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Cristóbal Suárez de Figueroa est un écrivain prolifique, qui serait né à Valladolid dans le dernier quart du XVIe siècle1 vraisemblablement puisque les archives ne renferment aucun document d’époque attestant de la date et du lieu de naissance précis de cet auteur. Les mêmes incertitudes planent autour des circonstances de sa mort. Celle-ci est, a priori, postérieure à 1644 puisque cette année là a été publiée l’édition napolitaine de España defendida. Ces zones d’ombre concernent son éclectique production littéraire. Figueroa était un auteur fécond : entre 1602 et 1633, il a publié onze œuvres, pour la plupart, rééditées de son vivant. L’œuvre de Figueroa se décline comme suit :

  • El Pastor Fido (1602, Naples ; 1609, Valence ; 1622, Naples).
  • La Constante Amarilis (1609, Valence, Juan Crisóstomo Garriz2; 1614, Lyon, le texte y est accompagné de sa traduction française ; 1781, Madrid, une édition qui reprend à l’identique le texte de 1609).
  • España defendida, (1612, Madrid, Juan de la Cuesta). Ce texte a également connu une édition napolitaine de 1644 (Egidio Longo) qui est présentée comme la “quinta impresión”, mais aucun exemplaire des éditions 2, 3 et 4 n’a été conservé.
  • Hechos de don García Hurtado de Mendoza, cuarto marqués de Cañete, (1613 et 1616, Madrid, Imprenta Real).
  • Historia y anal relación de las cosas que hicieron los padres de la Compañía de Jesús, por las partes de Oriente y otras (1614, Madrid, Imprenta Real).
  • Relacion de la onrosissima jornada, que la magestad del rey don Felipe nuestro señor a hecho aora con nuestro principe, y la reyna de Francia sus hijos, para efetuar sus reales bodas y de la grandeza, pompa y aparato de los principes y señores de la corte, que yuan aconpañando a sus magestades, es relacion la mas cierta que a salido de la corte, (1615, Madrid et Barcelone).
  • Plaza Universal de todas las ciencias del mundo (1615, Madrid, Luis Sánchez; 1629, Perpignan, Louis Roure; 1733, Madrid).
  • El Pasajero, advertencias utilísimas a la vida humana (1617, Madrid, Luis Sánchez).
  • Varias noticias importantes a la humana comunicación (1621, Madrid, Tomás Junti).
  • Pusílipo : ratos de conversación en los que dura el paseo (1629, Naples, Lazaro Scoriggio).
  • Discurso sobre la predicación del Señor Don Fr. Diego López de Andrada, Arzobispo de Otrento, escrito cuando vivía por Cristóval Suárez de Figueroa”, incluido en los preliminares de Fray Gerónimo de AndradaTratados de la Purissima Concepción de la Virgen Señora Nuestra…. sacados de los Sermones que predicó en la corte de Madrid Don Fray Diego López de Andrada (1633).

Pousser plus avant la présentation de la création figuéroène serait prématuré mais celle-ci s’avère néanmoins indispensable pour une bonne appréhension de notre propos. Elle l’est aussi au regard de la place qu’occupent les autres publications de Figueroa dans la genèse de El Pasajero.

El Pasajero : advertencias utilísimas a la vida humana est un ouvrage qui se présente sous la forme d’un dialogue. Il a pour toile de fond un voyage Madrid-Barcelone auquel participent quatre hommes de conditions sociales différentes : un jeune militaire qui s’appelle Don Luis, un orfèvre prénommé Isidro, un Maître en théologie et le Docteur, un letrado3. Bien que le dialogue prenne fin une fois que les voyageurs sont arrivés à Barcelone, le lecteur sait que les quatre hommes se rendent en Italie. Conformément à un procédé récurrent dans les dialogues humanistes espagnols, les quatre voyageurs, pour mieux supporter la pénibilité de leur périple, entament une longue conversation. Celle-ci se développe sur dix chapitres ou alivios au cours desquels les personnages ont tout le loisir d’exprimer leur point de vue respectif sur des sujets aussi variés que l’amour, l’amitié ou la situation nationale qu’ils commentent et illustrent par des récits d’extension variable. Au cours du dialogue, les personnages sont amenés à déclamer des vers, à évoquer leur passé, et plus particulièrement les circonstances qui les poussent à quitter le pays.

 La complexité de la prose figuéroène pourrait expliquer, en partie, le nombre relativement réduit d’éditions qui n’a pourtant pas eu d’incidence sur la diffusion du texte. El Pasajero, au moment de sa publication, rencontra vraisemblablement un vif succès. Le fait même d’avoir été à nouveau publié à Barcelone4, qui plus est chez Jerónimo Margarit, éditeur prestigieux de l’époque, constitue un indice du succès rencontré par El Pasajero lors de sa première sortie.5. Toutefois, on ne dispose à ce jour que de sept éditions puisque les plus récentes reprennent des versions antérieures sans apporter d’éclairage complémentaire. Malgré un renom indéniable dans la communauté scientifique, El Pasajero n’a pas encore révélé toutes ses richesses.

Centrer l’analyse sur El Pasajero répond donc à un parti pris pleinement assumé puisque perdure autour de cette œuvre ce que l’on pourrait légitimement appeler le paradoxe de El Pasajero, ouvrage majeur mais prisonnier de la légende noire de son auteur. Sa légende noire n’a pas épuisé l’intérêt de la critique pour autant comme va permettre de le voir l’état de la question.

À ce jour, la bibliographie consacrée à l’œuvre de Figueroa est plutôt dense ; c’est plus particulièrement vrai en ce qui concerne El Pasajero. Néanmoins, de multiples aspects n’ont pas encore reçu le traitement qu’ils méritent. Le nombre non négligeable d’études qui portent sur l’ensemble de la production littéraire de Figueroa constitue une preuve incontestable de l’engouement qu’éveille cet auteur au sein de la communauté scientifique. On distingue aisément trois étapes décisives dans l’évolution des recherches figuéroènes :

Étape 1 : Les études figuéroènes ont connu de timides débuts (fin XIXe – début XXe). L’heureuse intuition de la richesse de l’œuvre de Figueroa revient à Crawford.  Mais il est également à l’origine d’un malentendu persistant sur l’identification entre Figueroa et le Docteur6, considéré par la critique comme le porte-parole de l’auteur. Le statut de figure de projection rend mieux compte, à notre avis, de l’indispensable distinction à opérer entre personne et personnage7. El Pasajero ne doit assurément pas être lu comme une autobiographie car il n’y a pas identification totale entre le personnage et l’auteur8. On ne saurait bien évidemment surestimer l’impact de cette confusion qui pourrait justifier, au moins, en partie, cet intérêt tout particulier pour la biographie et la personnalité de Suárez de Figueroa. Depuis, des chercheurs9 se sont efforcés de dissiper les zones d’ombre qui perdurent. Pour l’heure, il reste néanmoins impossible de vérifier la véracité de certains éléments que l’on doit, de ce fait, considérer comme fictionnels.

Étape 2 : À la fin des années 60, l’attention portée à Figueroa connaît une nette recrudescence. La période qui s’étend jusqu’à la fin des années 80 coïncide avec une phase de recherches particulièrement actives sur Figueroa menées, bien souvent, par des philologues italiennes ou italianisantes (Marina Giovannini, Emilietta Panizza, Arce Menéndez) mais aussi espagnoles (Isabel López Bascuñana10). Ces dernières vont, de fait, jouer un rôle crucial dans l’avancée des recherches. Sur l’ensemble de cette période, se dégage une préoccupation toute particulière pour les questions italiennes, sans doute moins liée à l’auteur qu’à la prégnance de l’Italie dans son œuvre11. Cet intérêt pour la thématique italienne se manifeste également à travers une série de travaux consacrés aux traductions d’ouvrages italiens réalisées par Figueroa ainsi que dans les premières thèses consacrées. Si l’hispaniste français Jean-Marc Pelorson (1980) s’est davantage intéressé au statut des letrados, groupe social auquel appartenait Figueroa, Manuel Puerta (1975) et María Ángeles Arce Menéndez (1983) ont fait la part belle à des réflexions d’ordre littéraire sans pour autant étudier le style de l’auteur. Ce relatif vide critique autour de l’écriture figuéroène n’avait pas échappé à Rogelio Reyes Cano qui le pointait déjà dans son compte-rendu sur l’édition critique de El Pasajero d’Isabel López Bascuñana. Aussi, après en avoir signalé les nombreux points forts, Rogelio Reyes Cano regrettait que certaines questions aient été négligées :

Estimo que podrían haberse planteado con más detenimiento algunas cuestiones técnicas de interés sobre la obra, tales como su ubicación genérica, su estructura, técnica dialógica, lengua, recursos retóricos.12

De fait, la question générique va être étudiée dans la première partie de notre travail qui s’inscrit, en ce sens, dans la lignée des travaux de la troisième étape des recherches figuéroènes.

Étape 3 : Les interrogations sur l’appartenance générique des œuvres de Figueroa (Jonathan Bradbury) vont ouvrir de nouvelles pistes de réflexion et redynamiser les études figuéroènes longtemps resserrées autour de certaines problématiques récurrentes. On peut également supposer que les travaux consacrés aux polémiques littéraires autour de Lope de Vega ont contribué à remettre, ne serait-ce que de manière indirecte, le texte figuéroen sur le devant de la scène13.

Jonathan David Bradbury, en prenant le parti de centrer ses recherches sur l’évolution du genre miscellanée entre les XVIe et XVIIe siècles, a plus particulièrement orienté sa réflexion sur Pusílipo et Varias noticias importantes a la humana comunicación alors que El Pasajero n’occupe qu’une place secondaire dans le cadre de sa thèse. Néanmoins, certaines intuitions avisées de J. D. Bradbury relatives à El Pasajero ont été particulièrement éclairantes pour notre propos et seront développées et complétées dans le présent travail14.

Si la pensée de Bradbury s’insère naturellement à la fin de la première partie de cet état de la question ce n’est pas exclusivement pour des raisons de chronologie. Sa réflexion sur le genre est étroitement liée au deuxième pan de la recherche dont le présent travail s’est nourri et qui dépasse largement le champ – aussi vaste soit-il – de la production figuéroène.

L’appartenance générique de El Pasajero a longtemps posé problème ; c’est un fait. Dans les différents travaux, cette œuvre est classée a priori dans un genre déterminé sans que la proposition soit réellement justifiée ; elle est plutôt posée comme acquise. Il va sans dire que l’hybridité, caractéristique de la littérature espagnole des XVIe et XVIIe siècles15, n’a pas forcément facilité l’inscription générique de El Pasajero. L’œuvre se présentant indéniablement sous la forme d’un dialogue, l’état de la question ne pouvait faire l’économie d’un retour sur les analyses consacrées au dialogue comme genre. Jacqueline Ferreras a été la première à réellement déceler le potentiel du genre dialogué en tant que thème de recherche et à définir avec précision les spécificités des dialogues humanistes en langue castillane. Au-delà de sa pertinence scientifique, Les dialogues espagnols du XVIe siècle ou l’expression littéraire d’une nouvelle conscience, trouve nécessairement sa place dans ce tour d’horizon en raison de son caractère fondateur. Outre la richesse de cette étude d’ensemble, on signalera l’indéniable profit tiré des nombreux articles que Jacqueline Ferreras a publiés sur des dialogues concrets16.

Les travaux de Jacqueline Ferreras ont également ouvert la voie à une série de publications autour du dialogue, genre dont l’intérêt et la richesse n’ont pas été démentis depuis. En effet, la réflexion sur le dialogue au sein de la communauté scientifique n’a pas cessé de se développer par l’entremise, notamment, de Jesús Gómez ou d’Ana Vian Herrero. Jesús Gómez, à l’instar de Jacqueline Ferreras, s’est intéressé au dialogue dans des études d’ensemble de renom telles que El diálogo en el Renacimiento español17 et El diálogo renacentista18. On lui doit également des travaux ciblés sur des dialogues précis tels que “Formas del relato breve en los Coloquios de Palatino y Pinciano”.19 Les travaux de Gómez sont également déterminants dans la mesure où celui-ci a évoqué, dès 199320, le vide scientifique qui persistait autour de la plupart des dialogues du XVIIe siècle. Hormis de rares exceptions, les dialogues du XVIIe siècle ont été longtemps négligés21, ce qui va de pair avec une relative pénurie d’éditions critiques de dialogues du XVIIe siècle comme le soulignait Jesús Gómez lui-même en 201522 :

Igualmente sintomática resulta la penuria editorial, especialmente de ediciones críticas, sobre los diálogos del siglo XVII frente a la abundancia relativa sobre la centuria anterior, como se puede comprobar consultando el estado de la cuestión que traza Guillermo Serés en el apartado dedicado a los diálogos dentro de la ‘prosa de pensamiento’, en la que prácticamente brillan por su ausencia las ediciones de diálogos barrocos.23

Notre étude entend contribuer à combler quelque peu ce vide qui a déjà été partiellement compensé par Henri Ayala ou plus récemment par Marie Laure Acquier24. D’après Gómez, ce vide scientifique s’explique par divers phénomènes. Tout d’abord, l’intérêt de la communauté scientifique s’est porté sur d’autres genres tels que le roman picaresque ou le théâtre. De plus, on ne dispose pas, à l’heure actuelle, d’un catalogue fiable recensant tous les dialogues espagnols du XVIIe siècle25. Enfin, le dialogue au XVIIe siècle accueille en son sein d’autres genres qui tendent aussi à l’éclipser quelque peu26. En ce sens, il convient de souligner d’ores et déjà avec Gómez que là où il constituait un genre à part entière au XVIe siècle, le dialogue, dans les deux premières décennies du siècle suivant, fonctionne avant tout comme un prétexte propice à l’insertion de récits brefs :

Con el calificativo genérico de relato breve, en el siglo XVII, se agrupan por su extensión diversas formas narrativas que, al menos hasta cierto punto, son intercambiables, en una serie literaria que va desde el refrán hasta el cuento y la novela corta, o novella, a través de la fábula y del exemplum, de la facecia y del apotegma.27

El Pasajero, on le verra, offre un échantillon assez diversifié de ces matériaux littéraires que l’on classera pour l’instant, par commodité, parmi les récits brefs, catégorie empruntée à Jesús Gómez et dont les modalités figuéroènes seront précisées plus loin.

Ce travail cherche à combler certains vides critiques que l’état de la question a permis de mettre en évidence. Pour ce faire, il s’est néanmoins avéré indispensable de mettre en perspective le texte figuéroen avec un ample corpus de documents dont la lecture a indéniablement alimenté notre réflexion. Au sein de ce corpus, des œuvres, contemporaines ou non de Figueroa, présentent de nombreuses similarités avec El Pasajero et permettent de mieux situer cet ouvrage dans le paysage littéraire espagnol de l’époque. Ce corpus intègre aussi logiquement l’ensemble de la production de Cristóbal Suárez de Figueroa dans le but de déterminer comment El Pasajero s’insère dans l’économie générale des écrits de cet auteur. Ce double processus de mise en regard est d’autant plus nécessaire dans le cas de l’écrivain castillan que celui-ci recourt massivement aux pratiques intertextuelles. Nous montrerons donc comment le titre même de l’œuvre constitue un véritable programme de lecture et élève le livre au rang de lieu de passage. Cette interprétation prend tout son sens, on le verra, dans la théorie des emprunts développée au chapitre II de El Pasajero et passera par l’identification, à l’aide, notamment, des textes de cadrage littéraire de l’époque, des différents genres, références et sources mobilisés dans le texte. À cette occasion, il sera à nouveau question de l’insertion par l’auteur d’éléments autobiographiques mais dans une nouvelle perspective : en effet, nous nous proposons de mettre en lumière la fonction à accorder à ces éléments dans le processus de mise en fiction du statut d’auteur et/ou de l’auteur. Cette dernière permettra de considérer les différentes formes de l’hybridité de El Pasajero et de déterminer comment celles-ci sont mises au service d’une création littéraire nouvelle. À cette occasion, on étudiera, dans une démarche qui doit beaucoup aux travaux de Monique Joly et de Jacqueline Ferreras mais aussi aux outils d’analyse littéraire élaborés par Julia Kristeva et surtout par Gérard Genette, comment Figueroa, tout en réutilisant certains patrons littéraires antérieurs, s’en émancipe. Le texte figuéroen n’enserre toutefois pas seulement les ferments d’une évolution littéraire. Il est aussi un lieu de passage vers une conception nouvelle de la société qui passe en particulier par la reconnaissance des mérites de chacun. Or, dans El Pasajero, évolution littéraire et transition vers un monde nouveau sont l’application à des domaines différents d’un seul et même motif, celui du passage qui fonctionne comme élément structurant, comme colonne vertébrale de l’ensemble du texte de El Pasajero.

La symbolique du passage est placée au service d’une œuvre dont l’enjeu majeur se situe précisément là : à la croisée des chemins, au confluent des époques, au carrefour des courants et des influences littéraires, El Pasajero est, avant tout, une œuvre pensée, construite et conçue comme un lieu de passage, comme une mosaïque28. Lucien Dallenbach propose une définition de mosaïque qui est reprise dans l’avant-propos d’un numéro de Littéralité par Nadine Ly et qui s’avère particulièrement éclairante pour notre propos :

La définition que donne Lucien Dällenbach de la mosaïque (p.73) n’est-elle pas, de ce point de vue, un levier de réflexion pour bien d’autres formes de représentation ? : Cela revient à définir la mosaïque comme un entre-deux circonscrit par deux points de rupture (l’unité sans discontinuité ou la discontinuité sans unité). Quant à l’entre deux lui-même, il peut être décrit comme un champ conflictuel stabilisé par une solution de compromis plus ou moins équitable selon les cas

Un peu à la manière de Figueroa, nous reprendrons à notre compte les propos de Nadine Ly qui écrit, au sujet de la littérature du Siècle d’Or, que “tout est entre-deux”29. En effet, la notion ‘d’entre-deux’ fonctionne comme une véritable boussole dans le texte foisonnant de El Pasajero. La théorie que nous défendons pourrait se résumer ainsi : face à la multiplicité des matériaux littéraires, des thématiques, des références, ‘l’entre-deux’ permet au lecteur de mieux se repérer dans l’espace textuel. Si une impression de désordre peut se dégager d’une lecture peu attentive de El Pasajero, on rappellera, avec Nadine Ly également, que continu et discontinu ne sont pas des concepts irréconciliables mais vont plutôt de pair et ce, malgré le “[dis]crédit étymologique”30 dont souffre le discontinu comme l’a si bien exprimé l’hispaniste française :

Or, la série lexicale du discontinu n’est pas la réplique symétrique et inversée de la série lexicale du continu. On y trouve, certes, les mots discontinu, discontinuité, discontinuation, discontinuer, que la particule dis – oppose à la série non préfixée -continu, -continuité, -continuation, -continuer. Cette première série, les signifiants en -dis, de tout évidence, la maintiennent, ils en assurent la permanence tout en la niant : en conséquence, on ne saurait concevoir de réflexion sur le discontinu qui ne travaille simultanément sur le continu31.

À travers cette étude, il s’agira de montrer en quoi le passage et les différentes formes de ‘l’entre-deux’ configurent un ensemble harmonieux et confèrent à l’œuvre de Figueroa toute sa densité. Sous quelles modalités s’exprime cette écriture de ‘l’entre-deux’ dans El Pasajero ? En quoi ce texte est-il pasajero ? Telles sont les questions centrales auxquelles le présent travail se propose d’apporter des réponses.

Notes

  1. Cf. “No he encontrado hasta el momento rastro de su partida de nacimiento buscada también inútilmente por Narciso Alonso Cortés en distintos centros parroquiales de Valladolid, y, por ello, tanto la fecha de su nacimiento como su ciudad natal han de reconstruirse a base de conjeturas.” Arce Menéndez, 1983, p.3.
  2. Les modifications entre les deux éditions de 1609 sont minimes et ne concernent que la dédicace. Arce, 1987, p.344-345 et Satorre Grau, 2002, p.228 et ss.
  3. Ce terme désignait initialement toute personne ayant reçu une formation universitaire mais, assez rapidement, il désigne le plus souvent les spécialistes du droit. Cf. Pérez, 1982, p.443-444 et Pelorson, 1980. Le texte de El Pasajero offre lui-même la preuve de cette spécialisation du terme puisque, dans une de ses interventions, Isidro appelle le Docteur “señor jurista”. Cf. Suárez de Figueroa, EP, (1617) 2018, p.531.
  4. D’après Alberto Blecua, “las obras más importantes impresas en Madrid aparecen el mismo año o al siguiente impresas en Barcelona legalmente”. Blecua, 1983, p.178.
  5. Sur ce point, on pourra consulter avec profit l’article de Julia Barella Vigal consacré aux Noches de invierno de Antonio Eslava. Julia Barella y écrit que : “Con esta acertada disposición, tan del gusto de la época, consigue un gran éxito editorial, y el mismo año de la publicación en Pamplona las Noches se reeditan en Barcelona (1609) en casa del no menos prestigioso editor Jerónimo Margarit”, Barella Vigal, 1985, p.513.
  6. Wickersham Crawford, 1911
  7. Une rapide étude étymologique permet de rappeler qu’en latin cette distinction n’était pas forcément opérante puisque persona renvoyait aussi bien au masque, à l’acteur, au rôle, au personnage mais aussi à la personnalité et à la personne grammaticale alors que le latin ne disposait pas vraiment d’un vocable pour évoquer la personne au sens où on l’entend aujourd’hui. Sur ces questions terminologiques et son application à la comedia nueva, on consultera avec profit le travail de Christophe Couderc de 2006 et plus particulièrement la réflexion menée autour du concept de figura. Couderc, 2006, p.11 et ss.
  8. Cette tendance de Crawford à accorder une valeur autobiographique aux écrits des auteurs qu’il étudiait est également perceptible dans la réputation de séducteur que celui-ci prêtait à Cristóbal de Castillejo. Sur ce point, cf. introduction de Rogelio Reyes Cano au Diálogo de mujeres ; “De sus años en España no hay alusiones a posibles amores, a no ser que interpretemos como autobiográfica su composición En una partida fuera de España, como hace Crawford. JPW Crawford ‘Castillejo’s Ana’ en Hispanic Review II (1934) pp.65-68” cité dans Castillejo, 1986, p.18-19 et n.21 p.18.
  9. Giovannini, 1969, Panizza, 1983, 1986 & 1987, Arce Menéndez, 1971, 1974, 1983.
  10. C’est à Isabel López Bascuñana que l’on doit notamment une des éditions critiques les plus complètes de El Pasajero. Suárez de Figueroa, EP, (1617) 1988.
  11. Les récents travaux consacrés par Flavia Gherardi à Pusílipo permettent de noter une fois de plus l’influence des chercheurs italiens dans les recherches figuéroènes et ne font que confirmer notre hypothèse de départ quant à la cause de cet intérêt que portent les philologues italiens à la prose figuéroène ; Gherardi, 2011 & 2013. Une précision s’impose toutefois quant au statut spécifique dont jouit l’Italie dans Pusílipo : à la différence de ce que l’on observe dans El Pasajero, elle n’est plus le lieu vers lequel tendent les quatre locuteurs, mais devient le théâtre de l’interaction dialogale.
  12. Reyes Cano, 1990, p.5-6.
  13. Tubau Moreu, 2008 & 2010.
  14. Bradbury, 2010, 2014, 2016 & 2017.
  15. Sur la question de l’hybridité caractéristique de la littérature du Siècle d’Or, González Rovira (1996, p.205) affirme que : “El hibridismo en la novela del Siglo de Oro se encuentra en todos los géneros, como ha estudiado el propio Avalle-Arce a propósito de la novela pastoril, donde son frecuentes los rasgos bizantinos, sin que ello le impida seguir considerando esas obras como libros o novelas de pastores. Plus récemment, d’autres travaux ont été consacrés à cette question de l’hybridité. Cf. Baquero Escudero, 2011.
  16. Sur ces différentes œuvres voir Ferreras, 1981, 1985 & 1988.
  17. Gómez, 1988.
  18. Gómez, 2000
  19. Gómez 1992.
  20. Gómez, 1993b.
  21. D’après Gómez, ce constat ne doit d’ailleurs pas être dressé exclusivement à propos du cas espagnol mais est applicable à bien des littératures européennes de l’époque; Gómez, 2015, p.12 : “El estado de la cuestión se refiere en exclusiva a la escasez de investigaciones sobre el género dialogado desde la perspectiva hispánica con respecto al Seiscientos, aunque la observación se podría hacer extensiva a otras literaturas europeas de la época.”
  22. Selon Gómez, seuls quelques ouvrages ont échappé d’ailleurs à cette relative pénurie d’éditions critiques. Gómez, 2015, p.18-19 : “Sobresalen, sin embargo, las dos aparecidas en 2010 de los Diálogos de apacible entretenimiento (1605) de Gaspar Lucas Hidalgo, ambas realizadas de manera independiente una de otra, que se unen a meritorios esfuerzos anteriores de recuperación editorial: las Noches de invierno (1609) de Antonio Eslava, que con los Diálogos de Hidalgo ilustra a principios de la nueva centuria la confluencia de la fórmula novelesca del marco narrativo con el diálogo, el Cisne de Apolo (1602) de Carvallo, el Fiel desengaño contra la ociosidad y los juegos (1603) de Francisco de Luque Fajardo, las Tablas poéticas (1612) de Cascales, los Diálogos de contención entre la milicia y la ciencia (1614) de Francisco Núñez de Velasco, El Pasajero (1617) de Cristóbal Suárez de Figueroa y los Días geniales o lúdricos (c.1626) de Rodrigo Caro, junto con otras ediciones más recientes, como las de las Paradojas racionales (c.1655) de Antonio López de Vega, o las de El culto sevillano (c. 1631) y las Tardes del Alcázar (c. 1636) de Juan de Robles.”
  23. Gómez, 2015, p.18-19. Dans cette introduction, Jesús Gómez se montre assez critique à l’égard du travail mené par l’hispaniste français Henri Ayala : “La tesis de los ochenta que Henri Ayala presentó en la Universidad de Toulouse-Le Mirail, uno de los escasos trabajos panorámicos sobre la trayectoria del género después del Renacimiento, ha obtenido un escaso eco. Al margen de su carácter pionero, constituye un centón de resúmenes temáticos ilustrado, además, con una voluminosa antología de fragmentos extraídos de obras dialogadas, sin percibirse en ella la intención de articular la necesaria visión histórico-crítica del género dialogado, reducido en la práctica a un mero procedimiento formal según lo entiende Ayala cuando afirma taxativamente: ‘la forme dialoguée est une façon de rendre attrayant un sujet rébarbatif’.”
  24. Les travaux d’Henri Ayala et de Marie-Laure Acquier se complètent d’ailleurs très bien dans la mesure où le premier a étudié plusieurs dialogues du XVIIe siècle là où la seconde a plus particulièrement fait porter ses efforts sur l’œuvre d’Antonio López de Vega. Ayala, 1985 ; Acquier, 2000.
  25. Ce manque a, depuis, été comblé par l’élaboration d’une base de données à l’initiative d’Ana Vian Herrero, la Biblioteca Digital de Diálogo Hispánico ; URL : http://iump.ucm.es/DialogycaBDDH/buscador ; consulté le 20 novembre 2020.
  26. Gómez, 2015, p.20-23.
  27. Gómez, 1993b, p.73.
  28. Ly, 2007, p.X.
  29. Ly dans Melrose, Bertin Elisabeth & Mencé Caster, 2005, p.12.
  30. Ly, 2007, p.XI.
  31. Ly, 2007, p.XIII.
Posté le 24/12/2020
EAN html : 9782353111220
ISBN html : 978-2-35311-122-0
Publié le 24/12/2020
ISBN livre papier : 978-2-35311-124-4
ISBN pdf : 978-2-35311-123-7
ISSN : 2741-1818
312 p.
Code CLIL : 4027
http://dx.doi.org/10.46608/primaluna3.9782353111220.2
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Comment citer

Daguerre, Blandine, « Introduction », in : Daguerre, Blandine, Passage et écriture de l’entre-deux dans El Pasajero de Cristóbal Suárez de Figueroa, Pessac, PUPPA, collection PrimaLun@ 3, 2020, 11-18, [en ligne] https://una-editions.fr/introduction-el-pasajero [consulté le 25 novembre 2020].

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