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Article 15•
Le système monétaire partiellement “fermé” de l’Égypte romaine*

par

* Extrait de : O. Picard et F. Duyrat, éd., L’exception égyptienne ? Production et échanges monétaires en Égypte hellénistique et romaine. Actes du colloque d’Alexandrie, 13-15 avril 2002, Publications de l’Institut français d’archéologie orientale 937, Le Caire, 329-338.

Dans un passage fameux et sans cesse cité, Tacite a insisté sur le fait qu’Auguste avait mis l’Égypte à part du reste de l’Empire (seposuit), mais il s’est borné à cette formule générale, et, en dehors de l’interdiction faite aux sénateurs et aux plus brillants des chevaliers de pénétrer en Égypte, il n’a pas précisé en quoi consistait cette séparation1.L’idée que l’Égypte constituait sous le Haut Empire, et jusqu’au règne de Dioclétien, un système monétaire “fermé” ne va donc pas nécessairement de soi. La preuve en est que T. Mommsen lui-même n’y croyait pas. Il était convaincu que les deniers circulaient librement en Égypte, même s’ils y jouissaient d’une prime par rapport aux tétradrachmes, monnaies frappées à Alexandrie par les autorités romaines. Quelques papyrus faisant allusion à des sommes en deniers, T. Mommsen pensait que les versements auxquels ils faisaient référence avaient vraiment été effectués en deniers. Après lui, F. Heichelheim a soutenu une conclusion assez proche. Il a expliqué que les versements qualifiés d’episemoi, versements dont il est surtout question à propos des dots et des prêts, se faisaient en deniers romains2.

Néanmoins, l’idée que les deniers romains aient pu régulièrement circuler en Égypte, comme ils circulaient dans d’autres provinces, est abandonnée. Pour ne citer que quelques exemples, ni A. C. Johnson, ni L. C. West, ni J.-P. Callu, ni M. H. Crawford, ni A. Gara, ni A. Burnett3 ne la retiennent. Il est désormais admis que les deniers romains ne pouvaient pas circuler en Égypte, et je partage à ce propos la conviction de tous les numismates et historiens que je viens de citer. La rareté des deniers découverts à l’intérieur de l’Égypte est un argument fort à l’appui de cette conclusion ; et, comme l’explique A. Burnett, la mention de deniers sur quelques papyrus ne suffit pas à la refuser. Le fait que, sous Trajan, certains tétradrachmes aient été frappés à Alexandrie pour être introduits ensuite en Syrie et utilisés là, ne conduit pas non plus à la refuser, puisque ces tétradrachmes n’étaient pas des deniers et qu’ils ne circulaient pas en Égypte même.

Mais les observations relatives aux deniers ne suffisent pas à répondre à tous les problèmes qui se posent, et l’on peut se demander si elles amènent nécessairement à conclure que le système monétaire de l’Égypte était entièrement “fermé”. Dans ma contribution, je vais examiner quelques-uns des aspects de la question. La première partie présentera des remarques sur les paiements effectués par les pouvoirs publics et portera aussi sur le problème de l’or. La seconde traitera de la parité entre denier et tétradrachme. La troisième portera sur les surtaxes qu’a étudiées A. Gara dans son livre de 1976, et sur ce qu’elle appelle la “surévaluation” du denier.

Avant de passer à la première partie, je tiens à évoquer la mémoire d’A. Gara. Il y a quelques années, hélas, elle a été prématurément enlevée par la maladie. Les problèmes dont nous traitons dans le présent volume (volume auquel elle aurait sûrement contribué si elle était vivante) étaient au centre de son livre de 1976. Notamment consacré aux prosdiagraphomena, ce livre est difficile d’accès, et, quoiqu’il soit très érudit et argumenté, il n’a pas été autant commenté qu’il le méritait. Pour préparer la présente contribution, je l’ai étudié en détail. En fin de compte, comme les lecteurs s’en apercevront, je ne partage qu’une partie des conclusions auxquelles elle parvenait. Si elle était parmi nous, A. Gara admettrait évidemment que je discute ses opinions, et je suis certain que notre amitié n’en souffrirait pas. Sa disparition ne doit donc pas nous dissuader de les discuter. C’est le meilleur hommage que nous puissions rendre à son intelligence, à sa science et à son charme.


Les impôts en espèces, dont le montant s’est accru à l’époque romaine par rapport aux impôts en nature, arrivaient à Alexandrie en monnaies d’Égypte4. Leur circulation était contrôlée par le réseau des banques publiques, qui recevaient le paiement des impôts en espèces et payaient les dettes de l’État5. Une partie du montant de ces impôts restait en Égypte pour ces dépenses publiques, qui étaient acquittées en monnaies d’Égypte. Nous ne savons ni combien était payé le préfet d’Égypte ni comment il était payé. Mais sa rétribution était certainement évaluée en sesterces (c’était le cas pour tous les administrateurs équestres), et il est logique de penser qu’une partie au moins de cette rétribution lui était versée en monnaie locale. La correspondance de Cicéron montre qu’à son époque, lorsqu’il y avait des monnaies provinciales, un certain flottement pouvait se constater ; en 59 a.C., son frère Quintus, propréteur de la province d’Asie, préférait visiblement recevoir ses indemnités en deniers plutôt qu’en cistophores, et il ne paraissait pas certain d’obtenir satisfaction6. Dans l’Égypte impériale, la solde des légionnaires, elle aussi, était probablement évaluée en deniers et sesterces, mais elle était payée en tétradrachmes7. Quant aux impôts en espèces dont le montant était transporté à Rome, ils y étaient acheminés soit en monnaies romaines d’or ou d’argent, soit en lingots, mais pas en monnaies d’Égypte. On peut imaginer aussi des opérations de compensation entre les services financiers d’Alexandrie et ceux de Rome, avec ce que certains historiens ont appelé des “billets de crédit” ou des “billets de change”8. Mais nous ne possédons aucun indice clair à ce propos. En tout cas, il faut admettre qu’il existait à Alexandrie des bureaux de change publics chargés de régler ce type d’opérations.

Mais, si l’Égypte était fermée aux deniers, cela implique-t-il que les pièces d’or, les aurei, n’y aient pas circulé non plus, alors qu’aucune monnaie d’or n’y était émise ? On a trouvé en Égypte, si je ne me trompe pas, sept trésors d’aurei (ce qui est beaucoup par rapport à la relative rareté des trésors de pièces d’or). D’autre part, est-il raisonnable de penser qu’aux transactions conclues en Égypte suffisaient les tétradrachmes et les monnaies de bronze et de cuivre, – tétradrachmes qui d’ailleurs, au début de l’Empire, n’étaient pas émis régulièrement, puisque ni Auguste ni Caligula n’en ont fait frapper ? Beaucoup croient que les espèces de billon, de bronze et de cuivre suffisaient, par exemple A. Gara. Ils insistent sur la rareté des transactions monétaires dans la chôra, et sur le fait que la monnaie est frappée en vue du paiement des impôts, et non avec des objectifs économiques. C’est probablement vrai, mais encore faut-il que le stock monétaire disponible permette un bon fonctionnement de la fiscalité.

Quant au commerce, l’Égypte était plus exportatrice qu’importatrice. On peut donc soutenir qu’elle n’avait pas besoin de beaucoup d’espèces pour acheter des produits dans d’autres régions de l’Empire9. Mais ce raisonnement a ses limites, car la production et la commercialisation du lin, du papyrus, des objets de verre, des parfums supposaient aussi d’avoir des fonds. En outre, la vie de l’élite à Alexandrie nécessitait de l’argent, et le commerce oriental, qui précisément paraît s’être fortement accru sous Auguste et les Julio-claudiens, en nécessitait aussi. A. Gara écrit : “comme nous n’avons qu’une connaissance très limitée des activités industrielles et marchandes […] [des] centres du grand commerce des mers orientales et de la Méditerranée, je crois qu’on doit se limiter à quelques constatations se rapportant à la vie économique de la seule chôra10”. Oui, certes, mais il ne faut tout de même pas oublier l’existence des activités manufacturières et commerciales de ces grandes places marchandes. On ne peut pas faire comme si elles n’existaient pas.

Plusieurs textes, souvent cités, témoignent de la vivacité du “commerce oriental” au Ier siècle p.C. Il s’agit des deux passages bien connus de Pline l’Ancien où il déplore la “fuite de l’or”11. Dans l’un de ces deux passages, très commentés mais sur lesquels je n’insisterai pas ici, Pline écrit : “Il n’est pas d’année où l’Inde tire moins de cinquante millions de sesterces de notre Empire, en échange de marchandises vendues chez nous cent fois leur prix12”. Il s’agit aussi de plusieurs paragraphes du Périple de la Mer Erythrée, texte certainement antérieur à 70 p.C. et sans doute plus proche de la moitié du Ier siècle p.C., – qui indiquent l’or et l’argent monnayés parmi les biens d’échange recommandés dans beaucoup de grands ports de l’Inde. Le Périple insiste particulièrement quand il s’agit des ports du Sud : à Barygaza, “des pièces romaines d’or et d’argent, permettant des échanges assez profitables contre des monnaies locales” (le souverain nommé Nahapana frappait des pièces d’argent, mais les ressources de l’Inde en métaux précieux, à cette époque, étaient très réduites) ; à Muziris/Nelkynda, “avant tout, une grande quantité de monnaies”13. Tantôt les commerçants romains échangeaient des marchandises contre d’autres, et tantôt ils achetaient en payant avec des monnaies.

Les recherches menées récemment sur l’Inde ajoutent-elles des éléments nouveaux à ces quelques textes disponibles ? Oui, sans nul doute. On a trouvé en Inde quelque 6 000 deniers romains et près de 1 000 aurei. À partir du règne de Néron, on n’y rencontre plus que des aurei. À l’inverse, on n’y a trouvé aucun tétradrachme d’Égypte. Compte tenu de la valeur respective du denier et de l’aureus, cela signifie un large usage de la monnaie d’or. Contrairement à ce qu’écrivait S. Bolin, suivi par M. H. Crawford14, ces pièces de monnaie n’étaient pas toutes neuves ; certaines étaient très usées, elles avaient largement circulé avant d’arriver en Inde et d’y être thésaurisées. Une bonne partie d’entre elles n’était donc pas directement transportée depuis les ateliers d’émission jusqu’aux navires pratiquant le commerce oriental15. Comme A. Tchernia, je suis convaincu que, dans leur grande majorité, elles sont arrivées en Inde en passant par l’Égypte16. Certes, malgré cela, la trouvaille d’aurei en Inde ne signifie pas nécessairement que ces aurei aient circulé en Égypte. Il y avait des services de change dans les ports de la Mer Rouge ; il y en avait certainement pour les deniers, il pouvait y en avoir aussi pour les aurei. En outre, A. Tchernia me dit qu’on ne peut pas exclure des transports de sacs de monnaies scellés, car le papyrus de Vienne fait allusion à des transports de marchandises scellées17.

Si les trouvailles de pièces romaines en Inde ne constituent donc pas une preuve irréfutable de la circulation des pièces d’or romaines à l’intérieur de l’Égypte, elles fournissent tout de même un argument. En plus de cet argument, il y a les vraisemblances que j’ai mentionnées ci-dessus. Comme A. Burnett, je pense donc que l’Égypte n’était pas fermée aux aurei de la même façon qu’elle l’était aux deniers.


Autre problème que pose le “système monétaire fermé” de l’Égypte : le rapport existant entre le denier et le tétradrachme. Quant à leur valeur officielle, il est admis que ces deux pièces étaient équivalentes, et en effet on possède de très sérieux arguments de cette équivalence. La documentation relative à la taxe levée sur les Juifs, et celle qui regarde le paiement des soldats, par exemple, vont dans ce sens.

Néanmoins, le poids d’argent des tétradrachmes de Tibère n’est pas compatible avec une telle équivalence. Le taux d’argent fin de ces tétradrachmes est plus faible que celui du denier, mais, comme ils sont beaucoup plus lourds, leur valeur métallique, en moyenne, est plus forte. Le tétradrachme, sous Tibère, aurait donc plus de valeur que le denier. Si, au début de l’Empire, le denier était, comme beaucoup le pensent, une monnaie de pleine valeur, il en résulterait donc que le tétradrachme était sous-évalué, c’est-à-dire que sa valeur légale était inférieure à sa valeur métallique. Une telle situation est impossible, car tout particulier aurait alors intérêt à faire fondre les tétradrachmes pour en récupérer le métal argent. Comme disait Sherlock Holmes, quand on a éliminé l’impossible, c’est l’improbable qui est vrai. La solution la moins insatisfaisante consiste à supposer que l’équivalence “un tétradrachme = un denier” date au plus tôt du règne de Claude. Auparavant, il y avait une autre équivalence, que nous ne connaissons pas18.

En ce qui concerne la valeur métallique comparée du tétradrachme et du denier, il y a une étrange contradiction dans le livre de A. Gara. D’une part, elle affirme à plusieurs reprises que le denier romain est une monnaie “de pleine valeur”, c’est-à-dire, explique-t-elle, “une monnaie dont la valeur intrinsèque correspond pleinement à la valeur nominale fixée par l’État qui l’émet19”. D’autre part, elle s’appuie sans cesse sur le fameux livre de S. Bolin, qui a précisément cherché à démontrer que, mis à part les frais de frappe, le denier romain était surévalué, probablement d’un quart de sa valeur environ20. À un certain moment, elle approuve explicitement les conclusions de S. Bolin. Dans le même passage, elle reconnaît dans l’aureus, “monnaie de valeur réelle et à laquelle on ne touche jamais”, la “base réelle” du système monétaire romain, et le “pilier porteur de la structuration économique” de l’Empire21. Mais cette deuxième vision du système monétaire romain ne correspond pas non plus à celle de S. Bolin, puisque, pour lui, l’aureus lui-même était surévalué, même s’il était moins surévalué que le denier. A. Gara a bâti l’ensemble de son livre sur une opposition entre le denier, “monnaie de pleine valeur”, et le tétradrachme, monnaie “fiduciaire”, c’est-à-dire monnaie “de valeur intrinsèque inférieure à sa valeur nominale”22. La manière dont elle a expliqué la politique monétaire et fiscale de Rome en Égypte est donc incompatible avec les thèses de S. Bolin. Cela n’est pas en soi un défaut, car ces thèses de S. Bolin, pour le Haut-Empire, ne sont pas acceptées de tous (tant s’en faut !) ou ne sont acceptées que partiellement. Il est pourtant étrange qu’elle ne s’en soit pas aperçue.

Pratiquement tous les numismates et historiens continuent à penser, comme A. Gara et malgré S. Bolin, que le denier, au tout début de l’Empire, était une monnaie “de pleine valeur”23. Cette caractéristique du denier peut contribuer à expliquer la fermeture partielle du système monétaire égyptien. Il est logique en effet que les pouvoirs publics empêchent une monnaie surévaluée (telle que le tétradrachme) de circuler librement en même temps qu’une monnaie de pleine valeur métallique et officiellement considérée comme équivalente de la première.

C’est logique, mais il faut se méfier de la logique en Histoire. On connaît des situations qui n’obéissent pas à une telle “logique”. Après la réforme monétaire de Néron, par exemple, les pièces anciennes circulaient, dans l’Empire, avec la même valeur officielle que les pièces plus récentes (au moins jusqu’au règne de Trajan, qui, en 107 p.C., a retiré de la circulation les deniers antérieurs au règne de Néron). Nous n’avons absolument aucune source attestant qu’il ait existé deux cours différents pour les deniers d’avant la réforme de Néron et pour ceux d’après la réforme. Et aucune source ne dit non plus que l’État romain ait éprouvé de grandes difficultés à faire respecter le cours officiel ainsi fixé. Cette baisse du poids des pièces et cette modification du rapport entre valeur métallique et valeur officielle du denier étaient certes limitées, mais tout de même sensibles. Elles ne pouvaient pas passer inaperçues ; et cependant les deux séries de pièces circulaient ensemble.

Pourquoi les Indiens n’acceptaient-ils pas les tétradrachmes de l’Égypte romaine ? À cette question, P. J. Turner répond que “they had no desire for any fiduciary coinage24”. En Égypte, les tétradrachmes, en effet, étaient des monnaies “fiduciaires” (leur poids métallique, on l’a vu, était plus faible que celui du denier, alors que leur valeur officielle était égale à celle du denier). Mais, une fois parvenus en Inde, par rapport à quelle valeur officielle pouvaient-ils être considérés comme surévalués ? Si les Indiens n’en voulaient pas, c’est peut-être parce que leur titre d’argent était moins élevé.

À la fin du Ier siècle p.C. et au cours du IIe siècle, le denier cessa en tout cas d’être une monnaie de pleine valeur. Pour la valeur métallique du denier au IIe siècle, S. Bolin a sûrement davantage raison que pour le début de l’Empire25. Ce n’est pas à moi d’entrer dans le détail de l’histoire des deux monnaies. Le poids d’argent contenu dans le denier est toujours supérieur à celui qu’on trouve dans les tétradrachmes, mais il a beaucoup diminué, d’abord sous Néron, puis peu à peu au fil des règnes, ensuite plus sensiblement à l’époque de Marc Aurèle26. De plus, l’évolution des poids de fin des deux monnaies n’est pas parallèle. Désormais, nous sommes en présence de deux monnaies surévaluées, qui sont réputées équivalentes, mais dont l’une est plus surévaluée que l’autre. Pourquoi, dans une telle situation, ne pas revenir sur la “fermeture” monétaire, qui se comprend mieux pour le Ier siècle de l’Empire que pour l’époque des Antonins ? L’explication ne va pas de soi.


Comme l’a bien compris A. Gara, l’étude des monnayages égyptiens ne peut pas être complètement séparée de celle de la fiscalité. Aux nombreux impôts et taxes prélevés en Égypte ptolémaïque et romaine s’ajoutaient des surtaxes. À l’époque romaine, les papyrus attestent le prélèvement de surtaxes qu’on appelait en grec prosdiagraphomena, hai k(ai) ou hai k(atharai), rhuparai drachmai et kollubos. Le fonctionnement et la raison d’être de ces surtaxes posent problème, et ils restent obscurs. Elles ont été étudiées avec grand soin par A. Gara ; plus récemment, elles ont été réexaminées par K. Maresch et par R. Bogaert. Ce dernier a pris en considération, en plus des textes grecs, les papyrus démotiques27. Il indique qu’en démotique, ces surtaxes étaient dénommées P3 wt28 ; le fait qu’en démotique toutes quatre aient ainsi été désignées par un seul nom montre qu’elles étaient conçues comme une unité, comme un ensemble.

D’autre part, leurs noms mêmes suggèrent qu’elles étaient en rapport avec le maniement de la monnaie, et l’on sait qu’elles étaient payées aux banques publiques, mais aussi aux collecteurs d’impôts. Elles portaient sur des transactions, en général fiscales, entre l’État et des particuliers (paiement de la laographie, de la taxe sur le vin, de la taxe sur les vignobles, etc.).

Le kollubos, qui ne se rencontre que dans le nome arsinoïte et sur des reçus des IIet IIIe siècles p.C., a un rapport avec le change. A. Gara y voit un agio destiné aux trapézites publics en tant qu’ils sont des banquiers. Selon R. Bogaert, il s’applique aux taxes payables en bronze (et non point en tétradrachmes)29. Entre ces deux interprétations, – voisines, certes, mais pourtant divergentes, – il me semble impossible de choisir. Si l’on adoptait celle de R. Bogaert, le kollubos serait comparable, dans une certaine mesure, aux deux prélèvements qu’on appelait à l’époque ptolémaïque l’allage et l’epallage30.

Quant aux trois autres surtaxes, elles s’élevaient au même taux d’une obole et demie par tétradrachme de 24 oboles (c’est-à-dire à un taux de 6,25 %) ; et chacun de leurs trois noms ne figure, sauf exception, que dans une région donnée, ou sur un certain type de documents. Il faut donc croire qu’elles se confondaient31. V. B. Schuman pensait qu’elles étaient justifiées par les frais de transport des monnaies divisionnaires jusqu’à Alexandrie. A. Gara refuse cette explication et voit dans ces surtaxes l’expression d’une prime dont jouissait le denier par rapport aux monnaies frappées en Égypte. Comme les impôts devaient en principe être payés en deniers, mais que les deniers ne circulaient pas en Égypte, cette différence de monnaies était compensée par une surtaxe. K. Maresch, lui, s’est orienté vers les rapports entre bronze et argent, et, pour rendre compte de ces surtaxes, il a échafaudé une interprétation très compliquée, qui ne me paraît guère convaincante32. Quant à R. Bogaert, il s’est notamment demandé si elles ne pourraient pas s’expliquer par la présence de monnaies plus lourdes, telles que les tétradrachmes ptolémaïques et ceux du règne de Tibère33.

Dans son livre de 1976, A. Gara a élaboré une théorie de la domination monétaire de Rome : selon elle, Rome a, d’une part, mis en place une monnaie unique universelle et “de pleine valeur”, le denier, – et a, d’autre part, fait circuler, dans chaque région de la partie orientale de l’Empire, des monnaies partiellement fiduciaires ou divisionnaires, par rapport auxquelles le denier profitait d’une sorte de “surévaluation”.

À l’appui de cette théorie, elle étudie aussi, en plus des documents égyptiens, des inscriptions de la partie orientale de l’Empire, telles que l’inscription de Pergame datant du règne d’Hadrien34. Signalons toutefois que, dans cette inscription de Pergame, qui atteste qu’il faut donner 18 assaria pour avoir un denier (au lieu de 16), il n’est pas sûr que cette différence de deux assaria corresponde à une prime du denier sur la monnaie locale (à “l’exigence de lui garder son cours privilégié par rapport aux monnaies locales”)35. Je serais davantage tenté d’y voir, comme R. Bogaert, la commission du changeur et une rémunération de la cité qui émettait les assaria36. La preuve en est que, lorsqu’il n’y avait pas besoin de changer manuellement la monnaie, parce qu’il s’agissait d’un achat en gros directement payé en deniers, la perception en guise d’agio était prohibée. D’ailleurs, dans l’inscription de Pergame, il s’agit de paiements commerciaux, et non point du règlement des impôts. La comparaison entre l’Égypte et Pergame n’est donc pas entièrement pertinente. Même s’il ne faut pas étudier l’Égypte autant à part du reste de l’Empire que cela a souvent été fait par le passé, elle constitue tout de même un cas particulier, et les Empereurs du Haut Empire l’ont traitée comme telle.

Quoi qu’il en soit, la théorie de A. Gara est intéressante, et la domination monétaire de Rome n’est pas contestable. Mais elle n’explique pas pourquoi l’Égypte constituait un système monétaire partiellement “fermé”, alors que les provinces d’Asie Mineure n’étaient pas fermées de la même façon. De plus, la notion de surévaluation, en ce cas, n’est pas claire, car, lorsque A. Gara emploie le mot à propos de ces surtaxes, il n’a pas le même sens que dans le livre de St. Bolin. Ce que St. Bolin nomme “an overvaluation of coined metal in relation to unminted metal”, ou bien “a surplus value over and above its metallic value” est une surévaluation par rapport au contenu métallique de la monnaie37. La monnaie pèse tant de grammes d’argent, mais l’État lui confère une valeur officielle supérieure au cours marchand de ce poids d’argent. Au contraire, la “sopravvalutazione del denario” ne doit pas être estimée par rapport au métal argent. Pour A. Gara, le denier est une monnaie de pleine valeur, il n’est donc pas du tout surévalué de ce point de vue-là. Mais l’État lui confère une prime par rapport au taux officiel du tétradrachme alexandrin. Ce tétradrachme alexandrin, lui, n’était pas une monnaie “de pleine valeur” (il contenait souvent un tiers de métal argent de moins que le denier, ou même parfois davantage). Au sens de St. Bolin, c’est donc le tétradrachme qui était surévalué. La “surévaluation” dont parle A. Gara est une opération inverse, par laquelle les pouvoirs publics, au moyen de ces surtaxes, diminuent le taux surévalué du tétradrachme. Plutôt que d’une surévaluation du denier, il s’agit d’une réduction de la surévaluation du tétradrachme. Le mot “surévaluation” crée donc une ambiguïté. En tout cas, ces surtaxes avaient nécessairement une justification officielle précise. Cette justification résidait probablement dans l’opération de change qu’impliquait un paiement en tétradrachmes alors que la somme était en principe due en deniers.

Les surtaxes sont, certes, un moyen comme un autre de procéder à des prélèvements supplémentaires. Mais, pour A. Gara, elles permettent en outre d’affirmer le caractère central et universel du denier. Il s’agit donc à la fois de ce qu’elle nomme un “agio fiscal” (c’est-à-dire une redevance payée aux pouvoirs publics ou aux fermiers de l’impôt, et destinée à couvrir les frais des services de change et de mise à niveau des diverses monnaies) et de ce qu’elle nomme un “agio monétaire” (impliquant une certaine hiérarchie entre les monnaies).

Dans le cadre de cette théorie, A. Gara assimile en partie aux surtaxes fiscales une autre pratique, que l’on observe dans les rapports d’affaires entre particuliers, et notamment dans les prêts. Il s’agit d’une évaluation du tétradrachme à 28 ou 29 oboles au lieu de 24, évaluation qui garantissait le créancier contre un remboursement en monnaie divisionnaire38. C’est cette équivalence entre un tétradrachme et 28 ou 29 oboles qui l’a orientée vers l’idée d’un privilège monétaire accordé à la monnaie romaine par rapport aux monnaies divisionnaires. Est-il légitime d’assimiler ce phénomène à celui des surtaxes de 6,25 % ? Là-dessus, j’avoue que je ne parviens pas à me faire une idée nette. Mais quatre ou cinq oboles par tétradrachme, cela ne fait pas 6, 25 %, cela fait 16,6 ou même 20,8 % ! Est-ce que le denier recevait de l’État une prime de 6,25 %, ou une prime de 16,6 % ? C’est l’un ou l’autre, mais non les deux à la fois.


La “fermeture” monétaire partielle de l’Égypte fait partie de sa spécificité, de la manière dont Auguste l’a “mise à part”. Comme cette “séparation” administrative et sociale de l’Égypte, elle n’est que partielle. L’Égypte n’est pas un bien privé de l’Empereur, c’est une province de l’Empire romain, mais ce n’est pas une province comme les autres. Il en est de même pour le système monétaire. Il y a des liens entre le système monétaire de l’Égypte et celui du reste de l’Empire. Mais celui de l’Égypte a d’incontestables spécificités, même si les aurei pouvaient circuler en Égypte, comme j’ai essayé de le proposer.

Pourquoi cette relative séparation et cette “fermeture” monétaire partielle ? Il y a évidemment des facteurs conjoncturels, qui tiennent au déroulement des guerres civiles, celle qui a opposé Pompée et César, puis celle qui a opposé Octave et Antoine. Mais si ces décisions du futur Auguste ont été appliquées si durablement, c’est parce qu’elles ne résultaient pas seulement de causes conjoncturelles. Une des causes non conjoncturelles est évidemment le rôle que l’Égypte a joué dans l’approvisionnement en blé de la ville de Rome. Mais ni la Sicile et la Sardaigne sous la République, ni la province d’Afrique sous l’Empire, n’ont été “fermées” de cette façon39.

Au point de vue monétaire, les décisions d’Auguste et de ses successeurs ne peuvent pas ne pas surprendre. Il était interdit de faire circuler des tétradrachmes en dehors de l’Égypte, et pourtant les autres monnaies provinciales à base d’argent de l’Orient romain, qui, elles, pouvaient circuler, ne se diffusaient guère, sauf exception, en dehors de leur région d’émission. M. Sartre remarque ainsi que les cistophores d’Hadrien ne se trouvent dans aucun trésor en dehors de la province d’Asie (sauf à Antioche de Pisidie, cité toute proche de l’Asie). De même, presque toutes les monnaies trouvées à Corinthe proviennent d’Achaïe ou de Corinthe même ; il n’y en a que 2 % qui proviennent du reste de l’Orient grec40. Pourquoi, dans ces conditions, procéder à une “fermeture” monétaire ? Quant au caractère surévalué du tétradrachme, qui s’installe durablement à partir de Claude, la pauvreté de l’Égypte en mines d’argent ne suffit pas à l’expliquer, car le métal appartenant à l’État et destiné aux frappes monétaires circulait dans l’Empire d’une province à l’autre, et d’autre part, il n’y avait pas de frappes de pièces d’or en Égypte, alors que l’Égypte était riche en or.

La relative “fermeture” monétaire ne s’explique donc pas, à mon avis, par des facteurs spécifiquement monétaires. Elle ne peut s’expliquer que par l’ensemble du contexte politique, économique et social de l’Égypte. C’est en ce sens qu’elle continue les traditions pharaoniques et ptolémaïques. Le régime social et économique de l’Égypte (absence ou quasi-absence du système de la cité gréco-romaine, caractère pyramidal de l’administration, absence ou faible présence de la propriété privée de la terre, etc.) ne pouvait pas ne pas influer aussi sur la politique monétaire des pouvoirs publics. À l’époque romaine, ce régime social et économique se transforme peu à peu, et il en résulte une “ouverture” de l’Égypte qui, dans le domaine monétaire, intervient officiellement à la fin du IIIe siècle, sous le règne de Dioclétien.

Notes

  1. Tac., Ann., 2.59.
  2. Sur ces positions désormais abandonnées, voir Johnson 1936, 427 et 430, qui ne les évoque que pour les refuser.
  3. Johnson 1936, 427 et 430 ; West & Johnson 1944, 1 ; Johnson 1949, 9-16 ; Callu 1969, 179-184 ; Gara 1976, 19 note 62 ; Crawford 1982 ; Burnett 1988, 89 (voir aussi la contribution de A. Burnett dans ce volume [Burnett 2005]).
  4. Gara 1979, 43-47.
  5. Ibid., p. 51.
  6. Cic., Att., 2.16.
  7. Callu 1969, 182 et 184.
  8. Johnson 1936, 438-439 ; Gara 1979, 45 et Gara 1988, 930.
  9. Gara 1976, 13-14 et 191-192.
  10. Gara 1979, 52-53.
  11. Plin., HN, 6.26.101 et 12.41.84.
  12. Plin., HN, 6.26.101
  13. Peripl. M. Rubr. 39.49 et 56. Voir par exemple Casson 1989, 29-31 et 209 ; et Tchernia 1995, 1001-1003.
  14. Bolin 1958, 72-77 ; et Crawford 1980, 207-208.
  15. Voir Turner 1989, 14-16 ; et Tchernia 1995, 1001-1009.
  16. P. J. Turner soutient qu’elles ne passaient pas par l’Égypte (Turner 1989, 22), mais c’est une thèse difficilement défendable.
  17. PVindob. G 40 822. Voir par exemple Casson 1990 ; et Tchernia 1995.
  18. J’aboutis donc à la même conclusion que A. Burnett ; voir les arguments qu’il présente dans sa contribution [Burnett 2005], et que je ne reprends pas ici.
  19. Gara 1976, par exemple 80, n. 77.
  20. Bolin 1958.
  21. Gara 1976, 137-142.
  22. Ibid., par exemple p. 64 note 25.
  23. Voir par exemple Le Roux 1998, 185 ou Brenot et al. 1999, 14 (“Le système monétaire romain, organisé par Auguste, n’a connu, en près de deux siècles, que d’infimes modifications. En termes d’économie, il est bimétallique, c’est-à-dire fondé sur la valeur intrinsèque de l’or et de l’argent”) ; voir aussi Crawford 1982, par exemple 129.
  24. Turner 1989, 22.
  25. Voir Guey 1966, 449-451.
  26. Sur les effets de la réforme de Néron quant aux monnaies d’argent émises à Alexandrie, voir la contribution de A. Burnett dans ce volume [Burnett 2005].
  27. Maresch 1996 ; Bogaert 2000, 151-156 ; et Bogaert 1994, 153-203.
  28. Bogaert 2000, 151.
  29. Gara 1976, 173-183 ; et Bogaert 2000, 153.
  30. À propos de ces deux prélèvements, voir la contribution de F. Burkhalter et O. Picard dans ce volume [Picard & Duyrat, éd. 2005].
  31. R. Bogaert suggère que hai kath(arai) ou hai k(atharai) s’appliquait à l’impôt lui-même, indépendamment de toute surtaxe. Cela me paraît improbable, puisque l’expression, comme prosdiagraphomena et rhuparai drachmai, désigne précisément une surtaxe (Bogaert 2000, 151-152).
  32. Maresch 1996, 120-133.
  33. Bogaert 2000, 151-152.
  34. OGI, 484 ; voir Gara 1976, 115-125 et Bogaert 1968, 231-234.
  35. Gara 1979, 48.
  36. Bogaert 1968, 402.
  37. Bolin 1958, 99 et 101.
  38. Gara 1979, 47-48.
  39. A. Burnett se demande si la Syrie et d’autre part la Maurétanie n’avaient pas, comme l’Égypte, des systèmes monétaires partiellement fermés, et il présente des indices en faveur d’une telle hypothèse ; mais ces deux provinces ne jouaient pas le même rôle frumentaire que l’Égypte ou l’Afrique.
  40. Sartre 1991, 98.
ISBN html : 978-2-35613-373-1
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EAN html : 9782356133731
ISBN html : 978-2-35613-373-1
ISBN pdf : 978-2-35613-374-8
ISSN : 2741-1818
Posté le 15/02/2021
9 p.
Code CLIL : 3385
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Comment citer

Andreau, Jean (2021) : “Article 15. Le système monétaire partiellement “fermé” de l’Égypte romaine”, in : Andreau, Jean, éd., avec la coll. de Le Guennec, Marie-Adeline, Martin, Stéphane, Économie de la Rome antique. Histoire et historiographie. Recueil d’articles de Jean Andreau, Pessac, Ausonius éditions, collection PrimaLun@ 4, 2021, 245-254, [En ligne] https://una-editions.fr/systeme-monetaire-egypte-romaine [consulté le 15 février 2021].
doi.org/http://dx.doi.org/10.46608/primaluna4.9782356133731.19
Accès au livre Economie de la Rome antique. Histoire et historiographie. Recueil d'articles de Jean Andreau
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