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La genèse de l’État :
les apports de l’archéologie

Brun, P. (1999) : “La genèse de l’État : Les apports de l’archéologie”, in : Ruby, P., dir. : Les princes de la Protohistoire et l’émergence de l’État, Naples-Rome, 31-42.


Je souligne ici que c’est la demande économique, c’est-à-dire l’ouverture d’un nouveau et vaste bassin de consommation qui a rendu possible la complexification endogène des systèmes sociaux. C’est notamment le cas des chefferies complexes dont l’instabilité conduisait de fait soit à l’adoption de la forme étatique, soit à une implacable désintégration ; ce qui dépendait beaucoup d’innovations agro-pastorales. Et celles-ci entrainaient manifestement une modification idéologique et politique globale.

I emphasize here that it is economic demand, i.e. the opening up of a new and vast market base, that has made the endogenous complexification of social systems possible. This is particularly true of complex chiefdoms, whose instability in fact led either to the adoption of the state form, or to their inevitable disintegration, which depended heavily on agro-pastoral innovations. And these innovations obviously led to a global ideological and political shift.


L’État représente la forme d’organisation politique la plus élevée sur l’échelle de la complexité sociale. Cette forme de gouvernement, qui a fini par supplanter toutes les autres, engendra souvent misère et asservissement pour le plus grand nombre.

Elle continue, par conséquent, de susciter de légitimes interrogations, en particulier sur sa genèse. Cette question buta longtemps, cependant, sur de graves lacunes documentaires : d’une part les sources historiques, littéraires par définition, apparurent en même temps que l’État, puisque l’écriture et cette forme d’organisation sont consubstantielles ; d’autre part l’enregistrement des sources ethnographiques fut généralement pris de vitesse par l’acculturation dans les sociétés où le processus de complexification était le plus avancé et, de ce fait, le plus apte à évoluer rapidement vers le modèle étatique. Aussi, c’est probablement de l’archéologie que viendront maintenant les informations les plus décisives pour comprendre la genèse de l’État.

Je ferai d’abord un rapide tour d’horizon des méthodes que possède l’archéologue pour élaborer une “archéologie” de l’État, en évoquant les récents travaux qui permettent d’articuler correctement les données de l’archéologie avec les catégories de l’anthropologie sociale. Je passerai ensuite un peu de temps sur la définition du terme de “prince” en protohistoire, puis je procéderai à une synthèse des principaux éléments dont nous disposons sur les phénomènes princiers européens afin de voir s’ils se conforment au modèle de l’économie-monde, et quel a été leur avenir ; en particulier s’ils ont, ou non, débouché sur l’État et pourquoi. J’essaierai, pour terminer, de dégager quelques perspectives théoriques : pour préciser que l’emploi du modèle de l’économie-monde ne constitue en aucune façon un diffusionnisme revisité, pour rappeler l’importance des contraintes économiques dans le processus examiné et pour stipuler que ce dernier point ne contredit pas la nécessité d’un pouvoir idéologique. Cela renvoie à l’enchevêtrement subtil du politique, de l’idéologique et de l’économique, façon de poser la question de la cause de la complexification sociale, à un niveau plus fécond que celui de l’opposition surannée entre idéalisme frileux et matérialisme étroit.

Des méthodes pour une Préhistoire de l’État

Le profane reste encore dubitatif sur les capacités de l’archéologie à saisir une abstraction comme le pouvoir politique. Il est vrai que cette discipline n’a pas encore su montrer tout ce dont elle est capable, comme le prouve cette phrase significative d’un manuel de sociologie politique : “Les fouilles nous renseignent sur la vie quotidienne des sociétés préhistoriques, mais nous donnent des renseignements trop fragmentaires sur leur structure et leur vie politiques pour qu’on puisse en faire état1”. L’archéologie, même préhistorique, peut heureusement dire beaucoup plus que le mode de vie à l’intérieur d’un campement ou d’un village. Elle peut souvent saisir le degré et l’échelle d’intégration politique. Elle peut aussi appréhender les bases économiques de ce pouvoir et révéler au total la nature de ce pouvoir. Les configurations spatiales de sites constituent les principales sources de l’archéologie pour appréhender l’organisation des sociétés disparues. Le mode d’occupation de l’espace a d’ailleurs été reconnu depuis longtemps comme l’un des critères essentiels du phénomène politique. Lewis H. Morgan2, Max Weber3 ou Edward E. Evans Pritchard4 insistèrent sur l’importance particulière du territoire. Même dans une société acéphale comme celle des Tiv du Nigéria, la structure segmentaire de la société, fondée sur le principe de descendance, produisait une organisation segmentaire de l’espace5. À plus forte raison dans des sociétés plus complexes et centralisées, la hiérarchie des établissements trouve une traduction inévitable dans l’aménagement de l’espace. Cette importance de l’espace vient de ce qu’il n’est pas illimité ; les ressources naturelles y sont rares et inégalement réparties. Les communautés doivent ainsi se disperser. Mais, pour assurer sa reproduction biologique, une communauté a besoin de biens, de géniteurs et d’informations qui, partiellement mais nécessairement, viennent d’autres communautés. Il en résulte des flux d’échanges conditionnés par les caractéristiques de l’environnement, le niveau technique et l’organisation sociale. Ces flux créent des sphères de relation plus ou moins vastes (fig. 1) : celle des relations de parenté qui correspond à un pool génétique autonome, ou nexus6, celle des relations d’alliance et celle des relations d’échange indirect. L’archéologie parvient à saisir ces sphères emboîtées à travers la variabilité stylistique de différentes catégories fonctionnelles d’objets. Mais elle peut appréhender d’autres informations pour peu qu’elle ait les moyens d’explorer non plus un seul site, mais une région :

  • la trame de l’habitat à travers la localisation réciproque des sites ;
  • les hiérarchies à travers les différences de taille, de forme et de contenu de ces sites ;
  • les surfaces polarisées à travers la distance relative des centres territoriaux ;
  • l’évolution sur le long terme de ces configurations spatiales révélatrices de la nature du pouvoir politique.
Fig. 1. Schéma des trois sphères de relations sociales dans les sociétés traditionnelles.
Fig. 1. Schéma des trois sphères de relations sociales dans les sociétés traditionnelles.

Les archéologues américains ont été les premiers à réaliser des programmes aptes à saisir les relations inter-sites7. Ces recherches de configurations spatiales de sites consistent à dresser la carte la plus complète possible de l’occupation d’un espace régional, période par période. Des programmes analogues n’ont commencé d’être mis en œuvre en Europe qu’à une date beaucoup plus récente. Comme ils ne sont pas encore achevés, nous ne disposons que de publications préliminaires ou partielles. Nous verrons toutefois que des tendances s’en dégagent d’ores et déjà pour peu que nous les placions dans une perspective comparative.

Les documents funéraires offrent aussi des informations importantes sur l’organisation sociale. La structure des tombes révèle la quantité de travail dépensée pour un ou plusieurs individus. Le mobilier contenu induit, par sa qualité, sa quantité et les fonctions représentées (armes, parures, outils, vaisselle, char etc.), la position sociale du défunt. Ainsi peut-on mettre en évidence des réseaux d’échange, des catégories sociales, des indices de transmission héréditaire de statut social, voire quelques aspects du système de parenté. Les résultats sont d’autant plus riches que plusieurs cimetières contemporains peuvent être comparés. Ces informations tirées de l’archéologie montrent une bonne corrélation avec les typologies de l’anthropologie sociale comme l’ont montré A. Johnson et T. Earle8 avec une typologie qui concilie adroitement celles de M. Fried9 et de E. Service10 (fig. 2). Au nombre de neuf, leurs catégories sont principalement fondées sur la taille de la société et la forme de gouvernement que celle-ci nécessite ; au-dessus des groupes locaux se trouvent les unités politiques régionales qui se composent de la chefferie simple, de la chefferie complexe, de l’État archaïque et de l’État national. L’État diffère de la chefferie par sa dimension supérieure et sa complexité qui exigent une administration. Les critères de Johnson et Earle possèdent l’avantage voulu de donner prise aux méthodes de l’archéologie. La surface et la démographie des entités politiquement autonomes peuvent être approchées grâce à l’analyse spatiale. Les chevauchements dimensionnels qui existent entre catégories proches sont corrigés par la prise en compte du critère politique. Entre chefferies et États, il s’agit de l’existence d’une administration, détectable grâce aux diverses marques émises par le pouvoir politique pour signifier l’authenticité et la valeur des objets qui les portent : inventaires, lettres d’accréditation ou de change, sceaux, estampilles, monnaies, etc.

Fig. 2. Tableau de correspondance des typologies sociales de M. Fried (1960), E. Service (1962) et A. Johnson et T. Earle (1987).
Fig. 2. Tableau de correspondance des typologies sociales de M. Fried (1960), E. Service (1962) et A. Johnson et T. Earle (1987).

La discrimination des chefferies présente davantage de difficultés. Tandis que certaines ne comptent que quelques milliers de personnes, au même titre que des sociétés à “Big Man”, d’autres en totalisent plusieurs dizaines de milliers ; autant que de petits États. De plus, un petit chef ne semble guère différent d’un “Big Man” ; son pouvoir est seulement, un peu plus large et un peu plus stable car héréditaire. Les riches tombes d’enfants peuvent en représenter une traduction archéologique, mais elles demeurent rares. Cette difficulté ne concerne cependant que les chefferies les plus simples. Selon T. Earle, tandis que la chefferie simple regroupe quelques milliers de personnes et possède deux niveaux de hiérarchie politique, la chefferie complexe totalise plusieurs dizaines de milliers de personnes et comporte trois niveaux hiérarchiques. L’archéologue repère les niveaux d’intégration par l’étude combinée de la distribution spatiale et des différences de richesse et/ou de monumentalité des tombes ou des sites d’habitat.

Les phénomènes princiers et l’émergence de l’État

Notre table-ronde étant plus particulièrement consacrée aux princes de la protohistoire, il convient de bien définir cette notion. Pour les archéologues, le qualificatif de princier sert surtout à désigner des tombes exceptionnelles de richesse et de monumentalité. Ces particularités témoignent d’une capacité à accumuler des biens rares et exotiques et à mobiliser des savoirs-faires artisanaux et des travaux collectifs. Durant la protohistoire, seuls les détenteurs d’un pouvoir politique possédaient une telle capacité, d’où ce terme intuitif de princier : Le problème est évidemment de savoir à partir de quel degré de richesse utiliser le terme. En Europe, des tombes spectaculaires existent dès le Ve mill. a.C. : celles de Varna avec leur débauche d’orfèvrerie ou celles de la façade atlantique avec leur structure mégalithique surmontée d’un tertre gigantesque. Nous en connaissons plusieurs aussi au début du IIe mill. a.C., en Saxe-Thuringe, en Armorique ou dans le Wessex.

Les tombes très riches antérieures au VIIIe s. a.C. restent toutefois réduites en nombre et semblent n’exister que sporadiquement par rapport à celles qui sont le plus souvent qualifiées de princières. Celles-ci, spécialement nombreuses de la fin du VIIe au IVe  s. a.C., se trouvent réparties de l’est à l’ouest du continent, le long d’une ceinture discontinue à quelque distance de la Mer Noire et de la Méditerranée (fig. 3). Nombre d’entre elles renferment des pièces de vaisselle fabriquées dans des régions organisées sous une forme étatique ; au point que ces objets importés sont devenus un critère d’identification des tombes princières parmi le corpus des tombes riches de cette période. Il se produit là, de fait, un glissement de sens entre un prince vu comme un haut personnage dont l’accès privilégié à des biens rares s’étale avec ostentation et un prince vu, de surcroît, comme un partenaire commercial de cités-États phéniciennes, grecques ou étrusques. Dans un sens, le terme ne possède pas de signification politique précise, il a une valeur plutôt métaphorique ; dans l’autre, il induit l’impact d’une civilisation complexe sur sa périphérie par l’intermédiaire de ses élites. Dans ce dernier cas, l’expression de phénomène princier suppose l’existence de sociétés hiérarchisées où la légitimation du pouvoir passe par la démonstration de liens privilégiés avec des sociétés plus complexes ; il s’agit d’un modèle du type centre/périphérie, voire, plus précisément, du type système-monde ou économie-monde. Il me semble préférable d’utiliser le qualificatif de princier uniquement dans ce dernier sens, le plus précis. Les vestiges de tels phénomènes princiers deviennent plus nombreux en Europe à partir du VIIIe s. a.C. ; d’abord en Grèce, en Italie et dans le sud ibérique, puis, à partir de la fin du VIe s. a.C., dans six zones : l’Ibérie proprement dite, la Celtique, l’Illyrie, la Macédoine, la Thrace et la Scythie (à laquelle on adjoint le Kouban qui possède des caractéristiques identiques du point de vue culturel et dans ses manifestations sociales). N’étant pas compétent pour la Grèce et l’Italie, je n’appuierai mon analyse que sur ces six cas.

Fig. 3. Localisation des six phénomènes princiers étudiés.
Fig. 3. Localisation des six phénomènes princiers étudiés.

La zone celtique nord-alpine est, de loin, la mieux documentée. Les indices d’ores et déjà disponibles dans les autres zones vont toutefois dans le même sens (fig. 4). Dans toutes, l’émergence des phénomènes princiers s’est produite au sein de sociétés possédant le même type d’organisation. Au VIIIe s. a.C., elles étaient organisées en chefferies simples qui avaient commencé à se stabiliser grâce à une plus grande autonomie économique et pouvaient se grouper en confédérations. Un dynamisme particulier de la production bronzière est attesté en Ibérie11, en Illyrie12, en Macédoine13 et en Thrace14. Dans les six cas, une multiplication des sites fortifiés se produit aux IXe-VIIIe s. a.C., époque durant laquelle sont fondées aussi des nécropoles dynastiques en Celtique, en Illyrie (Glasinac) et en Macédoine (Vergina). Les sources écrites mentionnent la formation de confédérations de tribus en Illyrie au VIIIe s. a.C. En Celtique, nous trouvons une organisation à deux niveaux hiérarchiques. Le deuxième niveau d’intégration se concrétise à la fois dans les sites fortifiés et dans les petites nécropoles tumulaires. Des concentrations de tombes à épées, distantes d’une centaine de kilomètres, suggèrent un niveau supérieur ; il n’est cependant pas sûr qu’il s’agisse d’un pouvoir politique nettement centralisé. Les produits vivriers ne circulent toujours pas au-delà de l’échelon local. Les biens de prestige sont monopolisés par le deuxième niveau d’intégration. Un troisième niveau s’avère possible, se réservant en particulier la vaisselle métallique et le char, mais nous ne savons pas s’il subordonne réellement les autres ou s’il correspond uniquement à un symbole d’unité idéologique. À la fin du IIe mill. a.C., les produits en bronze étaient devenus abondants, fonctionnellement et stylistiquement très variés. Il n’est pas indifférent de souligner que les outils métalliques, qui avaient alors pris une place importante dans tous les secteurs de la production, ne pouvaient être fabriqués sans le concours des élites ; ce qui pourrait induire un début de contrôle partiel sur l’économie de subsistance de la part d’une instance supra-locale. Au début de l’âge du Fer, la forme de pouvoir politique ne change pas très sensiblement. Il gagne cependant en stabilité en s’appuyant sur une base économique plus solide, car plus locale. Des armes et des parures en fer, du sel en grosses quantités, des salaisons et des textiles de luxe font maintenant partie des biens de prestige en circulation. Cela signifie que les ressources sont moins inégalement réparties. Il devient ainsi capital pour les potentats ambitieux de disposer d’un bon réseau de partenaires extérieurs et d’un pouvoir sur certains moyens de production de leur propre communauté. Une partie des ressources internes passe de ce fait sous le contrôle du deuxième niveau d’intégration. Ajoutons que des produits finis villanoviens puis étrusques parviennent dans la zone nord-alpine. Dans les six cas, des indices d’un net renforcement de la stratification sociale sont apparus deux à trois générations après la fondation d’établissements, grecs pour la plupart, sur les côtes méditerranéennes ou de la mer Noire les plus proches. Ce processus s’est même produit deux fois de suite dans la péninsule Ibérique. Celle-ci a d’abord accueilli des établissements phéniciens, dont le plus important fut Cadix, dès la seconde moitié du VIIIe s. a.C. et a connu le début d’une phase orientalisante vers 700 a.C. De profonds changements ont alors affecté de larges pans de la vie sociale : adoption du tour de potier, d’une architecture élaborée, domestique et publique et d’une organisation quasi-urbaine15. Puis, tandis que l’influence phénicienne s’interrompait, les Grecs ont commencé à s’intéresser à la péninsule ibérique. Déjà présente à Huelva et à Ampurias dans la première moitié du VIe s. a.C., la céramique grecque est attestée tout le long de la côte méditerranéenne de l’Espagne en 500 a.C. Au cours des deux siècles suivants, cette céramique pénétra davantage vers l’intérieur des terres et se densifia sur la frange côtière avec deux zones de concentration spécifiques : Ampurias et la région d’Alicante et de Murcie16. Cette dernière se substitua au pôle tartessien ; outre sa forte densité en sites ayant reçu de la céramique grecque, la deuxième vague de colonisation grecque autour de 600 a.C. L’exception thrace s’explique par la présence d’une administration perse ; il a toutefois suffi que celle-ci abandonne la région vers 470 a.C. pour que le phénomène se déclenche.

Fig. 4. Tableau de l'évolution sociale dans les six zones étudiées.
Fig. 4. Tableau de l’évolution sociale dans les six zones étudiées.

Les zones à principautés apparaissent le plus souvent à une centaine de kilomètres des comptoirs permanents, sur d’importantes voies de communication terrestres et/ou fluviales. La distance est supérieure dans deux cas où des comptoirs intermédiaires ont existé : en Ibérie où, de surcroît, la zone des principautés jouxtait la mer ; en Celtique transalpine avec les relais du Tessin et probablement de la vallée du Rhône : Arles, Lyon. Les bien luxueux fabriqués dans les cités-États méditerranéennes parvenaient entre les mains des élites indigènes en échange de biens rares ou coûteux. L’archéologie documente les biens de prestige. Les sources littéraires évoquent systématiquement les contreparties ; il s’agissait surtout de matières premières métalliques et d’esclaves.

Pour l’Ibérie, la fonction de fournisseur de métaux est soulignée par tous les auteurs antiques, dont Hérodote pour qui le royaume de Tartessos, lui-même riche en argent, draine aussi des métaux venus du lointain arrière-pays. La moitié occidentale de la péninsule Ibérique est très riche en métaux, dont l’étain aux gisements si parcimonieusement distribués en Europe, et par conséquent très recherché pour la production de bronze.

En Illyrie, au-delà d’une centaine de kilomètres des cités grecques, quelques tombes exceptionnelles furent construites pendant une courte durée : la fin du VIe et le début du Ve s. a.C. Onze des quatorze sites répertoriés s’égrènent sur 400 km, depuis le lac d’Ochrida au sud, jusqu’au Danube, un peu en aval de Belgrade, au nord17.

La politique des souverains thraces s’appuya sur une alliance avec Athènes, aussi bien dans le domaine commercial pour la fourniture de métaux et d’esclaves, que dans le domaine militaire pour combattre dans la guerre du Péloponnèse ou contre les Macédoniens. Il convient de rappeler que la chaîne des Balkans bulgares est riche en cuivre et en or. De plus, une importante communauté d’esclaves thraces est attestée à Athènes par des sources littéraires.

Le phénomène princier scythe, qui s’est développé sur une vaste zone, entre 250 et 600 km d’une colonie grecque ressemble fort à la documentation nord-alpine. Là aussi, la documentation suggère l’existence d’entités politiques fortement centralisées et contiguës. Seuls quelques sites sont connus dans la steppe herbeuse. Ensuite, principalement au IVe s. a.C., les mêmes concentrations de pièces importées persistèrent, mais, d’une part de nouveaux sites apparurent sur leur périphérie occidentale et septentrionale, d’autre part un énorme pôle princier se développa dans la steppe herbeuse, sur le Dniepr à 200 km d’Olbia, au détriment du secteur occupé auparavant par des Scythes royaux18. Dans la seconde moitié du Ve s. a.C., fut en effet édifiée la première installation fortifiée dans la zone steppique : Kamenka, qui devint la capitale19. Les Scythes procuraient des esclaves et des biens précieux aux Grecs selon les sources écrites. Hérodote précise que “l’or, l’étain, l’ambre – les choses les plus belles et les plus rares – viennent des extrémités du monde”. Cette zone, qui se montre encore plus dépourvue de matières premières locales que la Celtique occidentale, a par conséquent connu un phénomène princier sur la base exclusive de sa fonction médiatrice.

Les objets méditerranéens, dont beaucoup étaient, comme le cratère surdimensionné de Vix20, les figurines d’ambre d’Illyrie21, l’orfèvrerie et l’argenterie gréco-thrace22 et gréco-scythe23, destinés dès le départ à ces lointains clients, devenaient les marqueurs d’un statut social dominant. Ils figuraient en particulier dans les tombeaux les plus volumineux et les plus riches en mobilier de diverses origines.

Au royaume de Tartessos, les plus riches tombes connues sont celles d’Almuńecar, La Joya, Niebla, Carmona et Setefilla ; des pièces d’importation et orfèvrerie ostentatoires ont aussi été découvertes dans les restes de palais comme à Cancho Roano. Pour le Levante espagnol, M. Almagro Gorbea24 propose une hiérarchisation de sépultures avec des tombes royales ou monarchiques, et des tombes princières ou aristocratiques dominant toutes les autres au sein desquelles toutefois l’éventail de richesse s’avère encore très ouvert. Les tombes les plus ostentatoires étaient surmontées d’un monument funéraire en pierres appareillées et sculptées. Elles contenaient de la vaisselle en céramique attique. Plus nombreuses là aussi que dans le reste de la péninsule Ibérique, les parures personnelles sont pourtant relativement rares25, probablement à cause du rite de l’incinération qui retient toujours une partie, sinon la totalité, des objets portés par le défunt.

Cinq des tombes illyriennes : Pilatovići, Atenica, Novi Pazar, Pećka Banja et Trebenište, s’avèrent plus riches et monumentales que les autres. Le prestigieux défunt appartenait indifféremment à l’un ou l’autre sexe. Des tombes plus ordinaires, mais renfermant aussi quelques pièces d’importation, sont aussi attestées. Cela suggère l’existence d’au moins trois, peut-être quatre niveaux hiérarchiques. Des vaisselles importées en bronze de Novi Pazar et de Trebenište semblent avoir été fabriquées par les mêmes artisans d’une cité grecque d’Italie du Sud, que des exemplaires de Hochdorf, Grächwil et Vix au nord des Alpes. L’ambre lui-même, très abondant dans certaines tombes illyriennes, a transité par des ateliers du Picenum ou d’Italie du Sud26. Ces biens de prestige transitaient probablement par Apollonia ou Epidamnos, puis voyageaient soit uniquement par des voies terrestres, soit après une approche par mer jusque vers le port actuel de Dubrovnik. De façon significative, les tombes princières étaient situées sur des voies de communications encore importantes au Moyen Âge pour le trafic caravanier, entre la côte adriatique et l’hinterland balkanique. La richesse métallique de cette zone, et surtout les gisements d’argent de la région des tombes princières, laissent deviner la principale contrepartie des vaisselles fines et des précieuses parures. Il convient probablement d’y ajouter d’autres biens transportés aussi par les caravanes médiévales : cuir, laine, fourrure, bétail, cire, miel, résine, poutres, plantes rares et esclaves. Ces caravanes, connues par les textes, pouvaient se composer de plusieurs centaines d’animaux de bât et d’une nombreuse escorte armée27.

En Thrace, la majorité des tombes princières datent du début du IVe s. a.C. : celles de Strelcia, Brezovo, Rozovec, Dalboki, Daskal Atanasovo et Kalajanovo s’alignent d’est en ouest sur 200 km entre la Porte de Trajan et Yambol ; sur la Maritsa, plus au sud, celle de Mezek se trouvait dans une tholos avec dromos surmontée d’un tertre de 90 m de diamètre pour 14 m de haut ; d’autres s’égrenaient le long du bassin du Danube : Vratsa, Sofronievo, Peretu, Chirnogi, Gavani, Agighiol ; deux autres enfin se situent en Transylvanie : Dobolii de Jos et Sfîntu Gheorghe28. Elles témoignent de tentatives de légitimation du pouvoir de la part de familles aristocratiques jouissant d’un contrôle sur les échanges avec les cités grecques.

Il est clair que les objets luxueux fabriqués dans les cités-États possédaient une grande valeur pour les princes barbares. Ceux-ci les utilisaient comme symboles de statut ; ces objets, qui démontraient leur contrôle sur les échanges à longue distance, symbolisaient logiquement un pouvoir politique fondé sur ce contrôle. Une autre constante doit être soulignée : il existe dans les six zones une hiérarchie très accusée à l’intérieur des tombes riches, ce qui suppose l’existence d’au moins trois niveaux d’intégration ; d’autant que les tombes les plus riches ne se trouvent pas distribuées dans l’espace de façon aléatoire : des distances assez régulières séparent ces tombes ou groupes de tombes. Là où l’habitat est suffisamment connu, les sites les plus riches montrent une répartition conforme à celle des tombes correspondantes. Cela suggère un modèle du type place centrale qui permet de définir le territoire théorique, c’est-à-dire l’échelle d’intégration. Tout cela indique qu’à la suite des contacts avec les cités-États, le niveau d’intégration a gagné au moins un échelon supplémentaire, et l’échelle d’intégration s’est élargie. Les sources littéraires en témoignent aussi, dans certains cas, bien que de façon plus ambiguë, en raison du vocabulaire politique trop approximatif qu’elles utilisent. Remarquons enfin qu’il n’existe, en Europe protohistorique, aucun cas d’une croissance analogue de la hiérarchie sociale et de la surface des territoires centralisés dans les zones ayant peu ou pas de contact avec des États ; de tels cas devraient, s’ils existaient, se traduire par des configurations similaires de sites parfois très riches, mais dépourvus de pièces grecques, étrusques ou phéniciennes, sauf à imaginer l’éventualité très improbable d’organisations politiques puissantes mais n’ayant laissé aucune trace au sol.

Les principautés se transforment directement en États en Ibérie (deux fois de suite) et en Macédoine. Dans la région tartessienne, l’existence d’un système de mesures et d’une écriture est bien attestée. Cette évolution vers l’État fut cependant aussi rapide qu’éphémère puisqu’un déclin s’est produit vers le milieu du VIe s. a.C., alors que s’interrompait le trafic phénicien, probablement en raison de la pression babylonienne sur les cités marchandes du Proche-Orient. Parallèlement, une pression nordique exercée par des éléments celtiques aurait commencé de s’exercer dans les zones montagneuses, minières et pastorales29. Dans le Levante espagnol, sont apparus, probablement au Ve s. a.C., l’écriture ibérique et un système de poids et mesures de type grec, voire une quasi-monnaie à base de lamelles d’argent, qui suggèrent la naissance d’États archaïques.

Au IVe s. a.C., le niveau 3 disparaît en Celtique. Le niveau 2 semble cependant subsister. L’échelle d’intégration de ce niveau demeure la même depuis le Bronze final : 78 à 177 km2. Le potentiel économique change peu. Le domaine vivrier semble passer partiellement sous la coupe des élites du niveau 2 ; des batteries de gros silos sont en effet fréquentes, dans la zone Aisne-Marne. La forme du pouvoir politique revient cependant au degré inférieur, la chefferie simple. La fin de l’âge du Fer est marquée par la réapparition d’un troisième niveau d’intégration dont les centres respectent des intervalles de 65 km en moyenne et qui subordonnent des centres secondaires distants respectivement de 10 à 30 km. En Gaule centrale, existent des entités politiques plus vastes encore. Celles-ci semblent bien posséder quatre niveaux d’intégration avec une échelle dépassant les 20 000 km2. Une véritable mutation agricole s’était produite au IIe s. a.C. Parallèlement, s’opéra un développement rapide de l’artisanat. Le contrôle des ressources internes par le niveau d’intégration le plus élevé est indiqué par le fait que l’économie devint vite monétaire. Le pouvoir politique était institutionnalisé en la personne d’un souverain ou d’un magistrat élu et il était exercé par des réseaux de clientèle : les grandes familles aristocratiques. Les indices de la mise en place d’une administration se révèlent clairement décelables. Bien évidemment, les sociétés situées à ce degré d’organisation politique peuvent être considérées comme des États à part entière.

En Macédoine, l’horizon des tombes princières semble contemporain des débuts du monnayage indigène. Le véritable monnayage fiduciaire n’est toutefois entré en circulation qu’à la fin du Ve s. a.C. époque durant laquelle fut lancée une véritable politique d’équipement urbain et routier. L’État naissant était encore fragile, miné par les conflits dynastiques et constamment menacé par l’agressivité des voisins qui envahirent même un temps le pays en 429 et en 394 a.C. Le prince argéade était un chef à la fois politique, militaire et religieux. À la fin du VIe s. a.C., son territoire se limitait à la surface d’une principauté hallstattienne. Il doubla à la fin du siècle suivant, puis s’agrandit vers l’ouest jusqu’au Strymon30. Une organisation étatique était alors devenue une nécessité pour stabiliser une telle entité géographique.

En Thrace, les principautés furent occupées par l’État macédonien. En 359 a.C., l’assassinat de Cotys Ier permit, en effet, à Philippe de Macédoine de soumettre un à un les royaumes thraces. Au moins trois villes furent alors créées dans la plaine thrace où s’alignaient précisément la plupart des tombeaux princiers : Philippopolis, actuelle Plovdiv Béroë près de Stara Zagora et Kabyle près de Yambol. La Thrace demeura une province turbulente de l’empire macédonien. À la fin du siècle, une certaine indépendance fut accordée à Seuthès III, prince odryse qui fonda une ville : Seuthopolis près de Kazanlik. Les plus anciennes monnaies découvertes dans cette cité sont des tétradrachmes en argent de Philippe II, mais les trois quarts portent le nom de Seuthès31. L’État avait émergé. Il fut éphémère. En 281 a.C., le verrou macédonien ayant cédé sous la pression celtique, la Thrace fut envahie. En Celtique et en Illyrie, les principautés se sont désintégrées en raison de l’émigration vers le sud d’une partie de leur population. L’archéologie confirme les sources littéraires qui décrivent les migrations celtiques des IVe et IIIe s. a.C., en Italie, en Europe centrale avec une incursion en Grèce, et dans l’extrême-occident européen. Dans les Balkans, la complexification sociale continuait de s’accentuer alors que les relations entre les Illyriens et leurs voisins grecs ou macédoniens alternaient entre la guerre et le commerce. Au milieu du Ve s. a.C., Epidamnos et Apollonia acquirent leur autonomie et frappèrent des monnaies d’argent. Mais, dès le siècle suivant, les Illyriens accentuèrent leur pression sur les cités grecques. Leur roi Monounios occupa Epidamnos et frappa ses propres monnaies32. Une partie de l’Illyrie devint ainsi un État, le reste étant affecté par l’émigration. Des sources écrites décrivent l’organisation des sociétés périphériques de la Grèce. Elles soulignent le grand nombre d’esclaves dont disposaient les Illyriens ; il s’agissait de sortes d’hilotes chez les Ardiéens et certains potentats possédaient plus de mille esclaves chez les Dardaniens, par exemple. Elles utilisent une terminologie plus équivoque à propos du régime politique, évoquant par exemple deux États voisins de la Macédoine : le royaume des Illyriens et le Koïnon des Molosses en Épire33. Il convient de ne pas prendre ces termes au pied de la lettre, puisque le titre de roi apparut dès le VIIe s. a.C. au sujet du dirigeant de certaines confédérations de tribus ; la communauté des Molosses était d’ailleurs aussi une confédération de tribus, l’une ayant à sa tête un roi faisant office de souverain pour l’ensemble, les autres étant représentées chacune par un conseil. Cette difficulté conceptuelle éprouvée par les auteurs grecs était accentuée par l’instabilité de ces pouvoirs politiques. Ainsi, dès le début du IIIe s. a.C., le royaume illyrien, parvenu au stade étatique sous Monounios et son successeur Glaucias, se désintégra-t-il.

En Scythie, les principautés se sont désintégrées en étant occupées par des voisins à l’organisation plus simple. La pression des Sarmates semble y avoir partiellement causé l’abandon des forteresses et le déclin des importations de produits de luxe au IIIe s. a.C. Des communautés de Baltes, de Germains et de Celtes mêlés, dites Zarubinets, arriveraient aussi alors sur le Dniepr moyen. La formation des Slaves orientaux pourrait avoir été influencée par les rapports entre les Chernoles et les Zarubinets. Notons que le berceau des Slaves, dont le nom a servi à créer le mot esclave au Moyen âge, est traditionnellement situé dans le bassin du Pripet qui débouche sur le Dniepr à la limite nord de la zone des principautés scytho-chernoles. À partir du IIe s. a.C., Olbia déclina et les Scythes se rassemblèrent en Crimée édifiant une cité sur le modèle grec : Néapolis scythica34.

Par-delà les différences, tous les cas étudiés se conforment à une logique puissante : la demande des cités-États permet une complexification sociale dans les régions intermédiaires, sur la base des échanges à longue distance. Cette complexification affecte tous les secteurs de la société : le politique bien sûr, l’idéologique, mais aussi peut-être le socio-parental avec un affaiblissement des liens lignagers, enfin l’économique pour produire ou obtenir les biens demandés par les méditerranéens. Ces modifications conduisent au renforcement de la hiérarchisation. Mais, si la société ne peut changer, ou ne veut pas de ce changement, la solution réside traditionnellement dans la segmentation, c’est-à-dire la désintégration. C’est bien ce qui semble s’être passé en Illyrie et en Celtique. Soulignons pourtant que l’émigration s’est opérée vers les centres du système-monde35. Ce principe d’attraction des centres a joué aussi sur la périphérie plus lointaine, occasionnant d’ailleurs la désintégration temporaire de certaines chefferies complexes et même de certains États naissants. Cependant, comme le centre était un réseau de cités-États, le système a survécu, prenant seulement le temps de digérer les effets de sa propre attraction.

Perspectives théoriques

Nous avons vu que l’archéologie, peut apporter beaucoup pour éclairer la question de la division sociale. Ce potentiel reste méconnu car les importants moyens de sa réalisation ont commencé d’être mis en œuvre il y a seulement une vingtaine d’années en Europe, si bien qu’une démonstration concrète fait encore défaut. Dès maintenant, cependant, nous disposons de nombreuses pièces d’un puzzle qui, considéré dans sa globalité, offre une image cohérente. Les ressemblances relevées entre les six cas étudiés représentent l’élément le plus surprenant. En effet, les différences environnementales et culturelles, ajoutées à l’inventivité, la fantaisie théoriquement illimitées de l’esprit humain ne laissaient a priori qu’une probabilité très faible de trouver d’un bout à l’autre du continent des réponses aussi semblables. Seule un principe contraignant me paraît apte à en rendre compte.

L’archéologie montre que des contacts entretenus avec les cités-États méditerranéennes, permettent à certains potentats indigènes d’accroître leur pouvoir politique en s’érigeant en intermédiaires obligés pour la fourniture des biens demandés, et d’acquérir un pouvoir politique inégalé jusque-là. Précision utile : ce modèle du type économie-monde se distingue radicalement du deus ex machina diffusionniste. Il ne s’agit ici ni de la diffusion de modèles sociaux et politiques, ni même de la diffusion d’objets de luxe méditerranéens qui n’ont pas en tant que tels d’effet spécifique sur ceux qui les reçoivent. C’est la demande, autrement dit l’ouverture d’un nouveau et vaste bassin de consommation, qui provoque la modification endogène des systèmes sociaux, dans le sens de la complexification. Des chefferies complexes apparaissent à cette occasion. De nombreux indices trahissent leur instabilité : querelles dynastiques, conflits guerriers et richesse économique fondée sur les échanges “internationaux”, donc sur des flux mobiles et irréguliers. Cette instabilité inhérente explique la tendance de ces formations sociales à se transformer, soit en adoptant une forme étatique pour gagner en stabilité sans perdre en puissance, soit en se fractionnant, perdant ainsi en complexité.

Ces changements affectent toutes les composantes du système social. Parmi celles-ci, le facteur économique me semble constituer une condition sine qua non de la complexification. Je n’oublie pas que l’économie préhistorique, laissant davantage de traces concrètes que les manifestations politiques ou idéologiques, peut conduire à une surestimation de son rôle. Il reste cependant un argument logique. Le pouvoir politique nécessite un contrôle des ressources locales – au moins certaines d’entre elles – afin de subvenir à l’entretien et au fonctionnement de l’appareil de gouvernement. En particulier, les conditions nécessaires à l’approvisionnement des grosses agglomérations ou villes, qui se développent toujours quand émerge l’État, n’étaient pas réunies dans les zones non méditerranéennes au Ve s. a.C. C’est en effet en Celtique, en Illyrie intérieure et en Scythie steppo-forestière que les principautés n’ont pas débouché immédiatement sur des États. Les centres urbains d’États archaïques se sont au contraire développés en Ibérie, en Macédoine et en Thrace, mais aussi assez rapidement en Illyrie méridionale et côtière et en Crimée scythe. Tandis que l’intensification de la production agricole impliquait un changement seulement quantitatif dans le domaine climatique et pédologique méditerranéen, elle nécessitait un bouleversement qualitatif sur les terres lourdes de l’Europe tempérée. C’est vraisemblablement pourquoi il a fallu attendre le IIe s. a.C. pour que d’importantes agglomérations apparaissent en Celtique, à la suite d’importantes innovations techniques dans l’agriculture.

Nous touchons là au point central du débat sur les causes de la complexification sociale. Il a, au fond, très peu évolué depuis un siècle. Pour les uns, les dominants n’exercent pas un contrôle économique strict du système social, mais plutôt un contrôle idéologique à travers les constructions cérémonielles et les objets sacrés venus de l’étranger. Pour les autres, le gradient de pouvoir doit s’appuyer sur le contrôle du travail à travers la subsistance, même s’il est sanctionné idéologiquement par des cérémonies. Il semble, comme l’ont suggéré quelques chercheurs dans les vingt dernières années36, que le pouvoir idéologique soit nécessaire au contrôle du travail et de la production dans des sociétés où l’on croit les rites nécessaires à la production.

De fait, les données protohistoriques nord-alpines suggèrent un lien étroit entre le politique et le religieux. Il est fort probable que la même personne assumait le pouvoir dans ces deux domaines, jusqu’à ce qu’une classe sacerdotale se constitue37. Pourtant, la fonction religieuse ne s’éloigna guère de la fonction politique puisque les druides étaient des aristocrates et composaient la haute administration. Cela confirme que le pouvoir politique trouve une bonne partie de sa légitimité dans la religion, c’est-à-dire dans son rapport privilégié avec le surnaturel.


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Chapitre de livre
EAN html : 9782356134585
ISBN html : 978-2-35613-458-5
ISBN pdf : 978-2-35613-460-8
Volume : 5
ISSN : 2827-1912
Posté le 19/02/2026
15 p.
Code CLIL : 4117; 3122;
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Comment citer

Brun, Patrice, “La genèse de l’État : les apports de l’archéologie”, in : Brun, Patrice, Comprendre l’évolution sociale sur le temps long, Pessac, Ausonius éditions, collection B@sic 5, 2026, 435-450, [URL] https://una-editions.fr/genese-de-l-etat-les-apports-de-l-archeologie
Illustration de couverture • Première : Nebra Sky Disc, bronze and gold, ca. 3600 years before present; © LDA Sachsen-Anhalt, photo Juraj Lipták ;
Quatrième : The Nebra hoard with Sky Disc, swords, axes, chisel and arm spirals; © LDA Sachsen-Anhalt, photo Juraj Lipták
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