Partie 2. Ouvertures

Partie 2. Ouvertures

Les rencontres de la géographie et de la littérature ou des géographes et des littéraires (ce qui ne revient pas au même) n’ont plus rien d’inusité. Après des départs timides à la faveur de tentatives isolées, de quelques appels non-entendus, le rapport à la littérature prend racine dans la pratique géographique au cours des années 1970. Pendant près de deux décennies, les relations seront plutôt de nature ancillaire, la littérature étant pour l’essentiel instrumentalisée pour faire valoir le bien-fondé des approches concurrentes de la géographie : une géographie axée sur l’analyse des faits observables distinguant les bons grains factuels de l’ivraie fictive ; une géographie humaniste soucieuse de remettre le sujet, l’expérience et le vécu au centre des préoccupations de la discipline inspirée par les capacités d’évocation des grands écrivains de génie ; ou encore une géographie critique ou radicale déterminée à dénoncer les injustices sociales et spatiales exprimées dans une superstructure idéologique dont une bonne ou mauvaise littérature – prolétarienne ou bourgeoise – serait le reflet et un des vecteurs de reproduction. En un sens, on pourrait dire que ce tiraillement entre faits, expérience et idéologie correspondait surtout à un débat interne à la géographie humaine, la littérature constituant tout bonnement un autre terrain pour engager le débat. Le tournant des années 1990, qui correspond, d’une part, à ce qui a été convenu d’appeler le tournant culturel dans les sciences sociales et à un renouvellement accéléré de la géographie culturelle comme telle et, d’autre part, à un certain tournant spatial dans les humanités, a encouragé des échanges interdisciplinaires accrus, lesquels n’ont pas été sans effet sur les façons de penser la géographie littéraire.

Loin de disparaitre avec les renouvellements rapides des années 1990, ces trois premières approches s’enrichissent plutôt de nouvelles thématiques : une perspective plus pédagogique ou historique chez les uns ; une sensibilité à l’expérience de l’exil ou de la migration chez les autres ; ou encore, à la faveur de la fragmentation des discours critiques en fonction d’un nombre croissant de facteurs identitaires (classe, genre, ethnicité, sexualité et leurs intersections), une investigation des enjeux politiques et culturels de la représentation littéraire. Or, le tournant culturel a aussi donné lieu à des transformations plus profondes des approches géographiques de la littérature. En dépit de la grande diversité des recherches plus récentes, j’ai identifié deux nouveaux axes de réflexions relativement distincts au sein de la géographie littéraire depuis le tournant des années 1990. Le premier envisage la littérature plutôt comme une forme d’intervention au sein des enjeux politiques de la représentation culturelle, le second la considère comme un mode d’appréhension alternatif de la réalité géographique, forme d’épistémologie concurrente pour penser et écrire l’espace.

Le premier axe de réflexion se subdivise en deux : une première série de recherches se penche de façon privilégiée sur les enjeux politiques de la représentation des rapports entre identité et espace dans une perspective largement inspirée par les cultural studies britanniques, une seconde le fait plutôt dans une perspective postcoloniale dans la foulée des travaux de Saïd. Soucieux de mettre en lumière le caractère partial de la représentation culturelle, certains travaux ont cherché à identifier les prismes identitaires (caractérisant la « positionalité » en termes de classe, de genre, d’ethnicité ou sexualité) qui informent la représentation littéraire des rapports sociaux dans l’espace. La littérature aurait ainsi une dimension socialement performative qui tend à naturaliser, légitimer ou encore contester certaines représentations récurrentes, potentiel qui est modulé par des relations de pouvoir plus au moins diffuses. Dans ce contexte, la littérature est envisagée comme une pratique signifiante qui participe de la constitution des identités et de la différence culturelle dans un contexte donné.

Le second axe émerge parallèlement à une prise en compte de plus en plus marquée pour les dimensions discursives de la pratique géographique. Cette sensibilité aux modalités du discours et de la textualité dans l’expression de la pensée géographique m’a incité à penser la relation avec la littérature comme une rencontre de deux formes de discursivités et, chemin faisant, à lancer l’idée de romans-géographes qui, pris un à un, génèrent des géographies bien différentes de celles auxquelles les géographes sont habitués, et dont la nouveauté réside en bonne partie dans l’utilisation particulière que ces romans faisaient du langage, dans sa chair et dans ses formes. Pour installer ce trait d’union entre géographie et roman, la critique et la théorie littéraires ont été nécessaires, car elles permettent de montrer en quoi la spécificité de la géographie romanesque était liée à la forme (composition, rhétorique, structure narrative, styles, conventions génériques, etc.). Dans la foulée, toute une constellation de travaux ont, à divers degrés, insisté sur les dimensions proprement textuelles ou discursives de la littérature et montré tout l’intérêt de prendre la « forme » au sérieux. La littérature n’y est plus conçue comme le reflet mimétique d’une réalité géographique préexistante, d’une expérience subjective des lieux ou des conditions sociales à l’intérieur desquelles elle est produite. Elle est plutôt envisagée comme un discours qui génère une représentation du monde qui a le potentiel de déstabiliser nos façons de le concevoir de l’écrire et donc de comprendre les rapports complexes entre modes de représentation, connaissance et réalité.

Dans un cadre plus large, et moins préoccupé par les débats internes de la géographie littéraire (entendue comme l’étude que font les géographes de la littérature), Michel Collot propose, dans son livre Pour une géographie littéraire, une synthèse très éclairante : 

« Le terme ‟géographie littéraire” recouvre en effet des orientations diverses, qu’il convient de distinguer en essayant de les articuler : des approches de type géographique, qui étudient le contexte spatial dans lequel sont produites les œuvres (une géographie de la littérature) ou qui repèrent les référents géographiques auxquels elles renvoient (la géographie dans la littérature) ; des approches de type géocritique, qui analysent les représentation et les significations de l’espace dans les textes eux-mêmes ; des approches de type géopoétique, qui se concentrent sur les rapports entre la création littéraire et l’espace mais aussi sur la façon dont il sont mis en forme. À ces trois niveaux d’analyse, qui recoupent les trois faces du signes linguistique (référent, signifié et signifiant), correspondent trois dimensions différentes de l’espace littéraire : ses attaches avec les lieux réels; la construction d’un ‟univers imaginaire” ou d’un ‟paysage” ; la spatialité propre au texte » (Collot, 2014, p. 11).

Pensées en ces termes, on pourrait dire que les approches géographiques désireuses de séparer faits et fictions dans la littérature correspondent à ce que Collot identifie comme la « géographie dans la littérature » et que les études humanistes préoccupées par les sens des lieux s’apparentent aux approches de type « géocritique ». Les approches radicales qui abordent les représentations littéraires en rapport avec les conditions sociales de production proposeraient ainsi une forme de « géographie de la littérature »1. Enfin, l’ensemble des travaux qui concentrent le regard sur les dimensions formelles qui permettent à ces géographies fictives de prendre forme relèveraient davantage d’une forme de « géopoétique »2.

Dans cette deuxième partie, je voudrais plutôt identifier quelques-unes des ouvertures les plus fécondes en géographie littéraire contemporaine. Alors que certaines constituent une forme d’intégration particulièrement heureuse de préoccupations existantes, dans la mesure où elles articulent, selon la formule de Collot, les grands types d’approches décrites ci-dessus, d’autres ouvrent des pistes relativement neuves. J’évoquerai d’abord, dans le chapitre 4, les apports d’une analyse de la littérature pour réfléchir aux formes multiples de l’imaginaire géographique. J’examinerai dans le chapitre 5 l’intérêt de penser la question de la spatialité dans la perspective des genres littéraires (polar, nouvelle, autobiographie). Je tenterai enfin, dans le dernier chapitre de cerner les grandes lignes des recherches qui visent à élargir le champ de la géographie littéraire, notamment à la faveur d’une mobilisation plus soutenue des approches de la sociologie de la littérature : l’attention portée à l’étude de la réception des œuvres, le texte littéraire comme « événement » ou, plus globalement, la « fabrique du texte littéraire » selon la formule heureuse de Molina (2014). Délibérément hétérogène, ces trois ouvertures illustrent à mon avis trois des pistes contemporaines les plus prometteuses3.

Notes

  1. Il s’agit là d’une distinction longtemps consacrée (et aujourd’hui critiquée) en sociologie : une sociologie de la littérature plutôt axée sur le « hors-texte » et une sociologie littéraire plus tôt centrée sur la représentation du social « dans » le texte (Dirkx, 2000 ; et Sapiro, 2014).
  2. Il convient donc ici d’entendre le terme dans un sens qui incorpore à la fois la géopoétique s’inscrivant dans la mouvance de Kenneth White (une pratique créative de l’écriture de la terre et de la nature) et un ensemble d’approches plus « textualistes » occupées à comprendre les rapports entre forme et expression de l’espace dans le texte.
  3. Je laisse délibérément de côté les développements récents, et d’ailleurs souvent passionnants, de la cartographie littéraire. Non seulement s’agit-il d’un « courant » émergent un peu distinct de la géographie littéraire comme telle, mais il faudrait aussi lui consacrer une discussion plus approfondie pour lui rendre adéquatement justice. Enfin, une part importante de ces recherches portent sur les dimensions techniques ou les défis méthodologiques liées à l’intégration de l’information tirée de textes littéraires dans une plateforme géomatique. Voir notamment, Caquard, 2011 ; Cooper et Priestnall, 2011 ; Reuschel et Hurni, 2011 ; Rossetto, 2014 ; Travis, 2020 ou les travaux de Moretti, 2000.
Posté le 16/12/2022
EAN html : 9782353111475
ISBN html : 2-35311-147-5
Publié le 16/12/2022
Volume : 2
ISBN pdf : 2-35311-148-3
ISSN : 2827-1882
3 p.
Code CLIL : 4027; 3407
DOI : 10.46608/spatialites2.9782353111475.6
licence CC by SA

Contenu(s) additionnel(s) :

Illustration de couverture • Montréal.
Design : Jazzberry Blue.

Comment citer

Brosseau, Marc, « Partie 2. Ouvertures », in : Brosseau, Marc, Tableau de la géographie littéraire, Pau, PUPPA, Collection Sp@tialités 2, 2022, 113-115, [en ligne] https://una-editions.fr/ouvertures [consulté le 05/12/2022].

Dans la collection papier

L’imaginaire géographique.
Entre géographie, langue et littérature
,
par Lionel Dupuy, Jean-Yves Puyo, 2015
ISBN : 978-2-35311-060-5
Prix : 25 €

De l’imaginaire géographique aux géographies de l’imaginaire.
Écritures de l’espace
,
par Lionel Dupuy, Jean-Yves Puyo, 2015
ISBN : 978-2-353110-68-1
Prix : 15 €

Aménager pour s’adapter au changement climatique.
Un rapport à la nature à reconstruire ?
,
par Vincent Berdoulay, Olivier Soubeyran, 2015
ISBN : 978-2-35311-071-1
Prix : 18 €

De la spatialité des acteurs politiques locaux.
Territorialités & réticularités
,
par Frédéric Tesson, 2018
ISBN : 978-2-35311-087-2
Prix : 18 €

L’imaginaire géographique.
Essai de géographie littéraire
,
par Lionel Dupuy, 2019
ISBN : 978-2-35311-097-1
Prix : 18 €

Poésie des mondes scientifiques,
par Sonia Dheur, Jean-Baptiste Maudet, 2020
ISBN : 978-2-35311-115-2
Prix : 20 €

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