Le mauvais œil, l’ophtalmie, la naissance de l’amour, la jaunisse et le pouvoir maléfique d’un reptile appelé basilic : tels sont les cinq phénomènes qu’Héliodore d’Émèse met en parallèle, dans la bouche du savant Calasiris, pour expliquer la maladie qui frappe Théagène et Chariclée, dans son roman intitulé Les Éthiopiques. La puissance du regard est l’élément qui fonde cette analogie, tant dans le déclenchement de la maladie que dans le traitement curatif. Calasiris sait que l’amour s’est emparé des deux jeunes gens au premier regard, mais son but est de dissimuler ce diagnostic le plus longtemps possible aux yeux du père de Chariclée, Chariclès.
La description de l’amour comme maladie n’est pas en soi un élément nouveau ; c’est même l’un des nombreux lieux-communs de la poésie lyrique dans lesquels puise le genre romanesque à ses débuts1. On peut citer notamment le poème suivant de Sappho2 qui est le plus ancien poème usant de cette métaphore :
[…] car un seul regard vers toi,
et je ne puis plus parler,
ma langue se brise, un feu subtil
se répand sous ma peau,
mes yeux ne voient plus, mes oreilles
bourdonnent,
une sueur glacée m’enveloppe, un tremblement
me saisit tout entière, je suis plus verte
que l’herbe, et me sens près
de mourir. […]
Dans les romans de langue grecque, la flèche d’Éros frappe les héros et les héroïnes et les abat d’un “coup de foudre” mutuel que les Anglo-Saxons appellent précisément “love at first sight”. Le plus ancien des romanciers de langue grecque, sans doute le premier, Chariton, décrit ainsi, au cours du Ier s. p.C., la maladie d’amour qui s’est emparée de son héros et de son héroïne3 :
Ὁ μὲν οὖν Χαιρέας οἴκαδε μετὰ τοῦ τραύματος μόλις ἀπῄει καὶ ὥσπερ τις ἀριστεὺς ἐν
πολέμῳ τρωθεὶς καιρίαν, τοῦ κάλλους τῇ εὐγενείᾳσυνελθόντος, καὶ καταπεσεῖν μὲν αἰδούμενος,
στῆναι δὲ μὴ δυνάμενος. Ἡ δὲ παρθένος τῆς Ἀφροδίτης τοῖς ποσὶ προσέπεσε καὶ καταφιλοῦσα
“σύ μοι, δέσποινα,” εἷπεν “δὸς ἄνδρα τοῦτον ὃν ἔδειξας.” Νὺξ ἐπῆλθεν ἀμφοτέροις δεινή :
τὸ γὰρ πῦρ ἐξεκάετο.
Chairéas eut bien du mal à regagner sa maison, blessé comme il était. Tel un valeureux
guerrier mortellement touché au cours d’un combat, il était trop fier pour défaillir,
mais ses jambes ne pouvaient le porter. Quant à la jeune fille, elle se prosterna
aux pieds d’Aphrodite et ne cessait de les embrasser, tout en implorant la déesse :
“Maîtresse, accepte de me donner pour époux l’homme que tu m’as montré !” Puis la
nuit arriva, terrible pour les amants. Un feu les dévorait tous deux.
Et plus loin4 :
Εἶθ’ ὁ μὲν πατὴρ παρεμυθεῖτο τὸν παῖδα, τῷ δ’ ηὔξετοτὸ κακόν, ὥστε μηδ’ ἐπὶ τὰς συνήθεις
προϊέναι διατριβάς. Ἐπόθει δὲ τὸ γυμνάσιον Χαιρέαν καὶ ὥσπερ ἔρημον ἦν. Ἐφίλει γὰρ
αὐτὸν ἡ νεολαία. Πολυπραγμονοῦντες δὲ τὴν αἰτίαν ἔμαθον τῆς νόσου, καὶ ἔλεος πάντας
εἰσῄει μειρακίου καλοῦ. κινδυνεύοντος ἀπολέσθαι διὰ πάθος ψυχῆς εὐφυοῦς.
Mais le père avait beau consoler son fils, le mal grandit chez le jeune homme au point
qu’il ne put sortir ni poursuivre ses activités habituelles. Chairéas manquait au
gymnase, qui paraissait dépeuplé sans lui. Il était en effet l’idole de la jeunesse.
Ses compagnons s’enquirent de lui et apprirent l’origine de son mal. La pitié pénétrait
tous les cœurs devant ce beau jeune homme que la passion amoureuse, survenue dans
une âme noble, risquait de faire périr.
Plusieurs éléments sont déjà présents dans le récit de Chariton : l’embrasement de l’amour comparé à la brûlure du feu (τὸ γὰρ πῦρ ἐξεκάετο), l’amour considéré comme une maladie (τῆς νόσου), mais décrit aussi comme une passion (διὰ πάθος) pouvant mener à la mort (μειρακίου καλοῦ κινδυνεύοντος ἀπολέσθαι).
Par la suite, les quatre autres romans complets d’amour et d’aventure offrent un schéma identique de développement de l’amour inspiré du modèle poétique du “feu dévorant”, pour reprendre la métaphore de Chariton5 : l’amour passe par le regard ; il saisit les deux jeunes gens irrésistiblement et se communique immédiatement de l’un à l’autre ; il les frappe d’un mal violent et invisible à l’œil nu ; leurs membres sont saisis de langueur et leur esprit d’égarement, ils perdent l’appétit et le sommeil, et leur corps revêt un couleur cadavérique ; aucun remède ne peut venir à bout de ce mal qui les conduit à leur consomption, si ce n’est le mariage. Car la consomption est bien le mot qui convient pour décrire le feu qui dévore les amants selon l’observation quasi clinique qu’en fait Héliodore, dans le prolongement des analyses savantes d’Achille Tatius et de Longus dans le courant du IIe s. p.C.6 :
Ἡ γὰρ τῶν ἐρωτικῶν ἀντίβλεψις ὑπόμνησις τοῦ πάσχοντος γίνεται καὶ ἀναφλέγει τὴν διάνοιαν
ἡ θέα καθάπερ ὕλη πυρὶ γινομένη.
Car un échange de regards entre amoureux réveille le souvenir de la passion et cette
vision enflamme leur cœur comme le bois jeté sur le feu.
Or le roman d’Héliodore est le plus tardif des cinq romans complets qui nous ont été transmis par la tradition manuscrite, après les romans de Chariton d’Aphrodisias, Xénophon d’Ephèse, Achille Tatius et Longus7. Ce roman, intitulé Aethiopika sur le modèle d’ouvrages historiques comme les Persica de Ctésias ou les Hellènica de Xénophon, est le plus complexe d’entre eux par les rebondissements de ses péripéties, ses récits enchâssés les uns dans les autres et son érudition sophistique. La datation de l’œuvre est problématique, les spécialistes se partageant en deux camps. D’un côté, les tenants majoritaires d’une datation haute qui placent les Éthiopiques au début du IIIe s. p.C., assez proche donc de l’œuvre de Philostrate avec qui Héliodore peut-être comparé, et dans l’immédiate succession des romans d’Achille Tatius et de Longus ; de l’autre, les tenants d’une datation basse, à la fin du IVe siècle, qui voient en Héliodore l’évêque de Trikka en Thessalie, selon une tradition établie par Socrate de Constantinople dans son Histoire ecclésiastique, datée pour sa part du deuxième quart du Ve s. p.C. Quelle que soit la situation chronologique adoptée, elle situe Héliodore dans une fourchette chronologique postérieure aux quatre autres romans complets, datés pour le plus tardif de la fin du IIe s. p.C., et après les centaines de romans fragmentaires dont l’existence est attestée par des papyrus8. Le roman des Éthiopiques peut donc être considéré à plus d’un titre comme l’aboutissement de deux siècles d’élaboration du genre romanesque.
Les manifestations de la maladie d’amour décrites par les différents romanciers mériteraient en elles-mêmes de susciter l’intérêt des historiens, mais le passage des Éthiopiques d’Héliodore qui établit une analogie entre la naissance de l’amour et diverses maladies contagieuses nous semble particulièrement digne d’attention, car il introduit dans le diagnostic des éléments d’observation supplémentaires qui permettent de comprendre comment un homme de lettres du IIIe s. p.C. pouvait penser le phénomène de la contagion. Ce texte se trouve au livre III, paragraphes 7,1-8,2 des Éthiopiques. On y retrouve le topos de la maladie d’amour, mais associé à des éléments nouveaux qui suggèrent qu’Héliodore, en homme savant et même en érudit, tient compte des apports de la science médicale, telle qu’elle s’est construite d’Hippocrate à Galien.
Ce discours d’Héliodore peut-il être issu de l’état des sciences de son temps et de l’observation clinique des médecins ? Héliodore a-t-il une conception cohérente et logique de la contagion ? A-t-il connaissance des travaux de Galien ou seulement de ceux d’Hippocrate ? S’il est toujours délicat d’identifier précisément les lectures dont un romancier aurait pu s’inspirer, nous tâcherons, tout en étudiant sa perception et sa conception de la contagion, de clarifier la part prise par les sources littéraires et par les sources relevant de la biologie et de l’art médical dans l’élaboration de ce qui peut passer pour un exposé sur le phénomène de la contagion. Pour cela, nous analyserons le texte en le découpant en plusieurs séquences qui seront étudiées consécutivement. Nous nous efforcerons ainsi d’en analyser le contenu, le contexte et la portée.
Lorsque débute le passage qui nous intéresse, au milieu du livre III, le vieux prêtre égyptien Calasiris, voué au culte d’Isis à Memphis, vient de raconter au jeune Cnémon d’Athènes la rencontre entre Théagène et Chariclée, les deux jeunes héros du roman, lors d’une procession qui s’est déroulée quelques semaines plus tôt au sanctuaire de Delphes en l’honneur d’Apollon. Il évoque la langueur qui s’est alors emparée de Chariclée et qui inquiète sérieusement son père, Chariclès. La scène s’ouvre lorsque Chariclès amène Calasiris au chevet de sa fille alitée :
Ἐπεὶ δὲ παρεγενόμεθα οὗ κατήγετο, καταλαμβάνομεν εἰσελθόντες ἐπὶ τῆς εὐνῆς ἀλύουσαν
καὶ τοὺς ὀφθαλμοὺς τῷ ἔρωτι διαβρόχους· κἀπειδὴ τὸν πατέρα τὰ εἰωθότα περιεπτύξατο,
πυνθανομένῳ τί πεπόνθοι τῆς κεφαλῆς ἄλγημα διοχλεῖν ἔλεγεν ἡδέως τε ἂν ἠρεμεῖν εἴ
τις ἐπιτρέποι. Πρὸς ταῦτα διαταραχθεὶς ὁ Χαρικλῆς ὑπεξῄει τε τοῦ θαλάμου σὺν ἡμῖν
ἡσυχίαν ταῖς θεραπαίναις ἐπιτάξας, προελθών τε τῆς οἰκίας “τί ἄρα τοῦτο” ἔλεγεν “ὦ
‘γαθὲ Καλάσιρι; τίς ἡ προσπεσοῦσα τῷ θυγατρίῳ μαλακία;” “Μὴ θαύμαζε” εἶπον “εἰ τοσούτοις
ἐμπομπεύσασα δήμοις ὀφθαλμόν τινα βάσκανον ἐπεσπάσατο.”
Nous arrivâmes là où Chariclée logeait, nous entrâmes et nous la trouvâmes sur son
lit, l’air égaré, les yeux humides d’amour. Quand elle eut embrassé son père comme
à son habitude, il lui demanda ce qui n’allait pas et elle dit qu’elle souffrait de
maux de tête et qu’elle aimerait rester seule si on le permettait. Cette réponse inquiéta
Chariclès, il sortit de la chambre avec moi en ordonnant aux servantes de la laisser
se reposer, et quand nous eûmes quitté la maison, il me dit : “Qu’est-ce que cela
veut dire, mon bon Calasiris ? Que signifie cette faiblesse qui s’est abattue sur
ma petite fille ? — Ne sois pas étonné qu’après avoir participé à une procession au
milieu de tant de monde, elle se soit attiré le mauvais œil.”
Dans cette première partie du texte, Chariclée est décrite selon le modèle romanesque qui présente l’amoureux ou l’amoureuse comme frappé par un mal incompréhensible dont les symptômes sont une extrême faiblesse et un regard perdu qui font craindre aux parents une issue fatale.
L’attaque est si violente que, dans certains cas, elle est attribuée aux flèches d’Éros ou à la vindicte d’un dieu ou d’une déesse jaloux de ses prérogatives9. Dans tous les cas, le coup de foudre conduit celui ou celle qui en est frappé·e à souffrir d’une subite indolence, d’une grande faiblesse des membres, d’une pâleur cadavérique puis d’un dépérissement. Lorsque des médecins sont convoqués, ils s’assemblent en essaim au chevet du ou de la malade, tels les médecins de Molière (qui, comme d’autres auteurs du XVIe et du XVIIe siècles tels Shakespeare et Racine, s’est peut-être inspiré des romans antiques), s’affairent et se disputent sans parvenir à diagnostiquer l’origine du mal. Il est bien question ici d’être “malade d’amour”10, et, dès la rencontre de Théagène et Chariclée, l’amour est décrit par Héliodore comme une maladie de l’âme qui entraîne des manifestations physiologiques : les deux jeunes gens, s’étant vus et reconnus (ce dont attestent leurs visages épanouis), se mettent immédiatement à rougir, puis à pâlir, puis à changer sans cesse de couleur, la teinte de leur visage trahissant une grave perturbation de la circulation sanguine dans leurs cœurs et à travers leurs corps11.
L’état maladif décrit dans notre texte est cependant attribué par Calasiris au mauvais œil qui aurait frappé la jeune prêtresse d’Apollon au milieu de la foule réunie pour la contempler, alors qu’elle tendait le flambeau au chef de la délégation thessalienne, le beau Théagène. L’explication de Calasiris est surprenante : il s’agit selon lui d’un ophtalmos baskanos (ὀφθαλμόν τινα βάσκανον), un regard qui ensorcelle ou jette un sort, expression que l’on traduit généralement en français par “mauvais œil”. L’argument de la foule surtout et des risques qu’elle présente de contenir des personnes malfaisantes a de quoi intriguer. Le propos s’explique dans le contexte narratif du roman puisque Calasiris a l’intention d’enlever Chariclée à son père avec l’aide de Théagène et ne veut surtout pas susciter la méfiance de Chariclès à l’égard du jeune homme, ce qui serait le cas si l’amour des deux jeunes gens était révélé. Mais son argument peut aussi apparaître comme celui d’un prêtre égyptien versé dans les sciences occultes, et même un peu sorcier.
Ce soupçon d’exotisme explique l’ironie de Chariclès, lui-même prêtre d’Apollon et notable de Delphes, instruit et savant comme tous les hommes de son milieu social, puis la réponse circonstanciée de Calasiris :
Γελάσας οὖν εἰρωνικὸν “καὶ σὺ γὰρ” εἶπεν “ὡς ὁ πολὺς ὄχλος εἶναί τινα βασκανίαν ἐπίστευσας;”
“Εἴπερ τι καὶ ἄλλο τῶν ἀληθῶν” ἔφην· “ἔχει γὰρ οὕτως. Ὁ περικεχυμένος ἡμῖν οὗτος ἀὴρ
δι’ ὀφθαλμῶν τε καὶ ῥινῶν καὶ ἄσθματος καὶ τῶν ἄλλων πόρων εἰς τὰ βάθη διικνούμενος
καὶ τῶν ἔξωθεν ποιοτήτων συνεισφερόμενος, οἷος ἂν εἰσρεύσῃ τοιοῦτο καὶ τοῖς δεξαμένοις
πάθος ἐγκατέσπειρεν· ὥστε ὁπότ’ ἂν σὺν φθόνῳ τις ἴδῃ τὰ καλά, τὸ περιέχον τε δυσμενοῦς
ποιότητος ἀνέπλησε καὶ τὸ παρ’ ἑαυτοῦ πνεῦμα πικρίας ἀνάμεστον εἰς τὸν πλησίον διερρίπισε,
τὸ δὲ ἅτε λεπτομερὲς ἄχρις ἐπ’ ὀστέα καὶ μυελοὺς αὐτοὺς εἰσδύεται καὶ νόσος ἐγένετο
πολλοῖς ὁ φθόνος, οἰκεῖον ὄνομα βασκανίαν ἐπιδεξάμενος.”
Chariclès eut un petit rire ironique : “Toi aussi, comme le vulgaire peuple, tu crois
au mauvais œil ? — Oui, puisqu’il est aussi réel que d’autres phénomènes. Voici comment
il opère. L’air qui est répandu autour de nous parvient jusque dans les profondeurs
du corps par les yeux, les narines, la respiration et les autres orifices, introduit
avec lui les qualités de l’extérieur, et il sème chez ceux qui le reçoivent le germe
de la passion correspondant à la nature [de l’air] qui s’écoule en eux. C’est pourquoi,
lorsque quelqu’un regarde la beauté avec envie, il remplit l’air ambiant d’une qualité
malveillante et répand vers son voisin son propre souffle plein d’amertume, lequel,
en raison de la finesse de ses particules, s’enfonce jusqu’aux os et la moelle, si
bien que l’envie est devenue la maladie de bien des gens, recevant le nom approprié
de mauvais œil.”
S’ensuit une discussion animée entre les deux hommes, Chariclès s’étonnant de la croyance de Calasiris dans l’existence d’un mauvais œil et Calasiris faisant la démonstration par l’analogie que de nombreux phénomènes relèvent du phénomène de la contagion et que le mauvais œil (qui ouvre et clôt cette argumentation) en fait partie.
Cet exposé circonstancié du phénomène de contagion s’ouvre donc sur l’observation d’une émotion que les Grecs connaissent bien, l’envie ou phthonos (φθόνος), qui sert à penser ici les effets nocifs du mauvais œil (βασκανία). On retrouve les deux phénomènes en effet conjugués : “si bien que l’envie est devenue la maladie de bien des gens, recevant le nom approprié de mauvais œil”. On reconnaît ensuite de nombreux éléments de diagnostic de la contagion selon la médecine hippocratique, repris et développés par Galien : le caractère vicié (δυσμενοῦς ποιότητος) et donc amer (πικρίας ἀνάμεστον) du souffle (πνεῦμα) des personnes malfaisantes, la transmission du mal par l’air (ὁ περικεχυμένος ἡμῖν οὗτος ἀὴρ, τὸ περιέχον, εἰς τὸν πλησίον διερρίπισε), le caractère nocif d’un air trop chargé (τὸ περιέχον ἀνέπλησε), l’intrusion du souffle dans l’organisme par les divers orifices du corps comme les yeux et les narines (δι’ ὀφθαλμῶν τε καὶ ῥινῶν καὶ ἄσθματος καὶ τῶν ἄλλων πόρων), la pénétration de la maladie dans les profondeurs de l’organisme (εἰς τὰ βάθη, τὸ δὲ ἅτε λεπτομερὲς ἄχρις ἐπ’ ὀστέα καὶ μυελοὺς αὐτοὺς εἰσδύεται), le caractère infiniment petit des composants de la maladie (ἅτε λεπτομερὲς). On peut y ajouter le parallèle entre passion (πάθος) et maladie (νόσος). Notons toutefois qu’il n’est pas question ici, concernant la contagion, de miasma (μίασμα)12 mais de pneuma (πνεῦμα πικρίας ἀνάμεστον), ce qui renvoie en grec à une conception plus médicale que religieuse de la contamination, et renvoie au lexique de la médecine hippocratique13. On ne trouve d’ailleurs dans tous les romans grecs complets qu’une seule occurrence du terme miasma. Elle se trouve chez Héliodore précisément et qualifie la souillure que représente le meurtre d’un homme par son frère14.
Plus loin dans le texte, Théagène apparaîtra en public l’air abattu, agité et égaré tel un homme ivre, et Chariclès fera la même analyse de son mauvais état de santé, prouvant qu’il a été convaincu par la science de Calasiris15. Le mauvais œil doit selon lui avoir frappé Théagène au moment où il s’offrait au regard de la foule, aux côtés de Chariclée. Cette croyance dans le mauvais œil, largement répandue dans les premiers siècles de notre ère, explique également le port d’amulettes par les petits enfants, en particulier les enfants les plus fragiles, des amulettes destinées à les protéger du phthonos16. Une remarque de Plutarque atteste par ailleurs que la croyance dans les effets du mauvais œil existait non seulement dans les milieux populaires, mais aussi dans le milieu savant auquel il appartenait, en tant que philosophe et prêtre de Delphes :
Γιγνώσκομεν γὰρ ἀνθρώπους τῷ καταβλέπειν τὰ παιδία μάλιστα βλάπτοντας, ὑγρότητι τῆς
ἕξεως καὶ ἀσθενείᾳ τρεπομένης ὑπ᾽ αὐτῶν καὶ κινουμένης ἐπὶ τὸ χεῖρον, ἧττον δὲ τῶν
στερεῶν καὶ πεπηγότων ἤδη τοῦτο πασχόντων.
Nous connaissons des personnes dont le regard porte le plus grand dommage aux enfants,
parce que leur influence altère et détériore la constitution tendre et faible de ces
derniers, tandis que les organismes solides et plus affermis sont en pareil cas moins
vulnérables.17
D’autres mentions sont plus surprenantes encore dans ce passage : la référence au “germes de la passion” (πάθος ἐγκατέσπειρεν) contenue dans le verbe ἐγκατέσπειρεν qui vient lui-même de σπείρω, “semer”, “ensemencer”, puis l’allusion à des particules composant le pneuma dans l’expression ἅτε λεπτομερὲς, “comme composé de parties minuscules”. Les deux mentions évoquent donc les “germes des maladies”, ces “seeds of disease”, formes primaires des microbes et virus observables aujourd’hui au moyen, respectivement, de microscopes optique et électronique, dont Vivian Nutton a identifié les traces chez Hippocrate et Galien18. On retrouve ces germes exposés clairement par Héliodore qui se montre au fait de théories scientifiques hardies, fondées sur nulle autre preuve que l’observation et la déduction logique. Mais, alors qu’Hippocrate et Galien semblent les avoir finalement exclus car ils allaient à l’encontre de leur système d’interprétation des équilibres naturels fondé sur les humeurs19, Calasiris les reprend à son compte. Il s’agit cependant pour lui non pas de caractériser le développement d’une maladie, mais d’étudier le cheminement et la transmission d’une passion : l’envie, jalouse et malveillante. En bon polymathe, Calasiris connaît la thèse atomiste qui se retrouve aussi bien chez les philosophes (Démocrite, Aristote, Épicure) que dans la littérature savante, (Varron, Columelle, Soranos, peut-être Sénèque et Lucrèce)20. Mais c’est dans un autre cadre qu’est placée cette incursion dans le monde de l’infiniment petit, celui de la sorcellerie et du mauvais sort, de la baskania…
Du mauvais œil, Calasiris passe sans transition (Ἤδη δὲ κἀκεῖνα σκόπησον) à l’ophtalmie, dénomination ancienne pour désigner la conjonctivite et toutes les formes d’affections inflammatoires de l’œil. Il introduit cette deuxième analogie pour éclairer encore davantage le phénomène de la naissance de l’amour :
Ἤδη δὲ κἀκεῖνα σκόπησον, ὦ Χαρίκλεις, ὅσοι μὲν ὀφθαλμίας ὅσοι δὲ τῆς ἐκ λοιμῶν καταστάσεως
ἀνεπλήσθησαν θιγόντες μὲν οὐδαμῶς τῶν καμνόντων ἀλλ’ οὐδὲ εὐνῆς οὐδὲ τραπέζης τῆς
αὐτῆς μετασχόντες ἀέρος δὲ μόνον ταὐτοῦ κοινωνήσαντες.
Songe encore, Chariclès, à tous ceux qui sont atteints d’ophtalmie ou sont victimes
d’une maladie contagieuse sans toucher aucunement les malades ni même partager leur
lit et leur table, mais seulement en respirant le même air qu’eux.
La contagion est maintenant pensée sous la forme d’une diffusion aérienne (ἀέρος δὲ μόνον ταὐτοῦ κοινωνήσαντες), à l’intérieur d’un cadre théorique qui est celui qu’expose Hippocrate dans plusieurs de ses ouvrages, en premier lieu le traité intitulé Air, eaux, lieux. La maladie, dont la transmission invisible ne peut être attribuée au contact direct ou indirect avec la partie du corps corrompue, l’œil frappé d’ophtalmie, est rattachée à la théorie du pneuma rendu dangereux par la viciation de l’air inhalé (ἀέρος δὲ μόνον ταὐτοῦ κοινωνήσαντες). Comme Hippocrate et Galien, Calasiris renonce-t-il à la théorie des particules pour revenir au schéma bien connu des humeurs corporelles ?
Τεκμηριούτω δέ σοι τὸν λόγον εἴπερ ἄλλο τι καὶ ἡ τῶν ἐρώτων γένεσις, οἷς τὰ ὁρώμενα
τὴν ἀρχὴν ἐνδίδωσι οἷον ὑπήνεμα διὰ τῶν ὀφθαλμῶν τὰ πάθη ταῖς ψυχαῖς εἰστοξεύοντα.
Καὶ μάλα γε εἰκότως, τῶν γὰρ ἐν ἡμῖν πόρων τε καὶ αἰσθήσεων πολυκίνητόν τε καὶ θερμότατον
οὖσα ἡ ὄψις δεκτικωτέρα πρὸς τὰς ἀπορροίας γίνεται, τῷ κατ’ αὐτὴν ἐμπύρῳ πνεύματι
τὰς μεταβάσεις ἐρώτων ἐπισπωμένη.
Pour te prouver ma théorie, j’évoquerai, entre autres, la naissance de l’amour, qui
doit son origine aux objets que l’on voit lorsque, si je puis dire, ils lancent jusqu’au
fond de l’âme, à travers les yeux, les flèches de la passion portées par le vent.
C’est tout à fait logique : la vue étant notre canal de perception le plus mobile
et le plus chaud, elle est plus réceptive à ses émanations et attire, grâce au souffle
qui brûle en elle, l’amour qui va et vient.
C’est alors que l’amour (ἔρως), qui se trouve en réalité au cœur de la démonstration de Calasiris, surgit parmi les maladies dont il faut expliquer la transmission. Passions et maladies physiologiques sont bien mises sur le même plan dans cette conception holistique de l’être humain. Le souffle ou pneuma est une fois de plus invoqué pour rendre compte du phénomène de contagion, mais, nouveau pas en arrière qui nous renvoie au tout début de la démonstration, il passe par le sens de la vue, donc par les yeux. La mobilité et la chaleur surtout du sens visuel, évoquées par les superlatifs πολυκίνητόν τε καὶ θερμότατον et par le complément d’agent ἐμπύρῳ πνεύματι, “grâce au souffle qui brûle en elle”, sont avancées comme explications de cette capacité à transporter la passion et à la faire pénétrer dans l’organisme d’un autre individu. Les flèches du dieu Éros, ces “flèches de la passion portées par le vent”, suggérées par l’emploi du verbe εἰστοξεύοντα, apparaissent ainsi parmi un faisceau d’arguments scientifiques convergeant vers la théorie hippocratique de la contagion.
Calasiris poursuit sa démonstration en citant pour exemple le cas de deux animaux, en premier lieu le loriot jaune, oiseau migrateur de la famille des passereaux :
Εἰ δὲ χρή σοι καὶ παραδείγματος ἕνεκα λόγον τινὰ φυσικώτερον παραθέσθαι, βίβλοις ἱεραῖς
ταῖς περὶ ζῴων ἀνάγραπτον, ὁ χαραδριὸς τοὺς ἰκτεριῶντας ἰᾶται καὶ ὁ τοῦτο πάσχων εἰ
τῷ ὀρνέῳ προσβλέποι …. τὸ δὲ φεύγει καὶ ἀποστρέφεται τοὺς ὀφθαλμοὺς ἐπιμῦσαν, οὐ
φθονοῦν ὡς οἴονταί τινες τῆς ὠφελείας ἀλλ’ ὅτι θεώμενος ἕλκειν καὶ μετασπᾶν εἰς ἑαυτὸν
ὥσπερ ῥεῦμα πέφυκε τὸ πάθος καὶ διὰ τοῦτο ἐκκλίνει καθάπερ τρῶσιν τὴν ὅρασιν.
S’il faut, à titre d’exemple, citer un chapitre d’histoire naturelle, inscrit dans
les livres sacrés qui traitent des animaux, le loriot guérit la jaunisse, et celui
qui en est atteint, s’il regarde l’oiseau [lacune], l’oiseau se détourne et s’enfuit
en fermant les yeux, non pas qu’il soit jaloux de ses services, comme le pensent certains,
mais parce que s’il regarde, la nature veut qu’il s’attire le mal comme s’il coulait
vers lui – ce pourquoi il évite cette vision comme une lésion.
Une fois établi, dans le passage précédent, le lien logique entre la vue qui envoie le mal (passion ou maladie) comme une flèche vers sa victime, l’air qui le transporte et les orifices du visage qui l’absorbent jusqu’au plus profond du corps, les os et la moelle (ἄχρις ἐπ’ ὀστέα καὶ μυελοὺς), Calasiris s’efforce de rendre compte de deux phénomènes relevant de l’histoire naturelle qu’il a pu découvrir dans des ouvrages scientifiques, qualifiés ici de “livres sacrés qui traitent des animaux” (βίβλοις ἱεραῖς ταῖς περὶ ζῴων), notamment L’histoire des animaux d’Aristote21 – si le chlorion est bien le loriot, comme il semble –, et L’histoire naturelle de Pline22. En premier lieu, Calasiris évoque la faculté apotropaïque du loriot qui attire le mal sur lui, en particulier la maladie appelée jaunisse, et qui périt immédiatement après cette transmission. Si la couleur jaune de l’oiseau peut être à l’origine de cette ancienne croyance en une guérison par attraction du même par le même, il faut préciser qu’en grec ancien, le même mot ἴκτερος, peut à la fois signifier “jaunisse” et “loriot”, ce qui fonde sur une autre base, sémantique cette fois, le rapport sympathique entre l’oiseau et la maladie. Il s’agit donc bien toujours ici de la contamination morbide d’un individu (un oiseau) par un autre (un homme), même si le résultat n’est pas la maladie mais la guérison. Le regard est en cause une fois de plus et il est considéré comme le principal vecteur de la transmission.
Ce qui nous intéresse davantage ici, c’est l’idée que le mal, appelé pathos ou passion, et non nosos ou maladie, “s’écoule” dans le corps de l’oiseau (ὥσπερ ῥεῦμα πέφυκε τὸ πάθος). Cette image de l’écoulement est à rapprocher du phénomène de l’empoisonnement. Fait-elle passer la contagion du côté de la sphère liquide, et non plus aérienne ? À moins que l’air ne s’écoule dans l’organisme atteint, comme nous l’avons vu plus haut : “et il sème chez ceux qui le reçoivent le germe de la passion correspondant à la nature [de l’air] qui s’écoule en eux” (οἷος ἂν εἰσρεύσῃ τοιοῦτο καὶ τοῖς δεξαμένοις πάθος ἐγκατέσπειρεν), avant d’empoisonner l’organisme. Mais d’autres romanciers décrivent la contagion comme s’écoulant dans l’organisme vicié. D’abord, Xénophon d’Ephèse, décrivant le coup de foudre d’Habrocomès et Anthia lors de la grande fête civique en l’honneur de l’Artémis Éphésienne23, la beauté de l’être aimé s’écoulant dans le corps de l’amoureuse :
[…] καὶ ἐνεώρα τε συνεχέστερον τῇ κόρῃ καὶ ἀπαλλαγῆναι τῆς ὄψεως ἐθέλων οὐκ ἐδύνατο·
κατεῖχε δὲ αὐτὸν ἐγκείμενος ὁ θεός. Διέκειτο δὲ καὶ Ἀνθία πονήρως, ὅλοις μὲν καὶ ἀναπεπταμένοις
τοῖς ὀφθαλμοῖς τὸ Ἁβροκόμου κάλλος εἰσρέον δεχομένη, ἤδη δὲ καὶ τῶν παρθένοις πρεπόντων
καταφρονοῦσα· καὶ γὰρ ἐλάλησεν ἄν τι, ἵνα Ἁβροκόμης ἀκούσῃ, καὶ μέρη τοῦ σώματος ἐγύμνωσεν
ἂν τὰ δυνατά, ἵνα Ἁβροκόμης ἴδῃ· ὁ δὲ αὑτὸν ἐδεδώκει πρὸς τὴν θέαν καὶ ἦν αἰχμάλωτος
τοῦ θεοῦ.
Il la regardait encore et encore, et ne pouvait, malgré sa volonté, se soustraire
à cette vision ; le dieu le tenait et ne le lâchait plus. Anthia également était au
plus mal. Par ses yeux grand ouverts, la beauté d’Habrocomès s’écoulait en elle et
la pénétrait, et déjà elle ne se souciait plus de ce qui convient à une vierge : elle
parlait pour qu’Habrocomès entende, dévoilait son corps, autant que possible, pour
qu’Habrocomès regarde. Et lui s’abandonnait à ce spectacle ; il était prisonnier du dieu.
Plus tard, Achille Tatius a recours à la même image exactement24, celle d’un poison liquide qui pénètre dans le corps contaminé par les yeux :
Ὡς δὲ εἶδον, εὐθὺς ἀπωλώλειν· κάλλος γὰρ ὀξύτερον τιτρώσκει βέλους καὶ διὰ τῶν ὀφθαλμῶν
εἰς τὴν ψυχὴν καταρρεῖ· ὀφθαλμὸς γὰρ ὁδὸς ἐρωτικῷ τραύματι. Πάντα δέ με εἶχεν ὁμοῦ,
ἔπαινος, ἔκπληξις, τρόμος, αἰδώς, ἀναίδεια. ἐπῄνουν τὸ μέγεθος, ἐκπεπλήγμην τὸ κάλλος,
ἔτρεμον τὴν καρδίαν, ἔβλεπον ἀναιδῶς, ᾐδούμην ἁλῶναι. τοὺς δὲ ὀφθαλμοὺς ἀφέλκειν μὲν
ἀπὸ τῆς κόρης ἐβιαζόμην· οἱ δὲ οὐκ ἤθελον, ἀλλ’ ἀνθεῖλκον ἑαυτοὺς ἐκεῖ τῷ τοῦ κάλλους
ἑλκόμενοι πείσματι, καὶ τέλος ἐνίκησαν.
Je l’avais à peine aperçue : aussitôt, j’étais perdu. Vois-tu, la beauté blesse plus
vite qu’une flèche, puis s’écoule dans l’âme en passant par les yeux ; car c’est par
l’œil que passe la blessure d’amour. J’éprouvais tous les sentiments à la fois – admiration,
stupéfaction, palpitation, honte, absence de honte : j’admirais sa haute taille, j’étais
stupéfait de sa beauté, je palpitais du cœur, je la regardais sans honte, j’avais
honte à l’idée qu’on me surprenne. De toutes mes forces, je tirais sur mes yeux pour
qu’ils se détournent de cette fille ; mais eux ne voulaient rien savoir, ils tiraient
en sens inverse, entraînés par le câble de la beauté, et pour finir ce sont eux qui
eurent le dessus.
Ainsi la contagion par l’air, pénétrant par les yeux essentiellement, est-elle pensée sur le mode de l’empoisonnement, plus facile à observer pour des médecins et donc mieux connu d’eux25.
Puis Calasiris poursuit sa démonstration avec l’exemple du basilic, petit serpent légendaire à la peau brillante auquel les Anciens attribuaient un venin et un regard mortels :
Καὶ ὄφεων δὲ ὁ καλούμενος βασιλίσκος ὅτι καὶ πνεύματι μόνον καὶ βλέμματι πᾶν ἀφαυαίνει
καὶ λυμαίνεται τὸ ὑποπῖπτον ἴσως ἀκήκοας.
Et parmi les serpents, tu as sans doute entendu dire que celui qu’on appelle le basilic
dessèche et putréfie tout ce qui passe à sa portée par la seule vertu de son regard
ou de son souffle.
Le dernier élément de comparaison destiné à fonder le raisonnement de Calasiris sur la nature du mal dont souffre Chariclée est justement le pouvoir du basilic, “roi des serpents” ou “petit roi” (βασιλίσκος) que l’on connaît également par Aristote et Pline l’Ancien26. Avec cette deuxième référence à un écrit du célèbre naturaliste romain, un de ces “livres sacrés qui traitent des animaux” (βίβλοις ἱεραῖς ταῖς περὶ ζῴων), il ne fait plus de doute qu’Héliodore a lu ces ouvrages, pourtant publiés en latin, et qu’il les tient en haute estime. Pline écrit en effet au sujet du basilic27 :
Sibilo omnes fugat serpentes, nec flexu multiplici ut reliquae corpus inpellit, sed
celsus et erectus in medio incedens. Necat frutices, non contactos modo, uerum et
adflatos, exurit herbas, rumpit saxa ; talis uis malo est. Creditum quondam ex equo
occisum hasta et per eam subeunte ui non equitem modo, sed equum quoque absumptum.
Il ne progresse pas, comme les autres, par une série d’ondulations, mais il s’avance
en se tenant haut et droit sur le milieu du corps. Il tue les arbrisseaux, aussi bien
par son haleine que par son contact ; il brûle les herbes, il brise les pierres, tant
son venin a de force. On croyait jadis que, s’il était tué d’un coup de lance porté
du haut d’un cheval, son venin remontait le long de la hampe et tuait à la fois le
cheval et le cavalier.
Ce récit fabuleux renvoie chez Pline également à la volonté de trouver une expli-cation rationnelle à un phénomène curieux dont les effets seuls sont visibles. Mais de l’observation naturaliste à la paradoxographie il n’y a parfois qu’un pas et, dans la bouche de Calasiris comme sous la plume de Pline, le phénomène relève pratiquement de la magie : le basilic dessèche et putréfie à la fois (joignant en une association monstrueuse les deux opposés, le sec et l’humide), tue par le regard aussi bien que par le souffle, les deux fonctions se renforçant l’une l’autre… En effet, Pline ne résiste pas plus que Calasiris à colporter des on-dit qui relèvent plus de la croyance et de la superstition que de la science née de l’observation de la nature28 :
Basilisci, quem etiam serpentes ipsae fugiunt alias olfactu necantem, qui hominem,
uel si aspiciat tantum, dicitur interemere, sanguinem Magi miris laudibus celebrant […]. Attribuunt ei successus petitionum a potestatibus et a diis etiam precum, morborum
remedia, veneficiorum amuleta. Quidam et Saturni sanguinem appellant.
Quant au basilic, que fuient même les serpents qu’autrement il tue par son odeur,
et dont on dit qu’il donne la mort à l’homme par son seul regard, les Mages font les
louanges les plus merveilleuses de son sang […]. Ils lui attribuent la réussite des
requêtes faites aux grands et des prières adressées aux dieux ; pour eux, c’est un
remède contre les maladies, une amulette contre les maléfices. Certains l’appellent
aussi sang de Saturne.
On voit ici en outre que le regard est toujours considéré comme un agent essentiel dans la transmission d’un mal invisible, mais aussi comme un remède, même si son mode d’action reste énigmatique. Or le regard des serpents revêt un pouvoir particulier dans les croyances grecques, comme l’atteste par exemple le mythe de Cadmos29, et il n’est pas étonnant de le trouver mentionné dans cette énumération.
Enfin, au sommet de la démonstration de Calasiris, se trouve une affection qui rejoint la première en une boucle démonstrative, une affection plus terrible encore que le mauvais œil évoqué au commencement :
Εἰ δέ τινες καὶ τοὺς φιλτάτους καὶ οἷς εὖνοι τυγχάνουσι καταβασκαίνουσιν οὐ χρὴ θαυμάζειν, φύσει γὰρ φθονερῶς ἔχοντες οὐχ ὃ βούλονται δρῶσιν ἀλλ’ ὃ πεφύκασι.Que certaines personnes jettent le mauvais œil même sur des êtres chers, pour qui ils sont pleins d’affection, il ne faut pas s’en étonner, parce qu’ils sont naturellement envieux et ils agissent non pas d’après leur volonté, mais d’après leur nature.
Il s’agit ici d’une forme particulière de phthonos ou “envie”, une sorte de jalousie, maléfique et particulièrement vicieuse, de certaines personnes qui visent à détruire les êtres même qu’ils aiment le plus (καὶ τοὺς φιλτάτους καὶ οἷς εὖνοι τυγχάνουσι). Version antique de la psychose appelée aujourd’hui “perverse narcissique” ? À tout le moins, on touche là du doigt une maladie d’un autre ordre, une maladie de l’âme, qui, à la différence de l’amour est curieusement décrite comme “naturelle” (φύσει γὰρ φθονερῶς ἔχοντες ; ἀλλ’ ὃ πεφύκασι), et non transmise, mais qui peut inciter le malade à user du mauvais œil. Ainsi s’achève la liste des exemples cités par Calasiris pour éclairer le phénomène de la transmission d’un mal invisible.
L’avant-dernière étape, avant de guérir le ou la malade, est de poser un bon diagnostic. Dans le roman de Chariton, Callirhoé, il n’est pas besoin de médecins ni de savants pour comprendre que les deux jeunes héros, Chairéas et Callirhoé, ont été saisis du mal d’amour. Le peuple l’a compris immédiatement et a demandé à Hermocrate, le père de Chairéas, d’accepter de les marier au plus vite30. Mais chez Xénophon d’Éphèse, le successeur immédiat de Chariton, des devins et des prêtres sont appelés par les parents au chevet de leurs enfants : ils immolent des victimes, offrent aux dieux des libations et leur adressent des prières dans des langues barbares31, comme l’égyptien, le babylonien ou l’araméen, toutes langues anciennes et vénérables censées faciliter leur intercession auprès des dieux. Mais leurs incantations n’étant pas suivies d’effets, les quatre parents se décident à interroger l’oracle d’Apollon qui préconise… un long voyage en mer pour les deux jeunes gens, ce qui entraînera la longue série de leurs mésaventures32. Chez Héliodore de même, Calasiris est consulté en tant que “prophète” (προφήτης, 3.18.3) et “sage” ou “savant” (σοφός, 3.19.3) pour conjurer le mauvais sort qui semble avoir frappé Chariclée33. Il commence par pratiquer des incantations pythiques après avoir réclamé un trépied, un foyer et des feuilles de laurier (4.5.2-3), bien conscient de proposer au mal qu’il a identifé des remèdes de charlatan puisqu’il dit de lui même : “je commençais à jouer mon rôle comme sur la scène” (ἠρχόμην ὥσπερ ἐπὶ σκηνῆς τῆς ὑποκρίσεως, 4.5.4)34. En son for intérieur, il n’ignore pas que le mal d’amour est “sans gravité et facile à guérir”, qu’il n’est en quelque sorte qu’un ensorcellement (βασκανία, 4.5.4)35. Mais c’est au comportement d’un médecin que se conforme Calasiris lorsqu’il se retrouve seul avec Chariclée, d’abord par son serment de garder le silence, puis par son appel à la confiance et par ses conseils :
ἔκφαινε ὃ κάμνεις· ἔχεις ἐν ἐμοὶ τὸ πιστόν, εἰ βούλει, καὶ ἐνώ μοτον·. λέγε θαρσήσασα
μηδὲ χορήγει τῷ λυποῦντι μέγεθος σιωπῶσα·. πάθος γὰρ ἅπαν τὸ μὲν ὀξέως γινωσκόμενον
εὐβοήθητον, τὸ δὲ χρόνῳ παραπεμπόμενον ἐγγὺς ἀνίατον· τροφὴ γὰρ νόσων ἡ σιωπή, τὸ
δὲ ἐκλαλούμενον εὐπαραμύθητον.
Montre-moi de quoi tu souffres : si tu le veux, tu as ma parole, je fais le serment
de ne rien dire. Aie confiance, parle, et ne laisse pas grandir ce qui te cause de
la peine en gardant le silence. Toute affection est d’un secours aisé si elle est
identifiée immédiatement, mais presque incurable si on lui laisse le temps de se développer :
car le silence nourrit la maladie tandis que la parole permet de la soulager.
La parole apparaît ici comme remède aux maux de l’âme et Calasiris parvient en effet à obtenir les confidences de la jeune fille. S’il suggère ensuite à Chariclès de faire appel à un médecin (4.6.2), c’est qu’il a déjà établi son diagnostic et que, désormais, peu lui importe que Chariclès connaisse la nature du mal qui a frappé sa fille, car il a de son côté avancé dans sa machination. Or Chariclès ne fait pas appel à un médecin mais à une horde de médecins36 :
Σοὶ πεισθέντες” ἔφη· “τοὺς γὰρ εὐδοκίμους τῶν ἰατρῶν, ὡς αὐτὸς ὑπέθου, παρακαλέσας
ἦγον εἰς τὴν ἐπίσκεψιν, ἀμοιβὴν τὴν προσοῦσαν οὐσίαν ὑπισχνούμενος εἴ τι δύναιντο
ἐπικουρεῖν. Οἱ δὲ ὡς τάχιστα εἰσῆλθον ἠρώτων ὅ τι πάσχοι. Τῆς δὲ ἀποστρεφομένης καὶ
πρὸς μὲν ἐκείνους οὐδ’ ὁτιοῦν ἀποκρινομένης ἔπος δὲ Ὁμηρικὸν συνεχῶς ἀναβοώσης
“Ὦ Ἀχιλεῦ Πηλῆος υἱέ, μέγα φέρτατ’ Ἀχαιῶν”.
Ὁ λόγιος Ἀκεσῖνος (οἶσθα δὲ δήπου τὸν ἄνδρα,) τῷ καρπῷ τὴν χεῖρα καὶ ἀκούσης ἐπιβαλὼν
ἀνακρίνειν ἀπὸ τῆς ἀρτηρίας ἐῴκει τὸ πάθος ὥσπερ οἶμαι τὰ καρδίας κινήματα μηνυούσης·
οὐκ ὀλίγον τε χρόνον βασανίσας τὴν ἐπίσκεψιν ἄνω τε καὶ κάτω πολλὰ ἐπιθεωρήσας “Ὦ
Χαρίκλεις” ἔφη “περιττῶς ἡμᾶς ἐνθάδε εἰσκέκληκας· ἰατρικὴ γὰρ οὐδὲν ἂν οὐδαμῶς ἀνύσειε
πρὸς ταύτην.”
Ἐμοῦ δὲ “Ὦ θεοί, τί τοῦτο λέγεις;” ἀναβοήσαντος “οἴχεται οὖν μοι τὸ θυγάτριον καὶ
ἐλπίδος ἐκτὸς γέγονεν;” “Οὐ θορύβου δεῖ” φησὶν “ἀλλ’ ἄκουε.” Καὶ παραλαβών με τῆς
τε κόρης καὶ τῶν ἄλλων ἄποθεν “Ἡ καθ’ ἡμᾶς” ἔφη “τέχνη σώματος πάθη θεραπεύειν ἐπαγγέλλεται
ψυχῆς δὲ οὐ προηγουμένως, ἀλλὰ τότε μόνον ὅταν συμπάσχῃ μὲν τῷ σώματι κακουμένῳ συνωφελῆται
δὲ θεραπευομένῳ. Τὸ δὲ τῆς κόρης νόσος μέν, ἀλλ’ οὐ σώματος, οὐ γὰρ χυμῶν τις περιττεύει,
οὐ κεφαλῆς ἄλγημα βαρύνει, οὐ πυρετὸς ἀναφλέγει, οὐκ ἄλλο τι τοῦ σώματος, οὐ μέρος,
οὐχ ὅλον νοσεῖ που· τοῦτο οὐκ ἄλλο τι νομιστέον.”
Ἐμοῦ δὲ λιπαροῦντος καὶ φράζειν εἴ τι κατέμαθεν ἀξιοῦντος “Οὐ γὰρ καὶ παιδὶ γνώριμον”
ἔφη “ψυχῆς εἶναι τὸ πάθος καὶ τὴν νόσον ἔρωτα λαμπρόν; οὐχ ὁρᾷς ὡς κυλοιδιᾷ μὲν τοὺς
ὀφθαλμοὺς καὶ τὸ βλέμμα διέρριπται καὶ τὸ πρόσωπον ὠχριᾷ, σπλάγχνον οὐκ αἰτιωμένη,
τὴν διάνοιαν δὲ ἀλύει καὶ τὸ ἐπελθὸν ἀναφθέγγεται καὶ ἀπροφάσιστον ἀγρυπνίαν ὑφίσταται
καὶ τὸν ὄγκον ἀθρόον καθῄρηται; Ζητητέος σοί, Χαρίκλεις, ὁ ἰασόμενος· γένοιτο δ’ ἂν
μόνος ὁ ποθούμενος.
En suivant tes conseils : comme tu l’avais suggéré, j’ai fait appel aux médecins les
plus renommés et je les ai conduits au chevet de Chariclée pour un examen de son état,
en leur promettant comme récompense toute la fortune dont je dispose s’ils pouvaient
la secourir. Dès qu’ils sont entrés, ils lui ont demandé de quoi elle souffrait, mais
elle s’est détournée, sans même répondre quoi que ce soit, et n’a pas arrêté de déclamer
un vers homérique :
‘Achille, fils de Pélée, de loin le meilleur des Achéens !’
Alors le savant Acésinos (c’est un homme que tu connais, sans doute) a posé la main
sur son poignet, malgré ses réticences, apparemment pour diagnostiquer son mal d’après
la veine, dans l’idée, j’imagine, qu’elle révèle les mouvements du cœur. Il a procédé
longuement à cet examen, et après l’avoir auscultée de la tête aux pieds, il m’a dit :
“Chariclès, tu nous as fait venir pour rien : la médecine ne peut absolument rien
pour elle.” Je me suis exclamé : “Dieux ! Qu’est-ce que tu veux dire ? Ma petite fille
se meurt et il n’y a aucun espoir ? – Inutile de s’alarmer. Écoute-moi. Notre art
fait profession de guérir les affections du corps et non celles de l’âme, en principe,
sauf quand le mal qui frappe le corps l’affecte elle aussi et que la guérison du corps
lui est bénéfique aussi. C’est bien une maladie qui frappe la jeune fille, mais pas
une maladie du corps : elle n’a aucune humeur en quantité excessive, ne souffre pas
de mal de tête, n’est pas brûlée par la fièvre et son corps, que ce soit en partie
ou en totalité, n’est pas malade. On ne peut en juger autrement.” Mais j’ai insisté
et je lui ai demandé de me dire ce qu’il avait découvert : “Un enfant, a-t-il répondu,
ne comprendrait-il pas que c’est son âme qui est atteinte et que, manifestement, elle
est malade d’amour ? Tu ne vois pas ? Ses yeux sont gonflés, son regard se perd dans
le vague, son visage pâlit, sans qu’elle se plaigne du ventre, son esprit s’égare,
elle récite ce qui lui passe par la tête, elle est sans raison en proie à l’insomnie
et elle a perdu d’un seul coup toute confiance en elle. À toi de chercher celui qui
la guérira, Chariclès ; et seul celui qu’elle aime le pourra.
Outre ce que l’on sait déjà de la médecine antique, à savoir l’existence de consultations collectives de médecins, le montant parfois exorbitant des honoraires demandés, le dialogue avec le malade comme premier élément de diagnostic37, enfin l’impuissance de la plupart d’entre eux (le tout prenant ici un tour évidemment parodique), on notera que seul Acésinos, un médecin apparemment renommé à Delphes et qualifié ici de “savant” (λόγιος), fait un examen complet et minutieux de la malade après avoir pris son pouls au niveau du poignet : il peut ainsi comprendre que Chariclée souffre d’une affection de l’âme (ψυχῆς εἶναι τὸ πάθος) et non du corps, et que cette maladie est l’amour (καὶ τὴν νόσον ἔρωτα λαμπρόν). Les symptômes décrits par le médecin sont ceux que nous avons déjà mentionnés (regard égaré, pâleur, esprit confus, insomnie), le seul remède à ce mal d’amour étant l’union avec l’objet aimé. On relèvera que Calasiris et Acésinos évoquent deux remèdes possibles au mal d’amour, d’une part la parole, qui libère et soulage, d’autre part, dans la continuité des autres romans grecs, l’union sexuelle avec l’être aimé, par la conclusion d’un mariage. Le premier est certainement le plus surprenant des deux puisqu’il souligne l’importance de la parole dans le traitement de la maladie psychique. Mais ce qui nous intéresse davantage ici, c’est que le texte évoquant la consultation du médecin Acésinos suggère une bonne connaissance par Héliodore de l’un des nombreux traités que Galien, le médecin spécialiste du pouls, a consacrés à cet examen devenu habituel à notre époque, mais alors tout-à-fait nouveau38. Galien se serait intéressé à la sphygmologie en complétant l’observation hippocratique par les écrits de savants alexandrins comme Hérophile d’Alexandrie et Archigène d’Apamée. Le médecin de Pergame explique ainsi comment raisonner à partir de la perception du pouls. Par le pouls, il est en effet possible de connaître les pulsations du cœur et de poser un diagnostic. Héliodore peut également s’être inspiré de la pratique clinique des médecins de son époque, à condition qu’ils aient eux-mêmes pratiqué ce type d’examen, ce qui est loin d’être certain ; mais il est plus probable qu’il expose en polymathe la science qu’il a acquise dans les ouvrages de médecine qu’il a lus.
Il ressort de ce long exposé de Calasiris sur les phénomènes de contagion pouvant expliquer la transmission du mal d’amour un effet d’accumulation qui était peut-être destiné à pallier la faiblesse de l’argumentation. Les exemples tirés de l’observation de la nature et de la lecture des “livres sacrés”, légués par les savants, une fois juxtaposés avec art, celui de la dispositio, sont censés remporter, par accumulation de preuves en quelque sorte, l’adhésion de l’interlocuteur ; s’il s’agit bien de rhétorique, elle procède non pas de la rigueur de l’argumentation, mais de la logique de la déduction scientifique – “C’est tout à fait logique” (Καὶ μάλα γε εἰκότως), dit Calasiris. En réalité, il s’agit d’un certain nombre d’exemples empruntés à Galien lui-même. Citons un texte que le célèbre médecin de Pergame écrivit à propos de l’hystérie féminine chez les veuves, dont il attribue la cause à la nocivité de la rétention du sperme féminin dans l’utérus39 :
Ceux qui regardent comme invraisemblable, quand il survient dans tout le corps des
symptômes considérables, d’en accuser une petite quantité d’humeur contenue dans une
partie, me paraissent trop perdre de vue ce qu’on observe chaque jour.
Ainsi, à la suite de la morsure de quelque araignée venimeuse, on voit tout le corps
devenir malade bien qu’une petite quantité de venin ait pénétré par une très petite
ouverture. L’effet produit par le scorpion est encore plus étonnant, car les symptômes
les plus violents se déclarent sur-le-champ ; cependant ce qu’il lance quand il pique
est ou très peu de chose, ou même n’est rien du tout, l’aiguillon ne paraissant pas
percé. Toutefois il est nécessaire de supposer que ce n’est pas pour avoir été piqué
simplement comme par une aiguille que le corps semble aussitôt frappé par la grêle
et qu’on tombe en lipothymie, mais il est plus raisonnable d’admettre que ces accidents
sont causés par l’introduction d’un certain pneuma ou d’une certaine humeur ténue. Quelques médecins pensent que le simple contact de
certaines substances peut, par la seule puissance de leur qualité, altérer les corps
touchés. Une telle nature se rencontre chez les torpilles de mer ; elles ont une si
forte puissance, que l’altération est transmise à la main du pêcheur à travers son
trident, de sorte que cette main devient sur-le-champ engourdie [par la décharge électrique].
Ce sont là des preuves qui témoignent suffisamment qu’une petite quantité de substance
peut produire de grandes altérations par le seul contact ; cela ne s’observe pas moins
aussi dans la pierre d’Héraclée qu’on appelle encore magnétis : le fer qu’elle touche reste suspendu après elle, sans qu’aucun lien l’attache ;
un deuxième morceau approché de celui qui vient d’être ainsi accroché s’attache à
lui et pend comme le premier ; le même phénomène se répète avec un troisième morceau
de fer.
Ainsi l’araignée, le scorpion, la torpille de mer et l’aimant sont-ils invoqués à l’appui de la démonstration que même une faible quantité de sperme féminin stagnant dans l’utérus peut provoquer l’hystérie féminine. Il a été montré en effet que les hommes de l’Antiquité avaient cette habitude de “penser en listes” et que ce procédé rendait compte à sa manière de leur manière de construire le monde40.
“L’inventaire à la Prévert” que dresse le prêtre Calasiris n’a donc rien de littéraire ni de charlatanesque : il est la résultante de la polymathie d’Héliodore, qui se montre aussi versé en médecine qu’en botanique, zoologie, ethnologie, mythologie, etc. Le romancier met ainsi en relation les éléments d’une manière qui est appelée à faire sens. De tous les exemples étudiés, seule la puissance du regard apparaît comme point commun. Mais il n’est pas certain qu’il faille accorder à la vue un plus grand pouvoir qu’aux autres facultés : les yeux sont surtout l’orifice par lequel pénètre la maladie d’amour. L’envoûtement, la fascination, l’air, le souffle, la chaleur, et même les particules et les germes : tous ces éléments concourent à donner une idée cohérente du phénomène de contagion, un phénomène mystérieux dont seule l’enkuklios paideia, toute l’étendue du savoir humain, peut venir à bout.
Plusieurs conclusions s’imposent à l’issue de cette étude de l’exposé de Calasiris sur la maladie d’amour et sur les différentes formes de contagion auxquelles elle est associée. Tout d’abord, il est évident qu’Héliodore emprunte le modèle de l’amoureux transi et de l’amoureuse alanguie aux romanciers qui l’ont précédé et qui se sont eux-mêmes inspirés d’œuvres littéraires canoniques, en particulier de la poésie lyrique et des poèmes élégiaques. Par ailleurs, Héliodore apporte au modèle, somme toute assez courant, de l’amour comme maladie toute l’érudition de Calasiris, prêtre de Memphis, qu’il imagine comme un autre Plutarque, prêtre de Delphes, à la fois érudit et philosophe, sage et savant41, mais aussi comme un nouveau Pline, ce qui illustre, dans le domaine des sciences, la connaissance que les romanciers de langue grecque pouvaient avoir de la langue et de la littérature latines42. Mais il ouvre également sur un autre horizon culturel : Calasiris, prêtre d’Isis, peut également avoir été formé à Memphis à la médecine égyptienne, une médecine ancienne, beaucoup plus ancienne que la médecine grecque, et d’une richesse considérable. On retrouve en effet dans cette culture médicale une démarche diagnostique en plusieurs étapes (qui comprend l’interrogation du patient), la mesure du pouls dans l’établissement d’un diagnostic, l’idée d’une prise de possession du corps du patient par des agents surnaturels, ce qui explique que la longue liste des traitements possibles ait été partagée entre une riche pharmacopée et le recours à des formules magiques et à des amulettes43. Cette idée qu’Héliodore, un Syrien hellénophone originaire d’Émèse, pourrait avoir eu quelques connaissances en matière de médecine égyptienne, par l’intermédiaire même de la médecine mésopotamienne qui reposait sur des fondements assez proches, n’a rien d’absurde. Il n’est cependant pas nécessaire de supposer cette connaissance alors que la lecture des traités de Galien, agrémentée d’un soupçon d’exotisme, pouvait suffire à inspirer le romancier. Galien y étudie différentes formes de contagion morbide, notamment la contamination par l’air ambiant et par les particules invisibles de la maladie que l’air véhicule. Que l’amour se transmette par le feu du regard, un feu qui s’écoule dans l’organisme et l’empoisonne en le vidant de sa substance, reste finalement l’élément le plus romanesque.
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Nunn, J. F. [1996] (2002) : Ancient Egyptian Medicine, [1ère éd. : Londres], Norman.
Nutton, V. (1983) : “The seeds of disease: An explanation of contagion and infection from the Greeks to the Renaissance”, Medical History, 27.1, 1-34.
Pain, S. (2007) : “The pharaohs’ pharmacists”, New Scientist, 40-43.
Parker, R. (1983) : Miasma : Souillure et purification dans la religion grecque archaïque et classique [trad. fr, 2019], Paris.
Pennuto, C. (2017) : “Pulsations du corps en médecine”, Histoire, médecine et santé, 11, 55-76.
Robiano, P. (1990) : Les figures du sage dans la littérature grecque de fiction du milieu du Ier siècle au milieu du IIIe siècle après J.-C., thèse de doctorat, université Paris 4, Paris-Sorbonne.
Stephens, S. A., et Winkler, J. J. (1995) : Ancient Greek novels. The fragments. Introduction, text, translation and commentary, Princeton.
Verbanck-Piérard, A., Boudon-Millot, V. et Gourevitch, D., éd. : (2018) : Au temps de Galien. Un médecin grec dans l’Empire romain, Paris.
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Notes
- Létoublon 1993 et 2017.
- Sappho, “Chant à l’aimée”, fr. 31, E.-M. Voigt éd. : Sappho et Alcaeus, Fragmenta, Amsterdam, Polak & van Gennep, 1971. Trad. S. Boehringer.
- Chariton, Callirhoé, 1.1.7-8. Trad. R. Brethes. Toutes les traductions des extraits de romans grecs qui figurent dans cet article sont tirées de Brethes & Guez 2016.
- Chariton, Callirhoé, 1.1.9-10.
- Voir par exemple Xénophon, Ephésiaques 1.5.2, puis 1.5-6 et 1.9 ; Achille Tatius, Leucippé et Clitophon 1.6.4 et 2.5.2 ; Longus, Daphnis et Chloé, 1.14-15. On notera que le “feu subtil sous la peau” de Sappho a cédé la place dans le genre du roman au “feu dévorant”.
- Héliodore, Éthiopiques, 4.4.4. Trad. D. Kaspzryk.
- Traductions récentes dans Brethes & Guez 2016.
- Stephens & Winkler 1995.
- Voir par exemple Achille Tatius 2.5.2 ; Longus, Daphnis et Chloé, 2.4-6 ; Héliodore, Éthiopiques, 4.9-10.
- Héliodore, Éthiopiques, 4.7.4.
- Héliodore, Éthiopiques, 3.5.4-7.
- Parker 1983 ; Augier 2016.
- Jouanna 2012 relève que le mot pneuma appartient d’abord au registre religieux et légal, puis se retrouve dans la littérature tragique et dans les premiers textes médicaux du corpus hippocratique, tout en restant d’un usage assez rare (121-122). Il suggère que cette extension s’explique par le lien originel qui unit religion et médecine en prenant les exemples de l’épilepsie mais surtout de l’épidémie (loimos) ou de la maladie contagieuse.
- Héliodore, Éthiopiques, 7.5.4. Il s’agit en l’occurrence de la guerre fratricide entre les deux fils de Calasiris, Thyamis et Pétosiris.
- Héliodore, Éthiopiques, 3.10.4-3.11.1. Voir aussi, concernant Chariclée à nouveau, 4.5.4-6 .
- Dasen 2017, 279 et. n. 96, et sur les amulettes en particulier : Dasen 2015a et 2015b, 231-318.
- Plutarque, Propos de table 5.7.1 (Moralia, 680C).
- Nutton 1983.
- Nutton 1983, 16-17.
- Nutton 1983, 9-11.
- Arist., Hist. des animaux, 9.16.4 et 9.19.1.
- Pline, N.H., 10.45.
- Xénophon, Ephésiaques, 1, 3, 1-2. Trad. J.-P. Guez.
- Achille Tatius, Leucippé et Clitophon, 1, 4, 4-5. Trad. J.-P. Guez.
- Nutton 1983, 8-11.
- Ce serpent porte aussi le nom de kinadès, voir Barbara 2005. Aristote aurait proposé de s’en protéger en lui présentant, comme Persée face à la Gorgone Méduse, la surface polie d’un miroir. Le basilic serait l’un des serpents nés du sang de Méduse.
- Plin., N.H., 8.78, trad. A. Ernoult.
- Pline, N.H., 29.66, trad. A. Ernoult. Cf. Gaillard-Seux 1999.
- Castiglioni 2010, 21-25.
- Chariton, Callirhoé, 1.1.11.
- Xénophon d’Éphèse, Éphésiaques, 1.5.6-8.
- Xénophon d’Éphèse, Éphésiaques, 1.5.9.
- Héliodore, Éthiopiques, 3.18.3 et 3.19.3.
- Voir aussi, par exemple, 3.18.3. Sur Calasiris comme charlatan, voir notamment Winkler 1982 ; Billault 2015.
- Chariclée, dans son esprit, a été subjuguée par le regard de Théagène (4.5.4-5), mais elle l’a été également par la puissance des dieux, en l’occurrence Apollon et Artémis qui sont apparus au prêtre d’Isis pour lui recommander d’enlever les deux jeunes gens (3.11.5).
- Héliodore, Éthiopiques, 4.7.3-7.
- Hippocrate, Épidémies, 1.3.10 ; Hippocrate, Pronostic, 1.1.
- Boudon 1994 ; Bacalexi 2001. Pour une histoire du diagnostic par la prise de pouls, voir Marié 2011 ; Pennuto 2017.
- Galien, Des lieux affectés, 6.5 (trad. tirée de C. Daremberg, Oeuvres anatomiques, physiologiques et médicales de Galien, 1856, vol. 2, 689-690).
- Ledentu & Loriol 2020.
- Robiano 1990, 150-151 et 348-353 ; Lalanne 2022, 420-423.
- Jolowicz 2021 sur la poésie latine notamment.
- Voir notamment, sur la médecine égyptienne : Ghalioungui 1983 ; Bardinet 1995 ; Nunn 1996 ; Halioua & Ziskind 2002 ; Pain 2007.