“Les épidémies sont des sujets maudits pour les historiens”1. Au début de l’épidémie de Covid-19, l’affirmation de l’historien de la médecine Guillaume Lachenal avait assurément de quoi étonner. Sujets maudits, vraiment ? À la lecture des études rassemblées dans ce beau et riche volume, on ne peut qu’en douter. Depuis que l’archéologie funéraire, les sciences de l’environnement, mais aussi la microbiologie et la génétique ont fait du terrain épidémique un laboratoire d’interdisciplinarité, celui-ci peut au contraire apparaître comme un paradis pour les historiens désireux aujourd’hui d’élargir le territoire de leur discipline. Surtout s’ils sont soucieux, comme ici, de ne pas vouloir à tout prix combiner des sources hétérogènes en un récit continu à grand spectacle susceptible de restituer “l’effet peplum” dont se moquait Paul Veyne, mettant au contraire à l’épreuve la discordance entre les archives textuelles, les archives du sol et les archives du vivant
Car voici sans doute l’apport le plus précieux du travail collectif dont on lit ici le bilan réflexif : il vaut comme intrigue de méthode, nous apprenant à saisir l’épidémie comme un phénomène à la fois global et discontinu. Et c’est bien cette hétérogénéité dans l’espace et dans le temps qui constitue un défi pour la narration historique. Comme l’a montré Monica Green dans le cas de l’épidémie de peste, la progression épidémiologique de l’anthropozoonose causée par Yersinia pestis se fait par à-coups, au gré de la réplication de micro-environnements projetés de plus en plus loin des foyers initiaux où prospère l’agent pathogène dans ses réservoirs naturels2. Dès lors, on comprend mieux la remarque de Guillaume Lachenal : si l’épidémie est un laboratoire d’interdisciplinarité, c’est aussi une épreuve de narrativité qui place l’historien devant un dilemme, indissociablement méthodologique et moral : puisque les hantises du présent viennent contaminer les objets du passé, comment les historiens peuvent-ils résister à la tentation de comparer pour rassurer ? Or croire que l’on va expliquer l’épidémie de Covid-19 par l’évocation de la grippe espagnole ou de la peste de Marseille de 1720 n’est pas sans risque, y compris du strict point de vue du diagnostic médical3.
C’est donc bien d’abord la notion même de temporalité qui est affectée par la tempête épidémique – et une fois de plus, nous en avons fait l’expérience collective lors de ces années 2020-2022 qui furent aussi celles de l’enquête historique sur les épidémies antiques dont on lit ici la synthèse. Dès lors que nous vivons dans une urgence qui s’installe dans la durée, le temps épidémique devient un temps critique – par symétrie avec la notion, fondamentale pour l’écologie politique, de zone critique4. “Sans mémoire et sans espoir, ils s’installaient dans le présent” écrit Albert Camus dans La Peste, commentant ici strictement Thucydide5. Car voici le fait majeur : le récit épidémique est toujours déjà strictement dépendant d’une matrice narrative qui, par avance, en conforme les effets. Voici donc la véritable portée de la remarque de Guillaume Lachenal, qu’il faut désormais citer dans sa longueur : “Les épidémies sont des sujets maudits pour les historiens. D’abord, c’est toujours la même histoire. On connaît par cœur le début, le milieu et la fin : le commencement anodin, le déni, la panique, l’impuissance, les digues morales qui sautent, les tentatives plus ou moins rationnelles pour comprendre et contrôler, et puis la vague qui se retire, laissant des flaques d’eau, une chape de silence et quelques vainqueurs pour raconter tout cela”6.
On aura reconnu, à la fin de la période, quelques accents camusiens. En 1996, l’helléniste Paul Demont découvrit à la Bibliothèque nationale de France quatre feuillets rédigés par Albert Camus, datés de sa main “août 42-septembre 43”. Il s’agit d’un avant-texte renvoyant à un état abandonné du roman. Il prend la forme d’un journal de peste d’un professeur de latin-grec qui, ébranlé par le surgissement intempestif de la peste dans une ville moderne, croit pouvoir trouver un refuge intellectuel dans la lecture de ces chers auteurs décrivant la pestis des anciens. “Il comprend qu’il n’avait pas compris jusque-là Thucydide et Lucrèce”7 : formulation frappante pour tous ceux qui cherchaient, comme les auteurs de ce livre, mais aussi comme celui de ces lignes, à faire l’histoire d’une épidémie tout en vivant une autre épidémie. Si le précédent historique n’est d’aucun secours en épidémiologie, nul doute qu’à l’inverse, c’est la compréhension du passé qui se trouve éclairée par l’expérience du présent.
Impossible, décidément, d’en sortir : nous savons que la “peste” des Athéniens décrite par Thucydide dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse n’est pas la peste, mais nous savons également qu’elle libéra un imaginaire si puissant qu’il s’imposait à toutes les épidémies à venir, et en premiers lieux les grandes pandémies de cette maladie que nous appelons désormais Yersinia pestis mais qui avait toujours, pour celles et ceux qu’elle frappait, le visage impénétrable et hideux de la pestis des anciens. De là, et de là seulement, vient cette nécessité narrative de décrire toujours, depuis Thucydide, sa puissance politique et poétique de destruction sociale. Cela explique pourquoi Boccace place au seuil de son Décaméron ce qu’il appelle “un pénible et poignant début”, et plus loin encore un “horrible commencement” où il reprend cet imaginaire pestifère de l’anomie politique8.
On retient généralement de ce “frontispice” du texte de Boccace les scènes éprouvantes de “ces très grandes fosses dans lesquelles on mettait les nouveaux arrivants par centaines ; et, entassés là comme des marchandises qu’on empile dans les navires, ils étaient recouverts d’un peu de terre, jusqu’à ce qu’on parvînt en haut de la fosse”9. On ne peut lire sans effroi, aujourd’hui, ces descriptions de corps entassés comme des choses, tant les drames du XXe siècle y superposent, comme par transparence, d’autres visions d’horreur. L’archéologie funéraire a pourtant amplement démontré que les opérations d’inhumation d’urgence n’ont produit qu’exceptionnellement des mouvements de panique funéraire10. Mais il faut bien, pour que Boccace soit cru, qu’il reprenne le thème thucydidéen de la sépulture empêchée, scandale grec par excellence. Ce paradoxe vient de loin : les descriptions de la peste antonine, et notamment celles de Dion Cassius et Hérodien, hésitaient déjà entre mimesis du vrai et mimesis du texte11. Autrement dit, un texte décrivant une “peste”, quels que soient la réalité de ses effets et de ses symptômes, ne peut être reçu pour vrai que s’il reprend le modèle thucydidéen.
On l’aura compris : les quelques pages qui, bien imparfaitement sans doute, tiennent lieu de brève postface à ce volume, le font depuis un observatoire très particulier : une enquête à la fois collective et personnelle sur la peste noire, envisagée comme histoire mondiale d’un événement de longue durée, désignant à la fois la pestis des Anciens et la Yersinia pestis des Modernes12. Car entre les épidémies antiques et nous s’interpose l’écran de la peste du même nom, et c’est sur cet écran que se projettent nos imaginaires pestifères. “Peste noire” est désormais le nom d’un événement de longue durée, qui connaît certes son moment paroxystique entre 1347 et 1353, mais affecte les sociétés humaines depuis l’âge du bronze13. Est-ce à dire que le bacille découvert par Alexandre Yersin à Hong Kong en 1894 peut agir comme un opérateur de périodisation distinguant les épidémies antiques des épidémies médiévales et modernes ?
Rappelons que c’est par la description de ses variants sur des bases biomoléculaires que l’on a commencé à faire de l’agent pathogène Yersinia pestis un opérateur de chronologie. Ainsi distinguait-on trois souches biotypiques : Yersinia pestis Antiqua, Yersinia pestis Medievalis, Yersinia pestis Orientalis : à chacun de ses biovars correspondait sa pandémie14. Antique, Médiévale et Orientale : cette imbrication des découpes de l’espace et du temps, est sans doute caractéristique des ambivalences de la conscience moderne. Aussi convient-il de lui poser des questions géohistoriques : où est l’Antiquité ? De quand date l’Orient ? Si la première pandémie ne peut être que méditerranéenne (puisque c’est la Méditerranée qui configure l’idée même d’Antiquité), la deuxième prendra les dimensions eurasiatiques du monde médiéval. Yersinia pestis Medievalis désigne donc une épidémie qui frappe l’Europe depuis l’Orient en 1347, et qui y revient par vagues successives jusqu’en 1722. Cette deuxième pandémie est à comprendre en regard de la première, pestis antiqua, ou plus exactement la plus antique des pestes modernes : la peste de Justinien n’est donc plus une pestis, mais bien une peste, et c’est en miroir de ses effets supposés sur l’ordre social et politique que l’on envisage les conséquences de la peste noire.
Bien évidemment, les progrès foudroyants de la paléogénomique nous amènent à réécrire cette histoire15. Précisons toutefois : ceux qui étaient frappés par la mortalitas du milieu du XIVe siècle étaient persuadés qu’ils s’agissaient d’une maladie nouvelle. S’ils l’appelaient parfois du nom vague et ancien de pestis, c’était pour conjurer leur frayeur et nullement convoquer le souvenir (en vérité largement oublié, ou noyé dans l’indistinction des temps épidémiques) de la peste justinienne. Entre la moitié du VIIIe siècle et la moitié du XIVe siècle s’étale ce que Pierre Toubert a fort justement appelé “un très long silence pathologique”16. Comment ne pas voir que c’est précisément durant ce “calme épidémiologique” que s’élance la croissance des sociétés européennes, et avec elle ce qu’on a appelé le beau Moyen Âge ? La coïncidence entre le sommeil de la peste et le réveil de l’Europe frappe aujourd’hui les historiens avec l’aveuglante clarté de l’évidence17. Mais précisément, ce qui fait écran entre ces deux événements, c’est ce long silence de sept siècles qui les sépare absolument, au point de les rendre incommensurables. Autrement dit, pour les victimes de 1348, la peste qui s’était achevé avant le temps de Charlemagne — autant dire en une période si lointaine qu’elle ne pouvait se percevoir qu’à travers les horizons tremblants du mythe — ne constituait assurément pas la dernière catastrophe en date.
Il n’y a donc que pour les historiens du XXIe siècle que la première et la deuxième pandémie de peste se placent en vis-à-vis. Sans doute faudrait-il pouvoir mesurer les conséquences de cette comparaison implicite, qui n’est rien d’autre qu’une opération historiographique. À la deuxième pandémie, la première emprunte inévitablement son caractère catastrophique, la peste noire étant pour nous le mètre de la destruction. Ainsi du point de vue démographique. À Constantinople, en mars 542, il y eut, d’après Procope, jusqu’à 16 000 morts par jours. Jean d’Éphèse décrit la comptabilité macabre des fonctionnaires qui se tenaient sur le port, aux carrefours et aux portes en comptant les morts. Ils s’arrêtent, découragés, à 230 000 morts. C’est sur cette base que certains historiens calculent aujourd’hui une mortalité comparable à celle de la peste noire (60 % de la population urbaine)18. Et si l’école “déflationniste”, qui remet en cause ces évaluations catastrophistes avec pourtant de solides arguments méthodologiques, peine à se faire entendre dans le débat savant, c’est sans doute du fait de cet effet de symétrie19.
Mais du point de vue des conséquences politiques, c’est plutôt l’inverse : les historiens attendent de la deuxième pandémie qu’elle fasse aussi bien que la première : rien de moins que de faire s’effondrer l’empire. Telle est la thèse centrale du grand livre de Kyle Harper qui est amplement discuté dans ce volume, et dont on doit rappeler que la finesse des analyses de sources contraste avec l’histoire de grand style que promet son titre20. Au moins cette chute de Rome fait-elle l’économie des Romains de la décadence ; voilà pourquoi elle fait si bien écho avec nos hantises collapsologiques, mais aussi avec cette espérance politique paradoxale que fait renaître chaque fièvre épidémique : si la fin du monde a commencé, si elle n’a en somme jamais cessé de commencer, qu’au moins ces grands désastres produisent de grands changements. Ce qui, sans doute, n’a pas été le cas de la peste noire, ou du moins pas avec la netteté que l’on pourrait attendre.
Entre les pestes antiques et nous, sans doute, le Moyen Âge fait écran, au double sens qu’il nous sépare d’elles en même temps qu’il projette sur elles imaginaires et paradigmes. Voilà pourquoi on ne peut qu’espérer que la réflexion collective si brillamment développée dans ce volume puisse se poursuivre en élargissant encore ses perspectives chronologiques. Car l’exemple de la matrice narrative du récit de la “peste” des Athéniens le montre avec suffisamment d’éloquence : Même si Thucydide n’a pas l’importance de Plutarque pour l’historiographie de la Renaissance sa description participe de la mise en place d’un code littéraire du fléau, notamment dans les textes français du XVIe siècle. Ainsi peut-on décrire la “mobilité textuelle” des motifs thucydidéens qui migrent, depuis L’Histoire de Thucydide Athénien de Claude de Seyssel chez Clément Marot, Agrippa d’Aubigné, mais aussi Rabelais et Montaigne pour conformer le “théâtre de la cruauté” caractéristique du temps des troubles de religion, où la peste métaphorise les malheurs universels du monde21. Telle est la vibrante actualité de ces épidémies antiques, qui fait qu’entre la peste ancienne et nous peut également s’établir un rapport direct. Un rapport que les textes rassemblés dans cet important ouvrage nous permettent de saisir dans leur double dimension, métaphorique et méthodologique, qui caractérise l’exercice même de l’histoire.
Notes
- Guillaume Lachenal, “Le virus qui ne voulait rien dire”, Libération, 19 février 2020.
- Monica H. Green, “Taking “pandemic” seriously: making the black death global”, The Medieval Globe, 1, 2014 (Pandemic Disease in the Medieval World: Rethinking the Black Death, éd. Monica H. Green) p. 27-61, en particulier p. 34.
- Guillaume Lachenal et Gaël Thomas, “L’histoire immobile du coronavirus”, Comment faire ?, Paris, Le Seuil, 2020, p. 62-70.
- Frédéric Worms, Vivre en temps réel, Paris, Fayard, 2021.
- Albert Camus, La Peste [1947], Paris, Gallimard, Folio, 1972, p. 168.
- Guillaume Lachenal, “Le virus qui ne voulait rien dire”, op. cit.
- Paul Demont, “Le journal de Philippe Stephan dans la première version de La Peste d’Albert Camus. Note sur une édition récente”, Revue d’histoire littéraire de la France, 109-3, 2009, p. 719-724, en particulier p. 720.
- Boccace, Décaméron, éd. et trad. Christian Bec, Paris, Livre de Poche, 1994, p. 37.
- Boccace, Décaméron, op. cit., p. 44-45.
- Dominique Castex et Sacha Kacki, “L’impact des épidémies sur les usages funéraires du passé : faits archéologiques versus idées reçues”, in : Le cimetière au village dans l’Europe médiévale et moderne, Toulouse, Presses universitaires du Midi, 2015 (“Flaran”, 35), p. 233-251.
- Benoit Rossignol, “Le climat, les famines et la guerre : éléments du contexte de la peste antonine”, dans Elio Lo Cascio dir., L’impatto della “peste antonina”, Bari, Edipuglia, 2012, p. 87-122.
- Patrick Boucheron, Peste noire, Paris, Le Seuil, 2026. Ce livre retravaille la matière de deux années de cours au Collège de France (“La peste noire” en 2021 et “Après la peste noire” en 2022), mais aussi, durant les mêmes années, un séminaire collectif organisé en collaboration avec Etienne Anheim et rassemblant vingt-deux chercheurs et chercheuses de toutes disciplines (“Nouvelles recherches sur la peste noire”). Les vidéos de ces séances sont disponibles sur le site du Collège de France (www.college-de-france.fr).
- Simon Rasmussen, Morten Erik Allentoft, Kasper Nielsen et al., “Early Divergent Strains of Yersinia pestis in Eurasia 5000 Years Ago”, Cell, 163-3, 2015, p. 571-582.
- Raymond Devignat, “Variétés de l’espèce Pasteurella pestis : nouvelle hypothèse”, Bulletin of the World Health Organization, 4-2, 1951, p. 247-263.
- Patrick Geary, Comment la génétique réécrit l’histoire du Moyen Âge, Paris, éditions du CNRS, 2025.
- Pierre Toubert, “La peste noire (1348), entre Histoire et biologie moléculaire”, Journal des savants, 2016, p. 17-31, en particulier p. 23.
- Bruce M. S. Campbell, The Great Transition: Climate, Disease and Society in the Late-Medieval World, Cambridge, Cambridge University Press, 2015.
- Ole Jørgen Benedictow, The Complete History of the Black Death, Woodbridge, The Boydell Press, 2021.
- Lee Mordechai et Merle Eisenberg, “Rejecting Catastrophe: The Case of the Justinianic Plague”, Past & Present, 244, 2019, p. 3-50. Voir aussi, des mêmes auteurs, “The Justinianic Plague and Global Pandemics: The Making of the Plague Concept”, American Historical Review, 125-5, 2020, p. 1632-1667.
- Kyle Harper, Comment l’empire romain s’est effondré. Le climat, les maladies et la chute de Rome, trad. franç., Paris, La Découverte, 2019. Voir aussi, pour un bilan plus récent et de nouvelles hypothèses sur les itinéraires de la transmission, Frantz Grenet et Kyle Harper, “The Cradle of the Justinianic Plague”, Journal of Interdisciplinary History, 56-1, 2025, p. 1-42
- Brenton Hobart, La Peste à la Renaissance. L’imaginaire d’un fléau dans la littérature au XVIe siècle, Paris, Classiques Garnier, 2020.