Wa-na-ka derechef.
Nouvelles réflexions sur les royautés mycéniennes

Pierre Carlier
Texte édité par Christian Bouchet et Bernard Eck

Paru dans BCH 122/2, 1998, p. 411-415.

Depuis la publication de La Royauté en Grèce avant Alexandre en 1984, un seul nouveau texte concernant un wa-na-ka a été publié : il s’agit du nodule de Pylos découvert par un gardien dans un parterre de fleurs près de l’entrée du site en 1988 (PY Wr 1480)1. L’incidence de ce nouveau document est loin d’être négligeable, mais c’est surtout par de nouvelles approches des mêmes textes que l’analyse de royautés mycéniennes s’est enrichie.

L’un des apports les plus importants des dernières années est la remise en cause par J. Driessen de l’unité des archives cnossiennes2 : selon lui, les tablettes retrouvées auraient été cuites par plusieurs incendies, le plus ancien, celui de la “pièce aux tablettes de char”, datant de la transition MR II-MR III A. On peut donc affirmer que les mentions du titre royal se réfèrent à au moins cinq rois différents dans trois ou quatre royaumes.

Les petites tablettes cnossiennes Vc et Vd ne comprennent la plupart du temps qu’un mot ; il s’agit en général d’un anthroponyme, mais on a à deux reprises le terme wa-na-ka (Vc 73 et Vd 136). J. Driessen a suggéré un rapprochement séduisant avec la série Sc des mêmes archives, listes de cuirasses, de chars et de chevaux destinés à compléter l’équipement d’un certain nombre de guerriers : selon lui, les tablettes Vc et Vd enregistreraient les guerriers dont l’équipement serait déjà complet3. Si l’on accepte cette hypothèse, le souverain cnossien disposerait de deux équipements complets, ou verrait son équipement mentionné deux fois ; ces deux tablettes suggéreraient en tout cas une participation directe du wa-na-ka à l’activité militaire4.

L’offrande d’orge F (1) 51 montre que, dès les premiers temps de l’occupation mycénienne de Cnossos, un wa-na-ka faisait l’objet d’un culte, et qu’il était notamment associé à Zeus et à cette divinité ma-ka dont V. Aravantinos et L. Godart ont signalé l’importance dans les nouvelles tablettes de Thèbes5.

Le seul texte qui mentionne une action du wa-na-ka demeure l’intitulé de l’inventaire de mobilier précieux Ta 711.16. La traduction proposée par J. Chadwick fait aujourd’hui l’unanimité (“Voici ce que vit P. quand le roi nomma A. da-mo-ko-ro”). Reste à établir le lien entre l’inventaire de mobilier et la nomination d’un haut dignitaire placé à la tête de l’une des deux provinces pyliennes. Prolongeant une hypothèse de M. Lejeune, j’avais suggéré en 1984 que le roi avait promu Au-ke-wa de la fonction de responsable du mobilier royal à celle de da-mo-ko-ro, et qu’Au-ke-wa et son successeur Pu2-ke-qi-ri procédaient ensemble à l’inventaire au moment de la passation de pouvoirs. L’interprétation proposée par J.T. Killen au cours de cette rencontre est plus simple, et donc plus convaincante : la nomination d’un très grand personnage est célébrée par un grand banquet, à l’occasion duquel on fait l’inventaire du mobilier sacrificiel (“The Pylos Ta Tablets Revisited”, BCH 122/2, 1998, p. 421-422).

Il est probable que la tablette Un 2 énumère les denrées et les animaux destinés au grand sacrifice célébré à l’occasion de l’initiation du roi, mu-jo-me-no, e-pi, wa-na-ka-te, μυιομένῳ ἐπὶ ϝανάκτει. On s’est quelquefois demandé quelle était la périodicité de cette cérémonie : supposant que l’initiation du roi n’avait lieu qu’une fois, certains en ont déduit que l’avènement d’un nouveau roi avait précédé de peu la rédaction des archives et la chute du palais. La fragilité de telles spéculations est évidente. On ne saurait tout à fait exclure qu’un sacrifice ait célébré chaque année l’anniversaire de l’initiation royale.

Il est évident que les palais mycéniens exercent un certain contrôle sur toutes les terres recensées dans les tablettes. On ne peut en conclure que les rois mycéniens disposaient d’un droit de propriété éminent sur toutes les terres de leur royaume, à la manière du pharaon ou des rois hellénistiques. Le seul domaine qui soit explicitement attribué au roi est le te-me-no wa-na-ka-te-ro mentionné à la première ligne de la tablette pylienne Er 312. Cependant, il est vraisemblable que les deux documents fiscaux Na 334 et Na 1356 indiquent un autre type de mainmise foncière du wa-na-ka : dans les deux localités, les exemptions des impôts en nature portant sur le lin sont justifiées par la formule wa-na-ka e-ke, qu’on peut rapprocher dans la même série des formules ko-ro-ku-ra-i-jo e-ko-si, ke-ki-de e-ko-si, “tel groupe militaire détient”. On a longtemps songé à des réquisitions de lin, mais l’intérêt de telles mesures n’apparaît guère. J. Chadwick et J.T. Killen ont proposé une interprétation bien préférable de ces textes : selon eux, ce serait la réquisition des terres elles-mêmes aux dépens des communautés locales qui expliquerait les exemptions qui leur sont consenties7. Le roi pylien détiendrait non seulement un domaine privilégié, mais des terres réquisitionnées, peut-être à titre provisoire (au moins en théorie).

L’appréciation de l’importance relative des domaines du wa-na-ka est liée au statut que l’on attribue à un personnage nommé E-ke-ra2-wo, qui détient, dans la même localité, une terre plus étendue (Er 880, l. 1-3). Sans reprendre dans le détail toute cette question complexe et controversée, je noterai 1) que la meilleure analyse du dossier sa-ra-pe-da paraît toujours celle de M. Lejeune8 (selon lui, l’absence de mention du wa-na-ka dans la liste des redevances à Poséidon Un 718 ne s’expliquerait pas par l’identité entre le souverain et E-ke-ra2-wo, mais par le fait que le roi serait exempté de redevance) ; 2) que je ne suis pas convaincu par la théorie d’A. Leukart selon laquelle E-ke-ra2-wo-*/Hekhé-lawos/ serait nécessairement un nom royal9 ; 3) que je ne suis pas convaincu par l’argument “archivistique” de Th. Palaima10 (que la tablette Un 718 ait été trouvée dans la pièce 7 des archives, à proximité de la série Ta, ne prouve pas qu’il s’agisse dans les deux cas d’“affaires royales”). En fin de compte, l’identification d’E-ke-ra2-wo comme le nom du wa-na-ka repose sur le postulat, très contestable, selon lequel un particulier ou un dignitaire d’une telle puissance et d’une telle richesse ne saurait exister dans une monarchie.

La précision wa-na-ka-te-ro à propos de quelques rares artisans et de quelques rares groupes d’ouvrières pose un problème délicat. Il serait absurde de supposer que ces artisans et ouvrières sont les seuls à dépendre du palais (les femmes des séries Aa, Ab et Ad de Pylos, par exemple, sont de toute évidence dépendantes du palais à titre héréditaire sans être jamais qualifiées de wa-na-ka-te-ra) ; même s’il est clair que la précision w. peut être quelquefois omise, il est difficile de supposer qu’une telle omission puisse être presque générale. Dès lors, une conclusion s’impose : il existe un petit secteur royal au sein du vaste secteur de l’économie palatiale. Ou les w. travaillent au service personnel du roi, ou ils jouissent d’un statut particulier et privilégié accordé spécialement par le roi. Les deux hypothèses ne s’excluent pas, mais la seconde doit être préférée pour expliquer le caractère “royal” des potiers ou des parfumeurs dont le nom figure sur des vases inscrits exportés11

La plupart des affirmations sur le rôle militaire des rois mycéniens reposent sur des pétitions de principe. Pour les uns, le souverain doit être à la tête de l’armée ; pour les autres, les Mycéniens connaîtraient la même division des fonctions que les Germains selon Tacite, le wa-na-ka ayant un rôle religieux (comme le rex) et le ra-wa-ke-ta un rôle militaire (comme le dux)12. L’analyse des interventions royales dans le domaine militaire peut depuis peu s’appuyer sur des textes, grâce à la réinterprétation des séries Vc et Vd de Cnossos par J. Driessen (voir ci-dessus), mais aussi grâce au nouveau nodule de Pylos, Wr 1480, dont voici le texte :

.α wa 
.β pa-ta-jo 
.γ do-ka-ma 

Ce nodule sert apparemment à noter une transaction portant sur des “poignées” de javelines13. On pourrait supposer que la mention wa inscrite au-dessus de l’empreinte de sceau précise qu’il s’agit du sceau royal, mais il faut préciser qu’on retrouve la même impression (CMS I 375) sur deux nodules non inscrits de Pylos ; il est plus probable que la mention wa note une indication qui n’est fournie ni par l’empreinte de sceau ni par les deux autres faces – peut-être la livraison au roi lui-même de ces poignées de javelines, ou leur appartenance au petit secteur royal14.

Un wa-na-ka reçoit des offrandes dans huit textes (à Cnossos, F 51 ; à Pylos, Un 219 et 1426, Fr 1215, 1220, 1227, 1234 et 1235). À la suite de nombreux auteurs, j’avais dans ma thèse envisagé avec faveur l’hypothèse selon laquelle le wa-na-ka des textes d’offrandes pourrait être le titre donné à un dieu qualifié de “seigneur”. Les parallèles sont nombreux, à commencer par l’usage d’ἄναξ dans les invocations aux dieux des poèmes homériques. Néanmoins, l’interprétation la plus simple des textes en linéaire Β est que les souverains mycéniens eux-mêmes faisaient l’objet d’un culte, ce qui ne veut évidemment pas dire que la question puisse être tranchée. Ma répugnance à envisager cette hypothèse il y a quinze ans venait en partie d’une réaction excessive aux théories de Frazer et d’Evans.

Les tablettes pyliennes Fr suggèrent que le wa-na-ka n’était pas seulement un prêtre. Dans plusieurs de ces textes, des versements d’huile paraissent adressés à des desservants “pour le wa-na-ka”, ce qui semble faire du wa-na-ka le destinataire divin des offrandes, au même titre que Poséidon ou la déesse Po-ti-ni-ja ; parmi les groupes de desservants mentionnés figurent probablement des “desservants du wa-na-ka” (wa-na-so-i au datif) ; une huile particulière, qualifiée de wa-na-se-wi-ja, paraît associée à ces desservants15.

Le réexamen d’un dossier aussi crucial que celui du wa-na-ka n’est jamais totalement stérile, et l’on trouvera ici quelques compléments, quelques nuances et quelques palinodies. Un renouvellement complet de notre interprétation des royautés mycéniennes ne peut cependant venir que de la découverte d’assez nombreux textes nouveaux.

Notes

  1. C.W. Shelmerdine & J. Bennet, “Two New Linear Β Documents from Bronze Age Pylos”, Kadmos 34, 1995, p. 123-136. Sur ce nodule, voir ci-dessous. Un autre texte sera publié prochainement. V. Aravantinos m’autorise à dire que le mot apparaît une fois sur les nouvelles tablettes de Thèbes (sous la forme wa-na-ke-te). Le corpus des textes relatifs au wa-na-ka passe ainsi de 31 à 33 documents.
  2. En attendant la publication du 2e volume de la thèse de J. Driessen, on se reportera aux deux articles “Les débuts de l’occupation mycénienne ἐνι Κνωσῷ εὐρείῃ”, in Sur la Crète antique. Histoire, écritures, langues, Cl. Brixhe éd., Nancy, 1991, p. 25-41, et “Le palais de Cnossos au MR ll-lll : combien de destructions ?” in La Crète mycénienne, A. Farnoux & J. Driessen éds, BCH Suppl. 30, 1998, p. 113-134.
  3. J. Driessen, “The Arsenal of Knossos (Crete) and Mycenaean Chariot Forces”, in Mélanges A. Van Doorselaer, M. Lodewijckx éd., Louvain, 1996, p. 492 (p. 481-498).
  4. L’hypothèse selon laquelle le wa-na-ka pourrait être dans ces deux textes un anthroponyme (l’équivalent de Le Roy en français, de King en anglais ou de König en allemand), que j’avais envisagée à la suite de M. Lejeune, ne me paraît plus aujourd’hui très vraisemblable (sans qu’on puisse l’exclure totalement).
  5. Voir notamment V.L. Aravantinos, L. Godart [& A. Sacconi], “Sui nuovi testi del palazzo di Cadmo a Tebe”, RAL 6, 1995, p. 835-839.
  6. o-wi-de, pu2 -ke-qi-ri, o-te, wa-na-ka, te-ke, au-ke-wa, da-mo-ko-ro.
  7. [M. Ventris &] J. Chadwick, Documents in Mycenaean Greek2, Cambridge, 1973, p. 470 ; J.T. Killen, “The Linear Β Tablets and Economic History. Some Problems”, BICS 26, 1979, p. 133-134.
  8. “Le dossier sa-ra-pe-da du scribe 24 de Pylos”, Minos 14, 1973, p. 73.
  9. Le sens serait “celui qui terrasse l’ennemi”, cf. “Les signes *76 (ra2rja”) et *68 (ro2rjo”) et le nom du grand prêtre de Poséidon (sinon du roi) à Pylos”, in Mykenaïka. Actes du IXe Colloque international sur les textes mycéniens et égéens, Athènes 1990, J.-P. Olivier éd., BCH Suppl. 25, 1992, p. 293.
  10. “The Nature of the Mycenaean Wanax: Non-lndo-European Origins and Priestly Functions”, in The Role of the Ruler in the Prehistoric Aegean, P. Rehak éd., Aegaeum 11, 1995, p. 134-135.
  11. Pour plus de détails, voir P. Carlier, “À propos des artisans wa-na-ka-te-ro”, in Atti e memorie del secondo Congresso internazionale di micenologia, Roma-Napoli, 14-20 Ottobre 1991, E. de Miro, L. Godart & A. Sacconi éds, Rome, 1996, p. 569-580.
  12. Germanie 59-60. Le premier à avoir invoqué ce texte est L.R. Palmer, “Mycenaean Greek Texts from Pylos”, TPhS 53, 1954, p. 35-36.
  13. παλταίων δραχμαί, selon toute probabilité. On ne saurait dire s’il s’agit des poignées en bois des javelines (handles), ou de poignées de javelines liées ensemble (handful). Dans la deuxième hypothèse, on aurait dans ce texte la première attestation de drachmes formées de pointes sinon encore d’oboles. La seule autre attestation du terme do-ka-ma, en An 1282.3, ne permet pas de trancher.
  14. Th. G. Palaima a suggéré un rapprochement entre ce nodule et la mention d’un armurier royal, e-te-do-mo wa-na-ka-te-ro, en PY En 609.5, cf. “Potter and Fuller: the Royal Craftsmen”, in ΤΕΧΝΗ. Craftsmen, Craftswomen and Craftsmanship in the Aegean Bronze Age. Proceedings of the 6th International Aegean Conference, Temple University, 18-21 April 1996, R. Laffineur & Ph. Betancourt éds, Aegaeum 16, 1997, p. 409.
  15. On voit que, sur wa-na-so-i et wa-na-se-wi-jo/-ja, je maintiens pour l’essentiel les interprétations proposées dans La Royauté en Grèce avant Alexandre, Strasbourg, 1984, p. 83-88 ; C. Trümpy, “Nochmals zu den mykenischen Fr-Täfelchen. Die Zeitangaben innerhalb der pylischen Ölrationenserie”, SMEA 27, 1989, p. 191-234, a proposé une nouvelle analyse, très méthodique, des tablettes Fr ; elle voit dans wa-na-so-i, comme dans tous les datifs pluriels, un nom de fête, et dans wa-na-se-wi-jo, comme dans tous les termes de formation analogue, un nom de mois. La théorie est ingénieuse, mais conduit à des impasses : si l’on admet avec C. Trümpy que wa-na-so-i et to-no-e-ke-te-ri-jo sont des indications de date, la tablette d’offrande Fr 1222 (wa-na-so-i, to-no-e-ke-te-ri-jo) ne comporte plus aucune mention de destinataire. D’un point de vue plus général, on peut reprocher à la ligne d’interprétation choisie par C. Trümpy de supposer chez les scribes un souci méticuleux du calendrier et une indifférence totale au reste du rituel.
Posté le 01/07/2022
EAN html : 9782356134202
ISBN html : 978-2-35613-420-2
Publié le 01/07/2022
ISBN livre papier : 978-2-35613-488-2
ISBN pdf : 978-2-35613-487-5
ISSN : en cours
4 p.
Code CLIL : 3385; 4031
10.46608/basic2.9782356134202.16
licence CC by SA

Comment citer

Carlier, Pierre (2022) : “Wa-na-ka derechef. Nouvelles réflexions sur les royautés mycéniennes”, in : Bouchet, Christian, Eck, Bernard, éd., Pierre Carlier, un esprit de finesse. Recueil d’articles, Pessac, Ausonius éditions, collection B@sic 2, 2022, 223-226 [en ligne] https://una-editions.fr/wa-na-ka-derechef/ [consulté le 01/07/2022].

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Contenu(s) additionnel(s) :

Illustration de couverture • Vision de la fontaine Aréthuse (Syracuse), aquarelle originale (crédits des éditeurs, 2022).
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