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Article 5•
Nouveaux ouvrages consacrés à M. I. Rostovtzeff et à son œuvre*

* Extrait de : Annales (HSS), 54, 5, 1999, 1215-1219.

En 1975, H. W. Pleket, épigraphiste et historien du monde grec antique, qui s’est notamment spécialisé dans les problèmes économiques et sociaux, a écrit que l’on était en train de “prendre congé” de Rostovtzeff1. L’énorme influence qu’avaient exercée les grandes synthèses sur le monde hellénistique et l’Empire romain, même auprès des plus jeunes étudiants, était sur le déclin. Deux ans auparavant, avait été publiée L’économie antique de M. I. Finley. Ce n’était pas, on l’imagine, une simple coïncidence de dates – même si le moindre impact des idées de Rostovtzeff ne s’explique pas seulement par la montée en puissance de celles de Finley.

Les années 1990 ont au contraire marqué un remarquable “retour à Rostovtzeff”. Rares sont les historiens de l’Antiquité et les archéologues classiques qui, plusieurs décennies après leur mort, ont été autant célébrés que lui maintenant. En témoigne la publication récente des cinq ouvrages dont je vais brièvement rendre compte. Ce retour est évidemment dû en partie à l’évolution de la Russie. La forte personnalité de Rostovtzeff, sa liberté d’esprit, sa formidable autorité scientifique, la manière dont il avait été, dès le début de sa carrière, puis au cours de son exil, de plain-pied avec la science internationale en matière historique et archéologique, ont incité nos collègues russes (et surtout le professeur G. Bongard Levin, membre de l’Académie [de Russie] et directeur de la revue Vestnik drevnej istorii), à se pencher de nouveau sur son itinéraire et sur ses œuvres. Leur intérêt pour Rostovtzeff fut largement partagé en Europe occidentale et aux États­-Unis, où une curiosité analogue s’était développée au cours des années 1980. Rappelons par exemple la publication en français de l’Histoire économique et sociale de l’Empire romain et de l’Histoire économique et sociale du monde hellénistique, publication à laquelle j’ai pris une part active2.

Le plus ancien de ces cinq livres est l’édition d’une œuvre de Rostovtzeff inconnue jusque-là, et retrouvée à Leningrad en 19863. Un autre est la traduction italienne de son livre sur le colonat4. Deux autres sont des recueils de ses articles5. Enfin, Le roman scythe est un volume collectif d’hommage et de documentation sur sa vie, son œuvre et certaines de ses correspondances6.

G. Bongard Levin et Ju. Litvinienko, à Moscou, V. Ju. Zuiev, à Saint-Pétersbourg, ont réuni sur Rostovtzeff beaucoup de documents nouveaux, perdus ou qui n’avaient jamais été pris en considération, – certains aux archives de Saint-Pétersbourg, d’autres à l’Académie des sciences de Moscou – beaucoup de lettres ici et là, et notamment à Duke University, en Caroline du Nord, où avaient été déposés, après la mort de Rostovtzeff, des documents lui ayant appartenu. Ce beau volume, Le roman scythe (en russe, avec un sommaire en anglais), qui contient une cinquantaine de fascinantes planches photographiques, est centré sur ces documents7. On y lit en particulier deux-cents pages de lettres de Rostovtzeff, surtout écrites à des amis et collègues de Russie, les unes avant 1918 (par exemple les lettres à Zhebelev, qui demeura en Russie après la Révolution), les autres dans l’émigration (les lettres à A. Tyrkova­Williams et à G. Vernadsky qui, comme lui, avaient quitté leur pays). Ce volume est une réussite, il est très riche en informations, et marque une date dans la recherche historiographique concernant Rostovtzeff et les milieux fréquentés par lui.

En 1918, quand il quitta la Russie pour toujours, il laissa à Pétrograd un manuscrit terminé et des passages rédigés d’un autre volume. Il s’agissait des deux parties d’un ouvrage relatif à l’histoire de la Scythie et du royaume du Bosphore pendant l’Antiquité, c’est-à-dire à l’histoire ancienne de la Russie du Sud. Le premier volume, prêt pour la publication, était une étude critique des sources textuelles et archéologiques disponibles. L’objectif du second, en partie rédigé, était de dresser une histoire synthétique de la région dans l’Antiquité. En 1925, à une époque de relative ouverture dans la vie intellectuelle, le premier volume a été publié en Russie soviétique, sans que l’auteur (qui se trouvait alors à Madison, à l’Université de Wisconsin) en ait été prévenu ; il a ensuite été traduit en allemand en 1931. Quant au second, Rostovtzeff s’est en partie inspiré des recherches qu’il avait faites à son propos pour écrire son livre Iranians and Greeks in South Russia8. Mais le texte rédigé avant son exil, qu’il considérait comme perdu, et qui se composait de trois chapitres, se trouvait bel et bien à Leningrad, où l’archéologue V. Ju. Zuiev le retrouva en 1986 aux Archives historiques centrales nationales. Ces trois chapitres, d’abord publiés en russe en 1989 et 1990, furent ensuite traduits en allemand par H. Heinen, qui les publie ici, assortis de longues notes pour les remettre en perspective et de divers articles sur Rostovtzeff et sur cette œuvre9. Consacrés à l’État, à la culture et à la religion des Scythes et des Sarmates, au royaume du Bosphore et au dieu équestre iranien en Russie méridionale, ils sont notamment intéressants quant aux rapports entre Grecs et Indigènes et aux rapports entre influences gréco-romaines et influences iraniennes, thèmes qui ont toujours été au centre des préoccupations de Rostovtzeff.

Le troisième de ces cinq ouvrages, Per la storia del colonato romano, est la traduction italienne, réalisée par Arnaldo Marcone, d’un livre d’abord publié en allemand en 191010. Ce livre traitait des origines du colonat romain et de son évolution, mais en accordant une large place au monde hellénistique, et notamment à l’Égypte. Rostovtzeff était bien conscient qu’il n’y a pas eu de continuité absolue entre les royaumes issus de la conquête d’Alexandre et Rome, mais il considérait que l’origine du colonat romain, comme statut social de paysans liés à la terre de façon permanente, doit être cherchée dans les royaumes hellénistiques, en particulier chez les Séleucides. Quels qu’aient été leurs objectifs, les empereurs romains, et notamment Hadrien, n’ont rien fait d’autre que de transplanter dans leurs grands domaines des provinces occidentales le statut pratiqué sur les terres ayant appartenu aux souverains de Syrie. Ce statut s’est ensuite répandu dans les domaines privés.

À l’inverse, si Rostovtzeff esquissait une évolution du colonat dans l’Antiquité tardive, il n’étudiait pas vraiment cette période. L’Antiquité tardive a une place étrange dans l’ensemble de ses œuvres. Elle est toujours présente mais à titre de repoussoir. Même dans l’Histoire économique et sociale de l’Empire romain, au centre de laquelle se trouve la “crise” des années 230-240 p.C., on ne trouve presque aucune analyse précise, ni sur la fin de ce IIIe siècle, ni sur le IVe et le Ve siècles. Ils représentent une sorte de “fin de l’histoire”, mais négative, une espèce de spectre, qui se trouve comparée au détour d’une phrase à l’Empire des Bolcheviks – la parfaite antinomie des moments d’épanouissement et de progrès de l’Antiquité classique. Dans la conception cyclique qui caractérise Rostovtzeff à la suite d’E. Meyer, l’Antiquité tardive marque à la fois une décadence complète et un retour aux origines mais, sauf exception, il ne l’étudie jamais.

Le thème du colonat a été l’un des plus débattus de l’histoire sociale et économique romaine, d’autant plus débattu qu’il était au centre de l’évolution tardive de l’Empire romain d’Occident. Pour son historiographie, il faut se reporter à A. Marcone, Il colonato tardoantico nella storiografia moderna (da Fustel de Coulanges ai nostri giorni)11. Les recherches menées ces dernières décennies ont clairement montré, me semble-t-il, que Rostovtzeff avait tort (et c’est ce qu’écrit A. Marcone dans son introduction12). Sur un tel sujet (comme sur beaucoup d’autres), il serait donc injustifiable de s’en tenir à ses conclusions en faisant une croix sur tout ce qui a suivi ! Le “retour à Rostovtzeff” ne peut pas être un retour à ses principales conclusions13.

La lecture de cette histoire du colonat, quoiqu’on ne puisse s’y rallier “au premier niveau”, met toutefois en évidence deux grandes lignes de force de l’œuvre de Rostovtzeff : les relations entre évolution socio-économique et interventions de l’État, et l’histoire agraire, principal point fort de l’historiographie russe du début du siècle, et qui est restée très vivante à l’époque soviétique. Elle témoigne aussi de deux de ses principales qualités, susceptibles de constituer, encore aujourd’hui, une précieuse leçon de méthode.

La première de ces deux qualités, c’est la faculté qu’il avait, tout jeune déjà, de saisir, sur le très long terme, une évolution ayant une forte signification historique. Pour lui, l’histoire, c’était la perception raisonnée et argumentée de telles évolution s sur le très long terme (et l’on comprend pourquoi F. Braudel nourrissait pour lui une grande admiration). Depuis les années 1960 et 1970, nous sommes certes devenus (à juste titre) plus sensibles à la nécessité d’étudier les structures dans leur logique interne, et non pas par rapport à leur genèse, comme Rostovtzeff proposait sans cesse de le faire. Et, d’ailleurs, dans le cas du colonat, nous venons de voir que l’évolution discernée par lui n’est pas valide. Cela étant dit, sa leçon d’“histoire” (opposée à la tradition antiquaire, à laquelle, en un sens, il était profondément hostile), c’est-à-dire l’exigence d’une construction à la fois logique et chronologique, mérite encore d’être méditée.

L’autre qualité, c’est son aptitude à faire une place, dans cette vision d’ensemble, au monde hellénistique aussi bien qu’à la Grèce classique et aux traditions romaines. Très attentif à la place du monde hellénistique dans l’évolution de l’Antiquité, Rostovtzeff se situait ainsi à l’opposé de l’historiographie occidentale de la seconde moitié de ce siècle, qui a eu tendance à faire l’histoire de Rome sans en tenir grand compte. Pour lui, et plus largement pour les historiens russes du début du siècle, le monde hellénistique était au centre de l’Antiquité, et il permettait de comprendre non seulement les relations entre la Grèce et Rome, mais encore celles unissant l’Antiquité à l’Europe moderne, à travers la seconde Rome, Byzance.

Scripta varia est un recueil de vingt­-trois articles de Rostovtzeff14, donnant une idée de l’ensemble de son œuvre (si l’on excepte ses recherches d’archéologie et celles d’histoire de l’art, les unes et les autres totalement absentes du recueil) et qui se concentre sur plusieurs des points nodaux que nous avons signalés : l’histoire agraire, les relations entre l’État et l’individu, la place du monde hellénistique. Dans la vive et stimulante introduction qu’il a rédigée pour le recueil, A. Marcone revient sur ces points. Les articles sont publiés dans leur langue originale, sauf ceux qui avaient paru en russe, et qui sont traduits en italien (A. Marcone en avait déjà publié des traductions dans les revues Rivista storica dell’Antichità, Critica storica et Quaderni di Storia). Comme le remarque A. Marcone, ces articles publiés en russe sont souvent très intéressants car, si Rostovtzeff se conformait aux exigences de l’érudition internationale dans ses publications non russes (avant la Grande Guerre, surtout en allemand ; ensuite, surtout en anglais ; mais il a beaucoup publié aussi en français et en italien), il se plaisait, dans ses articles russes, même de haut niveau, à des remarques idéologiques ou politiques plus explicites qui éclairent davantage ses manières de penser. Au début du siècle, il a en outre publié de longs comptes rendus de livres, comptes rendus très critiques, où se manifeste évidemment sa soif de gloire académique, mais qui aident aussi à mieux comprendre ses problématiques et ceux de ses collègues et néanmoins adversaires.

Mentionnons enfin un étrange article, datant de 1922, sur les “International Relations in the Ancient World”, article dont la trace avait été complètement perdue. Rostovtzeff y soutient l’idée que les États modernes d’Europe occidentale ne sont que la continuation des provinces de l’Empire romain – même l’Angleterre, et même l’Allemagne qui, d’après lui, correspond au territoire de la province de Germanie telle que César et Auguste avaient projeté de l’établir (mais sans succès) ! En matière de “modernisme” politique et militaire, qui dit mieux ?

Disons quelques mots de Per la storia economica e sociale del monda ellenistico-romano15. C’est aussi un recueil d’articles tous traduits en italien et précédés d’une longue introduction de M. Mazza. Deux de ces articles concernent l’Égypte hellénistique et trois autres portent sur la “crise” de l’Empire et le déclin du monde gréco-romain. Mais le choix n’a pas été fait en fonction d’une période ou d’une discipline, il est en rapport avec la façon dont Rostovtzeff a théorisé l’ensemble de l’histoire économique, et en particulier celle de l’Antiquité. C’est aussi là-dessus que porte l’introduction de M. Mazza. Comment Rostovtzeff se situait-il par rapport aux débats de la fin du siècle dernier et du début de ce siècle, c’est-à-dire à la “Bücher-Meyer Controversy” ? Comment se situait-il en particulier par rapport à Eduard Meyer, dont il est censé avoir été intellectuellement très proche ? Au passage, M. Mazza remarque très justement que, plutôt que des “primitivistes” aux “modernistes” (comme on le dit en général), ces débats anciens opposaient des “évolutionnistes”, au sens italien du mot (il s’agit de K. Bücher), aux tenants d’une vision “cyclique” (Meyer et Rostovtzeff). Comment Rostovtzeff se représentait-il le rôle de l’État dans le développement de ce capitalisme ? Quelle place accordait-il à l’Égypte dans l’ensemble de ces processus ? Comment expliquer le déclin ? Cette introduction, bourrée de précieuses indications bibliographiques, et dont il faut souligner l’acuité, se termine sur cette question, et M. Mazza montre que les causes de la décadence sont toujours, pour Rostovtzeff, extra-économiques (luttes sociales, évolution politique, changements dans la psychologie des masses, etc.).

Il faut se féliciter que ce “retour à Rostovtzeff” permette une telle réflexion sur l’économie antique. La conscience que nous avons des débats relatifs à cette économie et de leurs prolongements est beaucoup plus vive aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a vingt ans, même après la publication des principales œuvres de Finley et de ses disciples immédiats. Toutefois, il ne faut pas se cacher qu’une telle vogue de Rostovtzeff (quelque justifiée qu’elle soit) comporte des risques intellectuels. Car, comme on l’a vu plus haut, ses conclusions ne peuvent plus être adoptées telles quelles, sans examen critique.

Un demi-siècle s’est écoulé, ou même un siècle, depuis l’époque où il travaillait, et il y a eu heureusement de nouvelles recherches et de nouveaux résultats. De plus, Rostovtzeff a élaboré de brillants schémas synthétiques, on a vu que c’était l’un de ses principaux talents. De tels schémas, à la fois logiques et chronologiques, présentent l’avantage et l’inconvénient d’être facilement utilisables pour traiter n’importe quel matériel ou n’importe quel sujet. Quelque site que l’on fouille ou que l’on prospecte, il est possible d’en faire “du Rostovtzeff”, c’est­ à-dire de plaquer sur les structures et le matériel mis au jour une explication toute prête. G. Bongard Levin, A. Marcone, M. Mazza et moi-même, nous sommes bien conscients de l’existence de ces risques, et qu’un retour à Rostovtzeff ne peut se justifier que si l’on se tient à une certaine distance de ce grand auteur du passé. Il faut célébrer son œuvre, en comprendre l’intérêt historique, mais non le transformer de nouveau en auteur de manuels. Espérons que les lecteurs des ouvrages que je viens de présenter auront, à cet égard, autant de clairvoyance et de prudence que leurs auteurs et éditeurs !

Notes

  1. Pleket 1975.
  2. Rostovtzeff 1988 et 1989 [voir articles n°1 et 2 du présent volume].
  3. Rostovtzeff 1993.
  4. Rostovtzeff 1994.
  5. Rostovtzeff 1995a et b.
  6. Bongard-Levin, éd. 1997.
  7. Ibid.
  8. Rostovtzeff 1922c.
  9. Rostovtzeff 1993.
  10. Rostovtzeff 1994, trad. de Rostovtzeff 1910b.
  11. Marcone 1988.
  12. Ibid., p. 21-22.
  13. Rappelons les deux articles de J.-M. Carrié qui, au début des années 1980, ont radicalement renouvelé la question du colonat : Carrié 1982 et 1983, et plus récemment 1997.
  14. Rostovtzeff 1995b.
  15. Rostovtzeff 1995a.
ISBN html : 978-2-35613-373-1
Posté le 15/02/2021
EAN html : 9782356133731
ISBN html : 978-2-35613-373-1
Publié le 15/02/2021
ISBN livre papier : 978-2-35613-375-5
ISBN pdf : 978-2-35613-374-8
ISSN : 2741-1818
5 p.
Code CLIL : 3385
http://dx.doi.org/10.46608/primaluna4.9782356133731.7
licence CC by SA

Comment citer

Andreau, Jean (2021) : “Article 5. Nouveaux ouvrages consacrés à M. I. Rostovtzeff et à son œuvre », in : Andreau, Jean, éd., avec la coll. de Le Guennec, Marie-Adeline, Martin, Stéphane, Économie de la Rome antique. Histoire et historiographie. Recueil d’articles de Jean Andreau, Pessac, Ausonius éditions, collection PrimaLun@ 4, 2021, 117-122, [En ligne] https://una-editions.fr/ouvrages-sur-rostovtzeff [consulté le 15 février 2021].

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