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Au terme de ce travail, il apparaît que l’écriture de l’entre-deux’ s’exprime sous des modalités très diverses dans El Pasajero qui est une œuvre aux frontières fluctuantes et poreuses, une somme d’éléments bigarrés dont le texte est érigé en lieu de passage.

Le texte figuéroen développe, en fin de compte, une poétique du passage, en accord total avec sa période de composition. En effet, publiée dans le premier tiers du XVIIe siècle, El Pasajero est le produit d’une époque elle-même charnière et s’inscrit entre deux phases bien distinctes de l’histoire de l’Espagne, deux étapes qu’elle donne à voir à son lecteur. En ce sens, cette œuvre repose sur une désorganisation apparente où les notions de retour et d’aléatoire jouent un rôle décisif. Cet entre-deux’ se traduit par des va-et-vient entre des influences génériques différentes telles que la littérature didactique en général et plus particulièrement le dialogue et les miscellanées. Outre par ces influences, l’entre-deux’ s’exprime aussi par une dette à l’égard de multiples hypotextes principalement hispaniques et italiens aussi bien modernes que plus anciens. Ceux-ci, bien que de nature et de provenance diverses et variées, sont tous placés au service de la création d’une matière littéraire nouvelle conformément aux préceptes littéraires édictés dans l’espace textuel. L’entre-deux’ est donc perceptible dans l’ensemble des pratiques intertextuelles externes mais aussi internes qui sont mobilisées dans El Pasajero. La notion fondamentale d’entre-deux’ se manifeste en particulier à travers une intertextualité restreinte et à travers un recours massif à l’auto-citation. En effet, dans le gigantesque système que constitue le texte de El Pasajero, les écrits antérieurs de Suárez de Figueroa sont souvent détournés de leur fonction première de production littéraire et viennent alimenter la biographie fictionnelle des quatre locuteurs. Ils participent notamment à l’élaboration du passé conversationnel fictif du Docteur, figure de projection’ de l’auteur et véritable chef d’orchestre de l’interlocution. L’espace textuel figuéroen se situe bel et bien à mi-chemin entre la fiction et la non-fiction ; en ce sens, la forme dialoguée qui sert de cadre formel à l’œuvre de Figueroa apparaît indéniablement comme le choix le plus indiqué, dans la mesure où le genre dialogué relève lui aussi de deux domaines : l’argumentation et la fictionnalisation. À noter que chez Figueroa, le travail d’écriture voire de réécriture se matérialise bien au-delà de ces allers-­retours entre oral et écrit, entre passé et présent ou entre fiction et non-fiction. En effet, le texte fait aussi parfois passer le locuteur clé qu’est le Docteur sous les fourches caudines génériques en l’érigeant tour à tour en conteur, en moralisateur ou encore en anti-héros picaresque. Plaisir de conter, d’écrire, de jouer avec les conventions littéraires, de renforcer les liens entre les différents locuteurs mais aussi entre les différents personnages qui interviennent dans les récits et qui eux aussi, à l’instar du Docteur, du Maître, de Don Luis et d’Isidro, échangent. Par l’entremise de narrations et de personnages qui se répondent voire correspondent, le travail d’écriture opère donc lui-aussi à deux niveaux : celui du deleytar, en tant que plaisir esthétique en soi, et celui du aprovechar, autrement dit de l’aspect édifiant induit par le texte.

L’entre-deux’ figuéroen se déploie également dans le traitement qui est fait de l’espace et de la temporalité mais aussi des personnages dans la mesure où celui-ci est amplement conditionné par les codes littéraires de l’époque. Il doit beaucoup à toute une tradition littéraire aussi bien écrite qu’orale qui est notamment perceptible dans la présence de personnages récurrents des contes populaires, mais là encore présentés à travers le prisme créatif de Figueroa qui, tout en reprenant des éléments folkloriques, offre aussi des versions originales différentes de celles que l’on retrouve habituellement dans les recueils de contes de l’époque. Qui plus est le texte présente de multiples références à des personnages inspirés de la réalité. Certains sont clairement identifiés en tant que personnages historiques et contribuent, en ce sens, à la mise en contexte du discours. D’autres, en revanche, participent davantage de l’interauctorialité de l’œuvre, à l’instar des éléments tirés de la biographie de Figueroa que l’on retrouve dans le récit autobiographique du Docteur. À ce propos, en dépit d’un premier lectorat assez large, il est légitime d’affirmer que le texte figuéroen configure un lectorat plus circonscrit qui réunit les membres de la République des Lettres à même d’identifier certaines des attaques, à peine déguisées, présentes dans les interventions du Docteur et peut être même certaines références intertextuelles mises à profit dans le texte. Là encore, l’entre-deux’ joue donc une fonction déterminante puisque l’œuvre s’inscrit dans une mission de divulgation des connaissances auprès d’un certain lectorat et joue, en même temps, sur une communauté des connaissances, voire sur une forme de connivence avec un lectorat plus restreint. Par-delà ces questions de réception et de public ciblé, le texte figuéroen comporte également de multiples éléments novateurs qui octroient un parcours différencié à chacun des personnages. Ces derniers se voient dès lors dotés d’un passé à la temporalité assez lente et d’une épaisseur qui tirent El Pasajero vers le roman.

On ne saurait affirmer pour autant avec certitude que le roman en tant que genre plonge ses racines directement dans les œuvres dialoguées. En revanche, l’influence des nouvelles, en tant que genre contemporain de El Pasajero, est plus aisément détectable notamment dans la réitération, en différents passages du texte, de certains traits définitoires des sujets parlants. La création de leur itinéraire personnel respectif repose certes sur des techniques d’écriture nouvelles. Celles-ci sont encore balbutiantes, précisément du fait de leur récente apparition. De la même manière, les personnages évoluent dans un cadre essentiellement hispanique qui entretient lui aussi une dette envers certains topiques littéraires mais se dessine également dans l’espace textuel figuéroen une géographie italienne alimentée à la fois par des ressources intertextuelles telles que les Relazioni Universali de Botero et par l’expérience qu’a fait Figueroa de ce pays qui, au niveau fictionnel, devient l’expérience personnelle de l’un de ses personnages de fiction, le Docteur. Quoi qu’il en soit, les différentes narrations reposent sur un minutieux système d’entrelacs qui permet de tisser des liens entre les différentes sections de l’œuvre mais aussi entre les différents passages et personnages qui y interviennent. Si ces rapports se devinent assez aisément lorsqu’il est question des quatre locuteurs principaux, ils se dessinent également à travers d’autres personnages, à première vue, plus mineurs comme Juan et l’ermite. Le lecteur pourrait ainsi se méprendre en considérant superfétatoires leurs récits : s’ils participent indubitablement d’un souci de variété très répandu à l’époque, ils tendent à brouiller quelque peu les pistes dans la mesure où ils semblent éloigner le lecteur de l’échange principal. Toutefois, il serait totalement erroné de voir en eux des digressions déconnectées du reste de l’œuvre. Leurs récits respectifs prennent, en effet, tout leur sens dans les connexions qui existent entre eux et le discours de Don Luis et du Docteur. De manière plus générale, ils entrent également en résonance avec le discours à teneur sociétale pris en charge par les différents locuteurs. La résonance se situe notamment dans la réflexion menée autour de la notion de mérite dont on a signalé l’importance dans les écrits de Figueroa mais aussi de certains auteurs espagnols de la Renaissance tels que Miranda Villafañe. C’est aussi une notion qui a indéniablement alimenté les visées réformatrices du Comte Duc d’Olivares ou d’auteurs postérieurs à Figueroa comme López de Vega. Outre les personnages de l’aubergiste-militaire et de l’anachorète, le texte figuéroen se définit, en ce sens, par une constellation de personnages topiques qui sont aussi le reflet de l’Espagne en crise du début du xviie siècle, où le mérite, comme facteur d’ascension sociale, peine encore à se faire accepter en dépit d’une certaine diffusion dans les textes de l’époque. Là encore, les personnages illustrent l’esthétique de l’entre-deux’ qui semble présider la rédaction de El Pasajero dans la mesure où ils sont représentatifs d’une oscillation entre codes littéraires et codes sociaux mais aussi entre folklore et innovation. Le traitement des personnages annexes s’abreuve de fait de ces influences multiples tout en s’en émancipant puisqu’ils remplissent également une mission de dénonciation qui plonge ses racines dans le picaresque et augure l’évolution postérieure vers le tableau de mœurs. Ces personnages reflètent la société de leur temps et la mise en accusation qu’ils servent permet de dessiner en filigrane un modèle de société idéale dans laquelle l’attribution des postes et des récompenses dépendrait non plus de la naissance et de la lignée mais bien des actions et des mérites de chacun. Il va sans dire que cette mission de dénonciation coïncide avec une volonté de rétablir l’ordre dans un monde en proie à la confusion, une volonté que le texte va tâcher de satisfaire en réinjectant du sens, du sens moral mais aussi du sens linguistique. La confusion est plus particulièrement évidente à travers le cas du personnage de don Luis qui se refuse aux exploits militaires et préfère embrasser une carrière littéraire. Il ressort bien que le discours proposé dans El Pasajero n’est nullement un discours de remise en cause du système établi, qui n’avait pas sa place dans les mentalités de l’époque, mais bien d’une remise en ordre de ce système. Sur ce point, il ne semble pas excessif d’affirmer que la structuration du propos tend à l’ériger en véritable outil de cette remise en ordre. Toutefois, dans le corps de ce travail, il a déjà été montré, au-delà du seul cas de don Luis, que les récits de vie des personnages ne coïncidaient pas toujours avec l’idéal de mérite défini et que ceux-ci semblaient parfois disposés à s’accommoder de quelques arrangements. Le texte, s’il doit être indiscutablement lu comme un lieu de passage qui vise à assurer la transition vers un Monde Autre, donne aussi à voir les égarements des locuteurs. À ce titre, il décline une fois encore une forme de l’entre-deux’.

Enfin et surtout, l’entre-deux’ est érigé en véritable stratégie d’écriture dans El Pasajero, car il semble être la clé de voute sur laquelle repose les mécanismes d’écriture déployés dans l’espace textuel. Il passe notamment par une minutieuse structuration de l’œuvre en dépit de l’indéniable bigarrure formelle et thématique de celle-ci. Le texte figuéroen fluctue perpétuellement entre continuité et discontinuité, entre tradition et innovation. En ce sens, le discours sociétal et la place de choix concédée au mérite dans les interventions des locuteurs confèrent à l’œuvre une indubitable homogénéité dans la mesure où la plupart des éléments qui figurent dans l’espace textuel viennent enrichir la réflexion qui est menée à propos du mérite. De la même manière, en dépit des multiples changements thématiques que comporte l’œuvre, celle-ci enserre de nombreux indices qui permettent de rétablir le cours du discours et ce aussi bien dans des passages à teneur plus moralisatrice que dans des extraits à vocation plus purement narrative. Même lorsque les locuteurs s’éloignent du sujet premier pour se livrer à des digressions et semblent se perdre dans les méandres de la communication, le texte renferme une indication, parfois infime, qui permet de rattacher le propos à une autre thématique traitée au cours de l’échange. Ce sont ces échos perpétuels entre les différents passages de l’ouvrage qui contribuent à la cohésion de l’œuvre. Ces échos sont assurés par un minutieux système de renvois lexicaux mais aussi thématiques et idéologiques, et par un réseau d’oppositions autour duquel est structuré le texte. Y contribuent également des mécanismes qui favorisent des phénomènes de glissement entre les instances textuelles qui ne vont pas sans susciter une certaine confusion. Ainsi, le texte présente-t-il des incursions de personnages mais offre-t-il aussi des détours par la théâtralité que l’on perçoit plus particulièrement dans le récit de Juan. En effet, outre l’influence évidente du Miles gloriosus de Plaute dans le récit de l’ex-soldat fanfaron, le Docteur semble faire office, dans certains extraits du récit de ses retrouvailles avec son ancien compagnon, de metteur en scène du personnage-acteur qu’est l’aubergiste-militaire. Une autre manifestation de ces phénomènes métaleptiques se situe dans certaines interventions du Docteur qui pourraient être interprétées comme autant d’indices sur la fonction qu’il convient d’attribuer à El Pasajero. Ce texte éminemment performatif développe en effet des éléments de Poétique et il les met, à la fois, en pratique. En ce sens, peut-être convient-il de lire El Pasajero comme un avatar de la préceptive littéraire annoncée par le personnage du Docteur dans l’une de ses interventions. Une telle interprétation coïnciderait parfaitement avec la logique de l’entre-deux’ qui sous-tend la rédaction de El Pasajero, mais aussi avec le statut de lieu de passage de ce texte qui combine et sublime théorie et pratique mais aussi réalité et fiction. C’est là une interprétation d’autant plus séduisante que ce statut lui est conféré dès le paratexte, aussi bien dans le titre que dans le prologue adressé au lecteur. Qui plus est, cette métaphore est filée sur le plan textuel par le recours massif au champ lexical du passage.

En dépit de son indéniable performativité, le texte figuéroen requiert sans aucun doute un lecteur prudent et averti dans la mesure où les locuteurs semblent disposés, sur le plan sociétal notamment, à prendre quelque licence par rapport au discours de principe énoncé dans leurs interventions. Chez Figueroa, comme chez bien d’autres auteurs, au-delà de ce qui est dit, c’est la manière dont cela est dit qui prime. Dans El Pasajero, Figueroa met à l’œuvre, par le biais de l’écriture littéraire, un sous-texte écrit à partir des formes et des genres concurrents qui étaient en train de supplanter définitivement le dialogue. La plus belle réussite de El Pasajero se trouve, de fait, dans le domaine littéraire, domaine dont le Docteur, alter ego et complice fictionnel de l’auteur Suárez de Figueroa, cherchait, contre toute attente, à détourner ses interlocuteurs.

Posté le 24/12/2020
EAN html : 9782353111220
ISBN html : 978-2-35311-122-0
Publié le 24/12/2020
ISBN livre papier : 978-2-35311-124-4
ISBN pdf : 978-2-35311-123-7
ISSN : 2741-1818
312 p.
Code CLIL : 4027
http://dx.doi.org/10.46608/primaluna3.9782353111220.15
licence CC by SA

Comment citer

Daguerre, Blandine, « Conclusion générale », in : Daguerre, Blandine, Passage et écriture de l’entre-deux dans El Pasajero de Cristóbal Suárez de Figueroa, Pessac, PUPPA, collection PrimaLun@ 3, 2020, 253-258 [en ligne] https://una-editions.fr/conclusion-generale-el-pasajero [consulté le 25 novembre 2020].

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