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Article 22•
Financiers de l’aristocratie à la fin de la République romaine*

* Extrait de : E. Frézouls, éd., Le dernier siècle de la République et l’époque augustéenne, Contributions et travaux de l’Institut d’histoire romaine 1, Strasbourg, 1978, 47-62.

Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle s’est mise en place, surtout en Allemagne et en France, une historiographie de la banque et de la finance privée antiques qui visait, quelquefois de manière avouée et consciente, d’autre fois moins consciemment, à magnifier les techniques et les affaires des manieurs d’argent grecs et romains pour mieux les rapprocher de celles des banquiers contemporains. L’un des exemples les plus divertissants de cette tendance historiographique est celui de Gustave Cruchon, auteur, en 1878, d’un livre de 250 pages sur les banquiers antiques1. À propos de ceux d’Athènes, à la fois la patrie de l’art et celle du commerce, il s’écriait : “il y a dans le financier probe et hardi un stoïcien incorruptible et un soldat infatigable”. La puissance de ces financiers et la modernité de leurs entreprises n’avaient d’égales que les risques qu’ils couraient. “Comme aujourd’hui, remarquait Cruchon, de grandes banques disparaissaient, ne laissant derrière elles que la ruine, le déshonneur et le désastre”.

C’était à qui leur prêterait les opérations les plus élaborées, et la plus forte puissance financière. L’interprétation des textes littéraires et juridiques qui pouvaient faire référence à des activités bancaires était constamment dirigée en ce sens. En outre, la plupart des historiens et juristes tendaient, dans la logique de leur attitude “moderniste”, à confondre tous les manieurs d’argent antiques en une seule catégorie. Les nombreux mots latins utilisés pour désigner des manieurs d’argent, argentarius, nummularius, mensarius, fenerator, negotiator, collectarius, etc., étaient réputés tout à fait, ou partiellement, équivalents. Si ceux qui étaient ainsi qualifiés appartenaient, l’un à l’ordre sénatorial, l’autre à l’ordre équestre, tandis que le troisième était un ancien esclave, cette diversité des statuts et des fortunes ne faisait que démontrer la puissance de la finance. Malgré leurs origines sociales différentes, ces divers financiers parvenaient en effet à se fondre tous dans le creuset de la finance, et formaient une unique aristocratie de la fortune mobilière, qui tenait en échec les intérêts fonciers, et même les dominait.

Alois Früchtl lui-même, dont l’étude sur les affaires d’argent de Cicéron reste une des moins mauvaises jamais consacrées aux manieurs d’argent romains, avait tendance à transformer en banquiers professionnels tous les sénateurs qui prêtaient leur argent. Et il était tellement soucieux de montrer leur virtuosité technique qu’il qualifiait curieusement les legs testamentaires de paiements à des tiers faits sur ordre du client (le client étant le mort, et le banquier l’héritier)2.

Depuis lors, et surtout depuis trente ou quarante ans, la tendance est au contraire à la circonspection, et l’on cherche davantage à cerner la spécificité de la vie financière romaine. Les résultats, à vrai dire, ne sont pas toujours concluants. Il n’existe pas encore, pour la République romaine et le Haut-Empire, de typologie systématique des manieurs d’argent, qui en définirait socialement, économiquement et techniquement les différents groupes, afin de parvenir à une description globale des mécanismes de circulation de la monnaie. Il en résulte des incertitudes sur les limites à assigner aux métiers bancaires romains. C’est ainsi qu’Atticus, Rabirius, ou Cluvius de Pouzzoles, sont qualifiés, tantôt de banquiers ou, en latin, d’argentarii, tantôt de détenteurs de capitaux ou de capitalistes, tantôt d’hommes d’affaires, tantôt même d’usuriers.

Quand j’ai commencé à travailler à une thèse de doctorat d’État sur la banque romaine, j’ai beaucoup ressenti, pendant plusieurs années, les effets de ces incertitudes, qui m’empêchaient de cerner précisément mon sujet. Je me suis peu à peu aperçu qu’il était indispensable, pour les dernières décennies de la République et le début de l’Empire, de distinguer deux grandes catégories de manieurs d’argent.

La première était composée de gens de métier, qui tiraient certainement de ce métier bancaire l’essentiel de leurs revenus, et qui, selon toutes probabilités, au moins au début de leur carrière, n’étaient pas propriétaires de terres. Ils étaient soumis à des règlements officiels, et étaient susceptibles, éventuellement, de se regrouper en collèges professionnels. C’étaient souvent des affranchis.

À la fin de la République et au premier siècle du Haut-Empire, en Italie et dans les provinces latinophones de l’Empire, ces métiers bancaires étaient au nombre de trois :

  1. Les nummularii, essayeurs de monnaies et changeurs, travaillant en plein air ou dans des boutiques ;
  2. les argentari, qui acceptaient des dépôts, accordaient des prêts, pratiquaient accessoirement l’essai des monnaies et le change, et fournissaient un service de crédit dans les ventes aux enchères ;
  3. les coactores argentarii, à la fois banquiers et encaisseurs, qui eux aussi acceptaient des dépôts et accordaient des prêts, mais étaient beaucoup plus spécialisés dans les ventes aux enchères que les argentarii, et faisaient aussi fonction d’encaisseurs.

C’est à ces trois métiers de banquiers, essentiellement, que je consacre ma thèse de doctorat d’État.

La deuxième des grandes catégories de manieurs d’argent se compose de ce que j’appellerai les financiers de l’aristocratie, ou, plus exactement, des aristocraties. Ces financiers faisaient souvent partie des ordres oligarchiques : quelquefois de l’ordre sénatorial, souvent de l’ordre équestre, ou des oligarchies municipales (des ordres des décurions des différentes cités de la domination romaine). Ils avaient presque toujours un patrimoine foncier, à ce qu’il semble. Ils n’étaient pas censés pratiquer un métier. Ils n’avaient donc aucune raison de se regrouper en collèges professionnels.

Du point de vue des techniques financières, il existait une grande différence entre les banquiers de métier et les financiers des aristocraties. Les premiers, les banquiers de métier, quand ils acceptaient des dépôts et accordaient des prêts, employaient surtout, dans leurs opérations, l’argent qui avait été confié en dépôt par leurs clients. Ils méritent donc bien l’appellation de banquiers de dépôt, si l’on adopte la définition qu’en donne R. Bogaert : “la banque est une profession commerciale qui consiste essentiellement à recevoir des dépôts à vue ou à terme, et à prêter les fonds disponibles à des tiers, en agissant en créancière3.”

Les financiers des aristocraties, au contraire, semblent avoir surtout placé leur propre fortune, même s’ils acceptaient de faire fructifier l’argent de leurs amis ou même de leurs clients – si du moins l’on peut parler, à leur propos, de clientèle financière (au sens moderne du mot clientèle).

Il reste une autre catégorie, celle des negotiatores. Ils posent des problèmes spécifiques, que je n’aborderai pratiquement pas ici. Ce sont en effet des Romains et des Italiens qui ont quitté l’Italie, tantôt de manière définitive, tantôt à titre temporaire, pour aller exercer une activité dans les régions conquises par Rome. Certains d’entre eux sont des banquiers de métier et d’autres des financiers ; mais le mot negotiator, sous la République et au tout début de l’Empire, ne fait pas référence à un seul et unique secteur économique. Il ne désigne ni uniquement des commerçants, ni uniquement des financiers. Mais je ne souhaite pas m’étendre aujourd’hui sur les activités des negotiatores, sur lesquels on a d’ailleurs davantage écrit (je pense par exemple aux pages que leur consacre J. Rougé dans son livre sur le commerce maritime)4.

Les questions que j’aimerais me poser aujourd’hui sont les suivantes :

  1.  Auxquels de ces manieurs d’argent des sénateurs comme Cicéron, son frère, ou leurs amis et relations, dont les affaires d’argent nous sont relativement bien connues, avaient-ils recours ? Aux banquiers de métier ou aux financiers des aristocraties ?
  2. Peut-on parvenir à une typologie plus fine de ces manieurs d’argent, notamment des financiers dont les activités, grâce aux textes littéraires, et surtout à l’œuvre de Cicéron, sont mieux connues que celles des banquiers de métier, mais sont aussi plus floues, moins faciles à cerner ?

Je me limiterai volontairement à l’époque de Cicéron, et ferai avant tout référence à sa correspondance. J’appuierai mes remarques et les directions de recherche présentées sur un petit nombre d’exemples, qui m’ont paru significatifs, et que j’essayerai d’analyser avec précision.

Le sujet est délicat, car, dans le labyrinthe de la prosopographie cicéronienne, il n’est pas rare de faire fausse route. Chacun sait qu’à l’époque de Cicéron les Romains portaient au moins deux noms (le prénom et le gentilice), ou même trois (le prénom, le gentilice et le surnom). Mais les homonymies sont monnaie courante. Et les auteurs latins, surtout Cicéron dans sa correspondance, se bornent surtout à indiquer un seul des noms des personnages dont ils parlent : le gentilice par exemple, ou le surnom. C’est ainsi que, dans les lettres de Cicéron, il est question d’une demi-douzaine de Valerii, dont on ignore s’il faut ou non les confondre. L’identification des Volusii, des Egnatii et des Caelii soulève elle aussi des difficultés. Il est rare que les éditeurs et commentateurs de la correspondance s’accordent entièrement sur l’identité des personnes, et, conséquemment, sur la signification des allusions et le déroulement des épisodes. Mais dans la plupart des cas, on peut parvenir à des probabilités.

J’insisterai d’abord sur le fait que les banquiers de métier sont très peu présents dans l’œuvre de Cicéron, et surtout dans sa correspondance.

Les coactores argentarii, encaisseurs et banquiers de dépôt intervenant dans les ventes aux enchères, ne figurent jamais dans l’œuvre de Cicéron. Mais ce n’est pas surprenant, car c’est de la fin de l’époque cicéronienne que semble précisément dater leur apparition.

Aucun passage de Cicéron ne fait référence, de manière explicite, aux nummularii. Quant aux argentarii, il n’en est question, dans l’œuvre de Cicéron, que cinq ou six fois. Jamais la correspondance n’y fait explicitement allusion.

Les argentarii, je l’ai dit, accordaient des prêts à partir des sommes déposées par leurs clients, et devaient pratiquer, quand besoin était, l’essai des monnaies et le change. Pourtant, les sources littéraires les montrent le plus souvent dans leur activité de créditeurs d’enchères. Ce service qu’ils fournissaient dans les ventes aux enchères fait leur originalité par rapport aux changeurs-banquiers médiévaux ou aux banquiers modernes et contemporains. Ils participaient à l’organisation des ventes aux enchères privées, qui étaient fréquentes à cette époque, et que les règles du droit de succession contribuaient à multiplier. Les choses vendues pouvaient être très diverses, mais il s’agissait souvent d’esclaves, de maisons ou même de terres. L’argentarius accordait un crédit à l’acheteur, et payait immédiatement, ou presque immédiatement, au vendeur le prix de la chose vendue.

Le seul passage de Cicéron qui indique nettement quelles étaient les activités des argentarii, un passage du pro Caecina, met en scène un certain Sextus Clodius Phormio, très probablement un affranchi, qui, dans les années 80 à 70, participait aux ventes aux enchères à Rome, en tant qu’argentarius5. Ce n’est pas un hasard : si les membres de l’ordre sénatorial ou de l’ordre équestre vendaient ou achetaient fréquemment aux enchères, il ne semble pas qu’à la fin de la République et sous le Haut-Empire ils aient habituellement déposé des fonds chez des banquiers de métier, ou leur aient habituellement emprunté de l’argent.

Dans la correspondance de Cicéron, personne n’est jamais explicitement qualifié d’argentarius. Depuis un siècle, une foule d’amis et de correspondants de Cicéron ont pourtant été qualifiés d’argentarii par les philologues et historiens – mais à tort, je crois. Sauf erreur, un seul des personnages mentionnés dans la correspondance devait être un argentarius de métier : Vettienus, dont il est question dans huit lettres datant des années 49 à 446.

Cicéron a-t-il jamais emprunté de l’argent à des argentarii de Rome ou d’Italie ? Ce n’est pas impossible. Peut-être en a-t-il emprunté à Vettienus lui-même, par exemple dans les années 46 à 44. Quinze ans auparavant, en 60 a.C., il dut contracter un emprunt pour aménager ses villas de Tusculum et de Pompéi. Dans une lettre de cette époque, il se plaint d’être écrasé de dettes contractées aux abords du forum7. L’expression fait peut-être allusion aux argentarii ; mais ce n’est pas certain, car il y avait aussi, près du forum, des prêteurs à intérêt et des usuriers, qui n’étaient pas, eux, des banquiers de métier.

Quoi qu’il en soit, eu égard au nombre des lettres de Cicéron qui parlent d’emprunt, de prêt ou d’autres opérations financières, on peut dire que les banquiers de métier sont presque totalement absents de l’univers financier de Cicéron.

À quels manieurs d’argent les sénateurs comme son frère et lui (qui, dans cet exposé, ne sont que des exemples, mieux connus que d’autres, du groupe social auquel ils appartiennent, l’ordre sénatorial) avaient-ils donc recours ? Qui sont ces financiers de l’aristocratie, que j’ai opposés dans l’introduction aux banquiers de métier ? Pour apporter une réponse, je vais envisager deux opérations assez fréquentes dans la correspondance de Cicéron. D’une part, les transferts de fonds d’une place à une autre sans transport matériel d’espèces ; d’autre part, les emprunts d’argent et le crédit.

Il arrive qu’un sénateur ait à transférer des fonds d’une ville à une autre en Italie ou même hors d’Italie. En ce cas, comme Cicéron le dit lui-même (à propos de son fils, qui va faire ses études à Athènes), il est toujours possible d’emporter l’argent avec soi ou de le faire transporter matériellement8. Mais ce transport matériel d’espèces comporte des risques. Il est préférable de l’éviter et de procéder autrement.

Quand il s’agit de sommes appartenant à l’État, ou de fonds privés, mais légalement acquis dans l’exercice d’une charge publique, ce sont les sociétés de publicains qui se chargent du transfert de fonds, jouant ainsi, d’une certaine manière, un rôle de banque d’État. Par exemple, le trésor public se servait des sociétés de publicains pour transférer en Sicile les crédits alloués au propréteur Verres, dans le but d’acheter du blé destiné au ravitaillement de Rome9. Ainsi encore, quand Cicéron, en 51, arriva en Asie Mineure où il devait gouverner la province de Cilicie, il s’arrêta à Laodicée pour toucher l’argent que lui devait l’État.

Cet argent lui était certainement transmis par l’entremise de publicains. C’est ce que Cicéron appelle la publica permutatio, le transfert de fonds pour le compte de l’État10. Par la suite, il confie aux publicains les 2 200 000 sesterces qu’il a légalement gagnés au cours de son proconsulat de Cilicie. Cela prouve que ces fermiers publics recevaient des fonds appartenant à des particuliers, mais sans doute à condition que ces particuliers fussent des sénateurs en mission officielle.

Qui étaient ces publicains ? Les sociétés de publicains employaient des esclaves, dont beaucoup leur appartenaient, et aussi des hommes libres salariés. Mais les adjudicataires des fermes publiques et les hommes importants des sociétés étaient des chevaliers, ou appartenaient à un milieu riche proche de l’ordre équestre. Tous les chevaliers n’étaient évidemment pas des publicains. Si C. Curtius et son fils C. Rabirius Postumus, grands personnages de l’ordre équestre, étaient aussi d’importants publicains, Atticus, lui, refusa toujours de prendre à ferme les revenus de l’État. En tout cas, ces dirigeants de sociétés de publicains, socialement liés à l’aristocratie romaine, forment une certaine catégorie de gens de finance. Mais leur activité financière n’est nullement considérée comme un métier qui assurerait leur survie11.

Quand les sommes transférées ne concernaient pas l’État ou les magistrats en fonction, il n’est plus question des publicains.

Premier exemple. En 45, le fils de Cicéron, le jeune Marcus, va faire ses études à Athènes. Cicéron, qui n’est pas à Rome à cette époque, fait appel à Atticus, afin qu’il trouve un moyen de transférer l’argent dont son fils a besoin. Nous voici confrontés à une deuxième catégorie de financiers de l’aristocratie : ce qu’on pourrait appeler les chargés d’affaires. Atticus prend régulièrement en charge les affaires de Cicéron quand celui-ci se trouve absent de Rome. Beaucoup de sénateurs et même des chevaliers, étant amenés à s’absenter longtemps de Rome et d’Italie, avaient besoin de tels chargés d’affaires, quoiqu’ils eussent par ailleurs des esclaves caissiers et trésoriers, et des affranchis employés à la gestion de leurs livres. Cornelius Népos, dans sa Vie d’Atticus, explique qu’Atticus negotia procuraret, avait pris à sa charge les affaires des deux Cicéron, de Caton, d’Hortensius, d’Aulus Torquatus et même de beaucoup de chevaliers romains12. Cicéron lui-même, dans une lettre adressée à Atticus, dit expressément qu’il laisse son ami gérer ses affaires, negotium (suum) gerere13.

Atticus était-il indemnisé de cette charge d’affaires ? À l’occasion, peut-être ; mais pas de façon régulière ou systématique. Il en retire certainement des bénéfices indirects. Les sénateurs en question l’aidaient en retour lorsqu’il avait besoin, par exemple pour la prospérité de ses affaires provinciales, de l’appui des pouvoirs publics14.

Mais Cornelius Népos n’explique pas son attitude par le désir de faire des profits, et il est possible que Cornelius Népos ait raison. Atticus avait en effet, après la mort de son oncle, un patrimoine de dix ou douze millions de sesterces. Il possédait des terres en Italie, à Arretium et à Nomentum, et surtout en Épire, et des immeubles de location à Rome. Il prêtait de l’argent, louait des esclaves (notamment des gladiateurs), il était éditeur15. Probablement, il n’attendait pas de gros profits de ses charges d’affaires, que Cornelius Népos explique par des raisons plus politiques que financières. Ayant refusé de briguer les magistratures et d’entrer au Sénat comme il aurait pu le faire, il avait à cœur de montrer qu’il n’avait pas renoncé par paresse à d’éventuelles responsabilités politiques. Ces charges d’affaires, selon Cornelius Népos, étaient un moyen indirect de contribuer à la bonne marche de l’État en aidant ceux qui occupaient les magistratures.

Le cas d’Atticus n’était pas isolé. Lui-même avait un chargé d’affaires, L. Cincius, qui s’occupait de ses intérêts quand il quittait Rome, par exemple pour se rendre en Grèce16. En examinant systématiquement toutes les sources, on trouverait la trace, je crois, d’un certain nombre de chargés d’affaires de ce type.

Dans le cas du séjour du fils de Cicéron à Athènes, Atticus, qui y avait longtemps vécu et y possédait beaucoup de relations, trouva un Athénien susceptible de verser au jeune Marcus l’argent dont il avait besoin. Cet Athénien s’appelait Xénon, et c’était un épicurien, dont il est question à d’autres propos dans la correspondance de Cicéron. Rien n’indique donc qu’il se soit agi d’un banquier de métier ni même d’un financier. C’était un ami d’Atticus, que Cicéron avait déjà rencontré à plusieurs reprises. Il devait de l’argent à Atticus. Ces versements au fils de Cicéron étaient une manière de s’acquitter de sa dette. Cicéron, de son côté, devait veiller à verser à Atticus, au fur et à mesure, les revenus de ses maisons de rapport de l’Argilète et de l’Aventin à Rome, comme l’a bien montré A. Früchtl17. Cette espèce d’accréditif ne comportait donc l’intervention d’aucun banquier de métier. Elle ne comportait pas non plus d’opération de crédit intentionnel18. Atticus, en effet, était remboursé à Rome aux époques mêmes où il faisait verser de l’argent à Athènes. Les lettres que lui a écrites Cicéron à cette époque montrent même qu’Atticus aimait à être remboursé sans délais. Le but unique de l’opération était le transfert de fonds sans transport matériel d’espèces19.

Deuxième exemple de tels transferts de fonds. Quand Cicéron arrive en Asie Mineure, en juillet 51, nous avons vu qu’il s’arrête à Laodicée pour recevoir les fonds publics que l’État lui fait transférer par l’entremise des publicains. Mais auparavant, il a séjourné plusieurs jours à Ephèse, où il a rencontré Philogène, le procurator d’Atticus en Asie. Avec Philogène, il a fait le compte de la permutatio (c’est-à-dire de ce transfert de fonds sans portage d’espèces) dont il était convenu avec Atticus. Nous ignorons combien Atticus lui a fait verser par Philogène, de quelle manière il a remboursé Atticus, et à quel moment20. Mais nous voyons qu’Atticus est en mesure en ce cas de l’aider à transférer l’argent dont il aura besoin en Asie Mineure parce qu’il a lui-même des intérêts en Asie. Dans la même lettre, Cicéron annonce d’ailleurs à Atticus qu’il a chaudement recommandé au propréteur d’Asie, Q. Minucius Thermus, ceux qui gèrent les affaires d’Atticus en Asie, Philogène et Seius. Atticus appartient ainsi à une troisième catégorie de financiers de l’aristocratie, ceux qui résident habituellement en Italie, et ne sont donc pas des negotiatores, mais qui ont des intérêts (par exemple de l’argent placé) dans les provinces. Cette catégorie est très large, et se compose de sénateurs aussi bien que de chevaliers. Pensons à Brutus et aux fonds qu’il a prêtés aux Salaminiens de Chypre, en laissant sur place deux agents d’affaires, M. Scaptius et P. Matinius. Pensons aux intérêts et aux biens qu’avait en Afrique le père de M. Caelius Rufus, un éminent chevalier21. Dans la correspondance de Cicéron, le nombre de ceux qui ont prêté de l’argent dans les provinces sans y résider eux-mêmes n’est pas négligeable : à ceux que j’ai déjà cités, il faudrait par exemple ajouter Pompée, L. Egnatius Rufus, qui est un chevalier, et M. Cluvius de Pouzzoles, qui fait probablement partie de l’oligarchie municipale de Pouzzoles.

Ces nombreux membres des oligarchies qui ont des intérêts, negotia habent, dans les provinces, sont très utiles dans les cas de transfert de fonds sans portage d’espèces. En effet, ils ont sur place des agents qui gèrent leurs affaires, en termes juridiques des procurateurs. Et ils sont presque toujours en possession de créances dont le remboursement peut faciliter le transfert de fonds.

Troisième exemple. En 48 a.C., après la bataille de Pharsale, Cicéron, refusant de continuer la lutte contre César, traversa de nouveau l’Adriatique, et demeura près d’un an à Brindes, dans l’attente que César revienne de ses campagnes et accepte de se réconcilier avec lui. Au cours de ce séjour, il eut à plusieurs reprises besoin d’argent. Il s’en fit remettre à Tarente par un certain Minucius, auquel s’était adressé Atticus22. Rien n’indique que ce Minucius ait été un banquier de métier. Il s’agissait plus probablement d’un débiteur d’Atticus. En tout cas, il n’y eut pas d’opération de crédit, puisqu’Atticus, à Rome, fit vendre un bien appartenant à Cicéron pour pouvoir rembourser l’argent versé par Minucius.

Cicéron se fit aussi remettre de l’argent à Brindes par Cn. Sallustius, qui n’était certainement pas un banquier de métier, quoi qu’on en ait dit, mais un ami, ou plutôt un client (au sens antique du terme) de Cicéron. Onze ans plus tôt, quand Cicéron, en 58, était parti pour l’exil, il avait fait le voyage de Rome à Brindes pour s’embarquer et quitter l’Italie. Un certain Sallustius accompagnait Cicéron en ces difficiles circonstances ; il est très probable qu’il s’agissait du même Cn. Sallustius. En 47, Cn. Sallustius ne se borna pas à fournir de l’argent à Cicéron. Lui-même voulait, comme Cicéron, obtenir son pardon de César, et à un certain moment, Cicéron projeta de l’envoyer avec son propre fils Marcus, pour transmettre ses requêtes à César. Toutes ces indications concourent à montrer que ce Sallustius, qui n’était ni sénateur ni chevalier, n’était pas non plus un banquier de métier23.

Pas plus que dans les exemples précédents, il n’y a de véritable opération de crédit, ni de la part de Cn. Sallustius, ni de la part d’Atticus. Cicéron, en effet, écrit aussitôt à Atticus de verser les 30 000 sesterces en question à P. Sallustius, qui se trouvait à Rome, et était très certainement un parent de Cnaeus. Terentia, la femme de Cicéron, devait remettre à Atticus ces 30 000 sesterces. Cicéron insiste dans la lettre pour que le versement se fasse sans retard24.

Ceux qui sont mêlés à ces affaires privées de transferts de fonds sans transport matériel d’espèces, appartiennent donc à deux catégories :

  1. Les uns, quel que soit leur statut juridique ou leur groupe social, sont personnellement liés par des liens d’amitié, de parenté, de patronat, de clientèle, d’hospitalité à celui qui veut transférer l’argent. Ils n’ont pas nécessairement de spécialité financière.
  2. Les autres sont des financiers de l’aristocratie. Parmi ces financiers, certains se chargent fréquemment des affaires de celui dont ils facilitent le transfert de fonds, d’autres ont en Italie une activité financière spécialisée ; d’autres ont des intérêts dans certaines provinces, et savent pouvoir y compter sur l’appui de tel ou tel negotiator ; etc.

Ces catégories, d’ailleurs, ne sont pas exclusives, car nous sommes sortis du domaine du métier, de ses règles, de sa terminologie précisément établis. Atticus est un ami de Cicéron, et c’est une des raisons pour lesquelles il a accepté de se charger de ses affaires. Quand il vivait en Grèce, on pouvait le qualifier de negotiator ; désormais il est rentré en Italie, mais il fait encore de longs séjours en Épire, et il a gardé des intérêts hors d’Italie. Dans le domaine de ces activités non professionnelles qui sont le propre des aristocraties, le cumul est autorisé, et il n’est pas non plus interdit de changer d’activité. Il existe une base commune et permanente : les revenus fonciers.

À qui les sénateurs et chevaliers romains s’adressaient-ils quand ils avaient besoin d’emprunter de l’argent ?

Moses Finley, quand il aborde, dans The Ancient Economy, le domaine des techniques financières antiques, prend un exemple tiré de la correspondance de Cicéron25. C’est cet exemple que je vais commencer par analyser.

En 62 a.C., Cicéron a acheté une maison urbaine sise sur le Palatin, qui appartenait à Crassus. Elle coûtait 3 500 000 sesterces. Il lui faut trouver de l’argent, car son ancien collègue au consulat, C. Antonius, ne lui a pas encore versé la somme qu’il lui devait, peut-être en vertu d’un accord politique conclu entre eux. Il écrit alors à Atticus, le premier janvier 61, qu’il faut avoir recours à Selicius, à Considius ou à Axius, mais pas à Caecilius, qui ne prête pas à moins de 12 % par an (1 % par mois), même à ses proches26.

Qui sont ces hommes ?

Q. Caecilius, bien connu comme prêteur à intérêt spécialisé, fenerator, n’est autre que l’oncle d’Atticus. C’est un chevalier romain, très riche. Valère Maxime dit qu’il s’était fait un très considérable patrimoine, amplissimum patrimonium27. Quand il mourut en 58, l’héritage qu’il laissait à Atticus s’élevait à 10 000 000 sesterces. Il était réputé pour être âpre au gain ; ce texte confirme qu’il l’était, car, à cette même époque où il exigeait un intérêt de 12 % par an, Cicéron écrit qu’il était facile à Rome d’emprunter à un taux annuel de 6 %.

Q. Considius, lui aussi, est un fenerator. Il s’agit d’un sénateur ou d’un chevalier. Deux Considii sont en effet connus pour cette époque, dont l’un était chevalier et l’autre sénateur ; mais il n’est pas impossible qu’ils se confondent ; en ce cas, il s’agirait d’un chevalier qui à l’époque de Sylla serait entré au Sénat28. Quoi qu’il en soit, le fenerator Considius est connu pour avoir rendu service à l’État au moment de la conjuration de Catilina. Il avait prêté 15 000 000 sesterces (c’est-à-dire environ 30 000 000 francs actuels). Pour ne pas aggraver la crise des paiements, il renonça à poursuivre ses débiteurs, tant pour le versement des intérêts que pour le remboursement du capital29.

Q. Axius, comme l’a montré C. Nicolet, est un sénateur, et compte parmi les interlocuteurs du De Re Rustica de Varron30.

Quant à Selicius, il est pratiquement inconnu. Mais, ainsi placé en compagnie de Considius, d’Axius et de Caecilius, il y a toutes chances qu’il ait appartenu à l’ordre sénatorial ou à l’ordre équestre.

Cicéron, ayant besoin d’argent, pense donc d’abord aux sommes que lui doivent tel ou tel de ses pairs ou de ses relations (ici, c’est le cas d’Antonius). Ensuite il songe aux feneratores. Ces prêteurs à intérêt sont des sénateurs ou des chevaliers. Leur fortune, selon toutes les probabilités, est du même type que celle d’un sénateur non fenerator comme Cicéron. C’est-à-dire qu’ils ont une fortune foncière, composée de terres, de jardins, de résidences, et éventuellement d’immeubles de rapport et de boutiques mises en location.

Le De Re Rustica fournit des indications sur la fortune de Q. Axius31. Il est propriétaire, près de Reate, en Sabine, d’un domaine dont la superficie ne dépasse pas 200 jugères, mais qui rapporte beaucoup. Il y pratique en effet non seulement l’élevage des ânes, qui est une spécialité de la Sabine, mais encore l’horticulture et l’élevage de poissons de rivière dans des viviers. Il y dispose aussi de très belles résidences. Il possède en outre d’autres domaines près du lac Velino.

Le fait que Q. Axius soit un fenerator ne l’empêche donc pas d’avoir un patrimoine foncier dans la région dont il est originaire, celle de Reate. Il ne se sépare d’un Cicéron, d’un César ou d’un Atticus que par une espèce de spécialité spéculative, qui n’est pas conçue comme un métier. Les feneratores prêtent leurs propres fonds de façon constante et systématique, et dans le but d’accroître leur patrimoine. Cicéron, il est vrai, prête parfois de l’argent à intérêt. Mais les sommes prêtées n’ont jamais, par rapport à l’ensemble de son patrimoine, l’importance que pourraient avoir les sommes prêtées par un Caecilius ou un Considius. Et le taux d’intérêt qu’il exige a tendance à être moins élevé, même si ces feneratores ne sont pas forcément des usuriers sans scrupule, surtout quand ils exercent en Italie. Tous les sénateurs, occasionnellement et à charge de revanche, prêtent de l’argent à intérêt. Par le jeu des versements et des remboursements de dots, ils se trouvent souvent créanciers ou débiteurs. Ils empruntent et prêtent à leurs pairs, et il arrive que ces opérations fassent même partie d’une stratégie politique. En ce cas, l’intérêt exigé est faible ou nul, et le prêt d’argent est un service rendu, en l’échange duquel le prêteur escompte de l’emprunteur un bénéfice politique.

Les feneratores, eux, se distinguent des autres sénateurs et chevaliers, en ce qu’ils prêtent beaucoup plus qu’ils n’empruntent, et se sont fait une spécialité du prêt d’argent dans le but d’accroître leur patrimoine.

Deuxième exemple. Au début de la guerre civile entre César et Pompée, en 49, le frère de Cicéron devait de l’argent à Atticus, qui cherchait à se faire rembourser. Cicéron lui explique qu’en ce moment de crise, les paiements ne se font plus. Quintus Cicéron n’a pas d’argent chez lui. Il n’a pas pu faire un emprunt pour rembourser Atticus. Il semble par exemple avoir demandé à Q. Titinius, un sénateur. Mais ce Titinius n’a pas même d’argent liquide pour ses propres dépenses, et il n’ose pas imposer à ses débiteurs un taux d’intérêt plus fort. Enfin, Quintus n’a rien pu obtenir de L. Egnatius Rufus. Il faudra donc qu’Atticus prenne patience32.

Quintus n’a pas d’argent chez lui. Ceci nous rappelle, quoi qu’on en dise, que ces sénateurs et chevaliers d’époque cicéronienne (comme d’ailleurs ceux du Haut-Empire) gardaient chez eux, dans leurs coffres-forts, des sommes importantes. Q. Titinius, à qui Quintus semble avoir cherché à emprunter, est bien connu : d’abord chevalier, il est entré au Sénat à l’époque de Sylla ; il semble avoir possédé des biens fonciers à Formies, et peut-être à Minturnes ; déjà en 60 a.C. Cicéron et Atticus ont été avec lui en rapports financiers33. Il s’agit, à mon avis, d’un sénateur fenerator. Quintus s’adresse à lui de la même façon que Cicéron, douze ans plus tôt, a songé à s’adresser à Considius et à Axius.

Dans cette lettre, L. Egnatius Rufus n’est pas mis sur le même plan que Q. Titinius. Pourquoi ? Quel est cet argent que Quintus espérait, mais en vain, toucher d’Egnatius ?

Egnatius est un chevalier. Il a certainement un patrimoine foncier ; cette lettre le qualifie de locuples. Il avait des intérêts dans les trois provinces d’Asie, de Bithynie-Pont et de Cilicie, comme le révèlent les lettres de recommandation que Cicéron écrivit en sa faveur aux promagistrats de ces provinces34. Un negotiator, L. Oppius, qui résidait à Philomelium de Phrygie, était son agent d’affai­res. À plusieurs reprises, le frère de Cicéron lui emprunta de l’argent ; en 44, par exemple, alors que Quintus devait rembourser sa dot à sa femme Pomponia, dont il s’était séparé35. En 48, Cicéron écrit à Atticus que son argent se trouve déposé chez Egnatius36.

L. Egnatius Rufus appartient donc à plusieurs catégories de financiers de l’aristocratie :

  1. Il fait partie du large groupe de ceux qui ont des intérêts dans les provinces mais n’y résident pas ;
  2. il s’est chargé des affaires de Quintus Cicéron quand celui-ci est absent de Rome ou d’Italie ;
  3. on peut probablement le considérer comme un fenerator ;
  4. il a reçu en dépôt de l’argent de Cicéron ; comment faut-il comprendre ces dépôts ?

Il n’est certainement pas un banquier de métier. Mais il fait partie, me semble-t-il, d’une autre espèce de financiers, des affairistes qui font fructifier leurs propres disponibilités en Italie et dans les provinces, mais servent aussi, en quelque sorte, de courtiers financiers, et acceptent de l’argent de leurs amis et relations pour le faire fructifier. C’est ce que faisait aussi le prestigieux chevalier C. Rabirius Postumus, que Cicéron en 54 a défendu en justice. Rabirius Postumus était un des grands publicains de la République. En outre il avait des intérêts dans les provinces et il prêta même d’importantes sommes d’argent à des souverains de royaumes théoriquement indépendants, et avant tout à Ptolémée Aulète, roi d’Égypte. Cicéron dit qu’il n’oubliait pas ses amis, les faisait participer à ses affaires, et leur donnait des occasions d’acquérir des parts dans les sociétés de publicains. Comme L. Egnatius Rufus, il remplissait aussi un rôle de courtier, d’intermédiaire financier, en quelque sorte d’entremetteur (et le mot entremetteur n’est pas ici hors de propos, car, dans un cas un peu semblable, Sénèque emploie le mot latin proxeneta)37.

Il n’est pas certain que le dépôt confié par Cicéron à Egnatius, en 48, ait été un dépôt de placement ; mais de toute façon, de tels affairistes devaient être mieux équipés que d’autres pour garder l’argent en sécurité, et il pouvait être avantageux d’avoir recours à eux en cas de guerre civile ou de troubles politiques.

En 49, au début de la guerre civile, Quintus Cicéron demande de l’argent à L. Egnatius Rufus. Mais il ne s’agissait pas forcément d’en emprunter à Egnatius lui-même ; il cherchait peut-être à ce qu’Egnatius le mette en contact avec un prêteur, ou lui verse des sommes qui lui auraient été confiées, comme dépôt de placement, par l’une de ses relations financières.

Il faudrait encore parler des relations pouzzolanes de Cicéron et d’Atticus, M. Cluvius et C. Vestorius.

La manière dont Cicéron en parle dans une lettre à Atticus montre qu’ils pratiquaient, eux aussi, le prêt à intérêt38. Comme le remarque R. Bogaert, rien n’indique expressément qu’ils aient été des banquiers de métier39. Sans être un chevalier, M. Cluvius appartient aux groupes de riches romains qui ont des intérêts dans certaines provinces. En 51 a.C., Cicéron envoie au gouverneur de la province d’Asie, Quintus Minucius Thermus, une lettre de recommandation en faveur de Cluvius. Cluvius voulait en effet encaisser quelques créances qu’il avait dans la province, et y faisait fructifier, en même temps que ses propres capitaux, ceux de Pompée40. Un autre Cluvius de Pouzzoles, qui a vécu vers cette même époque, occupa des magistratures municipales à Capoue, Nola et Caudium41. Il s’agit donc très probablement de membres de l’oligarchie municipale de Pouzzoles. On sait qu’à la fin de sa vie M. Cluvius possédait un patrimoine foncier. À sa mort, en 45, Cicéron reçut en effet en héritage une partie de ses biens. La correspondance de Cicéron nous apprend à cette occasion que le patrimoine de M. Cluvius avait une valeur de plusieurs millions de sesterces, et qu’il se composait de terres, de jardins, d’au moins une résidence, de boutiques mises en location, d’argent liquide, et de pièces d’argenterie42.

Mais, si l’on en juge par les allusions de Cicéron, et surtout par les conclusions qu’A. Tchernia a tirées de l’étude de l’épave 3 de Planier près de Marseille, Cluvius et surtout Vestorius devaient avoir des intérêts dans les entreprises commerciales du port de Pouzzoles, et peut-être aussi dans des ateliers et manufactures. Vitruve parle en effet d’un colorant, la fritte bleue ou bleu égyptien, qui était fabriqué à Alexandrie, avant qu’un personnage nommé Vestorius n’en inaugurât la production à Pouzzoles. À la fin du XIXe siècle, les traces d’un atelier de bleu égyptien ont été découvertes dans le quartier occidental de Pouzzoles. Sur l’épave 3 de Planier, on a découvert, entre autres marchandises, une série de boules de bleu égyptien. A. Tchernia montre bien que le fabricant de colorants doit, selon toutes probabilités, se confondre avec l’ami de Cicéron43.

Avec Cluvius et Vestorius, nous atteignons donc à deux catégories de financiers non-professionnels dont nous n’avons pas encore parlé : ceux qui exercent le prêt d’argent dans les municipes et colonies dont ils sont par ailleurs les notables et les magistrats ; et ceux qui avaient des intérêts dans le commerce maritime. Ces deux groupes, qui ne se confondent pas, eux non plus, avec les banquiers de métier, sont probablement, pour cette époque, les moins bien connus, car ils n’entrent pas aussi directement qu’un Atticus ou qu’un C. Rabirius Postumus dans le champ des sources littéraires, qui émanent avant tout de l’ordre sénatorial et de l’ordre équestre.

On entrevoit, par ce bref aperçu des diverses catégories de manieurs d’argent romains à l’époque cicéronienne, la complexité du système de circulation de l’argent.

D’un côté, les banquiers de métiers, et surtout les argentarii. Leur puissance financière était limitée, mais, d’une certaine façon, c’étaient les vrais banquiers de dépôt, puisqu’ils prêtaient, en créanciers, les fonds que leurs clients avaient déposés chez eux. Et, par leur intervention dans les ventes aux enchères, ils contribuaient fortement à la circulation des terres, des esclaves, des immeubles.

D’un autre côté, les financiers des aristocraties, dont on a entrevu les diverses spécialités, et grâce auxquels l’argent circulait sans cesse au sein de l’ordre sénatorial et de l’ordre équestre. Cet argent qui, en partie, provenait des intérêts possédés dans les provinces.

Il faudrait ajouter à cela le monde financier du commerce maritime, et les hommes d’affaires italiens fixés dans les provinces, ceux que les Romains nommaient les negotiatores.

À chacun de ces groupes correspondaient une clientèle spécifique, une insertion sociale différente, une fonction économique également différente.

Faut-il parler, comme M.I. Finley, de système archaïque, dominé par des facteurs extra-économiques ? ou d’une organisation complexe et diversifiée, étonnante de modernisme pour une époque aussi profondément préindustrielle ? Je ne suis convaincu par aucune de ces deux manières de réduire l’altérité, et je ne suis pas sûr que le problème, ainsi posé, ait un sens. Le système avait sa logique propre. Il faut essayer de démonter les mécanismes et de comprendre cette logique. Le plus difficile est de parvenir à se donner les instruments d’analyse adéquats.

Notes

  1. Cruchon 1878.
  2. Früchtl 1912, 19.
  3. Bogaert 1966, 30.
  4. Rougé 1966, 274-287.
  5. Cic., Caec., 6.16, et 10.27.
  6. Cic., Att., 10.5.3 ; 10.11.5 ; 10.13.2 ; 10.15.4 ; 12.3.2 ; 15.13a.1 ; 15.20.1 ; 15.13.3.
  7. Cic., Att., 2.1.11 (éd. CUF, n° 27, t. I, 178).
  8. Cic., Att., 12.24.1. Le risque que comporte un transport matériel d’espèces est le vecturae periculum (voir Cic., Fam., 2.17.4 = éd. CUF, n° 269, t. IV, 227).
  9. Cic., Verr., 3.165.
  10. Cic., Fam., 3.5.4 (éd. CUF, n° 204, t. III, 245).
  11. Sur les sociétés de publicains et leur rôle financier, voir Nicolet 1977, 260-269 ; 1966, 317-346. Sur C. Curtius et C. Rabirius Postumus, Nicolet 1974, 860-861 et 1000-1002.
  12. Nep., Att., 15.3.
  13. Cic., Att., 13.3.1.
  14. En 44 a.C. par exemple, Cicéron, sur la demande d’Atticus, tente par tous les moyens d’empêcher la création d’une colonie à Buthrote. Cicéron échoue. Mais l’épisode montre “la puissance d’un homme aux moyens financiers puissants, Atticus, qui n’a jamais fait de carrière politique, mais qui dispose, par l’intermédiaire de ses amis, et tout spécialement de Cicéron, d’une force politique considérable” (Deniaux 1975). Atticus est propriétaire, à Buthrote, d’un très grand domaine où il pratique l’élevage, et il prête de l’argent aux Buthrotiens. Il a donc “des intérêts” à Buthrote (negotia habet). Peut-on écrire, comme le fait E. Deniaux (1975, 287), qu’il est “le banquier de Buthrote” ? Tout dépend de ce qu’on nomme un banquier…
  15. Nep., Att., 14.
  16. Sur L. Cincius, voir Früchtl 1912, 90 ; et RE, III, Col. 2555, L. Cincius N°2 (F. Münzer).
  17. Früchtl 1912, 25-27.
  18. Toute opération de crédit comporte une prestation et une contreprestation de telle manière qu’il s’écoule entre les deux un intervalle de temps. Il arrive cependant que cet intervalle de temps ne soit pas dû à la volonté des parties : c’est le cas si la prestation et la contreprestation ne sont pas fournies dans le même lieu, le portage des espèces, le déplacement des personnes, ou, à tout le moins, la transmission des nouvelles exigeant un certain délai. En ce cas, on parle parfois de “crédit naturel” ou de “crédit nécessaire”. J’estime pour ma part qu’il n’y a vraiment crédit que lorsque la séparation temporelle des deux prestations résulte d’un acte de volonté, au moins implicite, des parties contractantes.
  19. Sur cet épisode, voir Cic., Att., 12.24.1 ; 12.27.2 ; 12.32.2 ; 13.37.1 ; 14.7.2 ; 14.16.4 ; 14.20.3 ; 15.15.4 ; 15.17.1 ; 15.20.4 ; 16.1.5.
  20. Cic., Att., 5.13.2 (éd. CUF, n° 202, t. III, 241).
  21. Cic., Cael., 30.73.
  22. Voir Cic., Att., 11.14.3 et 11.15.2 ; et Bogaert 1968, 222.
  23. Voir à ce propos Cic., Att., 1.3.3 (éd. CUF, n° 8, t. I, 74) ; 1.11.1 (éd. CUF, n° 7, t. I, 72) ; 11.11.2 ; 11.17.1 ; 11.20.2 ; Fam., 14.4.6, et 14,11 ; QFr., 3.4.2 et 3 ; et 3.5.1 ; Div.,1.28.59. A. Früchtl considère Cn. Sallustius comme un banquier, et qualifie P. Sallustius d’argentarius, mais sans aucune preuve (Früchtl 1912, 21) ; d’autres ont pensé, à tort, que Cn. Sallustius était un affranchi de Cicéron.
  24. Cic., Att., 11.11.2.
  25. Finley 1973b, 141 sq.
  26. Cic., Att., 1.12.1 (éd. CUF, n° 17, t. I, 126).
  27. Val. Max. 7.8.5.
  28. Voir Nicolet 1974, 848 sq.
  29. Val. Max. 4.8.3.
  30. Nicolet 1970.
  31. Varro, Rust., 3.2.7 ; 3.2.9 ; 3.2.15 ; 3.17.2-3. Voir aussi Shatzman 1975, 308.
  32. Cic., Att., 7.18.4 (éd. CUF, n°317, t. V, 126-127).
  33. Cic., Att., 2.4.1 (éd. CUF, n° 31, t. I, 221). Sur ce Q. Titinius, voir Nicolet 1974, 1039 sq. ; et Shatzman 1975, 402 sq.
  34. Cic., Fam., 13.43 ; 13.45 ; 13.47 ; 13.73 ; 13.74.
  35. Cic., Fam., 14.13.5.
  36. Cic., Att., 11.3.3.
  37. Sen., Ep., 119.1.
  38. Cic., Att., 6.2.3 (éd. CUF, n° 258, t. IV, 179).
  39. Bogaert 1968, 224.
  40. Cic., Fam., 13.56 (éd. CUF, n° 234, t. IV, 116-117).
  41. CIL, I2, 1235-1236 = CIL X, 1572-1573.
  42. Cic., Att., 13.45.3 ; 13.46.3 ; 13.47 ; 14.9.1 ; 14.10.3 ; 14.11.2. Voir Shatzman 1975, 410 sq.
  43. Voir Vitr., De arch., 7.11.1 ; et Tchernia 1968-1970.
ISBN html : 978-2-35613-373-1
Posté le 15/02/2021
EAN html : 9782356133731
ISBN html : 978-2-35613-373-1
Publié le 15/02/2021
ISBN livre papier : 978-2-35613-375-5
ISBN pdf : 978-2-35613-374-8
ISSN : 2741-1818
11 p.
Code CLIL : 3385
http://dx.doi.org/10.46608/primaluna4.9782356133731.28
licence CC by SA

Comment citer

Andreau, Jean (2021) : “Article 22. Financiers de l’aristocratie à la fin de la République romaine », in : Andreau, Jean, éd., avec la coll. de Le Guennec, Marie-Adeline, Martin, Stéphane, Économie de la Rome antique. Histoire et historiographie. Recueil d’articles de Jean Andreau, Pessac, Ausonius éditions, collection PrimaLun@ 4, 2021, 325-336, [En ligne] https://una-editions.fr/financiers-de-aristocratie [consulté le 15 février 2021].

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