Les anciens Égyptiens divisaient l’année en 360 jours et en 12 mois égaux de 30 jours répartis en 3 saisons de 4 mois. Les mois étaient eux-mêmes divisés en trois périodes de 10 jours, représentées par des divinités astrales, les décans, des étoiles observables dans le ciel qui présidaient à la fois aux divisions du temps et aux destinées des hommes. Il y avait donc 36 dieux-décans. Pour aller jusqu’aux 365 jours de l’année civile on ajoutait 5 jours, les jours dits épagomènes, traduction grecque de l’expression égyptienne “les jours en sus de l’année”. Il s’agissait d’une période d’incertitude de quelques jours séparant deux années et pendant laquelle se jouait le destin des hommes de la façon suivante : le premier jour de cette période, les dieux rédigeaient un livre appelé le Livre de fin de l’année où étaient consignées les fautes des humains pendant l’année écoulée puis, le dernier jour, un second livre, le Livre du début de l’année où était scellé leur destin pour la nouvelle année, une sorte de répertoire des coups du sort, des différentes avanies et des maladies qui leur seront infligés en punition de leurs fautes1.
La menace était donc permanente tout au long de l’année puisqu’elle dépendait d’un jugement divin qui pouvait être appliqué à chaque instant. Du point de vue théologique ce châtiment était une manifestation de l’œil de Rê, œil à la fois bénéfique et particulièrement dangereux. Les déesses compagnes du dieu soleil devaient exécuter les sentences du Livre du début de l’année en particulier la déesse Hathor. Elle se transformait en une déesse redoutable nommée Sekhmet, déesse lionne alors lâchée contre les humains qu’elle attaquait suivie de sa cohorte de démons destructeurs portant les noms évocateurs d’“errants”, de “messagers”, de “massacreurs” ou de “bourreaux”2. La nature des condamnations prévues par le Livre du début del’année nous est connue par toute une littérature magique utilisée pendant les épagomènes et consacrée à contrecarrer les jugements et les décisions divines dont chaque homme était menacé pendant cette période charnière où il était mis en procès. Dans un recueil de textes magiques de protection à réciter à cette époque on trouve ainsi :
Les épagomènes. Leurs noms. Ce qui doit être dit pour agir pendant cette période : – ‘Celui qui connaît les noms des jours épagomènes, il n’aura pas faim, il n’aura pas soif, il ne tombera pas du fait de la iadet annuelle, Sekhmet n’aura pas pouvoir sur lui. Je connais cela (= leurs noms), je n’aurai pas faim, je n’aurai pas soif, Sekhmet n’aura pas pouvoir sur moi, je ne tomberai pas du fait de la iadet annuelle’ (P.Leyde I 346, 5-7)3.
L’expression “iadet annuelle” est d’une grande importance pour le sujet traité ici. Un passage des Décrets oraculaires, ces petits papyrus de protection individuelle que l’on portait autour du cou, sera rédigé, ainsi :
Nous le protègerons (ce sont les dieux qui parlent) de ce que pourraient provoquer les démons massacreurs, de ce que pourraient provoquer les démons errants, de ce que pourraient provoquer les dieux du Livre de fin d’année. Nous le protégerons de ce que pourraient provoquer les gardiens de toutes les décisions (inscrites) sur le Livre du début de l’année et de ce que pourrait provoquer la iadet annuelle (P.Caire 68035, 22-27)4.
L’expression “iadet annuelle” revient constamment dans tous les textes de protection contre la vengeance divine. Plusieurs traductions de cette expression ont été proposées qui toutes essaient de correspondre à une diversité apparente des contextes : “calamités de l’année”, “méfaits de l’année”, “inconvénients de l’année”, “maléfice du temps annuel”. Les auteurs s’accordent à penser que ces expressions pourraient parfois concerner les épidémies envoyées par les dieux5.
Mais de nouveaux textes publiés récemment ont montré que le mot iadet avait un sens concret et précis qui en faisait une cause pathogène et pas une désignation des épidémies ou de tout autre calamité pouvant s’attaquer aux humains. Ce mot désignait les substances nocives provenant du fleuve et se déposant sur la terre avant de se répandre, grâce aux vents, sur les populations humaines, sur les animaux et même sur les plantes comestibles. Quand les iadet étaient la cause d’une épidémie, c’était dans le cadre d’une conception de l’épidémie qui la réduisait à un empoisonnement général. Le mot iadet a survécu jusqu’au dernier stade de l’égyptien, le copte, où il désigne la “rosée” qui se dépose sur la terre et sur les plantes, un sens ancien du mot6. Ces nouveaux textes sont, tout d’abord, un papyrus de Tebtunis auquel les traducteurs ont donné le titre de Manuel du prêtre-ouâb de Sekhmet, un prêtre-médecin qui s’occupait des maladies et des intoxications se répandant chez les humains et les animaux et qui était chargé d’apaiser la fureur de la déesse Sekhmet, sa patronne, de retenir son ardeur et donc, a contrario, de lui faire préserver la vie7. Il s’agit ensuite d’inscriptions recouvrant un naos, ce réceptacle de la statue du dieu dans les temples, des inscriptions dédiées au dieu de l’air, le dieu Shou, et dont le but était, grâce à leur magie, de repousser les étrangers voulant envahir l’Égypte en menaçant de répandre sur leurs armées et leurs populations des épidémies décrites comme redoutables8.
Ces textes nous précisent que les iadet étaient des substances nocives impures, nauséabondes et même pestilentielles. Mais surtout, ils nous indiquent que leur apparition avait lieu à la même époque chaque année, en hiver, lors du retrait de l’inondation. Les iadet étaient considérées comme des dépôts nocifs laissés par le Nil, des déchets présents dans l’eau du Fleuve, apportés par l’inondation et qui se déposaient mécaniquement lors de la décrue annuelle9. Ces textes nous indiquent encore que d’autres iadet étaient apportés par les oiseaux migrateurs. Le Manuel du prêtre-ouâb deSekhmet cite le cas du Pélican dont la pelote de réjection était considérée comme nocive et assez légère pour pouvoir être disséminée par les vents10. Un passage du papyrus du Louvre parle de son côté du démiurge ayant des accès de fièvre en nous précisant qu’il a été rendu malade par les oiseaux11. Les médecins égyptiens ont très bien pu observer la recrudescence de certaines fièvres avec l’arrivée annuelle des migrateurs qui venaient passer l’hiver en Égypte. L’origine de ces fièvres aurait été expliquée par l’arrivée d’oiseaux dont on disait qu’ils venaient des confins aqueux entourant le monde terrestre, des parties mal définies et remplies de substances dangereuses que le démiurge n’avait pas employées lors de la création de la terre ferme.
Si on tient à trouver un mot pour traduire iadet, le mot miasme semblerait convenir. L’expression iadet annuelle se traduirait par “miasmes annuels” et non par “calamité” ou “épidémie annuelle”. La théorie des miasmes a connu jusqu’au XIXe siècle et avant les théories microbiennes de Pasteur un franc succès, en étant accommodée au cours des siècles à peu près à toutes les sauces. Cette théorie permettait d’imaginer que des substances pathogènes, les miasmes, contaminaient l’air ambiant et que les vents pouvaient transporter au loin leurs méfaits, d’où les épidémies. Comme les conceptions médicales égyptiennes représentaient le plus souvent la maladie comme quelque chose venant de l’extérieur (théorie parasitaire), on peut admettre une ressemblance formelle entre nos miasmes et les substances pathogènes que les Égyptiens imaginaient habitées par les démons de Sekhmet et répandues par les vents. Le mot miasme serait donc bien une bonne approximation pour traduire le mot égyptien et la “iadet annuelle”, “les miasmes annuels”, se rapporterait aux miasmes qui chaque année étaient répandus sur les terres à la décrue du Nil et pouvaient être disséminés ensuite par des vents mortifères suscités par la déesse Sekhmet. Pour les Égyptiens la dissémination des miasmes ne s’expliquait pas simplement par la présence de vents qui les répandaient, ce qui serait un phénomène naturel. Ces vents qui devenaient pathogènes étaient uniquement provoqués par la déesse Sekhmet et les démons à sa suite qui les accompagnaient. L’action de la divinité était conçue comme permanente et nécessaire et on pouvait envisager de la contrôler par la magie.
Ainsi, il est parlé des “miasmes (iadet) annuels” dans le calendrier de jours fastes et néfastes du papyrus Sallier, un calendrier qui permettait à un Égyptien superstitieux de connaître le jour propice à ses déplacements.
Premier mois de l’hiver, jour 19, très menaçant : il y a ce jour là des vents dans le ciel auxquels sont mélangés les miasmes annuels (P.Sallier IV)12.
Voulant parler d’une année terrible, on dira qu’elle est comme “Sekhmet une année de miasmes13”. Du roi, on dira : “plus grande est la crainte qu’il inspire que celle de Sekhmet pendant une année de miasmes14”.
Dans la liturgie des temples, la divinité promettra à pharaon de lui donner un beau Nil (une belle inondation) riche en productions agricoles et exempt des “miasmes annuels”. On lui promettra aussi un Nil qui se retirera en son temps (à la bonne date) sans laisser les “miasmes annuels” derrière lui15.
Le Manuel du prêtre-ouâb de Sekhmet précité nous précise comment le médecin va essayer de reconnaître la présence des miasmes dans les villes et les campagnes et repérer les endroits qui sont sains et pourraient alors servir de refuge. Le Manuel considère d’abord qu’après le retrait de l’inondation, les champs cultivés recouverts du limon fertile étaient les premiers endroits contaminés par les impuretés déposées par le Nil. Il précise ensuite que les villes à l’abri de l’inondation ne seront éventuellement contaminées que dans un second temps par des vents porteurs d’impuretés. De ce fait, le prêtre-médecin attaché à la déesse Sekhmet cherche tout d’abord la présence d’éléments contaminants à l’extérieur des villes, dans les champs cultivés dès la fin de l’inondation, lieux de contamination privilégiés où les populations agricoles étaient en première ligne et fournissaient le cortège de malades qui signalait le début des contaminations16.
Maintenant, l’idée que les “miasmes annuels” puissent être tenus responsables non pas d’un florilège d’épidémies différentes tout au long de l’année mais d’une seule maladie particulière de nature épidémique et dont ils seraient la cause, une épidémie annuelle donc revenant à la même période et se répandant sur la population, est une question qui mérite qu’on s’y arrête. Tout d’abord, cette épidémie particulière aurait-elle pu échapper au regard médical des médecins de l’Égypte ancienne ? Très probablement non mais il faut trouver des témoignages écrits allant dans ce sens. Plusieurs types de textes peuvent nous intéresser. Les textes littéraires tout d’abord. Ils font parfois allusion à des périodes ou les maladies se répandent et n’épargnent personne mais s’intéressent d’abord aux désordres sociaux qui en seraient la cause. Notons un passage du papyrus Sallier où les asiatiques Hyksos, en tant qu’envahisseurs, sont décrits comme des “miasmes”.
Or donc, la terre d’Égypte était soumise aux miasmes (…) Les miasmes résidaient dans la ville [des Asiatiques] car le prince Apophis était dans Avaris (P.Sallier I, 1, 1-2)17.
Les armées d’invasion des Hyksos vont se répandre en Égypte chaque hiver après la fin de l’inondation dès que les routes sont praticables, donc comme des miasmes qui seraient annuels.
Quant aux textes médicaux, auxquels on pense évidemment en premier, on sait qu’ils ne se réduisaient pas à un ensemble de remèdes traditionnels dont certains font encore partie des médecines populaires actuelles. Il serait logique d’y chercher le nom d’une maladie dont une des caractéristiques serait sa résurgence annuelle, sa dissémination et sa mortalité. Or, cette maladie n’est absolument pas évoquée dans les recueils médicaux que nous possédons et il serait en tout cas vain d’y chercher son nom, tout simplement parce que les Égyptiens ne donnaient pas de nom aux maladies. Dans leur esprit, les nommer en aurait fait des entités démoniaques donc des causes de maladies. Cette absence de nosologie a un grand avantage puisqu’elle nous interdit d’identifier de façon anachronique un terme médical égyptien avec un nom moderne de maladie. Les Égyptiens préféraient rassembler des petits groupes de signe cliniques constamment réunis ensemble chez leurs patients et qui allaient permettre un pronostic sur la gravité de l’état pathologique que ces signes dénonçaient. Cette façon de procéder est une des caractéristiques essentielles de la pensée médicale des anciens Égyptiens. Ils nommaient ce groupe de signe shesaou ce qui veut dire littéralement “descriptif”18. Ces descriptifs, comme unités littéraires, réunissaient des signes révélateurs dont le nombre est volontairement réduit pour ne laisser que ceux qui étaient considérés comme suffisamment caractéristiques pour juger de l’état d’un malade et non pour “nommer” sa maladie.
Citons un exemple :
Un passage du grand papyrus médical du Louvre E 32847 parle d’une lésion buccale (le mot égyptien utilisé est assez vague et peut servir à décrire une crevasse, une ulcération) qui ne guérit jamais malgré les médications et qui saigne toujours19. Aux étudiants de chirurgie dentaire de première année on apprend les trois signes suivants : lésion qui ne cicatrise pas, saignement et ganglions, des signes qui doivent être considérés comme une suspicion forte de cancer buccal. Le texte du Louvre ne parle pas des ganglions mais pour les médecins égyptiens les ganglions ne sont pas une conséquence, mais une cause. Ils sont remplis de substances pathogènes appelées oukhedou qui sont à l’origine des dégradations du corps les plus différentes. Donc ils ne font pas partie de la clinique de cette lésion buccale. Le texte précise toutefois que le malade est perdu. C’est le pronostic. Il s’agit d’un cancer buccal, mais il n’y a dans ce texte aucun mot que l’on puisse traduire par cancer. Ce contexte pathologique ne peut être évoqué que par le traducteur moderne. Chaque “descriptif” repose de la même façon sur quelques signes cliniques réunis ensemble pour permettre un pronostic et ne donnent pas de noms aux maladies qui sont concernées.
Donc cette épidémie annuelle dont nous cherchons la présence ne pourrait être désignée par un nom particulier. Elle pourrait être connue seulement par ses symptômes mais on ne trouve pas dans les textes médicaux publiés jusqu’à présent de “descriptifs” réunissant des signes cliniques qui pourraient nous faire penser à une maladie particulière pouvant être mortelle et qui reviendrait chaque année pour se répandre dans la population.
Mais il nous reste encore à chercher parmi d’autres textes très proches des textes médicaux puisqu’ils en constituent en quelque sorte des annexes. Tout d’abord les textes magiques de protection contre les maladies, des écrits qui s’attaquent directement aux causes des maladies. Les plus significatifs sont les phylactères, des papyrus de protection que l’on portait autour du cou. Certains vont combattre une maladie précise chez un malade particulier. Là encore, pas de nom, seulement des signes cliniques qui l’évoqueront à nos yeux, signes cliniques empruntés le plus souvent à des recueils médicaux qui ont disparu, d’où tout l’intérêt de ces petits textes qui nous rappellent constamment les lacunes de notre documentation.
Un de ces phylactères, le P.Deir el-Médineh 36, décrit les troubles dont souffrait un certain Anynakhté et s’en prend aux démons qui l’attaquaient20. Ces démons, est-il précisé revenaient au début de chaque période de trois jours et occasionnaient fièvre et sueur abondante ce jour-là. Le diagnostic rétrospectif de fièvre intermittente paludéenne de type quarte est le seul qui puisse être évoqué. Les infestations paludéennes sont provoquées par des plasmodiums de plusieurs types véhiculés par des anophèles et commencent par une primo-invasion plus ou moins grave suivie de crises intermittentes très caractéristiques dont le rythme est différent selon le type de plasmodium. Dans l’Égypte ancienne, les épidémies de paludisme pourraient être de parfaites candidates au statut d’épidémie annuelle. Il s’agirait de primo-invasions paludéennes commençant chaque année pendant une période correspondant à la multiplication des vecteurs de la maladie que sont les moustiques anophèles. Une telle condition existait dans l’Égypte ancienne. Après l’inondation purificatrice son retrait va laisser toutes les flaques d’eau nécessaires au renouvellement des populations de moustiques, les travaux des champs qui débutent alors apporteront l’élément humain indispensable au cycle de la transmission ; et les premières victimes.
Consultons encore les Décrets oraculaires, des textes dont on a déjà parlé. Ce sont des phylactères qui veulent protéger ceux qui les portent autour du cou de toutes les maladies possibles. Certains passages de ces décrets vont nommer les mêmes signes cliniques que l’on trouve dans le phylactère d’Anynakhté mais pour des fièvres intermittentes revenant le troisième jour, le quatrième jour, le cinquième jour, etc., ce qui nous indique que les Égyptiens connaissaient la clinique des fièvres paludéennes et la classification de leurs fièvres en tierce, quarte, quintane, etc. Cela supposerait là encore que les signes cliniques concernant ces fièvres étaient consignés dans des recueils médicaux maintenant perdus auxquels les auraient empruntés les rédacteurs des Décrets oraculaires.
La mortalité des fièvres paludéennes était essentiellement due à la présence du plasmodium falciparum agent de la fièvre tierce maligne. C’est le plasmodium tueur responsable de la plupart des morts par paludisme avec évolution dramatique très rapide chez les enfants. La primo-infection de ce type de plasmodium peut entrainer la mort dans les 72 heures. À côté d’une anémie sévère et d’un ictère, ce plasmodium peut infecter jusqu’à 80 % des globules rouges à comparer avec les autres plasmodiums qui n’en infectent pas plus de 2 %, d’où l’obturation de capillaires sanguins et ses conséquences sur le cerveau, les reins, l’appareil respiratoire etc. Le plasmodium de la forme maligne du paludisme a été identifié en Égypte par les paléopathologistes en même temps que les autres plasmodiums plus bénins. Les identifications ont été faites sur des momies des premières dynasties puis du Nouvel Empire et de Basse Époque21.
Mais c’est finalement une inscription tout à fait extraordinaire et publiée depuis peu qui va nous permettre de savoir si les “miasmes annuels” des textes égyptiens pouvaient être à l’origine d’une maladie mortelle particulière revenant chaque année et de nature épidémique et si cette épidémie pouvait être, à nos yeux, paludéenne. On a déjà évoqué cette inscription qui montrait que les iadet étaient des sortes de miasmes vus à l’égyptienne, une inscription qui se trouve sur un naos dédié au dieu de l’air, le dieu Shou. Ce naos était à l’origine situé dans le nome de Sopdou, dieu des frontières, dans la ville de Saft el-Henneh, située dans le “nome de l’Est”. Son inscription instaurait une barrière de protection magique contre les étrangers, à l’est de l’Égypte. Plusieurs siècles après, les Égypto-Grecs de la ville côtière d’Héracléion-Thonis ramèneront le naos chez eux pour assurer la protection magique de la partie du port en contact avec l’arrière-pays et faisant face aux invasions venant du Levant. Le rédacteur du naos de Saft el-Henneh a emprunté à des livres médicaux traitant des fièvres et qui sont là encore perdus, des descriptions d’affections mortelles dont il menace maintenant les ennemis de l’Égypte. Ces descriptions correspondent essentiellement aux manifestations des fièvres paludéennes les plus terribles, celles à plasmodiumfalciparum (tierces malignes). Ce sont les 36 dieux des décans qui agissent à tour de rôle et portent la mort chez l’ennemi. Ces inscriptions suivent un schéma à peu près commun.
Exemples :
- À propos de la primo-infection d’une fièvre paludéenne mortelle :
Le dieu grand de la création, c’est lui qui fait advenir la mort (…) L’aspect de celui qui est atteint par son souffle pathogène sera celui d’un homme […] Sa face sera rouge, la sueur (qui dégoulinera) de sa face ressemblera à du sty-nfr. Il sera comme (celui qui est) anéanti par une fièvre du type continu. Il (le dieu) le jettera à terre et il ne survivra pas (Décade n° 2)22.
- À propos de la primo-infection d’une fièvre que le texte classera parmi les tierces :
Le dieu grand de la création, c’est lui qui répand la mort (…) L’aspect de celui qui sera atteint par son souffle pathogène sera <celui d’un homme> frappé de stupeur, qui a été atteint par des parties coagulées qui font obstruction dans les […] du sang. Sa fièvre sera du type tierce (Décade n° 3)23.
- À propos de la primo-infection d’une fièvre qui se manifestera ensuite en quintane, c’est-à-dire en une fièvre tierce à laquelle il manque un accès sur deux :
[Le dieu grand] de la création, c’est lui qui fait advenir le tumulte [dans …] chez les Libyens. [L’aspect de celui qui sera atteint par son souffle pathogène sera celui d’un homme soumis à …] Il ne pourra plus se rendre compte de rien, il ne pourra plus bouger tout en vomissant […] Ses dents se mettront à claquer (?). Sa fièvre sera de type quintane (Décade n° 5)24.
Le démiurge s’occupe même directement de châtier les humains, empruntant à la déesse Sekhmet ses démons dans un texte où est mis en vedette le rôle des “miasmes annuels” :
Le dieu grand de la création, c’est lui qui dispense la vie et la mort ainsi que les miasmes annuels […] Toutes les maladies, elles arrivent [du fait de son entremise… dans le ciel sur la] terre, dans la Douât, pendant la décade. Le dieu grand de la création, c’est lui qui est à la tête des démons massacreurs et des démons errants. C’est lui qui leur envoie les instructions concernant la mort et la vie (Décade n° 36 et épagomènes)25.
Ce dernier texte montre finalement qu’il existait une relation étroite entre ce qui est pour nous les manifestations d’un paludisme malin et les miasmes dits “annuels” par les Égyptiens. Par ailleurs l’autre grand écrit révélateur sur les “miasmes annuels” et le paludisme, le Manuel des prêtres de Sekhmet que l’on a déjà cité, précise dans le texte suivant que les “miasmes annuels” sont bien des miasmes particuliers :
Si j’examine un homme porteur de miasmes, de ceux qui font partie des miasmes annuels […] […] (cet homme) qui est sous mes doigts est agité de convulsions, son aspect est celui de quelqu’un qui serait aveugle et sourd, en toutes choses comparable à un chiot juste né. La raison en est que les miasmes dont il est atteint n’ont pas été concernés par une protection magique préventive et que les miasmes dont il est atteint n’ont rien à voir avec une altération pathologique habituelle.26
En résumé, dans l’Égypte ancienne, il existait une résurgence annuelle de fièvres malignes qui correspondait à des primo-invasions de paludisme à plasmodium falciparum. Elle n’a pas échappé au regard médical des médecins de l’époque qui l’ont expliquée par la présence de substances toxiques abandonnées sur le sol lors de la décrue annuelle du Nil. Ces sortes de “miasmes”, transportés par les vents, empoisonnaient, directement ou par l’intermédiaire des plantes alimentaires sur lesquelles ils se déposaient, les humains que la déesse Sekhmet entendait punir de leurs fautes.
Bibliographie
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