“La piraterie sous l’Empire romain”, in : Histoire et criminalité
de l’Antiquité au XXe siècle. Nouvelles approches, Actes du
Colloque de Dijon-Chenôves 1991
, EUD, 1992, p. 333-336.

Mare pacavi a praedonibus” proclame fièrement Auguste dans son testament (Res Gestae Divi Augusti, 15), et cette affirmation corrobore l’idée, volontiers répandue, que la piraterie avait disparu de la Méditerranée pendant les trois premiers siècles de notre ère : époque privilégiée et unique dans l’histoire puisque, jusqu’en plein XIXe siècle, le brigandage maritime entretint non loin des côtes de l’Europe une insécurité endémique. De fait, après les succès spectaculaires de Pompée contre la piraterie cilicienne, en 67 avant J.-C, et à part l’épisode des guerres civiles du second triumvirat, qui vit notamment le fils du grand Pompée bloquer avec sa flotte l’approvisionnement de Rome, la liberté maritime ne fut plus menacée avant le Bas-Empire. Il y a donc un paradoxe réel à vouloir rouvrir ici un dossier qui semble bien vide1.

Les sources classiques d’époque impériale sont extrêmement pauvres, ce qui semble normal si l’on considère que la menace n’existait plus. On pourrait toutefois en dire autant à propos du brigandage terrestre, mal attesté, mais dont toutes les études récentes montrent qu’il existait bel et bien, et représentait un danger plus réel qu’on ne l’a longtemps admis2. La littérature romanesque fait à plusieurs reprises allusion aux pirates : ainsi dans le Satiricon de Pétrone, Giton, Encolpe et Eumolpe, victimes d’un naufrage au large de Crotone, voient s’approcher des pêcheurs animés de mauvaises intentions et prêts à piller l’épave de leur navire (114.14) ; dans le roman d’Héliodore, des pirates sont embusqués sur une hauteur, le long du rivage égyptien, afin de surprendre les bateaux qui longent la côte (Éthiopiques, 1.1)3. On ne saurait préciser, toutefois, si ces récits, traditionnels dans le genre romanesque, reflètent une réalité toujours actuelle, ou sont de purs topoi littéraires.

Les sources historiques, quoique rares, sont un peu plus explicites. Dion Cassius, faisant le récit des événements survenus en 6 après J.-C, raconte que des brigands, qui sont sans doute aussi des pirates, troublent la Sardaigne, au point qu’Auguste est obligé de prendre en main l’administration de l’île et d’y expédier des renforts sous le commandement d’un chevalier4 ; on trouve d’ailleurs à Cagliari un détachement permanent de la flotte de Misène5. La même source nous indique qu’au même moment les Isauriens reprennent leurs activités de maraudage, sans doute aussi bien sur terre que sur mer. Ils recommencent sous Claude, au témoignage de Tacite (Ann., 12.55). On les retrouvera à plusieurs reprises au Bas-Empire. Enfin la révolte juive, sous Vespasien, créa, le long des côtes de Palestine, une réelle insécurité, car les rebelles, prenant pour base le port de Jotappa, menacèrent par leurs raids maritimes les bateaux de l’annone qui transportaient à Rome le blé d’Égypte et venaient chercher le vent au large de la Palestine (Josèphe, BJ, 3.414 sqq.).

Sur les mers extérieures, la situation fut troublée à plusieurs reprises : Pline l’Ancien, dans un passage souvent cité (HN, 6.101.176) signale, sur les bateaux marchands de la Mer Rouge, la présence d’archers destinés à repousser les attaques des pirates. En Mer du Nord, sous Claude, les Chauques, sur la côte frisonne, lançaient des raids le long des rivages de la Belgique (Tacite, Ann., 11.18) ; activités récurrentes qui annoncent celles des Saxons du Bas-Empire avant celles des Vikings. La région des détroits entre l’Europe et l’Asie, ouverte sur le Pont-Euxin, était fréquemment exposée : sous Tibère, une inscription fait état d’actes de piraterie dans cette région (IGRR IV, 219). En 68-69, après la mort de Néron, l’ancien préfet de la flotte du Pont, Anicetus, profita de la situation troublée de l’époque pour se livrer au brigandage maritime (Tacite, Hist., 3.47-48). Mais ce sont surtout les populations du nord-ouest de la Mer Noire, non soumises au pouvoir romain, qui lançaient des raids sur les côtes de l’Empire. Embarquant sur leurs camarae, les pirates bénéficiaient de la complicité active des dynastes du Bosphore Cimmérien pour vendre le produit de leurs pillages : marchandises mais aussi esclaves qu’ils venaient enlever jusque dans les villes (Tacite, Hist., 3.47 ; Strabon 11.2.12). Enfin une inscription de Rhodes nous montre, sous le règne de Sévère Alexandre, un certain Aelius Alexander chargé de réprimer la piraterie dans l’Hellespont (AE 1948, 201).

Telles sont les sources du Principat : peu nombreuses et disparates, il est vrai, mais significatives si l’on songe que les actes de brigandage laissent peu de traces dans l’historiographie antique, souvent plus préoccupée des grands événements de la cour que des menus incidents de la vie provinciale. On remarquera que ces troubles, même isolés, apparaissent dans une situation générale de paix maritime, alors que les flottes romaines, sans rivales, dominent l’ensemble des mers. Il n’en ira plus de même à partir du milieu du IIIe siècle, quand les grandes invasions gothiques, à la charnière entre l’Europe et l’Asie, feront sauter le verrou de l’Hellespont et ouvriront pendant plusieurs années la Méditerranée orientale aux Barbares ; nombreuses sont alors les sources qui attestent des déprédations exercées par les pirates germaniques jusqu’au large de Chypre6. Il semble même que, sous Probus, un groupe de Francs, embarqués sur la côte nord du Pont-Euxin, trouva des embarcations, passa les détroits, et traversa toute la Méditerranée jusqu’à Gibraltar, exerçant ses pillages jusqu’en Sicile et en Afrique, avant de repartir par l’Océan (Zosime 1.71 ; SHA Vita Probi XVIII, 1 ; Pan. lat., 5.18). 

Loin de nous, assurément, l’idée de noircir un tableau globalement irénique : l’époque du Principat reste sans aucun doute une exceptionnelle période de paix maritime, mais les rares sources dont nous disposons montrent que subsistait une piraterie endémique, sans doute très localisée, vite réduite, mais souvent renaissante ; il nous reste à analyser les aspects qu’elle pouvait prendre et les raisons de son existence.

L’Empire, grâce à la domination qu’il exerçait sur terre et sur mer, a vu disparaître la piraterie sous sa forme paraétatique, c’est-à-dire la guerre, déclarée ou non, qu’un état mène contre un rival en s’attaquant à ses navires marchands : nombreuses sont en effet les cités qui, dans le monde grec, fermaient les yeux sur ce type d’activité apparentée à la course (bien que le concept n’existe pas dans l’Antiquité) et trouvaient là un moyen commode de s’enrichir7. À l’exception de quelques épisodes comme celui des révoltés juifs de Jotappa, ou de la sécession de Carausius, nous n’entendons plus guère parler, à l’époque qui nous intéresse, de telles formes communautaires et politiques de la piraterie ; celle-ci, par conséquent, prenait sous l’Empire des formes larvées et plus spontanées, voire plus individualistes. 

Il est clair aussi que l’une des raisons majeures du développement de la grande piraterie, à la fin de la période républicaine, c’est-à-dire l’approvisionnement en esclaves des latifundia italiens a, sinon disparu, du moins perdu de son importance : on assiste en effet, à la suite des grandes conquêtes de l’époque césarienne et augustéenne, à une réorientation du commerce servile qui rend moins nécessaire le recours aux marchés orientaux, si florissants auparavant. Le nouvel ordre politique, fondé sur la sécurité et la paix, ne peut au demeurant permettre au sein même de l’Empire l’exercice de pratiques qui sont autant d’outrages au droit des gens. Non que celles-ci aient totalement disparu : Strabon (11.2.12) précise bien que le but des pirates pontiques est de se procurer des hommes autant que des biens, mais il s’agit là de “barbares”, qui échappent au contrôle romain, et agissent pour des raisons purement économiques, cherchant simplement dans leur activité un moyen de vivre. Le brigandage maritime est d’ailleurs l’apanage de telles populations, qui vivent à l’intérieur aussi bien qu’à l’extérieur des frontières de l’Empire. Qu’ils soient Sardes, Rifains, Ciliciens ou Chauques, ces “ennemis de l’ordre romain”, suivant l’expression de R. Mac Mullen8, exercent ainsi une activité économique séculaire, indispensable sur les terres pauvres qu’ils habitent, mais incompatible avec la paix romaine. On songe ici à ce fameux passage dans lequel Thucydide (1.5) dessine l’”archéologie” du monde grec, et associe temps archaïques, absence d’états constitués, brigandage et piraterie, précisant au passage que ces dernières activités n’avaient alors rien de honteux9. L’opprobre publique frappe en revanche, sous l’Empire, tous ceux qui s’opposent à la “civilisation” et à l’ordre établi : piratae, λησταί, latrones, praedones sont des termes qui désignent aussi bien les rebelles politiques que les brigands et les pirates, exclus par là même du corps civique.

Moyen de subsistance, la piraterie ne se distingue guère du brigandage terrestre et ce sont souvent les mêmes qui exercent leur pratique sur terre et sur mer, d’où l’ambiguïté du vocabulaire. Il s’agit moins en effet d’une activité navale qui s’exerce au large que d’un phénomène côtier, propre aux régions montagneuses, pauvres et isolées. Un passage d’Ammien Marcellin (14.2.2) décrit parfaitement, vers le milieu du IVe siècle de notre ère, la tactique des pirates Ciliciens : “Tous, descendant comme un ouragan de leurs montagnes inaccessibles et escarpées, gagnèrent les terres voisines de la mer. Ils se dissimulaient dans les cachettes de ces lieux impraticables et dans leurs vallées encaissées; à l’approche de la nuit – la lune, encore à son premier quartier, ne brillait donc pas encore de son plein éclat – ils épiaient les équipages et, quand ils les voyaient abandonnés au sommeil, ils se glissaient le long des amarres en s’aidant des pieds et des mains, s’introduisaient à pas légers dans les navires, se dressaient devant les matelots à l’improviste et, la convoitise enflammant leur cruauté, ils n’épargnaient aucun de ceux mêmes qui se rendaient; et après avoir tout massacré, ils emportaient les marchandises de prix, ou simplement utiles, sans nulle résistance”. La situation ne dura pas, et le pouvoir romain réagit : les mêmes Isauriens abandonnèrent alors leur activité maritime pour aller piller les villes de l’intérieur. Nous sommes bien loin ici de l’image des boucaniers modernes, mais fort proches de certaines pratiques contemporaines qui ont encore cours au large de plusieurs grands ports africains. La piraterie, sous l’Empire, est essentiellement un phénomène de maraudage côtier, limité mais récurrent, qui renaît chaque fois que les temps sont troublés, l’autorité vacillante, la nature hostile.

Autre forme, endémique et mineure, mais réellement nuisible, du brigandage maritime : le pillage des épaves après un naufrage accidentel ou provoqué, et dont les héros poltrons du roman de Pétrone craignent un instant d’être les victimes (supra). Un édit d’Hadrien, rapporté par le Digeste (48.9.7) fait allusion à cette pratique, suffisamment courante pour que le pouvoir éprouve le besoin de l’interdire10.

Période de paix maritime quasi absolue et exceptionnelle par sa durée, l’Empire romain n’en connut pas moins certaines formes de piraterie, limitées, temporaires, dues surtout aux besoins économiques de populations côtières déshéritées et non à un phénomène de “marginalité” étranger à la mentalité du temps. Les invasions du IIIe siècle troublèrent un temps la sécurité maritime, mais la liberté des mers fut rétablie sans doute dès le règne de Dioclétien. En revanche, la conquête vandale de l’Afrique, au début du Ve siècle devait rompre l’unité de la Méditerranée et ressusciter, sur une vaste échelle, une “piraterie” d’une autre forme où les états rivaux joueraient désormais le rôle principal.

Notes

  1. Ceci explique sans doute pourquoi les ouvrages sur la piraterie consacrent si peu de temps à la question ; cf. J.-M. Sestier, La piraterie dans l’Antiquité, 1880 ; H. Ormerod, Piracy in the Ancient world, 1924.
  2. Y. Le Bohec, “La répression de la criminalité par l’armée romaine”, in : Histoire et criminalité de l’Antiquité au Moyen-Age, Publ. de l’Uni­versité de Bourgogne, 71, 1992, p. 423-430 ; R. Mac Mullen, Enemies of the Roman Order: Treason, Unrest and Alienation in the Empire, Cambridge, 1966.
  3. Voir aussi Achille Tatius, Les aventures de Leucippè et de Clitophon (trad. Grimal, ed. La Pléiade) III, 20.
  4. Cf. en dernier lieu Y. Le Bohec, La Sardaigne et l’armée romaine sous le Haut-Empire, Sassari, 1990, p. 97 sqq.
  5. M. Reddé, Mare Nostrum. Les infrastructures, le dispositif et l’histoire de la marine militaire sous l’Empire romain, Rome, 1986, p. 205 sqq.
  6. Reddé 1986 (note 5)p. 605 sqq.
  7. Voir les bonnes remarques de Y. Garlan, Signification historique de la piraterie grecque, DHA, 4, 1978, p. 1-31.
  8. Mac Mullen 1966 (note 2). 
  9. Même situation à l’époque étrusque ; cf. M. Gras, Trafics étrusques archaïques, Rome, 1985.
  10. Il faut toutefois signaler que le texte peut être interpolé.
Posté le 23/12/2022
EAN html : 9782356134899
ISBN html : 978-2-35613-489-9
Publié le 23/12/2022
ISBN pdf : 978-2-35613-490-5
ISSN : 2827-1912
3 p.
Code CLIL : 4117; 3385
10.46608/basic3.9782356134899.5
licence CC by SA

Comment citer

Reddé, Michel, “3. La piraterie sous l’Empire romain”, in : Reddé, Michel, Legiones, provincias, classes… Morceaux choisis, Pessac, Ausonius éditions, collection B@sic 3, 2022, 39-42, [en ligne] https://una-editions.fr/3-la-piraterie-sous-lempire-romain [consulté le 21/11/2022].

Au téléchargement

Contenu(s) additionnel(s) :

Illustration de couverture • Première• La porte nord du camp C d'Alésia, sur la montagne de Bussy en 1994 (fouille Ph. Barral / J. Bénard) (cliché R. Goguey) ;
Quatrième• Le site de Douch, dans l'oasis de Khargeh (Égypte) (cliché M. Reddé, 2012)
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