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Pratiques transfrontalières dans l’espace caribéen

Pratiques transfrontalières dans l’espace caribéen

À titre liminaire, je souhaiterais remercier mes collègues Valérie Angeon de l’INRAE et Muriel Vairac, maîtresses de conférences en science politique à l’université des Antilles, avec qui nous avons travaillé en étroite collaboration sur ce projet de recherche qui est la base d’inspiration de mon exposé.

Quel exotisme, pour une guadeloupéenne, de venir à Bayonne ! Quel exotisme aussi, pour moi, de parler de coopération transfrontalière, domaine pour lequel je ne suis pas une spécialiste, ce qui explique que, lorsque Géraldine Bachoué Pedrouzo m’a approchée, j’ai d’abord manifesté quelques réticences. Pourtant, les échanges que nous avons eus à propos de mon projet de recherche-action nous ont toutes deux convaincues que mon travail pouvait faire écho à la thématique du colloque, même s’il ne traite pas des pratiques transfrontalières stricto sensu. Ma thématique principale de recherche porte sur les manières de donner de la voix aux sans voix. Je m’intéresse notamment aux pays, mais aussi aux acteurs qui sont marginalisés. Je porte un regard particulier sur la question de savoir comment travailler avec ces acteurs marginalisés, comment coconstruire avec eux des politiques publiques, quels sont les outils pour les faire participer. L’idée centrale consiste à revitaliser la démocratie, partant du principe qu’une démocratie qui ne prend pas en compte l’intérêt des plus pauvres et des plus marginalisés n’en est pas une. Mon intervention portera donc sur la présentation de mon expérience au sein d’un projet de recherche-action réalisé dans la Caraïbe, dont il sera rappelé ici le contexte avant d’exposer les questions de recherche, hypothèses, cas d’analyse, discussions et conclusions qui en ont découlé.

Du point de vue du contexte, il est important de comprendre que, dans la Caraïbe, il est assez difficile de faire de la coopération. Il s’agit même en réalité, pour plusieurs raisons, d’un véritable défi.

D’abord, la Caraïbe est constituée d’îles. Cette géographie insulaire rend inenvisageable la possibilité de se déplacer en voiture pour aller voir son voisin. La mobilité caribéenne passe par le bateau, à ceci près qu’en dehors des croisières touristiques, aucune liaison quotidienne n’a véritablement été mise en place. Elle passe aussi par le transport aérien mais, là encore, les liaisons et transferts sont loin d’être simples : voyager vers Cuba requiert deux jours, alors que deux heures devraient suffire d’un point de vue technique et géographique. Le défaut de liaisons directes entre les îles de la Caraïbe est donc problématique.

L’utilisation de langues différentes entre les îles de la Caraïbe entrave également la coopération. Les pays de la Caraïbe sont souvent monologuistes, et, à l’exception de quelques-uns seulement, il existe peu de bilinguisme et donc peu de possibilités d’intercompréhension.

Du point de vue politico-juridique aussi la diversité est de mise. Les statuts politiques sont loin d’être identiques, entre les États indépendants, ceux qui ne le sont pas, les « pays » qui disposent d’une certaine autonomie, les autres d’une autonomie certaine… Les systèmes juridiques diffèrent, de tradition de Common Law ou de tradition de droit civil. Les monnaies ne sont pas les mêmes.

Historiquement, enfin, et peut-être surtout, la colonisation a fortement perturbé la possibilité et la volonté de coopérer au sein de la Caraïbe. Avant la colonisation, les îles de la Caraïbe coopéraient énormément entre elles. La colonisation les a obligées à coopérer presque exclusivement avec leur métropole, l’Espagne pour les îles espagnoles, l’Angleterre pour les îles anglaises, la France pour les îles françaises selon le principe de l’exclusif colonial. Aujourd’hui, coopérer n’est donc pas si évident, à tout le moins pas aussi évident que pour les collectivités territoriales de métropole qui se tournent assez aisément vers leurs voisines de l’autre côté de la frontière.

Pour autant, la volonté de changement est réelle : la mise en place de coopérations transfrontalières au sein de la Caraïbe se fait désormais sentir à plusieurs niveaux. Ainsi en est-il du niveau étatique. Le mouvement des décolonisations a marqué un véritable retour à l’intérêt de coopérations régionales au sein de la Caraïbe, après des siècles d’isolement. Cette volonté a donné lieu à la mise en place de plusieurs organisations, telles l’Association des États de la Caraïbe (AEC), la Communauté Caribéenne (CARICOM), ou encore l’Organisation des États de la Caraïbe Orientale (OECS). Conscient des enjeux géostratégiques qui s’y nouaient, l’État français a choisi de se positionner, avec ses collectivités d’Amérique. Des outils juridiques d’action extérieure ont alors été mis en place au profit des collectivités territoriales françaises de la Caraïbe en vue de collaborer au mieux avec leurs voisins, faisant de cet espace de coopération, sous l’effet conjugué des interventions volontaires des acteurs sociaux et économiques, un lieu de résolution d’un certain nombre de problèmes spécifiques.

Tel est justement le cas du projet de recherche-action sur lequel je travaille, qui porte sur la coopération transfrontalière dans le domaine alimentaire. Dans ce domaine, la coopération se révèle être un outil indispensable au service du système alimentaire de la Caraïbe.

Dans la plupart des territoires de cette zone, le système alimentaire tire ses fondements de la colonisation et de l’économie de plantation qui lui était sous-jacente et qui reposait sur le fait que le territoire caribéen ne nourrissait pas la population caribéenne dès lors qu’il s’agissait de produire essentiellement des monocultures (canne à sucre, cacao, banane) en direction de la métropole (aussi bien la France, l’Espagne que l’Angleterre), conduisant à faire appel à l’importation pour nourrir la population locale.

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Source : https://www.memoire-esclavage-bordeaux.fr/histoire ; d’après Atlas des esclavages, de l’Antiquité à nos jours, Marcel Dorigny, Bernard Gainot, Cartographie Fabrice Le Goff © Éditions Autrement, 2017.

Un tel fonctionnement a engendré des systèmes alimentaires extrêmement vulnérables. Malgré la fin de la colonisation et de l’esclavage, la tendance est à la domination des agricultures d’exportation. Si les petites agricultures sont nombreuses, elles sont complètement invisibles. Il existe donc une dépendance alimentaire très forte vis-à-vis de l’extérieur. Le cas de la Guadeloupe est topique de ce constat, avec 80, parfois 90 % d’importation : les crises ou chocs tels que le COVID ou l’augmentation des prix due à un conflit, ont immédiatement des répercussions importantes sur le système alimentaire, économique et social. Le constat est identique dans beaucoup de pays de la Caraïbe. La situation est d’autant plus inquiétante qu’il existe aujourd’hui, à l’échelle internationale, une détérioration des conditions de production, peu encourageante à l’égard de territoires qui sont déjà extrêmement vulnérables au changement climatique. Les conséquences sur les économies dépendantes sont extrêmement néfastes : les achats réalisés à l’extérieur du territoire ont des répercussions immédiates sur l’économie intérieure, le taux de chômage, le départ des jeunes vers la métropole ou les États-Unis. En termes de santé et d’environnement, ce système alimentaire, combiné à la mondialisation, fait des ravages : l’utilisation des monocultures s’accompagne souvent d’utilisation des pesticides ; la population se révèle en surcharge pondérale dans toute la Caraïbe et est porteuse de nombreuses maladies liées à la « malbouffe » à l’instar de l’hypertension et du diabète.

Ces multiples constats conduisent à s’interroger sur la manière de sortir de cette situation problématique qui est partagée par l’ensemble des îles de la Caraïbe. Comment bâtir de nouveaux modèles, de nouveaux systèmes alimentaires ? Comment faire de la place, dans un système où les grandes exploitations en monocultures sont favorisées par rapport aux petites agricultures, c’est-à-dire aux agricultures de petites échelles, basées sur la biodiversité ? Plusieurs défis doivent être relevés : celui de la transition alimentaire, celui du climat, celui de l’agroécologie, celui de la bioéconomie, puis celui de la transition sociale notamment avec une médecine du monde rural…

C’est là qu’apparaît l’intérêt de la coopération : pourquoi ne pas se mettre ensemble pour résoudre ces différents problèmes ? Pour agir sur des échelles pertinentes, pour peser, pour changer le système alimentaire, il convient d’envisager les transitions au niveau de la Caraïbe. Des pays comme Cuba sont par exemple extrêmement avancés en matière d’agroécologie. La coopération devient donc un moyen, un outil de transformation. L’idée est bien celle consistant à capitaliser les bonnes pratiques, apprendre les uns des autres, travailler ensemble, coconstruire le système alimentaire de la Caraïbe.

Des obstacles juridiques et législatifs demeurent néanmoins et freinent les volontés et actions de coopérations avec certaines îles. Pour autant, et il s’agit là de l’une des questions soulevées par le projet de recherche-action que je porte, il est possible de se demander si la volonté d’accélérer la transition agroécologique dans la Caraïbe ne permettrait pas de développer une forme de multilatéralisme par le bas, en prenant en compte le positionnement de plusieurs acteurs de terrain, notamment les acteurs marginalisés. S’interroger sur la façon dont les acteurs à la marge peuvent intervenir, en réfléchissant à la manière de donner de la voix aux sans-voix, conduit à replacer le territoire et la population au centre du système. Dans un espace où la coopération régionale est traditionnellement dominée par les États, la coopération s’en trouverait démocratisée.

L’hypothèse consiste à dire que ce projet de recherche pose les fondements d’une nouvelle forme de coopération dans le domaine de l’alimentation. Elle est soutenue par deux sous-hypothèses : d’une part, l’observation porte sur des acteurs marginalisés ; d’autre part, elle conduit à découvrir de nombreuses innovations, notamment pour la coopération. Le cadre d’analyse s’appuie sur deux grands auteurs : Robert Cox sur le nouveau multilatéralisme1, notamment par le bas, et Marie-Claude Smouts sur la gouvernance mondiale2. Alors que le multilatéralisme se constitue par le haut, des États allant vers la population, là il s’agit justement de changer les points de vue en prenant en compte tous les différents acteurs du système, y compris ceux du bas.

La recherche oblige à intégrer le maximum d’acteurs, soit une dizaine de territoires et plusieurs institutions.

TerritoiresStructures et organisations
Caraïbes insulaire
Haïti
Cuba
République dominicaine
Guadeloupe Martinique
Pays de l’OECS
Trinidad and Tobago
Barbade
Plateau des Guyanes
Guyane française
Suriname
Universités
Université des Antilles, UWI, AdeKUS
Institutions de R&D
INRAE, IDIAF, INCA, CARDI, GDI, FREDON Chambres d’Agriculture
Martinique et Guadeloupe
Consultants
INDESSA
Organisations internationales 
OECS, PNUD 
Sociétés savantes
Société des cultures vivrières des Caraïbes (CFCS)
ONG, associations et réseaux
AACARI, Heifer International (Haïti, Rép. Dominicaine), APECA, ARECA (Guadeloupe), ADAG (Guyane)

Le cœur du projet consiste à s’intéresser aux marginalisés, en partant du secteur de l’agriculture de petite échelle, bioéconomique et agroécologique, en utilisant des systèmes d’information ouverte, mais aussi avec une économie de la connaissance permettant le partage dans une économie ouverte, avec des dispositifs qui font participer les agriculteurs tels que les start-up. L’idée est aussi de mettre en œuvre des outils qui favorisent les pratiques agro-écologiques. Cela nécessite d’être sur le terrain, au plus près des acteurs, pour s’assurer du respect de leur volonté.

Dans ce cadre, les laboratoires vivants, appelés également Living Labs, apparaissent comme un objet intéressant, voire innovant de coopération. Un laboratoire vivant est une plate-forme sociotechnique avec des ressources partagées et un cadre de collaboration dans un contexte réel, qui organise ses parties prenantes dans un écosystème d’innovation reposant sur une gouvernance représentative, des normes ouvertes et diverses activités et méthodes pour rassembler, créer, communiquer et fournir de nouvelles connaissances, des solutions validées, un développement professionnel et un impact social3. La mise en place de laboratoires vivants en Haïti, en République dominicaine avec des systèmes d’exploitation agricole intégrés, en Dominique à propos de la gestion de l’eau, en Guadeloupe et Martinique avec l’agroécologie, l’alimentation, la santé, et en Guyane et au Suriname avec l’agroforesterie, a permis à chaque organisme de mettre ses compétences et ses expertises au service des acteurs et parties prenantes des différents Living Labs, en reliant les partenaires positionnés dans ces laboratoires, en constituant une bibliothèque numérique commune et en conduisant, en backup, à une gouvernance régionale.

Parallèlement, a été créée la plateforme CARAPs, consistant, pour les agriculteurs, à structurer leur approche en trois temps : faire son marché, s’inspirer, consolider son activité. Autrement dit, l’agriculteur regarde ce qui se passe – s’il veut faire par exemple de l’agroforesterie – ; il s’inspire d’autres exemples – comment font les Cubains, les Haïtiens, la République dominicaine ? – ; et il consolide son activité par l’appui des écoles techniques destinées à aider les agriculteurs ou par le travail des laboratoires vivants servant à expérimenter d’autres propositions et à retenir celles qui fonctionnent.

Enfin, deux organismes de coopération ont été créés. Il s’agit, d’une part, d’un observatoire des agricultures caribéennes et amazoniennes ayant pour objectif de répertorier toutes ces innovations afin de pouvoir les diffuser, aux agriculteurs, aux chercheurs, aux experts, aux politistes ; et, d’autre part, d’une ONG, dont l’objet est de mettre en place une gouvernance régionale pour continuer à travailler à l’échelle caribéenne, caractérisée par la pluridisciplinarité, réunissant des politistes, des agronomes, des agriculteurs, des journalistes et autres, en vue de faire évoluer les visions et pratiques.

Finalement, ce sont ces nouveaux instruments, porteurs d’un système de décision, d’information, et de diffusion auprès des agriculteurs et des élus, et, en ce sens, trois des objectifs de la stratégie européenne de bioéconomie ont pu être remplis, qui ont permis de servir de façon tout à fait innovante la coopération, avec une influence sur les politiques publiques régionales. Si les organisations interétatiques de la Caraïbe s’accordent sur l’importance de la souveraineté alimentaire, peu d’évolutions ont pu être faites, sans doute par manque de détermination des États et en raison de verrouillages socio-techniques favorisant des acteurs qui ont tout avantage, pour des raisons purement lucratives, de ne produire que de la banane ou de la canne. Face à ces difficultés de changement par le haut, il est intéressant de voir le rôle des scientifiques, de ces communautés de savoir, mais aussi des politiques, dans le développement d’une autre coopération. Parvenir à faire de l’innovation technique et institutionnelle pour prendre en compte ce domaine, qui est stratégique, est essentiel. L’observateur se trouve alors face à un renouvellement du multilatéralisme et de la coopération grâce aux acteurs du bas, un peu comme un retour à l’histoire – au XIXe siècle ce sont les acteurs de la coopération socio-économique qui ont fait avancer les choses…

Ma contribution est, en définitive, une façon de rendre hommage, dans un monde marqué par énormément de conflits et de guerres, à tous ces hommes et ces femmes qui, lorsqu’ils rencontrent un problème, décident de coopérer et de faire preuve d’intelligence. Comme le dit ce vieux proverbe africain, « l’homme est un remède pour l’homme ».

Notes

  1. Robert W. Cox, Programme on Multilateralism and the United Nations System (MUNS), final report (Tokyo : The United Nations University Press, March 1996).
  2. Marie-Claude Smouts, « La coopération internationale. De la coexistence à la gouvernance mondiale », in Marie-Claude Smouts (dir.), Les Nouvelles Relations internationales. Pratiques et théories, Paris, Presses de Sciences Po, 1998, p. 135-160.
  3. Mika Westerlund, Seppo Leminen, Christ Habib, « Key Constructs and a Definition of Living Labs as Innovation Platforms »,  Technology Innovation Management Review, 2018, 8(12), p. 51-62.
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Chapitre de livre
Pau, Pessac
EAN html : 9782353112050
ISBN html : 978-2-35311-205-0
ISBN pdf : 978-2-35311-206-7
Volume : 6
ISSN : 3040-2956
Posté le 28/06/2026
7 p.
Code CLIL : 3405
licence CC by SA

Comment citer

Obertan, Paméla, “Pratiques transfrontalières dans l’espace caribéen”, in : Bachoué Pedrouzo, Géraldine, dir., Céline Teyssier et Maïténa Poelemans, coord., Construire l’Europe. Benchmarking des pratiques transfrontalières, Pessac-Pau, Presses universitaires de Pau et des pays de l’Adour, collection V@demecum 6, 2026, 23-30, [URL] https://una-editions.fr/pratiques-transfrontalieres-dans-l-espace-caribeen
Illustration de couverture • Designed by Freepik.
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