUPPA, collection PrimaLun@ 3, 2020, 251-252 [en ligne] https://una-editions.fr/conclusion-de-la-troisieme-partie [consulté le 25 novembre 2020].

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