S’interroger sur la façon dont émerge une maladie nouvelle dans le discours médical ancien peut paraître comme une entreprise vouée à l’échec, tant les textes médicaux qui nous sont parvenus sont avares en réflexions dédiées à cette question. En effet, comme le note tout récemment A. Harris, les deux principaux corpus médicaux de l’Antiquité, hippocratique et galénique, ne nous apprennent quasiment rien sur les maladies1. En revanche, les écrits se situant chronologiquement entre ces deux grands ensembles nous fournissent en creux des données permettant de réfléchir au problème de la maladie émergente dans la médecine ancienne. Ainsi, les auteurs des traités nosologiques du début de l’époque impériale, tentant d’embrasser la totalité des maladies observables de leur temps, notent régulièrement le silence des médecins anciens à propos de certaines pathologies. Il est donc possible d’observer une évolution dans la perception que les médecins de l’Antiquité ont de leur paysage pathologique grâce à ce genre de traités médicaux. En effet, certaines maladies décrites par les médecins de la période classique ne sont pas mentionnées par des médecins de l’époque impériale, alors que d’autres maladies, ignorées par les hippocratiques, occupent une place très importante dans les traités nosologiques de l’époque impériale2.
Avant d’aborder certaines parmi ces maladies méconnues des médecins anciens, nous présenterons brièvement le genre du traité nosologique. Il faut rappeler également que le texte le plus important pour la question des maladies nouvelles n’est pas un texte médical, mais un dialogue de Plutarque mettant en scène un débat autour de la possibilité de l’existence des maladies nouvelles : il conviendra d’analyser les passages que l’on peut rapprocher de certains textes médicaux et d’en mener une analyse approfondie. Enfin, nous nous pencherons sur deux pathologies présentées comme nouvelles par Plutarque et décrites par les médecins de l’époque impériale : l’éléphantiasis et l’hydrophobie.
Le genre du traité nosologique dans la littérature médicale de l’époque classique
Le genre du traité nosologique, organisé comme un catalogue de fiches de maladies, est représenté par de nombreux écrits à l’intérieur de la Collection hippocratique3. Certains de ces traités appartiennent à la couche la plus ancienne de la CH, tels Maladies II 1, Maladies II 2 ou encore Affections internes. On pourrait dire, en schématisant beaucoup, que le but de ce type de traité est d’ordonner la réalité pathologique en énumérant la totalité des maladies rencontrées par le médecin : en effet, ces traités se présentent comme de vastes ensembles de fiches de maladies, commençant par les pathologies affectant la tête et allant jusqu’aux celles affectant les pieds4. Les fiches, elles, se caractérisent par un certain nombre d’éléments qui varient plus ou moins : le rédacteur commence toujours par identifier la pathologie, puis expose ses signes, parfois il évoque aussi ses causes et enfin des thérapies et un pronostic sont proposées5. Ce genre de traité médical continue d’exister à l’époque impériale, cependant sa forme devient plus complexe. En effet, les maladies sont maintenant régulièrement réparties en aiguës et chroniques et le nombre de maladies chroniques abordées est systématiquement plus élevé que celui des maladies aiguës6. Enfin, la structure initiale de la fiche a été repensée par les auteurs de l’époque impériale. Par exemple, le traité connu comme Anonymus Parisinus, traité nosologique anonyme datant possiblement de l’époque impériale, organise systématiquement chaque fiche en trois segments : un développement étiologique ouvre la fiche, puis vient un développement sémiologique et enfin on donne des préconisations thérapeutiques7. En revanche, Arétée de Cappadoce, auteur que l’on situe à l’époque impériale également, expose les segments étiologique et sémiologique à l’intérieur d’une même fiche s’insérant dans une série de quatre livres consacrés aux causes et signes des maladies aiguës et chroniques, alors que les segments thérapeutiques sont, eux, réunis dans une autre série de quatre livres dédiés aux thérapies des maladies aiguës et chroniques8. Enfin, Caelius Aurelianus, auteur du Ve s. p.C. qui a adapté en latin l’ouvrage nosologique du médecin grec Soranosd’Éphèse, développe des fiches souvent très longues, embrassant des réflexions sur la dénomination, sur les causes, sur les signes, sur les organes affectés et sur les thérapies des maladies, mais aussi des questions particulières, telle la question des possibles signes précurseurs de la phrenitis9.
Pour voir comment le paysage pathologique évolue entre le Ve s. a.C. et le Ier et le IIe s. p.C., l’on peut comparer les maladies fichées par les médecins hippocratiques et celles qui ont été fichées par les trois auteurs évoqués plus haut, l’Anonymus Parisinus, Arétée de Cappadoce et Caelius Aurelianus10. En lisant les traités hippocratiques Maladies II 1, Maladies II 2 et Affections internes par exemple, on rencontre les pathologies telles que la phtisie (φθίσις), la jaunisse (ἴκτερος), l’iléus (εἰλεός), le tétanos (τέτανος) ou encore l’angine (κυνάγχη). Ces maladies “anciennes” se retrouvent aussi chez les trois médecins plus tardifs : l’Anonymus Parisinus, Arétée de Cappadoce et Caelius Aurelianus consacrent tous les trois des fiches à ces pathologies, en distinguant entre celles qui sont aigües (iléus, tétanos, angine) et celles qui sont chroniques (phtisie, jaunisse)11. Cependant, on remarque aussi que certaines maladies que les auteurs hippocratiques ne mentionnent pas sont traitées par nos trois auteurs : par exemple, on trouve chez Arétée une fiche consacrée au diabète12, chez l’Anonymus Parisinus et chez Caelius Aurelianus on trouve la fiche de l’hydrophobie, alors que tous les trois fournissent des fiches consacrées à l’éléphantiasis13. Certaines de ces maladies ignorées par les médecins anciens se distinguent déjà par leur position à l’intérieur des œuvres, comme l’éléphantiasis qui vient soit clore le traité ou l’une de ses sections, comme chez Anonymus Parisinus ou Arétée de Cappadoce, soit l’ouvrir comme chez Caelius Aurelianus : il est possible que le caractère à la fois nouveau et spectaculaire de cette maladie incite l’auteur à lui donner une place de choix14. De plus, dans certains des traités nosologiques, l’auteur indique clairement les maladies que les médecins anciens ne mentionnent pas : des seize maladies aiguës qu’il décrit, l’Anonymus Parisinus affirme pour quatre que les Anciens ne les mentionnent pas (συγκοπή, βούλιμος, ὑδροφοβία, κωλικά), alors que, parmi les trente-cinq maladies chroniques décrites, il souligne pour trois que les Anciens n’en parlent pas (σκοτωματικά, μυδρίασις, ἐλεφαντίασις). Enfin, les questions terminologiques reçoivent d’une manière générale, et surtout dans le cas de ces maladies inconnues des Anciens, une grande attention, étant donné qu’une maladie nouvelle se manifeste dans le texte avant tout par son nom nouveau15.
Plutarque et le problème de maladies nouvelles
C’est précisément cet aspect du problème – le caractère nouveau du nom de maladie – qui sert d’argument au médecin Philon, personnage que Plutarque met en scène dans ses Propos de table, pour affirmer qu’il s’agit là d’une maladie nouvelle16:
Φίλων ὁ ἰατρὸς διεβεβαιοῦτο τὴν καλουμένην ἐλεφαντίασιν οὐ πρὸ πολλοῦ πάνυ χρόνου γνώριμον γεγονέναι· μηδένα γὰρ τῶν παλαιῶν ἰατρῶν τοῦ πάθους τούτου πεποιῆσθαι λόγον, εἰς ἕτερα μικρὰ καὶ γλίσχρα καὶ δυσθεώρητα τοῖς πολλοῖς ἐνταθέντας.
Le médecin Philon soutenait que la maladie appelée éléphantiasis n’était pas connue depuis bien longtemps ; aucun des anciens médecins n’avait fait mention de cette affection alors qu’ils se sont étendus sur d’autres petits maux insignifiants et que le commun discerne mal. [trad. Frazier & Sirinelli]
Un troisième convive, Diogénianos, s’opposera fermement à la possibilité même d’existence de maladies nouvelles en affirmant que les noms des maladies, relevant de l’usage, changent, alors que les maladies elles-mêmes, relevant de la nature, ne sont pas soumises aux changements17 :
Ἐκ τούτων γὰρ νοσοῦμεν οἷς καὶ ζῶμεν, ἴδια δὲ σπέρματα νόσων οὐκ ἔστιν, ἀλλ’ αἱ τούτων μοχθηρίαι πρὸς ἡμᾶς καὶ ἡμῶν περὶ ταῦτα πλημμέλειαι τὴν φύσιν ἐπιταράττουσιν. Αἱ δὲ ταραχαὶ διαφορὰς ἀιδίους ἔχουσιν πολλάκις νέοις χρωμένας ὀνόμασιν· τὰ γὰρ ὀνόματα τῆςσυνηθείας ἐστὶν τὰ δὲ πάθη τῆς φύσεως· ὅθεν <ἐν> ἀφωρισμένοις τούτοις ἐκεῖνα ποικιλλόμενα τὴν ἀπάτην πεποίηκεν·
Car ce qui nous rend malades est aussi ce qui nous fait vivre : les maladies n’ont pas de germes propres ; c’est la mauvaise influence sur nous de ces éléments ou notre négligence coupable à leur endroit qui sèment le trouble dans notre organisme. Ces troubles ont diverses formes qui ne changent jamais, mais on leur applique souvent des noms nouveaux ; c’est que les noms relèvent de l’usage, tandis que les affections dépendent de la nature ; c’est pourquoi, dans l’ensemble bien défini qu’elles forment, la variété des premiers est source d’erreur. [trad. Frazier & Sirinelli]
Diogénianos détruit ainsi l’argument de Philon, puisque la pluralité des noms de maladies ne proviendrait pas en réalité de la pluralité des maladies elles-mêmes, qui constitueraient un ensemble stable avec des variations quantitatives et non qualitatives. Cela implique que l’absence de noméléphantiasis ou hydrophobie ne veut pas nécessairement dire que les médecins anciens ne connaissaient pas les pathologies appelées ainsi ultérieurement. En défendant ce point de vue, Diogénianos s’inscrit dans un débat qui intéressait les milieux intellectuels et médicaux gréco-romains au IIe s. p.C. En effet, un autre auteur contemporain de Plutarque, le médecin Rufus d’Éphèse, semble s’être intéressé à la même question, puisqu’il commence son exposé sur l’éléphantiasis en constatant que ce dernier n’a pas été décrit par les médecins anciens18 :
Οὐδὲν μὲν παρὰ τῶν παλαιῶν περὶ τῆς ἐλεφαντιάσεως ἀκηκόαμεν, καὶ θαυμάζειν ἄξιον εἰ οὕτω μέγα καὶ χαλεπὸν νόσημα καὶ πολλοῖςγινόμενον παρεῖδον ἱκανοὶ ἄνδρες πᾶν καὶ τὸ βραχύτατον κατασκέψασθαι·
Auprès des Anciens nous n’avons rien appris au sujet de l’éléphantiasis et il faut s’étonner qu’une maladie aussi importante et difficile, qui survient chez un grand nombre de personnes, soit passée inaperçue des hommes capables d’ examiner en détail tout, même ce qui est tout petit.
Quoique le texte de Rufus ne soit pas aussi explicite que les propos de Philon transmis par Plutarque – en effet, Rufus s’étonne du silence des Anciens, sans aller jusqu’à soutenir l’existence de maladies nouvelles – on peut l’imaginer se ranger du côté de Philon et de Plutarque dans le débat qui les oppose à Diogénianos. En effet, son étonnement devant le silence des Anciens, qui ont par ailleurs noté tant de choses imperceptibles pour l’œil du profane, implique l’inexistence de l’éléphantiasis à l’époque classique et même si le texte de Plutarque n’est pas un texte médical, on peut penser qu’il transcrit un débat vraisemblablement présent dans les cercles médicaux de l’époque impériale. D’ailleurs l’importance de la réflexion médicale pour l’œuvre de Plutarque a été mise en avant par plusieurs études récentes : le rapprochement des deux textes, celui de Rufus et celui de Plutarque, déjàopéré par M. D. Grmek dans une perspective plus spécifiquement paléopathologique, semble confirmer ces analyses19. Il faut souligner toutefois que le silence des médecins anciens au sujet de l’éléphantiasis et de l’hydrophobie, même s’il a été noté par d’autres auteurs, tels l’Anonymus Parisinus et Caelius Aurelianus, n’implique pas toujours la nouveauté de la maladie. Comme nous le verrons, certains médecins défendent un point de vue relativement proche de celui adopté par Diogénianos chez Plutarque. En effet, Diogénianos considère qu’on se trompe en observant les maladies dont les signes nous impressionnent, alors qu’il ne s’agit que d’une forme plus grave, plus aiguë d’une maladie déjà connue20 :
Ταύτῃ γε κομψοὶ καὶ οἱ μυθογράφοι· τὰ γὰρ παντάπασιν ἔκφυλα καὶ τεράστια τῶν ζῴων γενέσθαι λέγουσιν ἐν τῇ γιγαντομαχίᾳ, τῆςσελήνης ἐκτρεπομένης καὶ τὰς ἀνατολὰς οὐχ ὅθεν εἴωθεν ποιουμένης· οἱ δὲ καινὰ νοσήματα τὴν φύσιν ὥσπερ τέρατα γεννᾶν ἀξιοῦσι. | Μήτε πιθανὴν μήτ’ ἀπίθανον αἰτίαν τῆς ἐξαλλαγῆς πλάσσοντες, ἀλλὰ τὸ ἄγαν καὶ τὸ μᾶλλον ἐνίων παθῶν καινότητα καὶ διαφορὰν ἀποφαίνοντες· οὐκ ὀρθῶς, ὦ μακάριε Φίλων· ἐπίτασις γὰρ καὶ αὔξησις μέγεθος ἢ πλῆθος προστίθησι, τοῦ δὲ γένους <οὐκ> ἐκβιβάζει τὸ ὑποκείμενον· ὥσπερ οὐδὲ τὴν ἐλεφαντίασιν οἴομαι, σφοδρότητα τῶν ψωρικῶν τινος τούτων οὖσαν, οὐδὲ τὸν ὑδροφόβαν τῶν στομαχικῶν ἢ μελαγχολικῶν.
Voyez, au moins en ce domaine, l’ingéniosité des mythographes qui expliquent que les êtres totalement atypiques et monstrueux sont nés durant la bataille contre les Géants, quand la lune détourna sa course et ne se leva pas à l’endroit habituel. Et on veut nous faire admettre que la nature produit de nouvelles maladies comme des monstres, sans imaginer de raison, plausible ou non, de cette modification. Alors qu’en fait on prend le stade paroxystique, une forme plus aiguë de certaines affections, pour une forme nouvelle et différente : on a tort, très cher Philon. Car une intensification et un accroissement ajoutent grandeur ou quantité, mais ne font pas changer de genre l’objet qui les subit. Ainsi cela ne se produit, àmon avis, ni pour éléphantiasis, qui est une forme aiguë d’affection cutanée, ni pour l’hydrophobie, qui est une forme aiguë de maladie stomacale ou de mélancolie.
[trad. Frazier & Sirinelli]
Cette diatribe a toutes les chances d’être une réponse à l’argumentation adverse, postulant que de nouvelles maladies peuvent bien survenir. Mais à quel moment et dans quel contexte un tel débat a-t-il pu voir le jour ? S’agit-il d’une question antérieure à l’époque impériale ? D’après A. Harris, le concept de la maladie nouvelle et toute l’argumentation l’accompagnant est vraisemblablement né en Alexandrie au IIIe ou IIe s. a.C., hypothèse qui nous semble acceptable21. A. Harris évoque plusieurs facteurs qui ont pu contribuer à l’émergence de cet intérêt pour la maladie nouvelle : le travail philologique intense sur les textes hippocratiques, l’intérêt grandissant pour la classification des pathologies et pour l’établissement d’une nosologie claire, l’influence des conquêtes d’Alexandre qui ont mis en contact les médecins grecs avec un plus grand nombre de maladies et le goût des Alexandrins pour les phénomènes étranges22. Dans cette perspective, la façon dont les auteurs des traités nosologiques traitent les maladies nouvelles peut être analysée comme l’aboutissement du processus initié à l’époque hellénistique sous l’impulsion des facteurs énumérés. Nous nous interrogerons donc sur les traces d’un travail philologique particulier dans les fiches de l’éléphantiasis et de l’hydrophobie, ainsi que sur la façon dont nos auteurs se saisissent de l’éventuelle étrangeté de ces maladies pour créer de nouvelles catégories pathologiques.
Éléphantiasis et hydrophobie
Éléphantiasis
La maladie nommée ἐλεφαντίασις est identifiée aujourd’hui comme la lèpre, pathologie provoquée par le mycobacterium leprae. Du côté des données paléopathologiques, il ne semble pas y avoir d’indices certains de l’existence de la lèpre dans le bassin méditerranéen avant la période hellénistique : il est donc possible que cette maladie ait été véritablement nouvelle pour les Grecs d’Alexandrie hellénistique23. Le témoignage de Rufus est de ce point de vue intéressant, car selon lui le premier à mentionner l’éléphantiasis est un élève d’Érasistrate, célèbre médecin hellénistique24 :
μόνος ἡμῖν Στράτων ὁ τοῦ ᾿Ερασιστράτου μαθητὴς ἐννοίας παρέσχε τοῦ πάθους, κακοχυμίαν αὐτὸ ὀνομάζων· τὸ γὰρ εἰς Δημόκριτονἀναφερόμενον βιβλίον περὶ τοῦ νοσήματος φανερῶς κατέψευσται. οἱ δ’ ὀλίγον πρὸ ἡμῶν καὶ διαφορὰς εἰσηγήσαντο τοῦ πάθους, τὴν μὲνἀρχὴν αὐτοῦ λεοντίασιν καλοῦντες, ὅτι τὸ σῶμα δυσῶδες γίνεται, καὶ ὅτι χαλῶνται αἱ γνάθοι, καὶ παχύνεται τὰ χείλη· ὅταν δ’ ὀφρύεςδιεγείρωνται, καὶ τὰ μῆλα ἐρυθραίνηται, καί τις ὁρμὴ καταλαμβάνῃ τοὺς πεπονθότας πρὸς ἀφροδίσια, τότε σατυρίασιν καλοῦσιν, ἕτερόντι τοῦτο τοῦ κατ’ αἰδοῖα πάθους· ἐκεῖνο μὲν γὰρ ἀπὸ τῆς συνεχοῦς ἐντάσεως τῶν μορίων ὠνόμασται, τοῦτο δὲ καὶ ἀπὸ τῆς μορφῆς· διαβαινόντων δὲ τῶν συμπτωμάτων ἐπὶ πᾶσαν τὴν ἕξιν, ἐλέφαντα καλοῦσιν.
Le seul à nous avoir fait part de ses idées au sujet de cette affection est Straton, le disciple d’Érasistrate, qui la nommait “cacochymie”. Car le livre consacré à éléphantiasis qu’on attribue à Démocrite est de toute évidence un faux. Les médecins qui nous ont précédé de peu ont même introduit des distinctions dans cette affection, en appelant son début “leontiasis”, parce que le corps commence à sentir mauvais, les mâchoires sont béantes et les lèvres deviennent épaisses. Lorsque les sourcils sont levés, les joues rouges et une envie de rapports sexuels saisit les malades, à ce moment-là on appelle cette affection “satyriasis”, qui est quelque chose de différent par rapport à l’affection des parties génitales. En effet, le deuxième “satyriasis” est nommé d’après la tension continuelle des parties génitales, alors que le premier l’est aussi d’après leur forme. Lorsque les symptômes atteignent la constitution entière, l’on appelle l’affection “éléphantiasis”.
Cette première mention d’éléphantiasis se fait par le biais d’un autre terme désignant la pathologie en question : il s’agit d’un terme générique, κακοχυμία, renvoyant plus à une étiologie humorale qu’à la sémiologie de la maladie. Ainsi, même s’il semble considérer éléphantiasis comme une maladie nouvelle parce que les Anciens ne la mentionnent pas, Rufus ne l’identifie pas chez Straton grâce au terme ἐλεφαντίασις, mais grâce aux signes permettant de reconnaitre cette pathologie. Enfin, il nous apprend que les distinctions terminologiques établies en fonction de l’avancement de la maladie ont été élaborées par ses prédécesseurs immédiats : cela implique que le concept nosologique d’éléphantiasis est toujours en évolution à son époque. Notons que le terme λεοντίασις, dérivé comparable à tout point de vue à ἐλεφαντίασις, est extrêmement rare : il permet de créer une série de termes (ἐλφαντίασις, λεοντίασις, σατυρίασις) de formation identique pour renvoyer à la bestialité de la maladie, remarquable par la transformation qu’elle fait subir au malade25.
L’Anonymus Parisinus note également le silence des Anciens dans la partie étiologique de sa fiche, pour opposer ensuite ce silence à l’explication causale de Démocrite26 :
Τῆς ἐλεφαντιάσεως τῶν μἑν παλαιῶν οὐδεὶς ἐμνήσθη ἰατρῶν, φιλοσόφων δὲ Δημόκριτος ἐν τῷ περὶ ἐλεφαντιάσεως αὐτοῦ φερομένῳβιβλίῳ ὅπου ὑπὸ πολλοῦ φλέγματος γλισχρώδους καὶ μυξώδους ἔφησεν γίνεσθαι ταύτην τὴν ἐλεφαντίασιν ἐπὶ τὴν ἐπιφάνειαν διὰ φλεβῶνἐλθόντος ἐν πλήθει, <τὸ δὲ ἐν αὐταῖς θρομβωθὲν αἷμα> ὄχθους ἐπανίστησιν (τὸ δὲ ἐν αὐτῷ θρομβωθὲν αἷμα) οἵτινες νεκρούμενοιἀποπίπτουσιν· Ἱπποκράτης δὲ κατὰ τὸ ἀκόλουθόν φησι γίνεσθαι πληθυνοῦσης τῆς μελαίνης χολῆς· ἥτις χωρήσασα ἐπὶ τὰς τῆς ἐπιφανείαςφλέβας, αἷμα μὲν ἐγχώννυσι τῇ γεώδει αὐτῆς οὐσίᾳ καὶ ὄχθους ἐπανίστησιν, ὅλην δὲ τῇ ὀξύτητι ζυμοῖ τὴν ἐπιφάνειαν ὥσπερ γῆν ὄξος.
Personne parmi les anciens [médecins] n’a mentionné l’éléphantiasis, tandis que parmi les philosophes Démocrite l’a fait dans le livre Surl’éléphantiasis qui lui est attribué. Dans ce livre il a dit que cette maladie de l’éléphantiasis nait à partir d’une grande quantité de phlegme visqueux et muqueux, lorsqu’il arrive en masse à la surface [du corps] en passant par les veines. Le sang coagulé dans les veines fait surgir des tumeurs qui se nécrosent et finissent par tomber. Hippocrate dit, en accord avec sa doctrine, que [cette maladie] nait lorsque la bile noire est en excès. Lorsque cette dernière atteint les veines se trouvant à la surface du corps, d’un côté elle emplit le sang avec de la terre à l’aide de son élément terreux et elle fait surgir des tumeurs et de l’autre elle fait fermenter la surface entière [du corps] par son acidité, tout comme le vinaigre [fait fermenter] la terre.
Lorsqu’il parle des Anciens, cet auteur renvoie en abrégé au quattuor Érasistrate, Dioclès, Praxagoras et Hippocrate auxquels il oppose ici le traité de Démocrite, ce qui est exceptionnel : c’est l’unique fiche de maladie dans ce traité qui renvoie à une source autre que les quatre médecins mentionnés. Pour quelle raison l’auteur tient-il à nous transmettre ici la théorie étiologique démocritéenne ? On peut penser que d’un côté, ce traité représentait peut-être finalement une des seules sources écrites sur la nouvelle maladie et de l’autre, la figure de Démocrite étant perçue à cette époque comme une autorité pour les médecins, que l’auteur trouve pertinent de s’appuyer sur les travaux “spécialisés” de l’Abdéritain27. À l’explication causale de Démocrite, fondée sur la théorie humorale et plus précisément le phlegme, sera par la suite opposée l’étiologie qui met en avant le rôle de la bile noire et qui est considérée comme conforme aux doctrines d’Hippocrate. Comme l’a montré P. Van der Eijk, l’expression κατὰ τὸ ἀκόλουθονrenvoie ici à ce que l’auteur peut extrapoler en ce qui concerne la CH : voici, nous dit-il, ce qu’Hippocrate aurait dit s’il avait rencontré cette maladie28. Ce n’est pas le seul cas d’absence d’étiologie “ancienne” pour une maladie chez cet auteur et à plusieurs reprises il procède de la même manière : il attribue à un ou aux plusieurs parmi les Anciens ce qu’il pense être en accord avec leurs doctrines connues par ailleurs. Cependant, l’éléphantiasis est le seul cas où à l’étiologie reconstruite d’un médecin ancien s’oppose celle d’un philosophe : étant donné que c’est à la même époque qu’on situe l’écriture des lettres pseudo-épigraphiques, narrant la fameuse rencontre entre Démocrite et Hippocrate, on peut penser que l’Anonymus Parisinus confronte ici, au sujet d’une maladie chronique particulièrement impressionnante, ces deux grandes figures des Anciens. Par ailleurs, comme chez Rufus, l’animalité de l’éléphantiasis se retrouve dans le lexique de la sémiologie, même si cet auteur s’intéresse moins aux questions terminologiques29 :
Γίνεται…καὶ δύσπνοια καὶ βαρυφωνία· ἀφώνους μὲν καὶ λεοντόπνιγας αὐτοὺς ὠνόμασαν·
Surviennent aussi la difficulté respiratoire et une voix grave. On les a appellés “aphones” et “leontopniges”.
Le composé λεοντόπνιγες est de formation claire : le premier élément λεοντό- est à associer avec λέων “lion” et le deuxième élément -πνιγεςavec le verbe πνίγω “suffoquer”. Ainsi, les malades de l’éléphantiasis souffrant d’obstruction respiratoire étaient appelés “lions qui suffoquent”. Le mot est un hapax dans la littérature grecque, mais on peut le mettre en lien avec la série des termes dérivés de λέων pour désigner l’éléphantiasis : λεοντίασις chez Rufus d’Éphèse et λεόντειον chez Arétée de Cappadoce. D’ailleurs, les précisions qu’apporte ce dernier en ce qui concerne les dénominations de la maladie sont précieuses dans la mesure où elles reflètent aussi l’importance de l’aspect animal de la maladie30 :
Ἐκίκληϲκον δὲ καὶ λέοντα τὸ πάθοϲ, τοῦ ἐπιϲκυνίου τῆϲ ὁμοιότητοϲ εἵνεκεν, ἣν ὕϲτερον φράϲω, ἠδὲ ϲατυρίηϲιν τῶν τε μήλων τοῦἐρυθήματοϲ καὶ τῆϲ ἐϲ ξυνουϲίην ὁρμῆϲ ἀϲχέτου τε καὶ ἀναιϲχύντου.
On a également nommé l’affection “lion”, à cause de la ressemblance de cette peau au-dessus du front, dont je parlerai plus tard, et aussi “satyriasis” à cause de la rougeur des joues et de l’impulsion irrésistible et honteuse de faire l’amour.
On a pu constater qu’Arétée est, en ce qui concerne la terminologie, proche de Rufus, avec la série ἐλέφας-λέων-σατυρίασις, mais la motivation de la dénomination “léonine” de la maladie ne coïncide ni avec l’Anonymus Parisinus ni avec Rufus : pour Arétée, c’est la peau ridée au-dessus du front, ἐπισκύνιον caractéristique des lions, qui est à l’origine de ce terme, comme il l’explique un peu plus loin dans la même fiche31 :
ἐπιϲκύνιον ὂν μέγα ἕλκεται καλύπτειν ὄϲϲε, ὅκωϲ τοῖϲι θυμουμένοιϲι λέουϲι· διὰ τόδε καὶ λεόντειον κικλήϲκεται.
Puisqu’il y a la peau au-dessus du front, elle est abaissée fortement de sorte à cacher leurs yeux, comme chez les lions enragés : c’est pour cette raison-là que l’affection est aussi nommée “léonine”.
Même si Arétée n’évoque point le problème de maladie nouvelle concernant l’éléphantiasis, ces termes qui trouvent des échos chez Rufus et chez Anonymus Parisinus renvoient à l’étrangeté de cette affection à nulle autre semblable. Ce caractère exceptionnel de l’éléphantiasis va de pair avec sa nouveauté.
En fin de compte, aucune remarque ou réflexion explicite sur l’apparition récente de l’éléphantiasis ne nous a été conservée dans les traités nosologiques de l’époque impériale, ce en quoi les médecins – ou du moins ce qui a été conservé de leur œuvre – diffèrent par rapport à un auteur comme Plutarque ou même les auteurs d’expression latine, les encyclopédistes comme Pline l’Ancien ou Celse : ce dernier note l’apparition récente de la maladie en Italie et le premier date son émergence en Italie à l’époque de Pompée le Grand et précise que la maladie est endémique en Égypte32. L’éléphantiasis semble occuper tout de même une place à part : Rufus et Anonymus Parisinus soulignent le silence des médecins anciens, ce dernier confronte même Démocrite à Hippocrate – chose unique dans son traité – alors qu’Arétée et Rufus donnent une description détaillée des symptômes transformant le malade en animal. On peut admettre d’ailleurs que la maladie peut ne pas être nouvelle pour un médecin exerçant aux Ier et IIe s. p.C. dans la partie orientale de l’Empire, mais elle reste une maladie exceptionnelle par l’apparence monstrueuse qu’elle donne au malade et de ce point de vue-là l’éléphantiasis fascine les médecins de l’époque impériale. Cet aspect de la maladie pourrait être associé au goût alexandrin pour l’étrange, auquel se joint aussi un travail philologique en ce qui concerne la littérature antérieure et la terminologie.
Hydrophobie
La maladie hydrophobie est désignée en grec par l’adjectif substantivé ὑδροφόβος “qui a peur de l’eau” : il appartient à la catégorie des composés adjectivaux au second terme -φοβος réunissant une quinzaine de termes33. Renvoyant à un symptôme de la maladie que nous connaissons comme rage, à savoir la peur de l’eau qui s’observe chez les malades, ce terme n’est pas attesté avant le Ier s. p.C. Il apparaît régulièrement en association avec les termes dérivés du substantif λύσσα. Depuis la poésie homérique, en effet, λύσσα et ses dérivés désignent à la fois la rage guerrière et le chien enragé, κύων λυσσητήρ34. Ce qui est toutefois surprenant c’est que la rage en tant que maladie n’est pas du tout attestée dans la CH35. En revanche, dans la médecine impériale du Ier s. p.C. le terme ὑδροφόβος apparait en tant que terme médical désignant la maladie humaine provoquée par la morsure du chien enragé. Ainsi, dans les traités nosologiques de l’Anonymus Parisinus et de Caelius Aurelianus on trouve des fiches consacrées à l’hydrophobie.
Tout comme dans le segment étiologique de l’éléphantiasis, l’Anonymus Parisinus va noter le silence des Anciens au sujet de cette maladie36 :
Οἱ ἀρχαῖοι οὐκ ἐμνήσθησαν τούτου. Ἔοικε δὲ γίνεσθαι διὰ δισσὴν αἰτίαν. Ἢ γὰρ ὑπὸ λυσσῶντος κυνὸς ἐνδακόντος καὶ ἐξιώσαντος τοὺς ἐντῷ σώματι χυμοὺς ἢ χυμῶν τοιούτων ἐντραφέντων τῷ σώματι οἷων δύνασθαι ἐπαγαγεῖν τὸ πάθος.
Les Anciens n’ont pas mentionné cette affection. Elle survient vraisemblablement à partir de deux causes : soit d’un chien enragé qui mord [le patient] et empoisonne les humeurs corporelles soit parce que des humeurs sont générées à l’intérieur du corps, telles qu’elles peuvent provoquer l’affection.
Encore une fois, les Anciens n’interviennent que par leur silence, puisqu’ils ne mentionnent pas la maladie hydrophobie. L’auteur propose donc une étiologie vraisemblable, dans ce cas double : soit un chien enragé mord l’homme et lui inocule son “venin” soit des humeurs vénéneuses sont générées par le corps lui-même. La première hypothèse causale renvoie à un accident proche de la morsure d’une vipère et effectivement la rage sera classée à la même époque parmi les pathologies provoquées par le venin des animaux. Andromaque l’Ancien, médecin de l’empereur Néron, en énumérant les pathologies contre lesquelles sa recette de thériaque, la fameuse galéné, est efficace, mentionne ainsi l’hydrophobie37. L’Anonymus Parisinus confirme cette conception de la maladie par son choix des termes – le verbe ἐξιόω “rendre venimeux, empoisonner”, est à rattacher au substantif ὁ ἰός “venin”. Ce constat pourrait expliquer le fait que la rage, maladie qui devait exister depuis longtemps, ne semble pas susciter un réel intérêt avant l’époque hellénistique. En effet, le développement de la littérature iologique à l’époque hellénistique et son nouvel essor au début de l’époque impériale a peut-être été à l’origine d’une fascination pour une pathologie provoquée par la morsure d’un animal, avec l’idée que le chien inocule son venin de la même manière que les vipères38. Cette dimension bestiale de la maladie, se situant du côté de sa causalité, trouve des échos au niveau de la symptomatologie également. De fait, la maladie finit par transformer l’homme en animal, à l’instar de l’éléphantiasis. Là aussi l’Anonymus Parisinus nous donne quelques informations précieuses, notant que la dernière phase de la maladie est caractérisée par un comportement incontrôlable du malade39 :
ὁ μέντοι τρόμος αὐτοῖς οὐκ ἔστι διηνεκής, ἀλλὰ κατὰ τὰς φαντασίας ἐπιτιθέμενος. Περιψύχονταί γε μὴν ἄκρα καὶ σφυγμοὶ πυκνοῦνται, συνδιώκονται μετὰ ἀσθενείας καὶ εἴ τις προσφέρει ποτόν, ἐκτρέπονται καὶ κεκράγασι καὶ τὸ πνεῦμα κλαυθμῶδες ἔχουσιν ὁμοίως παισὶνἀκολύμβοις μέλλουσιν εἰς βυθὸν ῥίπτεσθαι. λυγμὸς οὖν ἐπὶ τὸ χεῖρον προϊοῦσι παρέπεται καὶ φωνὴ ἄτονος καὶ ὑλακῇ παραπλήσιον ἐπήχημα.
Leur tremblement n’est pas continu, mais les attaque selon les apparitions [qui les assaillent]. Ils souffrent du refroidissement des extrémités, leur pouls devient plus dense, puis se poursuit faiblement et si quelqu’un [leur] propose à boire, ils se détournent, crient et ont une respiration [bruyante] mêlée avec les pleurs, comme les enfants qui viennent d’être précipités dans les eaux profondes alors qu’ils ne savent pas nager. Chez ceux qui arrivent à un stade de maladie plus grave, un hoquet suit, une voix atone et un bruit semblable à l’aboiement.
Le malade finit par s’exprimer en aboyant, il devient donc semblable à un chien : cette animalité qui caractérise le comportement des malades de la rage est un signe que l’on retrouve aussi chez Cælius Aurelianus40 :
[…] tremor atque conductio neruorum, uox obtusa et uelut latrabilis et corporis spiræ similis siue canina inuolutio, spiratio difficilis, iactatiocorporis omnis ad ingressum hominum tamquam secum aquam afferentium, rubor uultus atque oculorum et corporis tenuitas attestante pallore cumsudore partium superiorum, ueretri frequens tensio cum seminis inuoluntario iactu, lingua prominens.
[…] Tremblement et spasme, voix sourde, semblable à un aboiement, le corps enroulé comme une spirale ou plutôt recroquevillé comme [celui d’]un chien, respiration difficile, agitation de tout le corps à l’approche des hommes comme s’ils apportaient de l’eau, rougeur du visage et des yeux, faiblesse du corps que confirme la pâleur ainsi que la sueur des parties supérieures, tension fréquente des parties intimes avec une émission involontaire de sperme, langue proéminente.
Le malade de Cælius Aurelianus semble se transformer en chien d’une manière encore plus frappante, adoptant non seulement l’aboiement mais aussi la position recroquevillée. Cette idée que la personne affectée par la rage adopte le comportement d’un chien enragé, voulant même mordre les gens de son entourage, est présente dans nombre de textes anciens et modernes et ne doit pas forcément être interprétée comme de l’affabulation41. Il est en effet possible que les médecins aient assisté à des manifestations particulièrement violentes des accès de rage, ce qui aurait donné un statut particulier à cette maladie dans le discours médical de l’Antiquité.
L’hydrophobie est en tout cas la seule affection pour laquelle nous conservons un développement venant de la plume d’un médecin consacré à son possible caractère nouveau. C’est Cælius Aurelianus qui nous le conserve : situé dans le livre III de ses Maladies aiguës, ce développement est placé à la suite de celui qui aborde la localisation de l’hydrophobie et il précède les préconisations thérapeutiques. Dès l’incipit, une polémique se met en place : selon notre auteur, elle se limitait à certains médecins dogmatiques42. Cælius Aurélianus mentionne à cet endroit deux médecins, Artémidore et Caridème, qui étaient tous les deux des disciples d’Érasistrate, tout comme Straton. Le débat autour de la maladie nouvelle semble donc remonter aux cercles proches des maîtres alexandrins et plus particulièrement d’Érasistrate. C’est dans ces cercles, semble-t-il, qu’on a observé tout d’abord que les Anciens n’avaient pas mentionné l’hydrophobie, mais aussi qu’elle laissait sans ressources même les meilleurs médecins et enfin que ses causes étaient insaisissables et que la maladie elle-même était incurable. Cette attitude pessimiste face à une maladie nie toute possibilité de savoir médical à son sujet : son nom est inconnu, aucun médecin n’arrive à atténuer ses signes impressionnants, ses causes restent cachées, enfin on ne peut pas la guérir. Cælius Aurelianus oppose à cette attitude celle du camp adverse qui trouve chez Démocrite, Hippocrate et Homère les mentions plus ou moins déguisées de l’hydrophobie :
Sed his contraria sentientes falsum esse inquiunt, quod hanc passionem nullus ueterum memorauerit. Etenim Democritus, qui Hippocrati conuixit, non solum hanc memorauit esse passionem, sed etiam eius causam tradidit, cum de opisthotonicis scriberet. Ipse quoque Hippocrates, etsi nonprincipaliter de ipsa passione tractans, sensu tamen dictorum hanc memorasse monstratur in Prædictiuo libro dicens phreniticos paruibibulos sonoquolibet pulsatos tremore affici, alienatione autem mentis hydrophobas uexari uidemus, quapropter hos Hippocrates phreniticos dixit paruibibulos, quos brachypotas uocant, hoc est, quod modicum biberent ob timorem liquoris. […] Homerus quoque hanc agnouisse passionem probatur, conicitenim per figuram, cum de Tantalo dicit, item ubi inducit Teucrum occisis octo Hectorem non potuisse percutere atque ita locutum, ut diceret sehunc interficere non posse rabidum canem.
Cependant, ceux qui s’opposent à ces [médecins] disent qu’il n’est pas vrai qu’aucun des Anciens n’a mentionné cette affection. De fait, Démocrite, qui fut un contemporain d’Hippocrate, a non seulement affirmé que l’affection hydrophobie existait, mais il a également rapporté sa cause, lorsqu’il écrivait de ceux souffrant de l’opisthotonos. On montre qu’Hippocrate lui-même, quoiqu’il n’ait pas abordé spécifiquement la maladie elle-même, l’a tout de même évoquée par le sens de ses mots dans le livre du Prorrhétique, en disant que les phrénétiques étaient de petits buveurs, qu’ils sontdérangés par n’importe quel bruit et qu’ils sont pris de tremblements. En effet, nous observons que les hydrophobes souffrent de l’aliénation mentale et c’est pour cela qu’Hippocrate a nommé ces phrénétiques “petits buveurs”, ce qu’ils appellent [en grec] βραχυπότας, ce qui veut dire qu’ils boivent peu à cause de la peur du liquide. […] On affirme qu’Homère connaissait lui aussi cette affection : il la présente en effet à travers une image, lorsqu’il parle de Tantale et aussi lorsqu’il introduit Teucer qui, après avoir tué huit [héros], n’a pas pu atteindre Hector et qui a parlé de telle sorte qu’il déclara ne pouvoir tuer un chien enragé.
Les autorités ne manquent pas ici pour garantir l’ancienneté de la maladie : à Démocrite, qui aurait écrit aussi sur l’hydrophobie, se joignent Hippocrate et Homère. Une fois de plus, Démocrite et Hippocrate sont cités côte à côte pour démontrer l’existence d’une réflexion ancienne au sujet d’une maladie que certains affirment nouvelle. À eux va se joindre l’autorité suprême d’Homère qui vient clore la question du savoir des Anciens et il n’est pas sans importance de signaler que Diogénianos a recours à ce même vers de l’Iliade pour affirmer l’ancienneté de cette maladie, dans la toute dernière phrase de sa démonstration43 :
καίτοι τοῦτό γε θαυμαστὸν εἰ μηδ’ ῞Ομηρος ἀγνοῶν ἐλάνθανεν ὑμᾶς· τὸν γὰρ ‘λυσσητῆρα κύνα’ δῆλός ἐστιν ἀπὸ τοῦ πάθους τούτουπροσαγορεύων, ἀφ’ οὗ καὶ ἄνθρωποι λυσσᾶν λέγονται.’
Et il est étonnant que vous ne vous soyez pas rendu compte qu’Homère déjà n’ignorait pas cette maladie. Car, à l’évidence, il a tiré l’expression de “chien enragé” de cette affection ; d’où vient aussi qu’on emploie pour les hommes le verbe “être enragé”.
De toute évidence, l’autorité d’Homère revenait régulièrement dans le débat autour de la nouveauté de l’hydrophobie et devait représentait un argument de taille, d’ailleurs Cælius Aurelianus, à la fin de son développement, reviendra sur les arguments s’opposant à la nouveauté de l’hydrophobie pour confirmer l’importance des témoignages poétiques. En revanche, l’autorité d’Hippocrate est tout sauf évidente ici : alors que l’Anonymus Parisinus ne cherche pas à identifier à tout prix une maladie nouvelle – l’éléphantiasis – chez Hippocrate et parle tout simplement de ce qui serait en accord avec la doctrine hippocratique, les opposants à la thèse de l’hydrophobie-maladie nouvelle n’hésitent pas à réinterpréter le texte hippocratique à la lumière de la nosologie de leur époque. Cependant, notre auteur prend la peine de revenir sur la lecture “hydrophobique” du Prorrhétique d’Hippocrate pour constater qu’il n’est pas possible de reconnaître l’hydrophobie là où Hippocrate parle du phrénitis, admettant implicitement le silence des médecins anciens en ce qui concerne l’hydrophobie.
En conclusion à son étude récente, A. Harris s’interroge sur les raisons qui poussent les auteurs de l’époque impériale à considérer l’éléphantiasis et l’hydrophobie comme des maladies nouvelles, alors qu’elles semblent être connues depuis un certain temps déjà. Effectivement, si l’on admet que le débat autour de la maladie nouvelle est né à l’époque hellénistique et même si nous associons la description de l’hydrophobie à l’essor plus récent de la toxicologie, autour du milieu du Ier s. p.C., on peut être surpris de constater qu’au IIe s. p.C. Plutarque considère toujours nos deux maladies comme nouvelles. Une possible réponse à cette question se trouve, me semble-t-il, dans l’importance de la tradition philologico-médicale alexandrine : même si les maladies en question ne sont plus nouvelles à l’époque impériale, le thème de la maladie nouvelle est peut-être associé à ces maladies-là et se transmet ainsi depuis les érudits alexandrins.
Mais pourquoi ces deux maladies précisément sont-elles perçues comme nouvelles ? Il n’est pas sans intérêt non plus de rappeler l’argumentation de Diogénianos comparant les médecins soutenant l’émergence de maladies nouvelles aux mythographes qui, eux, ont imaginé l’apparition des monstres affreux : en effet, les maladies signalées comme nouvelles se caractérisent souvent par des symptômes spectaculaires. On peut donc se demander si la notion de maladie nouvelle ne recouvrait pas aussi celle d’une maladie extraordinaire et étrange et si l’éléphantiasis et l’hydrophobie n’en constituaient pas des exemples particulièrement frappants, avec des signes qui mettaient sous les yeux du médecin une transformation de l’homme en animal.
Sources
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Bibliographie
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Notes
- Harris 2021, 2.
- Nous considérons les épithètes “classique” et “hippocratique” comme interchangeables : comme l’a récemment souligné P. Van der Eijk, la notion de “médecine hippocratique” renvoie à un ensemble d’auteurs, de théories et de traités médicaux si hétérogènes, qu’il serait plus juste de parler de médecine classique. Ayant donc cela à l’esprit, on peut considérer les qualificatifs “classique” et “hippocratique” comme équivalents. Voir Van der Eijk 2015, 17-27.
- Nous renverrons désormais à la Collection hippocratique à l’aide de l’abréviation CH.
- Les travaux de J. Jouanna concernant ce type de traités permettent de comprendre leurs rapports mutuels, étant donné qu’ils sont caractérisés par de nombreuses rédactions parallèles. J. Jouanna a pu mettre en évidence les rapports qu’entretenaient Maladies II 1 et 2, Affections internes, Maladies I, Affections et, dans une moindre mesure, Maladies III, en établissant une chronologie relative et en constatant que le traité des Maladies II regroupe en réalité deux traités distincts. Voir Jouanna 2009.
- Selon l’étude de J. Jouanna, les traités les plus anciens ne comportent pas de développement étiologique, c’est un ajout plus tardif, la fiche rassemblant initialement l’identification de la maladie, ses signes et sa thérapie, parfois suivie du pronostic. Sur l’évolution du schéma d’exposition de maladie, voir Jouanna 2009, 133-148.
- Dans le traité d’Arétée de Cappadoce, les deux livres exposant les signes et les causes de maladies aiguës devaient contenir à l’origine vingt-deux fiches, alors que les deux livres consacrés aux causes et signes des maladies chroniques en contiennent vingt-neuf. L’Anonymus Parisinus contient, lui, seize fiches consacrées aux maladies aiguës et trente-neuf fiches de maladies chroniques. Enfin, Caelius Aurelianus nous informe sur quatorze maladies aiguës et quarante-cinq maladies chroniques.
- Voir par exemple Garofalo 1997, 2-11.
- Voir Hude 1958, passim.
- Voir Bendz & Pape 1990, passim.
- Nous considérons que l’œuvre de Caelius Aurelianus, même si elle est plus tardive, peut être rapprochée des autres traités nosologiques des Ier et IIe s. p.C., dans la mesure où elle représente l’adaptation de l’œuvre de Soranos d’Éphèse, auteur que l’on date au IIe s. p.C.
- Arétée consacre les fiches 6 et 7 du premier livre des Causes et signes des maladies aiguës au tétanos et à l’angine et la fiche 6 du deuxième livre à l’iléus, alors qu’il dédie les fiches 8 et 15 du premier livre des Causeset signes des maladies chroniques à la phtisie et à la jaunisse. Voir Hude 1958, 5-9 ; 25-26 ; 47-49 ; 57-60. Anonymus Parisinus aborde l’angine, le spasme-tétanos et l’iléus comme les fiches 6, 7 et 14 à l’intérieur de la section consacrée aux maladies aiguës, alors qu’il situe phtisie et jaunisse parmi les maladies chroniques, en tant que fiches 27 et 33. Voir Garofalo 1997, 38-57 ; 94-101 ; 148-155 ; 178-187. Caelius Aurelianus situe les fiches de l’angine, du spasme-tétanos et de l’iléus, correspondant respectivement à la fiche 1, 6 et 17, dans son III et dernier livre des Maladies aiguës, alors que la phtisie représente la dernière fiche – la fiche 14 – du livre II et la jaunisse la fiche 5 du livre III des Maladies chroniques. Voir Bendz & Pape 1990, 292-320 ; 328-348 ; 374-394 ; 664-676 ; 720-726.
- Chez Arétée c’est la fiche 2 du deuxième livre des Causes et signes des maladies chroniques, voir Hude 1958, 65-66. Caelius Aurelianus avait aussi écrit sur le diabète, mais cette fiche n’a pas été conservée, voir Bendz & Pape 1990, 900.
- Pour les différences entre les traités nosologiques hippocratiques et ceux de l’époque impériale et d’une manière générale pour le développement du concept de la maladie, surtout mentale, dans la médecine ancienne voir Thumiger & Singer 2018, 1-24.
- Chez Caelius Aurelianus, la fiche de l’éléphantiasis, qui n’a pas été conservée dans son intégralité, se trouve en ouverture du livre IV des Maladies chroniques. Voir Bendz & Pape 1990, 774-782. Chez Arétée, elle clôt à la fois les deux livres dédiées aux causes et signes des maladies chroniques, mais aussi l’ensemble des quatre livres consacrés aux causes et signes des maladies aiguës et chroniques. Voir Hude 1958, 85-90. Enfin, chez l’Anonymus Parisinus elle clôt le traité. Voir Garofalo 1997, 258-261.
- M. D. Grmek a pu insister sur le fait que l’apparition de nouveaux noms de maladies ne correspond pas à une émergence “objective” de maux nouveaux, mais ce qui nous intéresse ici est de comprendre la perception des médecins de l’Antiquité de telle ou telle maladie comme nouvelle et non leur nouveauté objective. Voir Grmek 1991, 196.
- Il s’agit de la question IX, S’il est possible que se forment des maladies nouvelles et par quelles causes, du livre 8. Plu. 731A = Frazier & Sirinelli 1996, 115.
- Plu. 731 D-E = Frazier & Sirinelli 1996, 116.
- Ruf. ap. Orib. Coll. 45.28 = Raeder 1931, 184. Soulignons que le texte de Rufus ne nous est connu que par Oribase, médecin plus tardif, pratiquant à la cour de l’empereur Julien. Sauf indication contraire, les traductions sont les nôtres.
- L’importance de l’aspect médical de l’œuvre de Plutarque a été souligné déjà par J. Boulogne. Plus récemment M. Vamvouri-Ruffy a consacré une étude intéressante aux vertus thérapeutiques du banquet, alors que S. Swain et D. Marcotte ont pu proposer des rapprochements intéressants au sujet de la mélancolie et de la dracunculose entre Rufus et Plutarque. Voir Grmek 1983, 249-252, ainsi que Boulogne 1996, Swain 2008, Marcotte 2021 et Vamvouri Ruffy 2012.
- Plu. 731F-732A = Frazier & Sirinelli 1996, 117.
- Harris 2021, 11-13.
- Le travail qu’a mené récemment D. Marcotte sur la dracunculose dans les sources grecques et notamment dans le dialogue de Plutarque qui nous intéresse illustre particulièrement bien les deux derniers facteurs qui avaient pu contribuer au développement d’un débat autour de la question des maladies nouvelles. En effet, il s’agit d’une pathologie provoquée par le parasite Dracunculus Medinensis vivant dans les eaux stagnantes des pays subtropicaux, qui est apparue dans la littérature grecque à la suite des conquêtes d’Alexandre et qui se montre comme impressionnante. Voir Marcotte 2021.
- Voir Grmek 1983, 249-252 et plus récemment Nutton 2016, 33-34.
- Ruf. ap. Orib. Coll. 45.28 = Raeder 1931, 184.
- Le terme λεοντίασις n’est attesté, dans l’ensemble de textes médicaux grecs qui nous sont conservés, que dans l’extrait de Rufus chez Oribase et dans le Médecin. Introduction du corpus galénique. Il fait partie dans ce deuxième texte aussi d’une série de termes de pathologie dérivés de zoonymes : ἐλεφαντίασις, λεοντίασις, ὀφίασις. Voir Gal. Int. Med. K. 757-758 = Petit 2009, 69-70.
- Garofalo 1997, 258.
- Dans son analyse de la réception de Démocrite dans la littérature technique, M. L. Gemelli Marciano souligne bien que Démocrite devient entre le Ier s. a.C. et le Ier s. p.C., une source fiable pour les médecins et toute une littérature pseudo-épigraphique se développe qui témoigne du prestige dont la figure de Démocrite jouit au sein des cercles médicaux. Voir Gemelli Marciano 2007, 220-224.
- Voir Van der Eijk 1999, 310-312.
- Garofalo 1997, 258-260.
- Hude 1958, 87.
- Hude 1958, 89.
- Cels. 3.25 ; Plin. N.H. 26.7.
- Voir DELG, s.v. φέβομαι.
- Hom. Il. 8.299 ; 9.239, 305 ; 13.53 ; 21.542. Comme le note M. D. Grmek, les liens entre la fureur guerrière et la rage des chiens remontent probablement loin dans le passé. En revanche, les liens entre la rage et les loups, suggérés par l’étymologie de λύσσα que certains érudits rapprochent de λύκος “loup”, pose plus de problèmes. Voir Grmek 1983, 60 et Trajber 2020 passim.
- Le substantif λύσσα n’est attesté qu’une seule fois, dans le traité Ancienne médecine, et avec le sens “accès de fureur” : le sens est donc celui qu’on trouve aussi dans la poésie homérique. Voir Jouanna 1990, 202-203.
- Garofalo 1997, 84.
- Précisons que les termes exacts employés par Andromaque sont κυνὸς ὑδροφόβην γενύων λυσσῶσαν ἐρινύν“l’érinye hydrophobe enragée [venant] des mâchoires d’un chien” : nous observons donc les deux termes,ὑδροφόβην et λυσσῶσαν, associés comme épithètes de “érinye”. Voir Boudon 2016, 26.
- On trouve en tout cas l’idée que la rage est provoquée par un envenimement dans la littérature médicale au sens large : V. Bonet note l’importance de cette idée dans la réflexion de Pline l’Ancien sur les thérapies contre la rage, alors que D. Gourevitch attire notre attention sur la présence du terme ἰός dans la réflexion que Galien mène sur les causes de la rage. Voir Bonet 2020, 58-59 et Gourevitch 2020, 75.
- Garofalo 1997, 86.
- Bendz & Pape 1990, 354.
- A. Pierrot a récemment montré que les rapports anciens mentionnant les malades hydrophobes mordant les personnes de leur entourage ne doivent pas être écartés comme de pures inventions : il a d’une manière convaincante rapproché ces témoignages anciens des rapports venant de Roumanie, pays européen gardant la plus grande population de loups en Europe, pour montrer que dans sa forme furieuse la rage pouvait inciter les malades à mordre leur entourage. Voir Pierrot 2020.
- Bendz & Pape 1990, 362.
- Plu. 732 A-B = Frazier & Sirinelli 1996, 117.