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Les fans en contextes numériques :
perspectives historiques et scientifiques

Si les fan studies sont déjà bien développées outre-Atlantique et dans de nombreux pays anglophones, elles émergent seulement depuis quelques années en France et représentent un souffle nouveau.

Marginalisés jusqu’aux travaux pionniers de Henry Jenkins, Lisa Lewis et Camille Bacon-Smith (1992), les communautés de fans, dans tous domaines (médias, sports, etc.), ont aujourd’hui acquis une reconnaissance et une légitimité nouvelles. Les recherches, surtout aux États-Unis insistent par exemple sur le rôle des nouvelles technologies, à commencer par la démocratisation d’Internet, dans l’essor renouvelé des pratiques de fans depuis le tournant des XXe et XXIe siècles (Baym, 1999 ; Pearson 2010 ; Booth, 2010 entre autres) : celles-là leur ont en effet donné de nouveaux moyens pour se rassembler, s’organiser et s’exprimer. A fortiori, c’est l’image des fans et de leurs activités qui s’est transformée : si certains clichés n’ont pas disparu (soumission aux logiques commerciales, idolâtrie, hystérie, etc.), la dimension active, affective et critique de leurs modes de réception est reconnue au-delà des fans eux-mêmes et des cercles académiques. Ainsi, certaines figures de passionnés (fans, geeks, otakus, etc.), le vocabulaire, les catégories qu’ils utilisent et bien entendu leurs pratiques tendent à devenir « mainstream », comme lorsqu’ils sont repris de manière valorisée et récurrente dans les cultures médiatiques contemporaines et par différents publics (Postigo, 2008 ; Peyron, 2013 ; Bennett & Booth, 2018).

Ce contexte plus favorable aux fans encourage dès lors la réflexion sur la diversité des publics – voire des contre-publics – dont les modes d’expression se révèlent eux aussi variés, inattendus, très informés et souvent contradictoires. Les travaux mettent en évidence les médiations et/ou résistances culturelles typiques des communautés de fans (ou fandoms), autant que les formes de créativité et de littératie médiatique que développent leurs membres, en s’appuyant ou non sur des dispositifs techniques ou numériques. Comme le souligne Jenkins, « les fans de médias sont des consommateurs qui produisent, des lecteurs qui écrivent et des spectateurs qui participent » (Jenkins, 2008 : 212), d’où leur intérêt pour comprendre avec finesse les phénomènes de réception ou les sociabilités contemporaines. Cependant, les fans ne représentent pas seulement un gisement de pratiques créatives : ils incarnent également des modalités de performance et d’engagement qui questionnent les pratiques sociales et culturelles en général (Flichy, 2014). Dans cette perspective, la réception n’est plus seulement assimilée à la consommation d’un produit culturel mais aussi à un déplacement continu entre créativité, choix tactiques, engagements (parfois très militants et allant jusqu’au refus, cela va de soi), et construction identitaire. Les « cultures fan » sont donc bien des « cultures de la participation » (Jenkins, 1992 ; Jenkins, Ito & boyd, 2015) à travers lesquelles les fans explorent et discutent les idéologies de la culture de masse, obligeant en retour les auteurs, leurs ayants-droits et leurs représentants à se positionner face à eux, voire à les intégrer dans certaines de leurs stratégies (Jenkins, 2006 ; Bourdaa, 2016). Là encore, la frontière entre pratiques de fans et industries culturelles semble ainsi de plus en plus « poreuse » (Postigo, 2008 : 71), faisant des cultures fans un « laboratoire de pratiques qui vont ensuite être intégrées par un plus large public » comme le souligne David Peyron, reprenant Jenkins (Peyron, 2013 : 68).

Ces analyses ont conduit à la structuration progressive d’un espace de recherche pluridisciplinaire, largement anglophone, se retrouvant sous l’appellation de fan studies (auxquelles on adjoint souvent les celebrity studies), revendiquant de cette façon l’héritage des cultural studies britanniques et américaines, qui avaient affirmé avec force la nécessité de considérer les publics médiatiques ou encore sportifs comme des publics actifs et productifs (Hoggart, 1970 [1957] ; Fiske, 1992). Alors qu’un Fan Studies Network s’est aujourd’hui structuré en trois chapitres anglophones (européen, américain et australasien), avec leurs conférences régulières, et que le domaine peut s’appuyer sur des références fondatrices (entre autres Jenkins, 1992 ; Hills, 2002), des manuels (Duffet, 2013 ; Click & Scott, 2017 ; Booth, 2018) et des revues spécifiques (Journal of Transformative Works and Culture ou Journal of Fandom Studies), les études francophones sur le sujet, elles aussi pluridisciplinaires, paraissent beaucoup plus dispersées et encore loin de pouvoir dialoguer facilement avec ces recherches dont les réflexions théoriques, empiriques et éthiques ont amorcé leur spécialisation. Les travaux en langue française, avec, de même, des ancrages dans de nombreuses disciplines des sciences humaines et sociales, et avec, en France, un rôle important joué par les Sciences de l’Information de la Communication, en raison des objets étudiés, existent pourtant depuis longtemps (voir Pasquier, 1998 ; Segré, 2014, Bourdaa & Alessandrin, 2017, 2019 ; Bourdaa, 2021).

Quelles recherches sur les fans ?

L’objectif de cet ouvrage est de témoigner des travaux français en fan studies, notamment dans un contexte de transitions et d’évolutions numériques qui affectent non seulement les pratiques et activités de fans, mais également les méthodologies et terrain des chercheurs.

En effet, la dimension fondamentalement pluridisciplinaire des fan studies invite à des recompositions et des bricolages méthodologiques qui ont été très féconds dès les origines du courant de recherche (Jenkins, 1992). La démocratisation d’Internet et du web puis les réseaux sociaux numériques ont encore complexifié et enrichi les manières d’aborder les fandoms en fonction des questionnements et hypothèses qu’ils suscitent (Booth, 2010), au point que la question des méthodes en études fans se pose avec une acuité croissante (Evans & Stasi, 2014 ; Largent et al., 2020). Qu’il s’agisse de questionnaires, d’entretiens, d’observations de conventions, d’études des représentations, d’ethnographies numériques (Coleman, 2010) ou d’analyses de vidéos en ligne, toutes ces méthodes et d’autres ont pu éclairer à leur manière le fonctionnement des communautés de fans, chacune ayant ses biais, apories et limites qu’il s’agit de pointer de manière réflexive, afin de s’en prémunir, et de rendre compte le plus largement possible des enjeux des recherches effectuées. 

De plus, les formes de réception actives, affectives et/ou créatives qui caractérisent les fans (Fiske, 1992 ; Lamerichs, 2018) ont gagné en visibilité et souvent en ampleur avec la migration numérique, parfois très précoce, de certains fandoms. Le web et d’autres modes de communication numériques ont fourni en effet des supports particulièrement propices aux échanges entre fans, à l’accumulation de connaissances profanes ou encore au développement et à la circulation de leurs analyses. De même, les pratiques d’appropriation des contenus originaux se sont multipliés et diversifiés en ligne, des fanfictions aux fanvids en passant par les fan arts ou les scantrads, certains site web, amateurs ou commerciaux et certains réseaux sociaux (LiveJournal, Tumblr, YouTube, etc.) devenant des archives foisonnantes pour les créations de fans (de Kosnik, 2016). Cette reconfiguration du paysage des pratiques n’a pas été sans créer des tensions vis-à-vis d’activités de fans traditionnellement plus matérielles (collections, cosplay, etc) ou du point de vue du caractère historiquement désintéressé et non lucratif de cette créativité.

Enfin, l’un des axes qui structure le champ des fan studies est celui des recherches autour du « fanactivisme » (Jenkins, 2012 ; Besson, 2021). Les appropriations actives des œuvres par leurs fans donnent lieu en effet à un éventail d’activités qui traduisent leur conscience civique et politique. Les personnages de fiction sont investis comme autant de « leviers d’engagement émotionnels et intellectuels » (Bourdaa, 2021) et fonctionnent comme les étendards de certaines valeurs partagées. Collectivement, des mobilisations au sein de fandoms vont plus largement porter des revendications qui trouvent des échos dans l’espace public et auront parfois des répercussions concrètes sur la société. Les interventions pourront ainsi proposer des études de cas inédites autour de ces investissements et, par exemple, de la notion d’« imagination civique » (Jenkins et al., 2020).

Structuration de l’ouvrage

Dans un premier temps, nous avons voulu revenir sur les recherches anglosaxonnes en traduisant deux textes fondateurs qui entrecroisent études de fans et contextes numériques. Hélène Breda propose ainsi l’article de Rebecca Williams intitulé « It’s about power: spoilers and fan hierarchy in on-line Buffy fandom » paru en 2004. Cet article analyse les pratiques du spoiler avec une perspective genrée mais également en mettant en avant les capitaux sociaux et culturels des fans spoilés et les fans non-spoilés. Paul Booth, traduit par Mélanie Bourdaa, dans un article de 2013, étudie l’évolution des communautés de fans en ligne de Doctor Who. Pour cela, il se rend dans une convention américaine et interroge les fans présents sur place. Il en ressort que les rencontres entre fans restent fondamentales même si les communautés en ligne facilitent l’accueil de nouveaux fans.

Dans une seconde partie, les méthodologies sont ensuite questionnées afin de donner à voir des pratiques de chercheurs sur des terrains et / ou corpus en ligne. Ainsi, Adrien Debart analyse les fan films de Star Wars, une activité créative de fans très peu analysée jusque-là. Son approche culturelle, esthétique et historique permet à la fois d’appréhender le matériau fan film et son évolution notamment technique et technologique mais également les pratiques des créateurs et créatrices depuis l’introduction des nouvelles technologies numériques dans les systèmes de production. Aurore Deramond s’attaque quant à elle à l’étude des auteurs et autrices de fan fictions et à leurs pratiques numériques. Elle explique ainsi sa posture de chercheuse et ses choix méthodologiques afin de créer du lien et du dialogue avec ses interviewées. La démarche méthodologique a été faite de tâtonnements, de réajustements, mais également d’abandons afin de contacter des fans qui produisent du contenu partagé en ligne mais qui n’avaient pas la volonté de discuter de leurs pratiques faniques. Enfin, les réceptions des séries dystopiques sont l’occasion pour Marine Malet de travailler les mises en conversation au sein d’une communauté de fans. Son travail l’amène à penser des problématiques éthiques lorsqu’elle choisit ses communautés ou bien les posts qu’elle analyse et à réfléchir à des processus de choix de communautés pertinentes.

La troisième et dernière partie de cet ouvrage met en lumière les liens entre études féministes et études de fans en contextes numériques ou pré-numériques. En effet, Loig Pascual aborde la notion de l’activisme mémoriel des fans autour des fanzines de science-fiction. Il suggère que le poids de la trame collective sur les discours de remémoration individuels – comme les récits d’initiation au fandom – invite à l’ethnographie et à l’usage d’un présentisme stratégique. Le dernier chapitre est consacré à une analyse des communautés de fans des séries Mad Men et This is us à travers un prisme féministe. Ainsi, Maylis  Konnecke remarque que les discours des communautés de fans sur Facebook sur la maternité dans ces séries revêtent en caractère militant totalement dépolitisé. Son analyse s’est basée sur des occurrences de mots dans les discours des fans en ligne proposant une autre méthodologie de recueil de données.


Bibliographie

Bacon-Smith Camille, Enterprising women: Television fandom and the creation of the popular myth, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 1992.

Baym Nancy, Tune in, log on: Soaps, fandom and online community, Londres, Sage Publications, 1999.

Bennett Lucy, Booth Paul, Seeing fans. Representations of fandom in media and popular culture, New York, Bloomsbury Academic, 2018.

Besson Anne, Les pouvoirs de l’enchantement. Usages politiques de la fantasy et la science-fiction, Paris, Vendémiaire, 2021.

Booth Paul, Digital Fandom. New media studies, Londres, Peter Lang, 2010.

Booth Paul, A companion to Media Fandom and Fan Studies, New York, Wiley-Blackwell, 2018.

Bourdaa Mélanie, Alessandrin Arnaud, Fan Studies, Gender Studies. La rencontre, Paris, Téraêdre, 2017.

Bourdaa Mélanie, « La promotion par la création des fans. Une réappropriation du travail des fans par les producteurs », Raisons Politiques, 62, 2016, p. 101-113.

Bourdaa Mélanie, Les Fans. Publics actifs et engagés, Caen, C&F éditions, 2021.

De Kosnick Abigail, Rogue Archives. Digital Culture Memory and Media Fandom, Cambridge, MIT Press, 2016.

Duffett Mark, Popular music and society, Londres, Routledge, 2013.

Click Melissa, Scott Suzanne, The Routledge Companion to Media Studies, Londres, Routledge, 2025.

Evans Adrienne et Stasi Mafalda, « Desperately seeking methodology: New directions in fan studies research », Participations: Journal of Audience and Reception Studies, vol. 11, n° 2, 2014, p. 4‑23.

Fiske John, ‘The cultural economy of fandom’, Lewis Lisa (ed.), The Adoring Audience: Fan Culture and Popular Media, Londres, Routledge, 1992.

Flichy Patrice, Le sacre de l’amateur. Sociologie des passions ordinaires à l’ère du numérique, Paris, Le Seuil, 2014.

Hills Matt, Fan Cultures, Londres, Routledge, 2002.

Jenkins Henry, Textual Poachers. Television fans and participatory culture, Londres, Routledge, 1992.

Jenkins Henry, Ito Mimi, boyd danah, Participatory culture in a networked era. A conversation on youth, learning, commerce and politics, New York, Polity Press, 2015.

Jenkins Henry, Convergence Culture. Where Old and New Media Collide, New York, New York University Press, 2006.

Jenkins Henry, Peters-Lazaro Gabriela, Shrestova Sangita, Popular culture and the civic imagination: case studies of creative social change, New York, NYU Press, 2020.

Lamerichs Nicolle, Productive Fandom. Intermediality and affective reception in Fan Cultures, Amsterdam, Amsterdam University Press, 2018.

Largent Julia E., Popova Milena, Vist Elise, « Toward some fanons of fan studies », Transformative Works and Cultures, 33, 2020.

Lewis Lisa, The adoring audience. Fan Culture and popular media, Londres, Routledge, 1992.

Pasquier Dominique, La culture des sentiments. L’expérience télévisuelle des adolescents, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 1998.

Peyron David, Culture Geek, Limoges, FYP 1Editions, 2013.

Postigo Hector, « Video Game appropriation through modifications », Convergence: The International Journal of Research into New Media Technologies, 1 (14), 2008.

Segré Gabriel, Fans de..Sociologie des nouveaux cultes contemporains, Paris, Armand Colin, 2014.

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Pessac
Chapitre de livre
EAN html : 9791030012651
ISBN html : 979-10-300-1265-1
ISBN pdf : 979-10-300-1266-8
ISSN : en cours
Volume : 1
Code CLIL : 3160; 3157;
Posté le 27/03/2026
5 p.
licence CC by SA
Licence ouverte Etalab

Comment citer

Bourdaa, Mélanie, « Les fans en contextes numériques : perspectives historiques et scientifiques », in : Bourdaa, Mélanie, Breda, Hélène, Peyron, David, Breton, Justine, Escurignan, Julie, François, Sébastien, dir., Les fans en contextes numériques, Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, collection Publics des médi@s 1, 2026, 7-12, [URL] https://una-editions.fr/les-fans-en-contextes-numeriques-perspectives-historiques-et-scientifiques
Illustration de couverture • Création Louann Crémadès, 2025
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