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Des coming out et des séries • Introduction

« Faire son coming out » : l’expression, passée dans le langage courant, désigne le moment où une personne rend publique une orientation sexuelle, une identité ou une expression de genre minoritaire. Le terme recouvre toutefois une histoire complexe. L’expression anglaise « coming out of the closet » – littéralement « sortir du placard » – s’est imposée dans les années 1970 dans les communautés homosexuelles états-uniennes pour désigner un double geste, intime et politique : se dire à soi-même et se dire aux autres. Disons-le autrement : « le placard », c’est à la fois la dissimulation, le silence, l’invisibilité et plus généralement une norme qui s’impose aux LGBTQIA+1 : celle de ne pas trop déranger.

Le coming out suppose donc un contexte où le silence est la norme. Au contraire, le coming in – terme plus récent, popularisé dans les milieux trans et queer – renvoie au mouvement inverse : non plus révéler à un monde majoritaire ce que l’on est, mais se reconnaître et se relier à une communauté. Il ne s’agit plus de sortir d’un placard, mais d’entrer dans un espace où des personnes qui nous ressemblent savent ce que l’on vit. Quant à l’outing, terme dont nous ne pouvons faire l’économie, il désigne l’exposition forcée d’une personne par autrui. Il s’agit là d’un geste qui révèle le pouvoir qu’ont les médias et les réputations sur les identités minoritaires.

Mais faut-il forcément faire son coming out ? Certain·e·s chercheur·e·s ont montré que la visibilité n’est pas toujours synonyme d’émancipation : ne pas dire son genre et sa sexualité peut également relever d’une peur, d’une crainte, toujours bien présente aujourd’hui. Ne plus avoir à se dire homo, bi, ou trans peut aussi signifier que la différence est devenue banale, intégrée, non problématique. Dans une société où l’hétérosexualité et la cisidentité (le fait de ne pas être trans) restent la norme implicite, le non-coming out peut alors apparaître comme un signe d’une aspiration à la normalisation (les hétéros font-ils leur « coming out hétéro » ?).

Des placards à l’écran : histoire d’une lente visibilité

Dans les séries télévisées, l’histoire des sexualités et des genres minoritaires suit cette dialectique entre secret et révélation. Avant les années 1990, les personnages LGBTQIA+ étaient rares, implicites ou codés. On se « doutait » qu’un personnage était homosexuel ou trans sans jamais que cela soit dit. C’est notamment le cas dans Dynasty (ABC, 1981-1989) et Melrose Place (Fox, 1992-1999), où les intrigues jouaient de sous-entendus plus que de déclarations. La télévision, média de masse – et parfois de moralité publique – préférait l’allusion à la parole.

Dans les années 2000, Will & Grace (NBC, 1998-2020), Queer as Folk (Channel 4, 1999-2000) ou The L Word (Showtime, 2004-2009) multiplient les récits d’affirmation, transformant le coming out en un véritable genre narratif : moment de crise, de révélation, mais aussi de libération.

Pourtant, cette visibilité s’accompagne de nouvelles limites. Comme le souligne le chercheur américain Ron Becker (2006), spécialiste des médias, la « télévision post-gay » des années 2000 intègre la diversité tout en la neutralisant. Les personnages gays ou lesbiennes existent, mais leurs identités sont domestiquées, dépourvues de conflictualité politique. Dans d’autres cas, le coming out devient un passage obligé du scénario, une étape morale imposée aux personnages queer pour être acceptés par le public.

Les enjeux contemporains : santé mentale, intersectionnalité et résistances

Les séries récentes ont profondément renouvelé cette dramaturgie. Pose (Showtime, 2018-2021), Sex Education (Netflix, 2019-2023), Euphoria (HBO, 2019-en cours), Heartstopper (Netflix, 2022-en cours) ou Supergirl (CBS, 2015-2016 ; CW, 2016-2021), mettent en scène des coming out pluriels, parfois collectifs, parfois refusés. Le coming out n’est plus seulement un aveu, mais un outil d’autodéfinition, souvent traversé par d’autres dimensions : la classe sociale, la couleur de peau, le handicap, la migration. Les études que l’on nomme « intersectionnelles » (Crenshaw, 1989) c’est-à-dire celles qui permettent de croiser plusieurs dimensions de nos identités (être une femme, une femme noire, une femme lesbienne…) ont montré combien ces croisements redéfinissent les expériences du genre et de la sexualité. Ainsi, dans Master of None (Netflix, 2015-2021), le coming out du personnage de Denise, femme noire et lesbienne, prend un sens très différent de celui d’un adolescent blanc de classe moyenne dans Love, Victor (Hulu, 2020-2022). Dans le premier cas, l’histoire est traversée par des enjeux raciaux, familiaux et genrés très forts, mais très éloignés du récit plus individualisé et générationnel proposé dans le second cas, autour d’un adolescent blanc de classe moyenne.

Ces représentations participent d’un enjeu de santé mentale majeur. Plusieurs travaux en psychologie (Meyer, 2003) soulignent que la dissimulation d’une identité minoritaire accroît le stress et la vulnérabilité psychique, tandis que les représentations positives et nuancées favorisent le sentiment d’appartenance et l’estime de soi. Les séries deviennent alors des espaces de reconnaissance symbolique où se jouent des identifications précieuses, notamment pour les plus jeunes publics. Plus encore, entre identification à des personnages « out » et diffusion de rôles-modèles amicaux ou parentaux, les séries proposent des imaginaires relationnels, doux ou tragiques, révélateurs de réalités sociales (Bourdaa, 2022 ; Bourdaa et al., 2024).

Mais cette visibilité renouvelée n’est pas sans tension. Dans un contexte mondial marqué par le retour des propos et des actes anti-LGBTQIA+ et la censure croissante des contenus queer (notamment en Europe de l’Est, aux États-Unis), les séries sont redevenues un terrain de lutte culturelle. Montrer un coming out n’est plus un simple acte narratif : c’est un geste politique.

Enfin, certaines fictions choisissent désormais de s’affranchir du modèle du coming out : les identités y sont vécues, partagées, non expliquées. Dans Our Flag Means Death (HBO Max, 2022-en cours) ou Sex Education, la fluidité des genres et des désirs s’affirme sans justification, comme si la banalité de l’appartenance queer était enfin possible. Peut-être est-ce là le double horizon de la représentation contemporaine des minorités de genre et de sexualité : un modèle normatif du coming out se dissipe (le fameux « avouer » ou « révéler » son homosexualité) au bénéfice de formes plus singulières (peut- être plus discrètes, peut-être plus magistrales), mais toujours aussi nécessaires.

  1. L’acronyme renvoie aux minorités de genre et de sexualité, à savoir les personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, trans, queer, intersexes et asexuelles (le « + » permettant d’englober d’autres identités non stipulées ici, comme les personnes agenres ou non binaires).
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Pessac
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EAN html : 9791030012873
ISBN html : 979-10-300-1287-3
ISBN pdf : 979-10-300-1288-0
Volume : 2
ISSN : en cours
Code CLIL : 3160 ; 3157 ; 3158 ; 3098
licence CC by SA
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Comment citer

Alessandrin, Arnaud, Bourdaa, Mélanie, “Des coming out et des séries”, in : Alessandrin, Arnaud, Bourdaa, Mélanie, Des coming out et des séries, Presses universitaires de Bordeaux, echos l@ collection 2, Pessac, 2026, [URL] https://una-editions.fr/des-coming-out-et-des-series-introduction/
Illustration de couverture • Design de Carla Maldonado, Pôle production imprimée, Université Bordeaux Montaigne
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