UN@ est une plateforme d'édition de livres numériques pour les presses universitaires de Nouvelle-Aquitaine

Que savons-nous de l’organisation des sociétés anciennes ?

Brun, P. (2018) : “Que savons-nous de l’organisation des sociétés anciennes ?”, in : Dohrmann, N., dir. : Archéologie dans l’Aube. Des premiers paysans au prince de Lavau, Troyes, 52-57.


Rédigé pour figurer dans le catalogue d’une exposition vouée à la découverte d’une tombe monumentale au mobilier prestigieux, cet article précise la façon dont l’archéologie progresse dans la connaissance de l’organisation sociale des entités politiques de la période en question. Outre ses méthodes spécifiques, elle se sert des indispensables corpus documentaires de l’histoire ancienne et de l’anthropologie sociale.

Written for the catalog of an exhibition devoted to the discovery of a monumental tomb with prestigious furnishings, this article explains how archaeology advances our knowledge of the social organization of the period in question’s political entities. In addition to its own specific methods, it draws on the indispensable documentary corpora of ancient history and social anthropology.


L’archéologie nous permet de découvrir non seulement les objets que fabriquaient les membres de ces sociétés sans écriture, mais aussi les habitations qu’ils construisaient et les aménagements agropastoraux, routiers, portuaires, défensifs qu’ils élaboraient. À l’aide d’analyses physico-chimiques et biologiques, elle nous dévoile aussi l’origine géographique des matériaux minéraux et organiques utilisés. Nous disposons donc de leur traçabilité ; jusqu’à celle des gens dont le squelette est bien conservé. Mais, nous n’avons aucune information directe sur les rapports sociaux qu’ils entretenaient : leurs relations d’échange, de pouvoir et d’appartenance. Nous ne parvenons à décrypter ces renseignements cruciaux que de façon indirecte, en rapprochant les données archéologiques des connaissances fournies sur des sociétés comparables grâce aux écrits d’auteurs anciens, de voyageurs et d’ethnologues. C’est ainsi de manière probabiliste que nous progressons peu à peu dans la compréhension de l’organisation de ces sociétés.

Pour comparer des sociétés à travers le temps et l’espace, il est indispensable d’en établir la typologie ; ce qui a été effectué avec de grandes difficultés depuis 150 ans. Le niveau de complexité de ces organisations sociales et de gravité des difficultés qu’elles ont affrontées pour survivre suggère de précieuses clés d’interprétation. Ces indices permettent de découvrir certaines de leurs options pratiques et culturelles, et de comprendre comment et pourquoi elles ont subi un déclin, ou au contraire opéré de profonds changements dans leur organisation pour surmonter leurs difficultés. La tombe « princière » de Lavau en constitue un exemple tout à fait emblématique 1.

La difficile élaboration des typologies sociales

Devant la diversité des sociétés humaines répertoriées dans les sources textuelles anciennes ou rencontrées par les voyageurs à travers le monde, des auteurs, dont Engels2, ont entrepris d’en faire l’inventaire et de les classer, dès la fin du XIXe s. (fig. 1). L’anthropologue américain Lewis Morgan a proposé l’un des tout premiers classements destinés à comparer la totalité des systèmes d’organisations sociales connus à l’époque3. Sa classification s’avère grossière et empreinte de sévères jugements de valeur puisqu’il distingue les trois stades suivants : sauvagerie, barbarie, civilisation. Leurs dénominations moralisatrices mises à part, ces trois types correspondent assez bien aux sociétés des trois grandes périodes différenciées par les archéologues : préhistoriques, protohistoriques et historiques. Mais, pour des raisons surtout idéologiques, l’idée même de typologie sociale a été vite dépréciée et longtemps marginalisée.

Fig. 1. Tableau comparatif des différentes typologies sociales élaborées entre 1877 et 2005. Les types situés sur les mêmes lignes horizontales renferment les mêmes sociétés concrètes prises en compte.
Fig. 1. Tableau comparatif des différentes typologies sociales élaborées entre 1877 et 2005. Les types situés sur les mêmes lignes horizontales renferment les mêmes sociétés concrètes prises en compte.

Il a fallu attendre le début des années 1960 pour que des anthropologues sociaux américains complètent l’inventaire des données disponibles au siècle précédent. Ils ont analysé les résultats plus nombreux et surtout plus précis accumulés par les ethnologues dans toutes les régions du monde, afin d’en produire une nouvelle synthèse et un nouveau classement. Deux d’entre eux, Morton Fried4 et Elman Service5 ont alors repris l’idée centrale d’une suite de différenciations sociales causées par des problèmes de régulation et d’intégration impossibles à résoudre par les mécanismes antérieurs et qui devaient, par conséquent, être résolus à chaque état successif. Ils ont proposé leur fameuse typologie des formes d’organisation : sociétés égalitaires, tribales, de rang et étatiques chez le premier, organisations en bandes, tribus, chefferies, et États chez le second. L’évolution sociale de l’Europe, qui est allée dans le sens d’une complexité globalement croissante, semble bien s’y être conformée. Ces schémas en quatre niveaux étaient sans doute bien sommaires pour rendre compte de toutes les sociétés connues. De plus, l’examen de la documentation disponible exigeait d’en nuancer le caractère apparemment mécanique et irréversible ; ce que ces auteurs affirmaient d’ailleurs explicitement.

Des progrès ont été accomplis par la suite avec des propositions plus détaillées ; d’abord par un sociologue français, Jean-William Lapierre6. Il a, en effet, présenté une intéressante typologie sociale fondée sur le degré d’organisation politique, évalué d’après le nombre de niveaux hiérarchiques. “La diversité de ces sociétés sans écriture […] est considérable. Le foisonnement des différences, la singularité originale de chaque société sont les apparences qui sautent aux yeux dès qu’on interroge la documentation ethnographique”, prenait-il d’abord la peine de souligner7. Derrière ces différences se discernent cependant des ressemblances structurelles qui permettent de distinguer une gradation des formes d’organisation politique. Dans ce but, la méthode de cet auteur a consisté “à prendre un échantillon raisonné de sociétés situées dans toutes les parties du monde, en choisissant parmi celles dont le système politique a été le mieux décrit par les ethnographes – puis à les ordonner du plus au moins de différenciation des rôles et de complication dans l’organisation –, puis à chercher si cette variable est, en fait, corrélative à d’autres variables qui, suivant certaines hypothèses théoriques, peuvent être tenues pour explicatives8”. Il s’applique à préciser, exemples à l’appui, qu’une telle procédure “n’équivaut pas du tout à supposer un schéma d’évolution linéaire dont chaque degré représenterait une étape nécessaire9”, ni “n’implique aucun jugement de valeur sur le bonheur ou le malheur des hommes qui vivent dans ces sociétés”, “aucune estimation de ‘la supériorité’ ou de ‘l’infériorité’ des mœurs qu’ils y pratiquent10”. Il a distingué neuf types de sociétés par types de régulation des relations entre individus et entre groupes, et par types de pouvoir, du plus diffus au plus institutionnalisé. Il a ensuite rangé cent onze sociétés répertoriées par l’ethnographie ou par l’histoire dans ce système de classification et observé la corrélation entre le degré d’organisation politique et le nombre d’habitants par unité politique maximale. La corrélation est très nette.

Une autre très utile typologie sociale a été proposée dix ans plus tard par deux Américains, l’anthropologue Allen Johnson et l’archéologue Timothy Earle11, qui se basent sur le niveau d’intégration politique et proposent également neuf niveaux d’évolution culturelle :

  1. Le groupe familial prédateur : considéré comme l’unité primaire de production et de consommation, bien que des regroupements s’opèrent autour des concentrations saisonnières ou permanentes de ressources.
  2. Le groupe familial producteur : il pratique l’agriculture et l’élevage, et dispose d’un habitat plus sédentaire.
  3. Le groupe local acéphale villageois : dans certaines circonstances, des groupes familiaux se rencontrent et forment des agrégats plus durables (fêtes, socialisation intense).
  4. Le groupe local acéphale clanique : l’habitat est dispersé, l’unité moins résidentielle que lignagère.
  5. La collectivité locale à big man : des groupes locaux se développent en une collectivité gérée par une personnalité dont la principale fonction est d’entretenir les alliances en maintenant un flux de bénéfices pour tous.
  6. L’unité politique régionale du type de la chefferie simple : c’est l’union de groupes locaux d’une région donnée en une institution politique dominée par un chef aristocratique descendant des dieux et investi de pouvoirs spéciaux ; son pouvoir est plus stable grâce au développement d’une élite.
  7. L’unité politique régionale du type de la chefferie complexe : c’est l’union plus étendue nécessitant un niveau d’intégration politique intermédiaire entre le chef suprême et les communautés locales.
  8. L’unité politique régionale du type de l’État archaïque : sa population est plus diverse et sa stratification plus rigide que la chefferie ; il dispose d’une bureaucratie (détectable grâce aux diverses marques émises par le pouvoir politique pour signifier l’authenticité et garantir la valeur des objets qui les portent : inventaires, lettres d’accréditation ou de change, sceaux, estampilles et monnaies), d’une justice et d’une police.
  9. L’unité politique régionale du type de l’État national : n’apparaît en Europe qu’au second Moyen Âge.

Ces auteurs soulignent bien qu’il ne s’agit pas de paliers distincts, mais plutôt de stations le long d’un continuum. Cette typologie mieux adaptée aux données de l’archéologie s’articule finalement assez bien avec les plus anciennes. Leurs différences réciproques se situent dans les caractéristiques et la localisation des seuils considérés comme majeurs12.

Plus récemment, l’ethnologue français Alain Testart a entrepris de classer les nombreuses sociétés étudiées de par le monde selon deux ensembles de critères13. L’un, économique, propose la répartition des sociétés en trois catégories : sans richesse ; avec richesse et une forme de propriété ne permettant ni rente foncière ni profit capitaliste ; avec richesse et une forme de propriété permettant la rente ou le profit. L’autre, politique, distingue trois grands types de sociétés : sans État ; avec organisation semi-étatique ; avec organisation étatique. Le tableau très détaillé qu’il a proposé résulte du croisement de ces deux groupes de critères élaborés indépendamment l’un de l’autre. Il en ressort, sans surprise, qu’aucune société semi-étatique ou étatique n’entre dans la catégorie sans richesse et qu’aucune société à organisation politique minimale ni même semi-étatique ne possède une économie avec richesse et propriété fundiaire. Ainsi, malgré la mise à l’écart de critères qu’il a curieusement persisté à juger non pertinents comme la superficie et la démographie de l’espace politiquement autonome, s’impose de fait une tendance évolutive mise en évidence par ses prédécesseurs : une importance toujours accrue de la richesse et de la propriété pour des sociétés à l’organisation de plus en plus rationalisée. Il a, cependant, innové de manière très intéressante en attirant l’attention sur l’importance longtemps sous-estimée de certaines pratiques sociales au premier rang desquelles, d’une part les paiements institutionnalisés pour contracter un mariage (prix de la fiancée ou dot) et d’autre part l’esclavage. La coutume de la compensation matrimoniale ou prix de la fiancée consiste pour le futur mari à fournir des biens au beau-père. Ces transmissions de biens représentent, dans de nombreuses sociétés traditionnelles, la grande majorité des transferts. Entre autres conséquences, cette pratique ouvrait la possibilité, pour ceux qui ne pouvaient réunir l’argent du mariage, de tomber dans la dépendance des riches et des puissants. Certains ont même été réduits en esclavage ; une situation beaucoup plus répandue que prévu et qui n’avait pas pour seules causes la violence, la guerre, les razzias et les rapts. Il s’agissait, dans nombre de sociétés supposées “égalitaires” ou “simples” d’un esclavage pour dettes.

La typologie sociale : un outil nécessaire, mais insuffisant

Dans ces différentes typologies, un facteur crucial a été sous-estimé : la variation des régimes politiques. Des fondements pertinents en ont pour- tant été posés par les penseurs grecs et romains dès l’Antiquité. Ainsi, la théorie de l’anacyclose de Polybe14 (fig. 2) proposait un cycle en six phases des régimes politiques alors connus. Se succédaient, selon cet historien grec : la monarchie, la tyrannie, l’aristocratie, l’oligarchie, la démocratie et l’ochlocratie avec laquelle il ne resterait plus qu’à attendre l’homme providentiel conduisant de nouveau à la monarchie. Derrière l’aspect cyclique – trop mécanique – de la proposition, réside une structure très pertinente qui distingue trois types de gouvernements : le gouvernement d’un seul, de plusieurs (ou d’une minorité), et de tous (ou d’une majorité). Il s’agit de trois types qui peuvent revêtir chacun deux formes : l’une juste, soucieuse de l’intérêt général et orientée par la raison – respectivement la monarchie, l’aristocratie et la démocratie –, l’autre déviante, soumise aux intérêts particuliers et aux passions – respectivement la tyrannie, l’oligarchie et l’ochlocratie (fig. 2). Il semble que l’évolution des systèmes politiques en Europe ne se conforme pas seulement à la typologie de Johnson et Earle en termes de complexité organisationnelle, mais aussi à cette typologie des régimes politiques. À propos des chefferies simples, le chef est un petit monarque, un roitelet qui, déjà, peut exercer un pouvoir coercitif de manière plus ou moins juste. En ce qui concerne les chefferies complexes, le roi peut être encore davantage enclin à gouverner de manière despotique, voire tyrannique. Et ce risque est encore plus élevé dans les États archaïques. Les sources textuelles antiques mettent très clairement en évidence de telles oscillations vers la tyrannie : sous les Codrides à Athènes, ou les Tarquins à Rome.

POLYBE :
Régimes politiques
Forme juste : orientée vers l’intérêt général et la raisonForme déviante : soumise aux intérêts particuliers et aux passions
Gouvernement d’un seulMonarchieTyrannie
Gouvernement de plusieurs
(ou d’une minorité)
AristocratieOligarchie
Gouvernement de tous (ou d’une majorité)DémocratieOchlocratie
Fig. 2. Typologie des régimes politiques selon Polybe, historien grec du IIe s. a.C.

Selon la typologie commode de Johnson et Earle, les sociétés politiquement autonomes du début de la période néolithique, installées dans la région, correspondaient probablement au Groupe local acéphale villageois ou clanique. Certaines d’entre elles ont pu prendre la forme de Collectivités locales à Big Man dès le Ve mill., voire d’Unités politiques régionales du type chefferie simple. Ce cas de figure a dû, certes, rester minoritaire et n’apparaître que de façon temporaire en raison de la faible emprise que le chef était en mesure d’exercer sur la population, en particulier le pouvoir coercitif qui caractérise cette forme d’organisation semble bien être resté instable. Certains personnages, enterrés de manière ostentatoire dans des sépulcres monumentaux, le suggèrent avec force, mais ces manifestations spectaculaires ne duraient alors jamais longtemps. La question se pose ainsi de savoir si des chefferies éphémères s’effondraient en raison d’une instabilité intrinsèque, ou bien si des Big Men ambitieux et leurs proches tentaient d’imposer un régime politique plus autoritaire et même despotique qui finissait par être renversé par une paysannerie très consciente des risques encourus pour leurs droits et leur liberté.

Il a fallu attendre le milieu de IIe mill. a.C. pour que l’Unité politique régionale du type chefferie simple devienne la forme d’organisation la plus répandue en Europe. Le pouvoir des chefs s’est, en effet, trouvé conforté par le fait que le bronze utilisé dès lors par tout paysan – tandis que les haches en pierre et les lamelles de faucille en silex disparaissaient – circulait par des réseaux d’échanges à longue distance contrôlés par les élites sociales. Cette dépendance économique accrue des paysans a sans doute rendu les chefferies beaucoup plus stables donc durables. Il n’en reste pas moins que le pouvoir suprême pouvait être exercé de manière plus ou moins autocratique. On constate, à travers les pratiques funéraires, des oscillations très marquées à cet égard. À certains moments, dans certaines zones, on enterrait certains personnages avec un faste impressionnant, tandis qu’un peu plus tard les écarts de richesse et de monumentalité étaient à peine marqués, occultés par l’usage d’une sobriété généralisée. Or, on sait que de nettes différences de statut social persistaient, comme en témoigne la présence de marqueurs statutaires indubitables (casques, cuirasses, vaisselles de banquet en bronze, parures en or, etc.) dans d’autres contextes : des dépôts non funéraires, des sortes de trésors, terrestres ou aquatiques. Il y a tout lieu de penser que ces oscillations traduisaient des conceptions idéologiques balançant entre des formes de régimes politiques plutôt despotiques ou plutôt “démocratiques”, en tout cas plus attachés à l’unité, la solidarité, les liens culturels et identitaires soudant la communauté territoriale par-delà d’indubitables inégalités de rang et de richesse.

La tombe de Lavau peut, dès lors, être considérée comme la mise en scène impressionnante, voire écrasante, de la puissance d’une dynastie à tendance nettement despotique. Elle s’inscrit pleinement dans le cadre de l’émergence des éphémères “principautés” celtiques du Premier âge du Fer qui est l’un des phénomènes sociaux les plus spectaculaires de la protohistoire. Sur une vaste zone couvrant le plateau suisse, le quart sud-ouest de l’Allemagne et le quart nord-est de la France, de puissantes entités politiques ont été très près d’adopter une forme d’organisation urbaine entre 580 et 450 a.C., mais se sont subitement désintégrées avant d’y parvenir. Les tombes monumentales et très riches de cette période, ainsi qu’une quinzaine de sites de hauteur fortifiés y montrent la présence d’objets luxueux de fabrication grecque et étrusque. On a su assez tôt de la sorte que ces sociétés avaient reçu en à peine plus d’un siècle bien plus d’importations issues des régions méditerranéennes qu’antérieurement – ce qui n’est pas très surprenant –, mais aussi que durant les deux siècles suivants – ce qui l’est bien davantage. Ces entités politiques se classent dans la catégorie des Unités politiques régionales du type chefferies complexes. La chambre funéraire de Lavau, avec son char, son luxueux service de banquet importé, son torque et ses deux bracelets en or massif, ses perles en ambre balte, ses agrafes de vêtement en fer et corail de la Méditerranée illustre typiquement elle aussi une volonté d’afficher, lors des obsèques, le rôle éminent du défunt et de ses héritiers dans un réseau transeuropéen, gage de puissance, d’opulence et de prospérité. L’exceptionnelle monumentalité de l’ensemble constitué par un tertre imposant, installé tout près de deux monuments funéraires érigés huit à neuf siècles plus tôt, en les intégrant, de plus, à l’intérieur d’un enclos gigantesque d’un périmètre de 450 m et formé d’un fossé très large et très profond et d’une imposante banquette extérieure visait à l’évidence à démontrer aux invités sa légitimité ancestrale et sa capacité de mobiliser une main-d’œuvre abondante et corvéable. Cette tombe impressionnante se situe, de surcroît, dans un espace de moins de 10 km de rayon qui comptait déjà, avant sa découverte, cinq tombes prestigieuses de la même période, bien que d’un niveau inférieur. Le siège politique d’une puissante dynastie a probablement resplendi là pendant quelques dizaines d’années avant de s’effondrer assez brutalement au milieu du Ve s. a.C., comme ses homologues “princiers”. Il s’agit d’un effondrement systémique causé vraisemblablement par une combinaison de facteurs climatiques, économiques et politiques. Parmi ces derniers, l’aspect dispendieux et presque insolent de ces manifestations de pouvoir laisse suspecter le caractère despotique de ces dynasties ; un type de régime qui aurait pu provoquer des révoltes en chaîne de populations ne supportant plus le sort qui leur était imposé.

On est longtemps parti du principe que les inégalités de droit et de ressources tendaient à croître ensemble dans les sociétés humaines, jusqu’à l’adoption de la démocratie avec laquelle le lien se distendrait. C’était une erreur. Il convient d’envisager qu’à tous les niveaux de complexité organisationnelle, les sociétés ont pu osciller entre des formes de régimes politiques orientées vers l’intérêt général d’un côté, vers les intérêts particuliers des puissants de l’autre. Des indices toujours plus nombreux suggèrent que les sociétés humaines ont souvent été conscientes des risques d’abus, d’atteinte aux libertés, présentés par des gouvernants potentiellement tentés par le despotisme ou la tyrannie. L’évolution sociale montre que parmi les facteurs combinés permettant d’expliquer les changements constatés, la forme de régime politique a probablement joué un rôle majeur tout au long de l’histoire humaine.


Bibliographie

Brun, P. et Chaume, B. (2013) : “Une éphémère tentative d’urbanisation en Europe centre-occidentale durant les VIe et Ve siècles av. J.-C. ?”, Bulletin de la Société Préhistorique Française, 110-2, 319-349.

Engels, F. (1878) : Origin of the Family, Private Property and the State. L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, Paris.

Fried, M. (1960) : On the Evolution and Social Stratification and the State, Indianapolis.

Johnson, A. W. et Earle, T. (1987) : The Evolution of Human Societies, Stanford.

Lapierre, J.-W. (1977) : Vivre sans État ? Essai sur le pouvoir politique et l’innovation sociale, Paris.

Morgan, L. H. (1877) : Ancient Society, or Researches in the Line of Human Progress from Savagery, through Barbarism to Civilization, London.

Polybe : De la République (trad. Villemain), Paris.

Service, E. R. (1962) : Primitive social organization : an evolutionary perspective, New York.

Testart, A. (2005) : Éléments de classification des sociétés, Paris.

Notes

  1. Brun & Chaume 2013.
  2. Engels 1878.
  3. Morgan 1877.
  4. Fried 1960.
  5. Service 1962.
  6. Lapierre 1977.
  7. Lapierre 1977, 69‑70.
  8. Lapierre 1977, 71.
  9. Lapierre 1977, 72.
  10. Lapierre 1977, 74.
  11. Johnson & Earle 1987.
  12. Johnson & Earle 1987.
  13. Testart 2005.
  14. Polyb., VI,9.
Rechercher
Pessac
Chapitre de livre
EAN html : 9782356134585
ISBN html : 978-2-35613-458-5
ISBN pdf : 978-2-35613-460-8
Volume : 5
ISSN : 2827-1912
Posté le 19/02/2026
7 p.
Code CLIL : 4117; 3122;
licence CC by SA
Licence ouverte Etalab

Comment citer

Brun, Patrice, “Que savons-nous de l’organisation des sociétés anciennes ?”, in : Brun, Patrice, Comprendre l’évolution sociale sur le temps long, Pessac, Ausonius éditions, collection B@sic 5, 2026, 483-490, [URL] https://una-editions.fr/que-savons-nous-de-l-organisation-des-societes-anciennes
Illustration de couverture • Première : Nebra Sky Disc, bronze and gold, ca. 3600 years before present; © LDA Sachsen-Anhalt, photo Juraj Lipták ;
Quatrième : The Nebra hoard with Sky Disc, swords, axes, chisel and arm spirals; © LDA Sachsen-Anhalt, photo Juraj Lipták
Retour en haut