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Article 4•
Michel I. Rostovtzeff et l’historiographie antique en dehors de la Russie au début du siècle*

* Extrait de : J. Andreau et W. Berelowitch, éd., Michel Ivanovitch Rostovtzeff, Pragmateiai 14, Bari, 2008, 17-25.

Il est intéressant de réfléchir sur la pratique de notre métier d’historien, d’archéologue, de philologue, et sur les liens intellectuels qu’il permet de nouer, sur les influences qui s’y exercent ou ne s’y exercent pas. Ce retour sur notre propre activité, peut-être nombriliste, mais, je crois, instructif et fécond, constitue l’un des charmes de l’historiographie. À cet égard, Michel I. Rostovtzeff est un objet de recherche exceptionnellement révélateur. Car, dès le tout début du siècle, il était célèbre dans l’ensemble du monde des Sciences de l’Antiquité, il a noué dans tous les pays d’innombrables relations, il était très déterminé dans ses choix et ses convictions, et il les exprimait et défendait avec virulence.

À travers son exemple, on perçoit la complexité des liens scientifiques et des influences. Certaines larges influences intellectuelles guident le choix des thèmes d’études, orientent vers telle ou telle façon de les traiter et fournissent un cadre d’idées plus ou moins simples sur l’Histoire et son évolution. D’autres liens, au contraire, passent davantage par le détail de l’érudition et par l’analyse de la documentation. Enfin, il faut ajouter à cela les liens plus académiques, qui sont parfois très vivants et point du tout formels, et les amitiés personnelles. Ces divers niveaux sont évidemment mêlés, mais ils ne se confondent pas. Westermann fit venir Rostovtzeff aux États-Unis, et pourtant Finley, qui avait été un élève de Westermann, disait que leurs relations étaient extrêmement ambiguës, et qu’à son avis Rostovtzeff n’avait guère été influencé par les Antiquisants américains, et notamment pas par Westermann, dont les recherches sur l’esclavage ne le convainquaient guère.

Parlant des rapports de Rostovtzeff avec l’histoire et l’archéologie de l’Antiquité des pays d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord au début du siècle, je voudrais insister successivement sur trois points :

  1. C’est avec l’Allemagne et, à un moindre degré, avec l’Autriche, que Rostovtzeff avait les liens intellectuels les plus forts, et, s’il était reconnu partout comme un chercheur exceptionnel, c’est dans le milieu allemand qu’il reçut les honneurs les plus flatteurs et le meilleur accueil.
  2. Cette forte influence allemande ne l’empêchait nullement d’être très introduit dans d’autres pays, par exemple la France et l’Italie. Il me semble qu’avant la guerre de 1914, la Grande-Bretagne comptait beaucoup moins pour lui que les pays continentaux. Elle ne deviendra importante que par la suite. Puisque Marcone a fait plusieurs articles sur les rapports de Rostovtzeff avec l’Italie et puisqu’il va de nouveau en parler ici, je me consacrerai davantage à la France, mais sans avoir cherché, ces dernières années, de nouveaux documents.
  3. Enfin, j’essaierai de montrer que Rostovtzeff reste, même à l’égard de ses plus proches maîtres et amis, ou peut-être surtout à l’égard de ses plus proches maîtres et amis, d’une indépendance d’esprit parfois presque surprenante. Il avait le rare et étonnant charisme de faire accepter, souvent sans grande difficulté à ce qu’il semble, un esprit critique toujours en éveil, on pourrait même dire un impitoyable esprit de critique. Il y a donc, dans son œuvre du début du siècle, à côté de l’écho des enseignements et conseils qu’il a reçus, la marque de ses convictions et orientations personnelles, convictions et orientations qui ne changent guère entre 1900, alors qu’il était âgé de trente ans, et 1940, quand il était septuagénaire.

L’influence intellectuelle la plus forte et la plus perceptible dans les œuvres de Rostovtzeff avant la Grande Guerre, c’est l’influence de l’“Altertumswissenschaft” allemande, l’influence de Mommsen, de ses élèves et de Eduard Meyer. La force de cette influence n’a rien de surprenant. Car on sait combien l’Allemagne a contribué, entre le milieu du XIXe siècle et la Grande Guerre, au développement des sciences de l’Antiquité et à l’évolution de leurs méthodes. On sait aussi que l’influence philosophique et scientifique de l’Allemagne était particulièrement développée en Russie, et qu’elle était encore plus grande à Saint-Pétersbourg qu’à Moscou. Moins tentés par les grandes généralisations de l’Histoire universelle que leurs collègues de Moscou, les professeurs de Saint-Pétersbourg étaient aussi plus sensibles à ce qui se faisait dans l’Empire allemand. Enfin, la manière dont Rostovtzeff, à son arrivée en Italie, a été pris en charge par l’Istituto Germanico, a encore accentué cette empreinte de l’Altertumswissenschaft, même si, au cours de son Grand Tour d’Europe, Rostovtzeff n’a pas séjourné en Allemagne.

Quoique cette influence intellectuelle soit évidente, il n’est pas tellement aisé de préciser comment elle se marque, car la plus grande partie des acquis de la science allemande de cet Âge d’Or sont devenus notre bien commun, et il est donc parfois malaisé de les séparer de ceux des savants d’autres nations. D’autre part, les très bons chercheurs allemands de l’époque étaient suffisamment nombreux pour constituer différents courants, entre lesquels un jeune étranger tel que Rostovtzeff pouvait être amené à choisir.

Le cas de Max Weber est à part, et je n’en parle pas ; Hinnerk Bruhns lui consacre un article.

L’influence de l’Altertumswissenschaft se perçoit dans sa pratique des citations, mais jusqu’à un certain point. Car Rostovtzeff a tout lu, ou presque tout ; il ne se contente évidemment pas de lire la bibliographie allemande. Dans ses deux grands livres historiques du début du siècle, le Colonat et la Ferme Publique, l’on trouve des discussions approfondies des conclusions de collègues de divers pays1. Par exemple, dans son livre sur le colonat, il critique à un certain moment en détail ce qu’avait écrit Carcopino. De même pour la demi-douzaine de très gros comptes rendus, qui sont pour lui des occasions de présenter ses futurs programmes de recherche. Les auteurs des livres dont il rend compte sont soit russes (trois comptes rendus), soit français (Bouché-Leclercq), anglais (E. Minns) ou allemands (Wilcken).

Mais, quand les références bibliographiques touchent à la colonne vertébrale de sa recherche, aux grandes orientations méthodologiques ou à l’histoire de Rome dans son ensemble, et non point à des domaines spécialisés ou à l’archéologie régionale, elles renvoient presque toujours aux quelques mêmes auteurs, c’est-à-dire Mommsen, Mitteis, Hirschfeld, Wilcken, et accessoirement Kornemann, Groag, Domaszewski, Muenzer. Le très sévère compte rendu sur le livre de Grimm traitant du pouvoir impérial (1907) est très clair à ce propos2. Ses travaux sur le colonat, aussi. Dans l’article en russe où il récapitule en quelque sorte ses conclusions sur le colonat, article publié en 1911 dans la revue Le monde contemporain, et que A. Marcone a publié en traduction italienne, il donne un grand coup de chapeau à Fustel de Coulanges, savant génial qui, le premier, a adopté un point de vue génétique ; mais Fustel, dans le livre aussi bien que dans le reste de cet article, est largement oublié, ce qui n’est pas innocent, nous allons voir pourquoi3.

En effet, même s’il y avait, parmi les chercheurs allemands, un Chr. Hülsen et un A. Mau, dont l’enseignement et les conseils apportèrent beaucoup à Rostovtzeff, ce sont avant tout les domaines politique, juridique, administratif, l’épigraphie et la papyrologie qui caractérisent cette influence. Les conceptions de Rostovtzeff en matière archéologique, il se les est en partie faites lui-même, me semble-t-il, – soit à partir de ses exigences d’historien (comment traiter d’une architecture ou d’un artéfact comme on traite d’un texte ou d’une inscription ?), soit en réfléchissant sur la tradition antiquaire, qu’il refusait si elle ne se transformait pas en Histoire, mais dont il cherchait à tirer le plus grand profit.

L’influence des principaux courants de l’Altertumswissenschaft se perçoit avant tout dans sa conception de l’État romain, dont il souligne le rôle central, l’activité efficace, l’organisation hiérarchique (alors même qu’il s’intéresse à la périphérie et ne se fait guère d’illusions quant à la romanisation des indigènes). L’histoire du colonat, chez Rostovtzeff, c’est avant tout, à toutes les époques, celle des interventions de la cité ou de l’État en matière agraire. Au contraire, le livre de Fustel se caractérisait moins par le point de vue génétique que par le refus de tout rapporter à l’État. La première chose que dit Fustel, c’est que le colonat n’a pas été institué de but en blanc par un Empereur. Car, ajoute-t-il, “les institutions sociales ne se forment guère de cette façon”.

L’influence allemande, surtout celle de Mommsen et d’Eduard Meyer, se marque aussi dans l’idée que Rostovtzeff se fait de l’Histoire, comme construction de schémas d’explications fortement juridiques et administratifs, à la fois logiques et chronologiques, – et en outre dans ses préoccupations contemporaines. Fustel de Coulanges reprochait à Mommsen d’avoir les yeux fixés sur le présent quand il prétendait décrire le passé ; ce reproche a été fait aussi à Eduard Meyer et à Rostovtzeff, – à plus forte raison dirais-je !


Mais Rostovtzeff séparait différents plans. Ces attaches intellectuelles qui le liaient à l’Allemagne ne l’ont jamais empêché d’éprouver une grande curiosité pour les divers pays qu’il fréquentait : pour leurs sites archéologiques (dont il conservait des souvenirs très précis) ; pour la manière dont ils organisaient leur enseignement et leurs recherches archéologiques ; pour les caractéristiques de leur érudition. Quant à l’organisation de l’archéologie, songeons aux critiques qu’en 1912 il adresse à l’Italie (article sur le congrès archéologique de Rome)4, avant d’en faire l’éloge en 1926. Les publications d’après la guerre contiennent des allusions à la situation dans les Balkans, et à la manière dont l’Autriche s’est retirée avec dignité et sans représailles des régions dont elle était auparavant souveraine. Quant aux caractéristiques nationales, il faut signaler des textes des années 1920, où il qualifie beaucoup d’ouvrages anglais de “delightful combination of learning and literature5 (compte rendu d’un livre de H.G. Rose) et où il définit les qualités respectives de la science allemande (précision dans le travail préliminaire de présentation et de classification des sources, exactitude de l’information et goût pour la critique des sources) et de la science anglaise (idées nettes et claires, sens de l’humour, rare talent à saisir l’essentiel) (Compte rendu de F. Haverfield, 1924-1925, 42)6.

En France, où il a séjourné très tôt et très longuement, notamment pour travailler, autour de 1900, sur les plombs de commerce, et où il était fort apprécié, il a eu des soutiens efficaces (E. Babelon ; probablement G. Boissier, je suppose) et des amitiés fidèles (M. Prou). Il faudrait dépouiller la correspondance de Prou, comme le suggérait A. Marcone ; mais je ne l’ai pas fait. Rostovtzeff citait volontiers les travaux d’ordre juridique et administratif de E. Cuq, de E. Beaudouin et de Mispoulet sur les inscriptions des domaines d’Afrique, ainsi que ceux de Cagnat. Très sévère sur un livre de Léon Homo7 (Lexique de topographie romaine), il était au contraire plein d’indulgence pour l’ouvrage de G. Boissier sur l’Afrique romaine.

D’autre part, la France était le pays qu’il citait le plus volontiers dans ses comparaisons entre l’Antiquité et l’époque moderne. En 1900, par exemple, la France du XVIIIe siècle est le pays qu’il rapproche de l’Égypte hellénistique8. Pourquoi la préférait-il à l’Angleterre ? Parce qu’elle était un peu moins “moderne” ? Ou parce que l’État y occupait davantage de place ? Ou parce qu’il connaissait mieux les développements de l’Histoire de France ? De même, les territoires d’Afrique du Nord que contrôlait la France étaient pour lui une source de réflexion quant à la romanisation et à ses limites (voir par exemple la comparaison entre l’agriculture capitaliste romaine et ce qui se passait en Tunisie à son époque).

Dans ces décennies de l’avant-guerre, une grande tension existait entre les historiens français et allemands. On le perçoit facilement à partir de la carrière de Fustel de Coulanges ou de celle de Camille Jullian. Au cours des années où Rostovtzeff commence sa carrière académique, la France, la Russie et l’Angleterre se rapprochent peu à peu. Il faut admirer la netteté politique et la vigilance de Rostovtzeff, qui n’omet jamais, quand il le faut, de marquer sa position, et auquel n’échappent jamais, par écrit, de phrases pouvant détonner par rapport à la politique de son pays.

Sa nécrologie de Mommsen, publiée en Russie il est vrai (Le monde de Dieu, 1904, 1-12), est à cet égard un modèle9. Son admiration pour Mommsen n’empêche pas qu’il condamne nettement son nationalisme : Mommsen n’a pas vu que l’humanité deviendrait plus tard indifférente à l’idée nationaliste. Il condamne aussi le mépris que Mommsen éprouvait pour les Slaves et même pour les Latins. Mais il admire le Mommsen démocrate, adversaire résolu de l’absolutisme, et qui a combattu Bismarck ; il admire aussi le Mommsen qui ne se laissait pas aller à l’antisémitisme. En 1901, dans un article du Monde de Dieu, il critique implicitement l’antisémitisme russe, en parlant des désordres “prétenduement juifs” connus dans le pays10. Quant à l’Allemagne, il critique en 1900 Adolf Schulten, qui, dans Die römische Afrika, du haut de la conscience qu’il avait de sa supériorité, s’efforçait de donner des leçons de politique coloniale à la France11.


Cela dit, pour comprendre le tempérament de Rostovtzeff, et peut-être aussi le climat intellectuel et académique de l’époque, du moins en Russie, il est très intéressant d’évoquer son extrême indépendance d’esprit, qui s’exerce à l’égard de ses plus proches amis et même de ses maîtres. Dès le début, Rostovtzeff a fait des choix personnels, qu’il défend bec et ongles, et qui en font un personnage un peu en marge, mais largement accepté, et curieusement de ceux-là mêmes qu’il critique sans ménagements.

Certains de ces choix le séparent d’une partie des spécialistes de l’époque, et notamment en Allemagne, mais pas de tous. Par exemple son goût de la topographie et de l’archéologie de terrain, dans une optique historique. Certes, Mommsen ne s’intéressait pas de la même façon aux lieux antiques et à l’espace, et, dans les années, Rostovtzeff se permettra de remarquer qu’il n’avait jamais visité la Syrie. Mais Hülsen était très bien considéré de Mommsen, et Eduard Meyer a fait une série de voyages pour mieux comprendre l’ampleur et la signification géographique des grands États de l’Antiquité.

De même, Rostovtzeff combat une vision centripète de l’hellénisme et de l’Empire romain, il se sent plus proche de ceux qui se consacrent davantage à la périphérie. Cette orientation est encore plus visible dans les années 1920, quand il critique Stephani, Conservateur de l’Ermitage, qui, “confiné dans le monde grec, n’a pas su reconnaître l’importance des éléments orientaux ou préhistoriques dans le Sud de la Russie”12 (Revue Bleue, 58, 1920, 227), ou quand il reproche à T.R. Glover de tout envisager du point de vue de l’Athènes du Ve siècle13 (The Saturday Review of Litterature, t. 4, 1927-1928, 972). Toutefois, on la perçoit déjà nettement au début du siècle. Mais parmi ceux qui s’intéressent particulièrement à la périphérie, il y a L. Mitteis et Ulrich Wilcken. Rostovtzeff n’est donc pas isolé, d’autant que, nous l’avons vu, il s’agit avant tout, pour lui aussi, d’évaluer l’action de l’État par rapport à la périphérie. Même pour l’Égypte, où la documentation est la plus riche, l’étude porte plus sur les relations entre État et périphérie que sur la périphérie en tant que telle.

Mais son sens polémique, dès avant la Grande Guerre, se déchaîne avant tout sur plusieurs autres thèmes. Ces thèmes sont :

  • La place qu’il accorde aux facteurs sociaux dans l’interprétation des événements politiques ;
  • le rôle joué, selon lui, par la politique économique et sociale de l’État ;
  • enfin, sa conception très stricte de l’Histoire, comme opposée non seulement à la tradition antiquaire, mais aussi à toutes les formes de catalogues documentaires, de collection raisonnée des sources. Quand on ne parvient pas à la synthèse, il peut être légitime de réunir les sources et de les commenter ; mais qu’on ne fasse pas semblant de tenir un tel exercice pour de l’Histoire. Lui-même a fait un travail de ce genre sur le colonat, mais il l’a nommé “Études pour une histoire du colonat …”, et non pas “Histoire du colonat”. L’histoire consiste pour lui dans la définition d’un schéma d’évolution sur le long terme ; quel que soit l’objet, l’Histoire consiste à dessiner son développement à travers l’ensemble de l’Antiquité, et en rien d’autre. Probablement, Mommsen était, en partie au moins, d’accord avec une telle vision de l’Histoire, et, quand il dénonce les limites des inventaires du matériel ou de la démarche antiquaire, Rostovtzeff le cite en exemple, et joint à son nom ceux de Hirschfeld, Schulten, Kornemann. Mais, quand Rostovtzeff exécute sans ménagement le livre de W. Liebenam (Städteverwaltung) qui, encore maintenant, est consulté avec profit, sous prétexte que Liebenam réunit la documentation sans la hiérarchiser et sans esquisser d’évolution historique (Deutsche Litteraturzeitung, 21, 1900, col. 2920-2923), on commence à être surpris de l’extrémisme de ses positions14. À plus forte raison quand, dans le grand compte rendu sur Die griechischen Ostraka aus Aegypten (Journal du Min. de l’Ed. Nation., 1900, 133-165), il explique à deux reprises que Ulrich Wilcken (probablement son maître le plus proche du point de vue intellectuel) manquait de perspectives historiques15 !

Pour Rostovtzeff, l’histoire politique tend à être d’une part une histoire des positions politiques des diverses forces sociales, et d’autre part une histoire de la politique économique et sociale de l’État. Ces orientations, qui contribuent à son originalité, se perçoivent notamment dans deux autres très longs comptes rendus. En 1901, celui du livre de E. Grimm sur le pouvoir impérial, compte rendu particulièrement sévère où il reproche à son collègue, entre autres choses, de ne pas se consacrer au pouvoir réel des Empereurs comme facteur de l’histoire administrative, fiscale, sociale et économique, bref comme facteur de l’histoire globale de l’Empire, – c’est-à-dire de ne pas se consacrer à l’étude qu’il voudrait mener, lui, Rostovtzeff, et qu’il mènera dans ses deux grandes synthèses de l’entre-deux-guerres16. En 1913, un autre compte rendu, que A. Marcone a récemment publié en traduction italienne, celui de l’Histoire des Séleucides de Bouché-Leclercq, est également éclairant sur cette conception de l’histoire politique17.

Mais ce qui caractérise peut-être le plus Rostovtzeff à cette époque, c’est le caractère à la fois approfondi et impitoyable de ses critiques érudites, qui n’épargnent personne, même ceux qui étaient, d’une façon ou d’une autre, les plus proches de lui. Dès son premier article, sur Pompéi, il critique une hypothèse de Mau, dont il sera plus tard l’élève, sur la fonction des locaux proches des bains publics. Nous avons déjà parlé du compte rendu des Ostraka de Wilcken, qu’il considère comme un livre important, mais auquel il adresse plus de vingt pages de critiques précises : Wilcken n’adopte pas une bonne classification des impôts ; il en oublie certains ; il ne se pose pas le problème de la continuité ou de la discontinuité entre Grèce classique et Égypte hellénistique, ni entre l’Égypte hellénistique et l’Empire romain ; il commet des erreurs sur le rôle et la place des agents de l’administration ; etc. Dans le compte rendu qu’il fait en 1907 du premier livre de Khvostov, compte rendu lui aussi très sévère, il signale de nouveau ce qu’il considère comme des erreurs de Wilcken, sur la douane de Leukè Komè et sur le déchargement des marchandises à Bérénice18. Cette virulence restera, on le sait, une constante de ses comptes rendus, même si elle s’atténue un peu dans l’entre-deux-guerres. En 1931, il écrit que Westermann, qui lui a permis de s’installer aux États-Unis, n’a rien compris de ce qu’il a écrit, lui, sur l’esclavage en Égypte19. Et, en 1939, dans son compte rendu de la série An Economic Survey of Ancient Rome, qui est relativement élogieux malgré de sérieuses réserves, et a été rédigé très peu de temps après la mort de Tenney Frank, s’il signale et déplore sa disparition, il ajoute que le compte rendu a été écrit par lui à la demande et sur l’insistance de Tenney Frank20 !

Même en admettant que les controverses entre Antiquisants aient été plus vives à cette époque qu’à la nôtre (ce qui n’est pas démontré), une telle virulence est remarquable, et il faut s’étonner du charisme exceptionnel de Rostovtzeff, qui, malgré de telles critiques, était admis partout, célébré partout, et même très jeune, à trente ans ou à peine plus. En même temps, cet esprit critique extrêmement développé, ses orientations propres, qui apparaissent très tôt, sa vigilance politique aussi, en font une figure à part. Il n’appartient à aucun groupe, à aucune école, même s’il a surtout appris de l’“Altertumswissenschaft” allemande. Ne déviant pas de la voie qu’il s’est fixée, il n’hésite jamais à se séparer scientifiquement de ceux qui ne pensent pas comme lui, même s’il parvient le plus souvent à conserver avec eux des rapports personnels bons ou assez bons.

À ce propos, l’article publié dans La pensée russe en 1900 sur le capitalisme et l’économie nationale dans l’Antiquité, et qui, à mon instigation, a été publié en français dans la revue Pallas il y a plus de dix ans, est exemplaire21. Car il est entièrement inspiré des idées de Eduard Meyer sur l’économie antique. Mais Rostovtzeff ne vulgarise pas Meyer en langue russe, à l’usage de ses compatriotes. Il reconstruit un schéma qui n’est pas celui de Meyer. En accordant plus d’importance à la Méditerranée orientale que Meyer, il s’engage dans une voie idéologiquement différente. Cet article est emblématique de la façon dont Rostovtzeff, plongé dans l’“Altertumswissenschaft” internationale et notamment allemande, a su, dès le début, se tracer sa propre voie. Cette indépendance irréductible a fait son extraordinaire force et a assuré sa célébrité.

Notes

  1. Rostovtzeff 1902b ; 1910b.
  2. Rostovtzeff 1902a.
  3. Rostovtzeff 1995b, 39-75.
  4. Rostovtzeff 1912.
  5. Rostovtzeff 1926b.
  6. Rostovtzeff 1925b.
  7. Rostovtzeff 1900b.
  8. Rostovtzeff 1900e (cet article a été traduit en français par C. Depretto-Genty : Rostovtzeff 1987).
  9. Rostovtzeff 1904.
  10. Rostovtzeff 1901.
  11. Rostovtzeff 1900a.
  12. Rostovtzeff 1920b, 227.
  13. Rostovtzeff 1927-1928.
  14. Rostovtzeff 1900c.
  15. Rostovtzeff 1900f.
  16. Rostovtzeff 1902a.
  17. Rostovtzeff 1995b.
  18. Rostovtzeff 1907b.
  19. Rostovtzeff 1931b.
  20. Rostovtzeff 1939.
  21. Rostovtzeff 1900e. Voir à son propos Rostovtzeff 1987 et l’article n°3 du présent volume.
ISBN html : 978-2-35613-373-1
Posté le 24/12/2020
EAN html : 9782356133731
ISBN html : 978-2-35613-373-1
Publié le 24/12/2020
ISBN livre papier : 978-2-35613-375-5
ISBN pdf : 978-2-35613-374-8
ISSN : 2741-1818
5 p.
Code CLIL : 3385
http://dx.doi.org/10.46608/primaluna4.9782356133731.6
licence CC by SA

Comment citer

Andreau, Jean (2021) : “Article 4. Michel I. Rostovtzeff et l’historiographie antique en dehors de la Russie au début du siècle”, in : Andreau, Jean, éd., avec la coll. de Le Guennec, Marie-Adeline, Martin, Stéphane, Économie de la Rome antique. Histoire et historiographie. Recueil d’articles de Jean Andreau, Pessac, Ausonius éditions, collection PrimaLun@ 4, 2021, 109-116 [En ligne] https://una-editions.fr/rostovtzeff-et-historiographie-antique [consulté le 15 février 2021].

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