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De quoi la “peste” dite antonine est-elle le nom ? Épidémie, endémie, pandémie et pestilence dans la littérature médicale antique

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Le but de cette étude n’est pas de proposer une nouvelle identification pour la maladie, manifestement d’origine infectieuse, qui, par vagues successives, ravagea l’Empire romain sous le règne de Marc Aurèle, et encore moins de trancher entre les différentes hypothèses déjà proposées par les médecins et les historiens de la médecine1. Mon but, en tant que philologue, est plus modestement de réfléchir sur les mots grecs utilisés par les médecins antiques pour décrire les épisodes infectieux de vaste envergure auxquels il leur arrivait d’être confrontés, et en particulier sur la raison pour laquelle, à l’époque romaine, le terme de pestilence (loimos) de préférence à celui d’épidémie (ἐπιδημία en attique ou ἐπιδημίη en ionien) s’imposa en grec pour décrire le fléau qui décima l’Empire et peut-être même contribua à sa perte2. De fait, si le mot épidémie est d’origine grecque, si le Corpus Hippocratique nous a conservé sept livres portant ce titre3, pour autant le sens dans lequel les médecins grecs emploient ce mot ne recouvre exactement ni l’emploi qu’en ont fait les modernes, ni celui qu’en font nos contemporains4. Je me propose donc, en partant des plus anciennes désignations utilisées par les Grecs pour désigner les épisodes “épidémiques” majeurs de leur histoire, de préciser quelles réalités mais aussi quelles représentations pouvait recouvrir le terme de pestilence (loimos/λοιμός) choisi par les contemporains de Marc Aurèle pour désigner la fameuse “peste” dite antonine.

Épidémie, endémie, pandémie et pestilence

Confrontés à une maladie qui frappait l’ensemble d’un territoire et atteignait un grand nombre d’habitants, les médecins hippocratiques n’ont que très rarement eu recours au terme d’épidémie. En effet, en dehors des titres anciens mais vraisemblablement non authentiques des traités Épidémies I-III ; IV-VI ; V et VII auxquels il a déjà été fait allusion, et en dehors des Lettres d’époque plus récente5, ἐπιδημίη n’est employé qu’une unique fois dans le Corpus hippocratique, à l’intérieur du traité De la nature de l’homme. Cette unique attestation, la première conservée dans toute la littérature grecque, intervient dans le passage où le médecin oppose les maladies “qui proviennent du régime” (ἀπὸ τῶν διαιτημάτων) à celles “qui proviennent de l’air que nous inspirons pour vivre” (ἀπὸ τοῦ πνεύματος, ὃ ἐσαγόμενοι ζῶμεν). De fait, selon l’auteur hippocratique, “quand une seule maladie atteint un grand nombre d’individus au même moment, il faut en attribuer la cause à ce qui est le plus commun, à ce que nous utilisons tous le plus, or c’est ce que nous respirons”. Mais si “ce sont des maladies de toute espèce qui se produisent au même moment, il est évident que la cause en est, dans chaque cas, le régime de chacun”6. Et il ajoute :

Ὅταν δὲ νοσήματος ἑνὸς ἐπιδημίη καθεστήκῃ, δῆλον ὅτι οὐ τὰ διαιτήματα αἴτιά ἐστιν, ἀλλ’ ὃ ἀναπνέομεν, τοῦτ᾽ αἴτιόν ἐστιν, καὶ δῆλονὅτι τοῦτο νοσερήν τινα ἀπόκρισιν ἔχον ἀνιᾷ.

Mais quand il s’agit de l’installation dans le territoire (épidèmiè) d’une seule maladie, il est évident que la cause n’en est pas le régime ; c’est l’air que nous respirons qui en est la cause ; et il est évident que c’est parce qu’il contient quelque émanation morbifique que l’air est nocif7.

Le substantif grec épidèmiè (ἐπιδημίη) formé sur dèmos (δῆμος “le peuple” mais au sens premier “le territoire”) exprime donc “le fait de séjourner dans un territoire” et dans le cas d’une maladie celui de se propager à un grand nombre d’habitants à l’intérieur d’un territoire8. À cet emploi isolé d’épidèmiè, il convient d’ajouter l’emploi du verbe épidèmiein (ἐπιδημεῖν “séjourner dans un territoire”), sur lequel ont été formés les deux adjectifs épidèmos (ἐπίδημος) et épidèmios (ἐπιδήμιος) “qui séjourne dans le territoire” et qui, à la différence du substantif épidèmiè, sont déjàemployés chez Homère, pour le verbe à propos de Télémaque “qui demeure à la ville” (Odyssée XVI, 28 : ἐπιδημεύεις) et pour l’adjectif à propos d’Ulysse “revenu dans son pays” (Odyssée I, 194 : ἐπιδήμιον).

Dans le Corpus hippocratique, le verbe épidèmiein/ἐπιδημεῖν ayant pour sujet “la maladie” (qui se répand, qui se propage) est ainsi employé douze fois dont neuf dans les traités des Épidémies. On trouve également avec ce sens, l’adjectif épidèmios/ἐπιδήμιος à propos d’une maladie “épidémique”, c’est-à-dire installée dans un territoire à un moment donné9. Six siècles après Hippocrate, Galien au début de son Commentaire àÉpidémies I, dans un passage perdu en grec mais qui nous est parvenu en arabe dans la traduction de Hunain ibn Ishāq, reste encore sensible à ce sens premier d’épidémie :

Galien dit : “Hippocrate a intitulé ce livre ‘Épidémies’, parce que la plupart de ce qu’il discute et expose dans ce livre concerne les maladies appelées ‘épidémies’. Cela signifie ‘qui visite’, c’est-à-dire la même maladie qui affecte un large groupe d’habitants au même moment”10.

Dans le passage du traité De la nature de l’homme cité plus haut, le substantif épidèmiè/ἐπιδημίη sert donc à désigner la maladie générale qui, installée dans le territoire à un moment donné, frappe en même temps un grand nombre d’individus en opposition à la maladie particulière qui frappe des individus donnés. Toutefois, et comme l’a bien noté J. Jouanna, le concept de maladie générale désigné par le nom d’épidémie ne recouvre pas nécessairement la même réalité dans tous les traités hippocratiques11. Ainsi, l’auteur d’Airs, eaux, lieux oppose aux “maladies individuelles” causées par le régime de chacun, d’une part les “maladies locales” propres au climat particulier d’une cité donnée, et d’autre part les “maladies communes” survenant à un moment donné du fait de facteurs dépassant le cadre climatique de la cité.

Une autre distinction que celle établie entre “maladies individuelles” et “maladies générales”, intervient également dans le traité du Régime desmaladies aiguës où l’auteur oppose cette fois les maladies “de nature pestilentielle” (λοιμώδης) liées à l’air qui règnent sur un pays (ἐπιδημεῖν) aux maladies dites sporadiques (σποράδες) liées au régime :

Ὅταν γὰρ μὴ λοιμώδεος νούσου τρόπος τις κοινὸς ἐπιδημήσῃ, ἀλλὰ σποράδες ἔωσιν αἱ νοῦσοι, καὶ παραπλήσιοι ὑπὸ τούτων τῶννοσημάτων ἀποθνῄσκουσι <ἢ> πλείους ἢ ὑπὸ τῶν ἄλλων τῶν συμπάντων.

Quand ce n’est pas une forme commune à tous de maladie pestilentielle qui se propage dans le territoire, mais que les maladies sont sporadiques, il meurt autant de gens ou plus des maladies aiguës que de toutes les autres12.

Par maladies aiguës, l’auteur entend ici un ensemble d’affections “qui se jugent rapidement” comme les pleurésies, péripneumonies, phrénitis, léthargies, ou causus13, à l’inverse des maladies “qui durent longtemps”14. Il établit ainsi une hiérarchie entre les épidémies de nature pestilentielle (λοιμώδης) liées à l’air et les maladies dites sporadiques (σποράδες) liées au régime, à l’intérieur desquelles les maladies aiguës sont considérées comme les plus graves. Et surtout il établit un lien entre maladies épidémiques et pestilentielles sur lequel nous allons revenir.

Mais auparavant, il reste à explorer la distinction, qui n’existe pas encore dans le Corpus hippocratique mais qui fut introduite par le médecin romain Galien de Pergame, entre épidémie et endémie. Voici ce qu’écrit Galien, au IIe s. p.C., quand il commente le passage du traité du Régime desmaladies aiguës cité plus haut :

Δηλοῖ δὲ διὰ τοῦ λόγου τούτου τὰ μέν τινα πολλοῖς γίνεσθαι νοσήματα καθ᾿ ἕνα χρόνον, ἅπερ ὅταν μὲν ὀλέθρια γένηται, λοιμὸνὀνομάζουσιν, ὅταν δ᾿ ἐπιεικέστερα, ἑτέρᾳ τινὶ προσηγορίᾳ δηλοῦσιν ἐπίδημα καλοῦντες· ὥστ᾿ εἶναι τὸ μὲν ἐπίδημον νόσημα τὸ κατὰχρόνον τινὰ πλεονάσαν ἔν τινι χωρίῳ, τὸν δὲ λοιμὸν ἐπιδημίαν ὀλέθριον. Ἔστι δὲ καὶ ἄλλο γένος νοσημάτων κοινὸν πολλοῖς, τὰ ἔνδημακαλούμενα. Τούτοις δ᾿ἀντίκεινται πᾶσιν αἱ σποράδες νόσοι, διαφερόντως ἐνοχλοῦσαι τοὺς νοσοῦντας, οὐ κατὰ τὸν κοινὸν τρόπονσυνιστάμεναι.

Il (sc.Hippocrate) indique par ce propos que certaines maladies frappent un grand nombre de gens à une même époque. Quand elles sont fatales, on les nomme pestilence, mais, quand elles sont plus modérées, on les désigne sous une autre appellation : on les appelle épidémiques. Par conséquent, la maladie épidémique est une maladie qui prédomine à une époque donnée et dans une contrée donnée, tandis que la pestilence est une épidémie fatale. Mais il existe aussi un autre genre de maladies commun à un grand nombre de gens qu’on appelle endémiques. À toutes celles-ci s’opposent les maladies sporadiques, qui occasionnent des troubles importants chez les malades, mais sans se constituer sous une forme commune15.

Pour résumer, la maladie générale désignée à l’origine dans le Corpus hippocratique sous le seul nom d’épidémie se scinde donc à l’époque romaine en maladies endémiques, épidémiques et pestilentielles. Attestent de cette évolution du sens des mots, mais aussi du débat qui pouvait déjà exister dès l’Antiquité autour de ces notions, les définitions données dans le traité pseudo-galénique des Définitions médicales pour chacun de ces termes16 :

Ἔνδημά ἐστι τὰ ἔν τισι πλεονάζοντα τόποις. ἄλλως. ὅσα πλεονάζει διὰ παντὸς ἔν τινι χώρᾳ, ἅ πέρ ἐστιν ἔνδημα.

Sont endémiques les maladies qui prédominent en des lieux donnés ; autre sens : toutes celles qui prédominent continuellement dans un pays donné, précisément sont endémiques (ie les affections locales propres aux habitants d’un lieu donné).

πίδημά ἐστι τὰ κατά τινας χρόνους περὶ πλείονας ἐν τῷ αὐτῷ τόπῳ γινόμενα.

Sont épidémiques les maladies qui en des temps donnés frappent un très grand nombre de gens dans le même lieu.

Λοιμός ἐστι νόσημα ἐπὶ πάντας ἢ τοὺς πλείστους παραγινόμενον ὑπὸ διαφθορᾶς ἀέρος, ὥστε τοὺς πλείστους ἀπόλλυσθαι. φέρεται δὲ καὶτοιοῦτός τις ὅρος. λοιμός ἐστι κοινὸν πάθος πλείστων ὑπὸ τὸν αὐτὸν καιρὸν κατὰ πόλεις καὶ ἔθνη ὀξεῖς κινδύνους καὶ θανάτους ἐπιφέρον. δυνατὸν καὶ οὕτως ὁρίσασθαι. λοιμός ἐστι τροπὴ ἀέρος ὥστε μὴ τετηρηκέναι τὰς ὥρας τὴν ἰδίαν τάξιν μετὰ τοῦ καὶ πολλοὺς ἀποθνήσκεινὑπὸ τοῦ αὐτοῦ νοσήματος.

La pestilence est une maladie qui frappe tous ou la plupart du fait de la corruption de l’air, de façon à entraîner la mort de la plupart. On rapporte aussi une définition qui est à peu près la suivante : la pestilence est une maladie commune à un très grand nombre qui, à la même occasion, entraîne pour les cités et les peuples des dangers aigus et des morts. Il est également possible de la définir ainsi : la pestilence est une mutation de l’air qui entraîne une perturbation dans l’ordre propre aux saisons s’accompagnant de nombreuses morts du fait de la même maladie.

Quant au terme de pandémie, et à l’inverse de l’adjectif pandèmios/πανδήμιος attesté dès Homère17, on ne le trouve nulle part dans le Corpushippocratique, et une seule fois chez Galien quand, pour expliquer le titre des traités hippocratiques des Épidémies, il constate :

δῆλον οὖν ὡς ἐκ τοῦ γένους τῶν ἐπιδημίων νοσημάτων, ὅσα κακοηθέστατα γίνεται καὶ λοιμώδη καλεῖται· τὸ δὲ τῶν ἐπιδημίων ἐκ τοῦ τῶνπανδήμων τε καὶ παγκοίνων γένους ἐστίν, ὃ ταῖς σποράδεσι νόσοις ἀντιδιαιρεῖται·

Il est évident qu’appartiennent au genre des maladies épidémiques les maladies qui sont les plus malignes et que l’on appelle pestilentielles. Et le genre des épidémies appartient à celui des maladies pandémiques et communes à tous, genre qui s’oppose aux maladies sporadiques18.

Pour Galien, adepte de la diérèse, les maladies dites pandémiques se subdivisent donc d’un côté en maladies sporadiques, et de l’autre en maladies épidémiques, ces dernières se subdivisant à leur tour, pour les plus redoutables d’entre elles, en maladies pestilentielles.

Reste le cas de l’épidémie fatale par excellence, celui de la pestilence (λοιμός) dont on a déjà cité plus haut la définition donnée dans le traité pseudo-galénique des Définitions médicales. À l’intérieur du cadre général que l’on vient d’esquisser, le loimos désigne en effet une forme particulière et exacerbée d’épidémie. Déjà attesté chez Homère et Hésiode pour désigner une maladie générale qui s’abat sur une communauté entière, paradoxalement le mot de loimos reste rare dans le Corpus hippocratique où il n’est employé qu’une seule fois dans le traité des Vents à propos de la fièvre dont l’auteur distingue une forme commune à tous appelée “pestilence” (λοιμός), et une forme particulière due au régime19. Définie par Galien dans son Commentaire au Régime des maladies aiguës comme “une épidémie fatale”20 ou encore par l’auteur des Définitions médicales comme une maladie “s’accompagnant de nombreuses morts”21, la pestilence frappe donc d’abord les esprits par sa gravité et son caractère presque toujours mortel.

Galien aura l’occasion d’insister sur l’importance de cette morbidité dans son Commentaire à Épidémies III où, pour préciser les sens respectifs d’ “épidémie” et de “pestilence”, il cite à nouveau le passage du Régime des maladies aiguës qu’il avait déjà expliqué dans son commentaire à ce dernier traité :

Τῶν ἐπιδημίων νοσημάτων ἕν τι καὶ τὸ λοιμῶδές ἐστιν, ὡς κἀν τῷ Περὶ διαίτης ὀξέων ἐλέγετο· “ὅταν γὰρ μὴ λοιμώδεος νούσου τρόπος τιςκοινὸς ἐπιδημήσῃ, ἀλλὰ σποράδες ἔωσιν αἱ νοῦσοι.” οὐ γὰρ δὴ νοσήματός τινος ὄνομά ἐστιν ἐπίδημον ἢ λοιμῶδες, ἀλλ’ ὅτιπερ ἂν ἅμαπολλοῖς ἐν ἑνὶ γένηται <χρόνῳ τε καὶ> χωρίῳ, τοῦτ’ ἐπίδημον ὀνομάζεται. προσελθόντοϲ δ’ αὐτῷ τοῦ πολλοὺς ἀναιρεῖν, λοιμὸς γίγνεται.

Parmi les maladies épidémiques on trouve également à part entière la pestilentielle, comme il était dit dans le Régime des maladies aiguës : “Quand il n’y a pas épidémie d’un genre de maladie pestilentielle, mais que les maladies sont sporadiques”. De fait, “épidémique” ou “pestilentiel” ne sont pas le nom de quelque maladie, mais ce qui arrive en même temps à un grand nombre de gens en un temps et en un lieu donnés, c’est cela qui est nommé “épidémique” ; et quand la mort d’un grand nombre de gens s’y ajoute, c’est une pestilence22.

Si l’on suit le raisonnement de Galien ici, le nom de pestilence pas plus que celui d’épidémie ne sert à désigner une maladie particulière. Et de fait, lorsque les médecins antiques parlent de maladie épidémique ou de maladie pestilentielle, ils ne désignent pas sous ce terme une maladie donnée mais une affection qui présente les traits propres à chacune de ces deux catégories : “ce qui arrive en même temps à un grand nombre de gens en un temps et en un lieu donnés” pour toute maladie épidémique ; et en outre “mort d’un grand nombre de gens” pour toute maladie pestilentielle. Ce qui explique, au passage, que les médecins antiques aient pu désigner sous le même nom de pestilence (λοιμός) deux épisodes qu’ils distinguaient cependant nettement comme ladite “peste d’Athènes” et ladite “peste antonine”. Ce qu’a parfaitement résumé l’historien de la médecine M. Grmek :

Pas plus que les Grecs, les anciens Romains n’ont ressenti le besoin de donner des noms particuliers aux maladies qui survenaient brutalement, se répandaient dans une armée ou parmi les habitants d’une ville ou d’un pays, en tuant souvent un nombre considérable de personnes. En grec, on les appelait λοιμός ou, puisqu’elles se manifestaient presque toujours avec une fièvre aiguë, πυρετὸς λοιμώδης. Les termes équivalents en langue latine étaient pestis, pestilentia, febris pestilentialis.23

Pour le dire autrement, le loimos n’est pas le nom d’une maladie mais d’un événement ou d’une trame obéissant à un scénario relativement précis et similaire. De fait, même si la peste d’Athènes (survenue six siècles plus tôt) a en réalité peu de chance d’avoir été de même nature que la peste dite antonine, Galien use du même mot de loimos, déjà employé par Thucydide à propos du fléau athénien, pour désigner les deux épisodes24. Les tentatives des historiens de la médecine qui se baseraient sur cette seule terminologie pour rétrospectivement essayer d’identifier ou de distinguer les deux seraient donc vouées à l’échec. Car, dans les deux cas, ce n’est pas le terme commun de loimos avec lequel elles sont toutes deux désignées dans les textes médicaux antiques qui pourra permettre de les distinguer. Est-ce à dire pour autant que les médecins antiques ne faisaient pas de différence ? Certes, non, bien au contraire. Car au-delà même de la terminologie employée, l’important pour le médecin grec demeurait l’observation et la description la plus précise possible des symptômes présentés par les malades pour, selon les cas, soit établir un rapprochement avec une maladie semblable et déjà rencontrée, soit au contraire se résoudre à affronter une maladie résolument nouvelle. De fait, quand l’épidémie dite de peste antonine commence à ravager l’Empire au IIe s. p.C., les médecins ont d’abord le réflexe de consulter la littérature médicale pour rechercher si précédemment un cas semblable a déjà été rencontré et décrit et est donc susceptible de leur fournir un enseignement ou s’il s’agit d’une maladie radicalement nouvelle et encore jamais observée.

La peste antonine : une maladie nouvelle ?

Dans son Commentaire au Régime des maladies aiguës, juste après le passage cité plus haut25, Galien note qu’Hippocrate “n’a composé aucun traité consacré en particulier aux pestilences”, mais que “puisqu’il s’agit de l’une des maladies épidémiques, c’est à travers celles-ci (sc. dans les traités intitulés Épidémies) qu’il a fait cet enseignement”. Par ces mots, Galien trahit son regret de ne pas disposer d’un enseignement spécifique d’Hippocrate sur les pestilences26. Cet enseignement, il tentera donc de le trouver non chez le grand médecin, mais chez son contemporain, Thucydide, confronté à la peste d’Athènes. De fait, pour Galien la peste antonine, par certains traits, était “comparable” (παραπλήσιον) à celle décrite par l’historien27. Galien a notamment établi un rapprochement entre ces deux événements dans deux passages où il use de façon symétrique de l’adjectif παραπλήσιον. Le premier passage concerne l’agnosie dont souffrent les malades atteints de loimos à la fois du temps de Thucydide et du temps de Galien. Il se trouve dans le traité intitulé Que les facultés de l’âme suivent les tempéraments du corps à l’intérieur d’un développement où le médecin explique comment l’âme peut être affectée dans son fonctionnement sous l’effet de quelque maladie physique, que ses facultés soient lésées ou non :

τὸ μὲν γὰρ ἀγνοῆσαι διὰ νόσημα σφᾶς τ’ αὐτοὺς καὶ τοὺς ἐπιτηδείους, ὅπερ ὅ τε Θουκυδίδης συμβῆναι πολλοῖς φησιν ἔν τε τῇ λοιμώδει νόσῳτῇ νῦν γενόμενον ἔτεσιν οὐ πολλοῖς [ἣν] καὶ ἡμεῖς ἐθεασάμεθα, παραπλήσιον εἶναι δόξει τῷ μὴ βλέπειν διὰ λήμην ἢ ὑπόχυσιν οὐδὲν αὐτῆςτῆς ὀπτικῆς δυνάμεως πεπονθυίας· τὸ δ’ ἀνθ’ἑνὸς τρία βλέπειν αὐτῆς τῆς ὀπτικῆς δυνάμεώς ἐστι μέγιστον πάθος, ᾧ τὸ φρενιτίζειν ἔοικεν.

Car le fait de ne pas reconnaître à cause de la maladie soi-même et ses proches, ce que Thucydide dit être arrivé à beaucoup et que nous avons vu nous-même dans la maladie pestilentielle survenue de notre temps il n’y a pas beaucoup d’années, paraîtra être comparable au fait de ne pas voir à cause d’une chassie ou d’un épanchement, alors que la faculté optique n’est en rien atteinte ; tandis que le fait de voir trois objets au lieu d’un est une affection très importante de la faculté optique, qui ressemble à la phrénésie28.

Le second passage concerne le seul remède efficace contre le loimos que Galien croit avoir trouvé et qui était fabriqué à base de terre d’Arménie :

ἐν δὲ τῷ μεγάλῳ τούτῳ λοιμῷ παραπλησίῳ τὴν ἰδέαν ὄντι τῷ κατὰ Θουκυδίδην γενομένῳ πάντες οἱ πιόντες τούτου τοῦ φαρμάκου διὰταχέων ἐθεραπεύθησαν, ὅσους δ’ οὐδὲν ὤνησεν ἀπέθανον πάντες, οὐδ’ ὑπ’ ἄλλου τινὸς ὠφελήθησαν, ᾧ καὶ δῆλον ὅτι μόνους τοὺςἀνιάτως ἔχοντας οὐκ ὠφέλησε.

Dans cette grande pestilence-là qui fut comparable par la forme à celle qui a eu lieu du temps de Thucydide, tous ceux qui burent de ce médicament furent rapidement guéris, tandis que ceux à qui il n’apporta aucune utilité moururent tous, ce qui est la preuve que c’est aux malades incurables que ce médicament n’a apporté aucune utilité29.

Dans ce passage où le médecin observe que même les plus cruelles épidémies ne déciment jamais une population entière mais que certains individus, en quelque sorte prédisposés à survivre, peuvent y être aidés par l’administration d’un médicament, tandis que ceux prédisposés à mourir ne peuvent en espérer aucun secours, le parallèle établi par Galien entre la peste d’Athènes et la peste antonine ne l’amène pas pour autant à confondre les deux événements. Car si les deux maladies étaient comparables, elles n’étaient pas identiques.

De fait l’hésitation de Galien à propos de la nature exacte de l’épidémie qui ravagea l’Empire romain par vagues successives sous les règnes de Marc Aurèle et de Septime Sévère transparaît dans les multiples appellations qu’il utilise pour la désigner, qu’il mentionne “la grande pestilence” (τοῦμεγάλου λοιμοῦ) ou “cette grande pestilence” (τὸν μέγαν τοῦτον λοιμὸν / ὁ μακρὸς οὗτος λοιμός) pour la distinguer d’autres épidémies moins graves ; ou encore “l’interminable pestilence” (τοῦ πολυχρονίου λοιμοῦ) pour insister sur sa durée ; ou encore qu’il s’efforce d’en distinguer les différentes vagues entre “le premier assaut de la pestilence” (ἐν τῇ πρώτῃ τοῦ λοιμοῦ καταβολῇ) et un autre “grand accès de la pestilence durable” (κατά τινα τοῦ πολυχρονίου λοιμοῦ μεγάλην ἐμβολὴν). De façon révélatrice, cependant, aucun des adjectifs μέγας, μεγάλος (grand) et πολυχρόνιος (interminable) réservés à la peste antonine n’est jamais appliqué à la peste athénienne.

De même, Galien relève un certain nombre de traits très précis qui appartiennent en propre à la peste antonine, sanss lien aucun avec la peste d’Athènes et la description qu’en a laissé Thucydide. Preuve que Galien, sans être aveugle à ce qui rapprochait les deux événements, portait un regard distinct sur les deux épisodes. Le médecin de Pergame ne manque pas en effet de noter le caractère inédit de l’épidémie et l’ignorance des médecins qui bien souvent n’étaient pas mieux armés que de simples particuliers pour affronter la maladie nouvelle :

μύριοι τοιοῦτοι κατὰ τὸν πολυχρόνιον λοιμὸν ὤφθησαν ἡμῖν, ἐφ’ ὧν ἦν θεάσασθαι τοὺς ἰατροὺς ἰδιώταις ὁμοίους, ἐνίους δὲ καὶ πολὺχείρους ἰδιώτου συνετοῦ.

Nous avons vu des milliers de malades atteints d’une affection de ce genre [sc. atteints de fièvres difficiles à diagnostiquer] au cours de l’interminable pestilence, et au sujet desquels on pouvait voir que les médecins étaient semblables aux simples particuliers, et pour certains même bien inférieurs à un simple particulier intelligent.30

Bien que Galien ne qualifie nulle part la pestilence de nouvelle, on peut avoir une idée du débat qui dut agiter les Grecs en relisant l’un des Propos detable rapportés par Plutarque où, une cinquantaine d’années avant l’irruption de la peste antonine, le philosophe de Chéronée se demande déjà “S’il est possible que se forment des maladies nouvelles (νόσηματα καινὰ) et par quelles causes”31. Un médecin du nom de Philon commence par remarquer que la maladie nommée par les Grecs éléphantiasis (la lèpre) est une maladie nouvelle, avant que l’assistance commente à son tour cette affirmation en formulant plusieurs hypothèses. Si tel est le cas, il faut donc supposer, soit que la nature ait changé, soit que certaines maladies étaient déjà là mais que les médecins ne les avaient pas encore identifiées, avancent les convives. Une maladie ne pouvant se former sans cause, il faudrait également pouvoir nommer cette cause nouvelle. S’agit-il d’un air nouveau (τὸ μὲν οὖν ἀέρα καινὸν), d’une eau différente (ξένον ὕδωρ), de nourritures inconnues des générations précédentes (τροφὰς ἀγεύστους τοῖς πρότερον) ? Pour un des convives du nom de Diogénianos, il ne s’agit de rien de tout cela mais les maladies nouvelles sont en réalité l’expression paroxystique de maladies déjà existantes mais passées inaperçues en raison de l’aveuglement des médecins. Chargé de prendre la défense de ces derniers, Plutarque explique alors que, selon lui, il existe bien des maladies nouvelles et que celles-ci proviennent d’un changement de régime dans la boisson, la nourriture, les exercices. Et il cite l’exemple, devenu incontournable dans ce contexte, de Thucydide qui “lorsqu’il raconte le déroulement de la peste d’Athènes, conjecture qu’il ne s’agit pas d’un mal ordinaire (τὸ μὴ σύντροφον)”32. Enfin, après avoir cité plusieurs aliments ou boissons particulièrement luxueux (comme les huîtres ou le vin miellé) et récemment introduits dans l’alimentation romaine, Plutarque, en bon moraliste, conclut que “le changement de régime est susceptible de créer certaines maladies et d’en faire disparaître d’autres”. Toutefois, l’explication par le régime avancée par le philosophe ne peut convenir que pour les maladies particulières. Dans le cas d’une épidémie, selon la théorie hippocratique, seul ce qui est commun au plus grand nombre, à savoir l’air chargé de “quelque émanation pathogène” (νοσερήν τιναἀπόκρισιν) peut constituer une explication recevable. Tel est, de fait, le modèle étiologique adopté par Galien, même si ce dernier préfère parler d’exhalaisons (ἀναθυμίασις) et de miasmes (μίασματα) contenus dans l’air plutôt que d’émanations (ἀπόκρισιν)33. Lors de la respiration, l’air chargé de miasmes pénètre en effet dans le corps où il répand la maladie. C’est donc un vent mauvais et non un mauvais régime qui est responsable des épidémies. Si le philosophe et le médecin ne sont pas d’accord, la confrontation entre les deux auteurs presque contemporains, Plutarque et Galien, permet en tout cas d’apercevoir l’existence d’un débat à la fois sur la question de l’existence de maladies nouvelles et sur leur causalité34.

Étiologie de la pestilence et tableau nosologique

Puisque la pestilence est causée par l’air que l’on respire, il n’est pas étonnant que les médecins aient cherché à en trouver l’étiologie dans le climat, dans le changement de saison et dans ses effets sur le tempérament (chaud, froid, sec ou humide) des malades. Ainsi dans la Bile noire où, il est vrai, Galien défend parfois des opinions sensiblement différentes de celles exposées dans le reste du corpus35, le médecin remarque que la grande peste qui survint sous Marc Aurèle frappa pour la première fois l’Italie au cours de l’été (θέρους) 166. Auparavant, le rhéteur Aelius Aristide note qu’elle survint à Smyrne “au fort de l’été”, vraisemblablement en 16536. Dans la Bile noire, la pestilence est favorisée par une saison anormalement chaude et sèche, mais ailleurs dans le corpus galénique, c’est l’air chaud et humide qui est responsable de la pestilence37. L’humidité qui accompagne l’irruption des pestilences est en effet cause de putréfaction (des humeurs du corps) qui entraînent à leur tour des fièvres dites pestilentielles, ce qui explique que le traité galénique dans lequel il soit le plus souvent question de la pestilence est précisément celui Sur lesdifférences des fièvres38. Mais la pestilence était aussi capable de survenir en hiver, ou en tout cas de continuer à se manifester pendant la saison froide, comme ce fut le cas à Aquilée au cours de l’hiver 168-169 où Galien fut appelé par les deux empereurs, Marc Aurèle et Lucius Verus, pour soigner les soldats romains qui mouraient par centaines. Les médecins ont certainement été désorientés par cette manifestation hivernale de la maladie qui entrait difficilement dans le schéma explicatif hérité de la peste d’Athènes, survenue, elle, à la saison chaude.

L’habileté du médecin à pronostiquer les accès de la maladie était donc d’autant plus recherchée que la nouvelle pestilence survenait par vagues et quand on l’attendait le moins. Pour établir son diagnostic, le médecin observe d’abord les fièvres et en particulier si elles s’accompagnent de mauvaise haleine chez les malades, ce que même les profanes ont appris à identifier comme le premier signe de la maladie. La remarque de Galien dans le Pronostic par le pouls intervient immédiatement après le passage tiré de ce même traité que nous avons déjà cité plus haut (n. 30) :

καὶ πολλούς γ’ οὖν τῶν ἰδιωτῶν εἰ καὶ μηδὲν ἄλλο, τὴν γοῦν ἐκπνοὴν τῶν καμνόντων ἐστὶν ἰδεῖν ἐπισκοπουμένους, καὶ εἰ δυσώδης φαίνοιτο τὰχείρω προσδοκῶντας. ἐκείνοις μὲν οὖν ἐκ πείρας εὕρηται κατὰ τοὺς λοιμώδεις πυρετοὺς τὸ τοιοῦτον γνώρισμα.

On peut constater, en effet, que beaucoup de particuliers, même s’ils ne prêtent attention à rien d’autre, observent du moins la respiration des malades : si elle leur semble avoir mauvaise odeur, ils redoutent le pire. Ainsi donc c’est l’expérience qui leur a fait découvrir un tel moyen de reconnaître les fièvres pestilentielles.39

Mais le médecin, qui doit affirmer la supériorité de son art, se targue d’aller plus loin que ces simples particuliers :

Ainsi, à partir de ces observations, on peut déterminer si le sujet présente quelque dérangement, ou si on a affaire à une attaque de la pestilence, maladie mortelle quand elle est accompagnée de fièvres ininterrompues, ce qui s’observe bien après le bain : les malades sont alors dégoûtés de la nourriture, mais ils souffrent d’une soif excessive et réclament de la fraîcheur. En outre, il convient d’examiner aussi soigneusement les yeux. C’est en les baignant qu’on peut le mieux observer leur état : le bain les rend brûlants et enflammés, et, chez certains, ils le demeurent dans la suite. Nous pourrons ainsi reconnaître sans doute possible que ces personnes-là sont atteintes de la pestilence. Mais puissent les hommes être à l’abri de la pestilence telle que nous l’avons connue et qu’elle sévit encore.40

Une manifestation, en particulier, a beaucoup marqué les contemporains de la peste antonine : les écoulements noirâtres de toute sorte sécrétés par les malades. On ne s’étonnera donc pas que le tableau clinique le plus complet se trouve précisément dans le traité de la Bile noire, une humeur dont selon Galien on observe tout particulièrement la formation dans les corps chauds et secs :

De même, les maladies qui naissent lors d’une dyscrasie chaude et sèche, comme le causus, rendent le sang épais et noir. Tel l’avait rendu la grande pestilence qui eut lieu en été sous le règne de Marc ; chez un grand nombre de ceux qui furent sauvés, il se produisit une excrétion de substances appelées noires par le bas-ventre, le neuvième jour surtout, ou le septième ou le onzième. Ces substances aussi montraient plusieurs différences entre elles ; certaines s’approchaient très étroitement de la bile noire, d’autres ne provoquaient pas de morsures lors de la défécation ni d’odeur nauséabonde ; beaucoup étaient situées entre deux. Chez ceux des malades où une telle excrétion par le bas-ventre n’eut pas lieu, tout le corps se couvrit d’une floraison de taches noires semblables à des exanthèmes. Après que ceux-ci eurent séchés et se furent détachés, la peau tomba peu à peu en croûtes, pendant plusieurs jours après la crise. Mais ceux qui rendirent de la bile noire pure par les selles moururent tous. C’est l’indice que le sang est entièrement rôti. Chez beaucoup, d’autres exanthèmes apparaissent sans fièvre sur la peau épaissie et desséchée, la nature repoussant au-dehors le surplus d’humeur mélancolique.41

Si Galien a pu varier sur la nature de la bile noire (chaude et sèche ou chaude et humide) incriminée dans la survenue de la pestilence, les symptômes les plus notables de la maladie, comme les fièvres, les vomissements, les diarrhées et les exanthèmes se retrouvent quant à eux inchangés dans le reste du corpus galénique42. En effet, dans le système humoral partagé par les médecins, la pestilence s’accompagne d’un sang “épais et noir” et de résidus ou excréments noirs qui doivent être éliminés (par des diarrhées, des vomissements ou des exanthèmes) pour que le malade ait une chance de survivre. Dans certains cas, Galien ose même un pronostic : lorsque des vomissements et des diarrhées intenses ont préalablement vidé le corps du sang noir à l’origine de la maladie et ainsi favorisé le dessèchement des exanthèmes, le signe est considéré comme favorable.

Or ceux qui, pour avoir été ainsi préalablement vidés (sc. par des vomissements et des diarrhées), devaient être sauvés ont vu leur corps tout entier se couvrir d’exanthèmes noirs. Chez la plupart, ils avaient l’apparence de plaies et chez tous ils étaient secs. Et il était évident, pour qui voulait bien le voir, que c’était làce qui restait du sang qui avait été putréfié pendant les fièvres, comme si la nature avait repoussé une sorte de cendre à la surface de la peau, comme pour beaucoup d’autres résidus. Néanmoins il n’y eut pas besoin de médicament contre les exanthèmes de la sorte, mais ils évoluaient spontanément de la façon suivante : chez certains, chez qui précisément ils s’étaient ulcérés, la surface qu’on nomme précisément “croûte” en tombait, et dès lors pour le reste on était déjà proche de recouvrer la santé et après un ou deux jours il y avait cicatrisation ; chez d’autres, chez qui ils ne s’étaient pas ulcérés, l’exanthème était rêche, ressemblait à la gale, et tombait également comme une peau, et à la suite de cela tous recouvraient la santé43.

Concernant le traitement cependant, en dehors du médicament à base de terre d’Arménie déjà mentionné, le médecin antique ne disposait que d’un très mince arsenal composé essentiellement de saignées et de thériaque44. Il était également recommandé de retenir le plus possible sa respiration et surtout, si possible, de quitter les lieux infestés pour aller respirer l’air pur des régions en bord de mer, au risque évidemment de disséminer l’épidémie45. Pas étonnant dans ces conditions que le nombre de morts ait entraîné jusqu’au désarroi du médecin et n’ait bien souvent laissé d’autre choix aux individus que de s’en remettre aux dieux pour espérer une guérison46.

Le nom de loimos, pas plus que la description des symptômes mise sous ce nom ne permettent donc aujourd’hui au philologue et à l’historien de la médecine d’identifier avec certitude l’épidémie qui ravagea l’Empire romain sous le règne de Marc Aurèle. En attendant que les progrès de la paléopatologie permettent peut-être un jour de repérer l’ADN du bacille de Yersinia pestis ou du virus de la variole sur des restes de sépultures romaines, il paraît cependant assez clair que l’épidémie fut identifiée par les médecins comme une maladie nouvelle, ne présentant qu’une analogie partielle avec les pestilences précédentes, notamment la peste d’Athènes décrite par Thucydide. Et bien que la notion de contagion, au sens de transmission d’agents infectieux par contact, fût inconnue des Grecs, on peut cependant admirer la clairvoyance avec laquelle les médecins conseillaient déjà de s’éloigner des lieux dont ils soupçonnaient que l’air pouvait être infesté. Si la littérature médicale constitue un témoignage précieux pour l’historien, l’archéologue ou le paléopathologue soucieux d’aborder les maladies infectieuses dans l’Antiquité, la vision que nous livrent ces textes médicaux, rédigés pour l’essentiel entre le Ve s. a.C. et le IIe s. p.C., ne se révèle cependant au lecteur moderne qu’à travers un double prisme : celui d’un vocabulaire technique qui a inévitablement évolué et d’une théorie humorale et miasmatique ignorante des agents infectieux et des processus de contagion. Le témoignage des textes médicaux antiques sur les épidémies, pour être abordé dans toute sa complexité, nécessite donc d’indispensables collaborations dont le présent colloque vient une nouvelle fois de démontrer l’utilité.

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Notes

  1. Sur les nombreuses hypothèses soutenues à propos de la nature exacte de l’épidémie indifféremment désignée sous le nom de “peste antonine” ou “peste galénique” : variole, typhus exanthématique, fièvre typhoïde, peste bubonique, rougeole, etc., voir Gourevitch 2013, 66-75 (avec la bibliographie citée). Sur les difficultés liées aux diagnostics rétrospectifs, voir Grmek 1983, 19-21. L’hypothèse la plus fréquemment retenue reste cependant la variole, voir par exemple Haas 2006, pour qui : “L’exanthème que décrit Galien est caractéristique de la variole par sa topographie au corps entier, par sa morphologie vésiculo-pustuleuse puis croûteuse et par son évolution.” Mais voir également McCormick 2019, 437-438 pour qui la mise en évidence de la présence de l’ADN du bacille de Yersin en Grèce déjà avant le Vsiècle, si on y parvenait, permettrait d’affirmer que la “peste” d’Athènes (et donc peut-être aussi celle de Marc Aurèle) pourrait être la vraie peste.
  2. Voir Harper 2019 (pour la traduction française) qui reprend en partie la thèse déjà défendue par Mazzarino 1959.
  3. Voir Hippocrate, Épidémies I-III, II-IV-VI ; V et VII (selon l’ordre de lecture original qui a été perturbé lors de la transmission des textes). Le titre ancien d’Épidémies n’est cependant pas nécessairement authentique, comme le note Jouanna, éd. et trad. 2000, VII. En effet, le substantif au pluriel ἐπιδημίαι ou ἐπιδημιῶν, attesté par les manuscrits médiévaux dans le titre, est absent du texte de ces traités.
  4. Depuis la publication à Venise en 1546 du De Contagione et Contagiosis Morbis par Girolamo Fracastoro dit Fracastor (mort en 1553), considéré comme le “Père de l’épidémiologie moderne”, où est supposée l’existence de micro-organismes infectants et du même coup le rôle fondamental de la contagion, au sens de transmission d’une maladie d’une personne à une autre. Le terme d’épidémie, bien que non employé par Fracastor, est aujourd’hui réservé (selon la définition du CNRTL, Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) à l’“apparition d’un nombre plus ou moins élevé de cas d’une maladie transmissible n’existant pas normalement à l’état endémique dans une région donnée (p. oppos. à endémie) (d’apr. Méd. Biol. t. 2 1971)”.
  5. Voir deux attestations dans la Lettre II (Littré IX, 312, 18 et 20 = Jouanna, éd. et trad., 2020, 290, 3 et 5), la réponse d’un certain Pétos (sur l’identification duquel les avis divergent : médecin oriental égyptien, satrape ou ami de Cicéron, voire contemporain de Lucien ?) au roi perse Artaxerxès qui lui demande de mettre fin au fléau qui ravage son peuple : Τὰ φυσικὰ βοηθήματα οὐ λύει τὴν ἐπιδημίην τοῦ λοιμικοῦ πάθους· ἃ δὲ ἐκ φύσιοςγίνεται νοσήματα,αὐτὴ ἡ φύσις ἰῆται κρίνουσα. ὅσα δὲ ἐξ ἐπιδημίης, τέχνη τεχνικῶς κρίνουσα τὴν τροπὴν τῶνσωμάτων. Ἱπποκράτης δὲ ἰητρὸς ἰῆται τοῦτο τὸ πάθος· (Les remèdes naturels ne mettent pas fin à l’épidémie d’une affection pestilentielle ; car les maladies qui proviennent de la nature, la nature elle-même les guérit en les jugeant ; tandis que toutes celles qui proviennent d’une épidémie, c’est l’art (qui les guérit) en jugeant avec art l’altération des corps. Le médecin Hippocrate guérit cette affection).
  6. Hippocrate, Nature de l’homme 9, 3-4 (Littré VI, 55 = Jouanna 1975, 188-190).
  7. Hippocrate, Nature de l’homme 9, 5 (Littré VI, 55 = Jouanna 1975, 191, 12-15) ; texte et traduction légèrement modifiés : je lis τινα (donné par les manuscrits M et V) au lieu de τὴν et je traduis ἀπόκρισιν par “émanation”au lieu de “germe”. À noter à propos de la syntaxe de ce passage, comme le remarque Jouanna 2022, 397, que “Le nom d’action ἐπιδημίη ne désigne pas encore à lui seul une maladie, mais il est accompagné d’un génitif désignant la maladie.” Enfin, voir le commentaire de Galien à ce passage (Commentaire à la Nature del’homme II, 3.4 : Kühn XV, 121-122 = Mewaldt 1914, 63, 23) où le médecin de Pergame recommande, pour échapper à l’épidémie, de changer de lieu et de respirer le moins possible : ἀμοιβήν τε τοῦ χωρίου καὶ χρείανὀλίγης τῆς εἰσπνοῆς.
  8. Voir Jouanna 2022, 396-397.
  9. Voir l’adjectif ἐπίδημος utilisé à propos de la maladie “répandue dans tout le territoire” qui sévit pendant l’hiver à Thasos, dans les Épidémies I, c. 14 (Littré II, 640 sqq. = Jouanna, éd. et trad., 2016, 21, 1). Voir aussi l’adjectif ἐπίδημιος utilisé à propos d’une “petite toux épidémique” correspondant à “une affection généralisée installée dans le territoire de la cité”, dans les Épidémies VII, c. 59 (Littré V, 364, 1 : Jouanna, éd. et trad. 2000, 86, 14 avec la note ad loc. p. 230).
  10. Galien, Commentaire à Épidémies I, prol. (Wenkebach & Pfaff 1934, 3, 8-12, traduction allemande seule ; Vagelpohl 2014, 70, 6-9, texte arabe et traduction anglaise).
  11. Jouanna [1992] 2017, 218. Voir également Jouanna 2022.
  12. Hippocrate, Régime des maladies aiguës c. V, 2 (Joly, éd. et trad. 1972, 38 ; traduction modifiée).
  13. Affection décrite par les médecins antiques comme se caractérisant par une soif et une fièvre intenses, des insomnies, des dérangements intestinaux et des déjections bilieuses, pour lesquels il est difficile d’établir un diagnostic précis à l’aide des critères de la médecine actuelle.
  14. Les maladies aiguës s’opposent donc aux affections de longue durée qui, dans le Corpus hippocratique, n’ont toutefois pas encore reçu le nom de chroniques. Voir Régime desmaladies aiguës c. V.
  15. Galien, Commentaire au Régime des maladies aiguës I, 8 (Kühn XV, 429 = Helmreich 1914, 122-123).
  16. Ps.-Galien, Définitions médicales 151-153 (164-166) (Kühn XIX, 391 = Kollesch 2023, 66) où ces définitions sont précédées de celles de “maladie permanente” (νόσημα ἔμμονον) chez Kühn et de “maladies sporadiques”(σποραδικὰ νοσήματα) à la fois chez Kühn et Kollesch.
  17. Voir Homère, Odyssée XVIII, v. 1, à propos du mendiant pandèmios qui mendie soit sur tout le territoire, soit auprès de toute la population.
  18. Galien, Commentaire à Épidémies I, Prol. (Wenkebach & Pfaff 1934, 9, 23-27 texte grec = Vagelpohl 2014, 83, 17-21 traduction arabe).
  19. Hippocrate, Vents, c. 6 (Littré VI, 96, 23-98, 1 = Jouanna, éd. et trad. 1988, 109, 5-7). À noter toutefois que de ces deux types de fièvre, l’air est la cause, soit en tant qu’il est respiré, soit en tant qu’il est ingéré avec les nourritures et les boissons.
  20. Galien, Commentaire au Régime des maladies aiguës I, 8 (Kühn XV, 429 = Helmreich 1914, 122-123) : τὸν δὲλοιμὸν ἐπιδημίαν ὀλέθριον.
  21. Pseudo-Galien, Définitions medicales 153 (166) (Kühn XIX, 391 = Kollesch 2023, 66) : μετὰ τοῦ καὶ πολλοὺςἀποθνήσκειν ὑπὸ τοῦ αὐτοῦ νοσήματος.
  22. Galien, Commentaire à Épidémies III, III, 20 (Wenkebach 1936, 120, 8-9). Voir également Galien, Commentaire à Airs, eaux, lieux I, prol. (Strohmaier 2024, 9, 14-22) où Galien cite à nouveau ce lemme (cf. Anastassiou & Irmer 1997, 30, 72-83).
  23. Grmek 1991, 201.
  24. Pour désigner la maladie qui s’abat sur Athènes au début de la Guerre du Péloponnèse, à côté de λοιμός (II, 54, 3), Thucydide utilise le terme plus ordinaire de νόσος (47, 3 ; 49, 6 ; 50, 1 ; 54, 5 bis).
  25. Voir supra n. 15.
  26. Il est bien question, dans le Presbeutikos ou Discours d’ambassade, c. 7 (Littré IX, 414, 14 = Jouanna, éd. et trad. 2020, 150, 15-153,12), d’une pestilence venue du nord qui aurait sévi en Grèce dans les années 419-416, soit une dizaine d’années après la pestilence d’Athènes, mais outre le fait qu’on n’en trouve trace dans aucune autre source, l’auteur hippocratique ne mentionne aucun traitement susceptible d’intéresser les médecins postérieurs.
  27. Sur les différences qui, toutefois, séparent le médecin et le profane dans la description des maladies, voir Galien, Difficulté de la respiration II, 7 (Kühn VII, 850-851) et le commentaire de Jouanna 2011, 1460.
  28. Galien, Que les facultés de l’âme suivent les tempéraments du corps c. 5 (Kühn IV, 788, 12-789, 2 = Bazou 2011, 33, 14-34, 5).
  29. Galien, Faculté des médicaments simples IX, 1 (Kühn XII, 191, 8-13).
  30. Galien, Pronostic par le pouls III, 4 (Kühn IX, 357 ; trad. Johnston and Papavramidou 2024, 473).
  31. Plutarque, Propos de table 731A sqq. (Frazier & Sirinelli, éd. et trad. 1996, 115-123).
  32. Allusion à Thucydide II, 50 qui s’appuyait “sur le fait que les charognards ne touchaient pas aux cadavres”.
  33. Voir Boudon-Millot 2001.
  34. Comparer avec l’emploi métaphorique de loimos que fait Marc Aurèle dans les Écrits pour lui-même IX, 2 (Trannoy éd. et trad. 1939, 98) : λοιμὸς γὰρ διαφθορὰ διανοίας πολλῷ γε μᾶλλον ἤπερ ἡ τοῦ περικεχυμένουτούτου πνεύματος τοιάδε τις δυσκρασία καὶ τροπή· “Je donne le nom de pestilence à la corruption de l’intelligence bien plus justement qu’à la dyscrasie et à la mutation analogues de cet air qui nous entoure.”
  35. Galien soutient en effet, notamment dans le traité des Facultés naturelles, que la bile est froide et sèche, mais dans la Bile noire qu’elle est chaude et sèche. Ces divergences ont d’ailleurs amené Jouanna 2009 à s’interroger sur l’authenticité du traité. Mais dans la mesure où le traité de la Bile noire est cité dans le Sur sespropres opinions 12, 7 (Nutton 1999, 100, 2-3 pour la traduction arabo-latine ; Boudon-Millot & Pietrobelli 2005, 184, 36-37 pour le texte grec) et où le petit traité (perdu) Contre la nouvelle opinion sur la sécrétion desurines, cité à la fois dans le Sur l’ordre de ses propres livres et Sur ses propres livres est également mentionné dans la Bile noire, Jouanna 2009, 245 conclut que “dans ces conditions, il devient très difficile de soutenir que le traité de la Bile noire n’est pas authentique”. Sur les raisons qui ont amené Galien à réviser ce point de sa doctrine, voir Jouanna 2009, 246-253. J’y ajouterai le fait que Galien qui dit exposer dans ce traité “ce qu’il a compris par l’expérience” (Bile noire, 4, 1) a très bien pu réviser son jugement, précisément après avoir observé les ravages de la pestilence survenue pour la première fois en été où elle fut accompagnée d’exanthèmes noirs dont le médecin s’est efforcé d’expliquer la formation en relation avec la production de bile noire. La pestilence est d’ailleurs explicitement mentionnée dans la Bile noire (c. 4, 4), traité qui a été rédigé après la mort de Marc Aurèle. Voir aussi sur la bile noire, Roselli 2016.
  36. Sur la présence de la peste à Smyrne en 165, voir Behr 1968, 96 et Aelius Aristide, Discours sacrés, éd. C.A., Amsterdam 1968, 96 et Cadoux 1938, 277 ; sur la présence de la peste en Italie en 166, voir Rossignol 2018, 123 et Boudon-Millot 2022, 127.
  37. Galien, Sur les tempéraments I, 4 (Kühn I, 530) où l’air le plus insalubre est précisément l’air chaud et humide qui s’abat dans les périodes de maladies et de pestilences : …ὥστε πᾶν τοὐναντίον ἀποφαίνομαι χειρίστηνεἶναι κατάστασιν κράσεως τοῦ περιέχοντος ἡμᾶς ἀέρος τὴν θερμὴν καὶ ὑγράν, ἣν ἐν μὲν ταῖς ὥραις οὐκ ἂν εὕροιςὅλως, ἐν δὲ ταῖς νοσώδεσι καὶ λοιμώδεσι καταστάσεσιν ἐνίοτε συμπίπτει.
  38. Sur la putréfaction entraînée par la chaleur et l’humidité, voir Différences des fièvres (Kühn VII, 291, 4) ; voir aussi Sur l’utilité des parties du corps III, 5 (Kühn III, 188 ; trad. Daremberg 1854-1856, tome I, 231) où la peste antonine est désignée comme responsable de la putréfaction de l’extrémité des pieds : ὅ τε λοιμὸς ὁπολλοῖς κατασκήψας εἰς ἄκρους τοὺς πόδας.
  39. Galien, Pronostic par le pouls III, 4 (Kühn IX, 357 ; trad. Johnston and Papavramidou 2024, 473).
  40. Galien, Pronostic par le pouls III, 4 (Kühn IX, 359 ; trad. Johnston and Papavramidou 2024, 473).
  41. Galien, Bile noire 4 (Kühn V, 115) ; trad. modifiée Barras, Birchler & Morand 1998, 47-49.
  42. Sur les flux de ventre, voir par exemple Galien, Commentaire aux Épidémies III, III, 59 (Kühn XVIIA, 709, 12 = Wenkebach 1936, 144, 21) : Καὶ ὁ καθ’ ἡμᾶς γενόμενος οὗτος ὁμακρότατος λοιμὸς ἐκ τῶν διὰ τῆς κοιλίας κενουμένων σχεδὸν ἅπαντας ἀνεῖλεν ; et ibid. (Kühn XVIIA, 741, 13 = Wenkebach 1936, 163, 17) : οἱ ἰατροὶ διαφέρεινἡγοῦνται τῶν λιπαρῶν διαχωρημάτων. καὶ κατά γε τὸν ἐφ’ ἡμῶν γενόμενον μακρότατον λοιμὸν ἅπαντες σχεδόν τι συντήξεις ἐξέκριναν, ἔνιοι μὲν ἀκριβῶς πυρράς, ἔνιοι δὲ μετρίως. Sur les exanthèmes (éruptions cutnées), voir également supra n. 43. En revanche, l’agnosie présentée par Galien comme commune à la peste d’Athènes et à la peste antonine n’est pas notée par l’auteur de la Bile noire.
  43. Galien, Méthode thérapeutique V, 12 (Kühn X, 367-368 ; Boulogne, éd. et trad. 2009, 317-318). Voir également (ibid. V, 12 : Kühn X, 360-362 ; Boulogne, éd. et trad. 2009, 313-314) le cas du tout jeune homme qui, le neuvième jour de la maladie, vit son corps se recouvrir entièrement d’ulcères (ἕλκεσιν) comme cela arriva également “à presque tous ceux qui furent sauvés” et que Galien envoya se rétablir à Stabies où il pouvait jouir de l’air pur et faire une cure d’excellent lait qui contribua à assurer son complet rétablissement.
  44. Voir Pseudo-Galien, Sur la saignée (Kühn XIX, 519-528) dont l’auteur explique qu’il a lui-même survécu à la peste qui sévit en Asie en recourant à ce moyen, de même que de nombreux autres auxquels on avait tiré beaucoup de sang : λοιμοῦ δέ ποτε κατασχόντος ἰσχυροῦ τὴν Ἀσίαν, ὑφ’ οὗ πολλοὶ διεφθάρησαν, ὅθεν κᾀγὼ τῇ νόσῳ κατὰ τὴνδευτέραν ἡμέραν, ἀνέσεως μὴ γενομένης κατακνήσας τὸ σκέλος διὰ δυοῖν λιτρῶν κένωσιν ἔασα γενέσθαι καὶδιὰ τοῦτο τὸν κίνδυνον ἀπέφυγον. πολλοὶ δ’ ἄλλοιχρησάμενοι τῷ βοηθήματι διεσώθησαν καὶ μάλιστα οἳ δαψιλῶς τὸ αἷμα ἐκκένουν (Kühn XIX, 524). Sur la thériaque, voir les deux traités pseudo-galéniques Sur lathériaque à Pison c. XVI.11 (Kühn XIV, 280-281 = éd. V. Boudon-Millot, Paris, CUF, 2016, 81) où l’antidote “dans les situations de pestilence” est décrit “comme le seul capable de porter secours à ceux qui étaient atteints, aucun autre remède ne possédant ainsi la nature de s’opposer à l’ampleur du fléau” ; et Thériaque à Pamphilianos c. III. 1-2 (Kühn XIV, 299 = Boudon-Millot, éd. et trad. 2021A, 6-7) où l’auteur cite l’opinion de son maître, un certain Elianos Meccios, selon lequel, du temps de la pestilence en Italie, beaucoup avaient été sauvés grâce à la thériaque : “Elianos Meccios disait que le territoire italique lorsqu’il avait autrefois été accablé par la pestilence accumulait des morts rapides et une perte humaine considérable, et que tous étant pareillement plongés dans la crainte, aussi bien les médecins que les hommes de premier rang, quelqu’un avait conseillé d’user de la seule thériaque, tous les autres remèdes étant inefficaces ; et que parmi ceux qui étaient déjà malades, certains, après en avoir pris, s’étaient rétablis, cependant que d’autres avaient également péri ; mais que ceux qui en avaient absorbé avant d’être malades avaient tous échappé non seulement au danger mais à l’expérience de la maladie” (τῶν δὲ ἐμῶν διδασκάλων ὁ πρεσβύτατος ἀνήρ, εἰ καί τις ἄλλος ἐμπειρίᾳ τέχνης καὶ ἐπιεικείᾳ γνώμης διαφέρων, Ἐλιανὸς Μέκκιος, ἔφη ποτὲ τὴνἸταλιώτην χώραν ὑπὸ λοιμοῦ πιεσθεῖσαν, ὀξεῖς θανάτους καὶ φθορ ὰν ἀνθρώπων πολλὴν ἐπιφέρειν, ἐν δέει δὲ πάντων ὁμοίως καὶ τῶν ἰατρῶν καὶ τῶν ἡγουμένωνἀνδρῶν ὑπαρχόντων, εἰσηγήσασθαί τινα μόνῃ χρῆσθαι τῇ θηριακῇ, τῶν ἄλλων ἁπάντων βοηθημάτων ἀπρακτούντων, καὶ τῶν μὲν ἤδη νοσούντων λαβόντων τινὰςἀνασφῆλαι, τινὰς δὲ καὶ διαφθαρῆναι). À noter que Galien, pour sa part, ne recommande pas la thériaque pour lutter contre la pestilence, mais mentionne seulement son remède à base de terre d’Arménie.
  45. Voir supra n. 43.
  46. Galien, Commentaire aux Épidémies I, I, prol. (Kühn XVIIA, 12, 1 = Wenkebach & Pfaff 1934, 9, 2) : ταῦτα μὲνοὕτως αὐτὸς <διεῖλε καὶ> ὠνόμασεν, τοὺς λοιμοὺς δὲ πάντες ἄνθρωποι καλοῦσί τε καὶ γινώσκουϲιν ὄντας ὀλέθριανοσήματα καὶ πέμπουσί γε πολλάκις εἰς θεοὺς περὶ τῆς ἰάσεως.
ISBN html : 978-2-35613-445-5
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Chapitre de livre
EAN html : 9782356134455
ISBN html : 978-2-35613-445-5
ISBN pdf : 978-2-35613-447-9
Volume : 26
ISSN : 2741-1818
Posté le 26/02/2026
17 p.
Code CLIL : 3112; 4117;
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Comment citer

Boudon-Millot, Véronique, ”De quoi la “peste” dite antonine est-elle le nom ? Épidémie, endémie, pandémie et pestilence dans la littérature médicale antique”, in : Castex, Dominique, Laubry, Nicolas, Rossignol, Benoît, dir., Épidémies antiques en Méditerranée et au-delà, Pessac, Ausonius éditions, collection PrimaLun@ 26, 2026, 15-32, [URL] https://una-editions.fr/de-quoi-la-peste-dite-antonine-est-elle-le-nom
Illustration de couverture • Secteur central de la catacombe romaine des Sts Pierre-et-Marcellin (cl. D. Gliksman / Inrap).
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