Dans l’économie informationnelle du net,
savoir est synonyme de prestige, de réputation,
de pouvoir »
Henry Jenkins, 1995 : 59
La seule chose qui compte, c’est le pouvoir »
Le Premier, « Lessons », 1997
Ce texte propose une traduction inédite en français d’un article de Rebecca Williams (University of South Wales, Pays de Galles), publié en 2004 dans la revue Slayage: The On-Line International Journal of Buffy Studies. L’autrice y mène une étude de cas consacrée à un segment du fandom en ligne de la série Buffy contre les vampires. Fondée sur des entretiens et une observation participante conduite sur plusieurs forums et listes de diffusion, son enquête analyse les rapports de pouvoir et les hiérarchies internes à cette communauté. Williams montre comment la détention, la circulation et le contrôle des spoilers, à une époque où la série était encore en cours de diffusion, constituent des ressources symboliques structurant des relations complexes et inégalitaires entre fans. Son travail met ainsi en lumière les dynamiques de distinction et de légitimité propres aux communautés faniques numériques au début des années 2000, à un moment charnière de l’appropriation d’Internet par les publics.
hiérarchies entre fans, spoilers, communauté de fans en lignec, Buffy contre les vampires
This text presents the first French translation of an article by Rebecca Williams (University of South Wales), originally published in 2004 in Slayage: The Online International Journal of Buffy Studies. The author conducts a case study of a segment of the online fandom of the television series Buffy the Vampire Slayer. Drawing on interviews and participant observation carried out across several forums and mailing lists, her research examines power relations and internal hierarchies within this community. Williams demonstrates how the possession, circulation, and control of spoilers – at a time when the series was still in production and broadcast – functioned as symbolic resources structuring complex and unequal relationships among fans. Her study thus sheds light on dynamics of distinction and legitimacy within early digital fan communities, at a pivotal moment in the appropriation of the Internet by media audiences.
Fan hierarchies, Spoilers, Digital fandom, Online communities, Buffy the Vampire Slayer
L’un des enjeux les plus récurrents dans l’intrigue de Buffy contre les vampires est de comprendre ce que signifie être une Tueuse, ce qui est étroitement lié à la notion de pouvoir. Ce thème y est présent du début à la fin : les personnages se disputent le pouvoir avec leurs parents, d’autres figures d’autorité et les divers « grands méchants » de passage à Sunnydale. De manière sous-jacente, la série aborde la nécessité de gérer, de contrôler ce pouvoir, ainsi que les conséquences négatives qui surviennent lorsqu’on en abuse, qu’il s’agisse de se retrouver en prison dans le cas de la tueuse rebelle Faith ou, dans celui du principal Snyder, de subir une mort atroce entre les mâchoires d’un serpent géant. Les tensions entre les personnages qui détiennent le pouvoir et ceux qui en sont dépourvus sont constamment négociées dans le récit. Dans « Checkpoint » (saison 5, épisode 12), Buffy déclare ainsi : « Beaucoup de gens sont venus me parler ces derniers jours. Tout le monde prend son ticket pour me dire à quel point je suis insignifiante. Et j’ai finalement compris pourquoi. Le pouvoir. Je l’ai. Eux non. Ça les dérange ». De fait, s’il fallait résumer la saison 7 en une phrase, ce serait « C’est une question de pouvoir », prononcée par le Premier1 dans « Lessons » (saison 7, épisode 1) et à laquelle il est fait référence de manière récurrente au fil de la saison.
La série étant investie de la sorte par des questions de pouvoir et de hiérarchies, il est intéressant d’observer comment ce thème a pu se répercuter dans son fandom. Zweerink et Gatson (2002) ont remarqué que les fans ont été rapidement attiré·es par la communauté en ligne du « Bronze », un forum consacré à Buffy. Cependant, « cette communauté […] a reproduit le système de castes [du lycée] que Joss Whedon entendait tourner en dérision » (2002 : 242). Une hiérarchie similaire de pouvoir et de prestige s’est alors manifestée au sein de cette communauté en ligne. Il convient dès lors de se demander si, et de quelle manière, les thèmes du pouvoir et de la hiérarchie qui sont omniprésents dans la série se sont également insinués dans la communauté en ligne des fans de Buffy dédiée aux spoilers.
« I’ve got a theory ! » Cadre théorique
Dans le sillage des travaux de Pierre Bourdieu sur la « distinction » (1979), des critiques comme Thornton (1995) ont mobilisé le concept de capital culturel et social pour étudier les fandoms de médias « cultes » ou, dans le cas de Thornton, des musiques électroniques (dance music). Thornton, qui a recours à la notion de « capital subculturel », conclut que ce dernier « confère à quiconque en dispose un certain statut aux yeux des gens qui y accordent de la valeur » (1995 : 11). De manière similaire, il a été noté que « le “capital subculturel” […] est également heuristique pour parler des cultures fans en général, puisqu’il implique l’affirmation d’une différence et d’un statut qui n’est pas reconnu par l’ensemble de la société, compte tenu du faible prestige culturel habituellement associé aux cultures faniques » (Thomas 2002 : 10). De nombreuses recherches mettent en évidence les liens entre le capital culturel et le capital social, que Bourdieu définit comme « l’ensemble des ressources actuelles ou potentielles qui sont liées à la possession d’un réseau durable de relations plus ou moins institutionnalisées d’interconnaissance et d’interreconnaissance […] qui procure à chacun de ses membres le soutien d’un capital détenu collectivement » (1986 : 51). Il est indéniable qu’au sein des fandoms, le capital subculturel permet de gagner en capital social fanique. Nancy Baym relève ainsi que « la connaissance des événements qui se produisent dans les soap operas constitue une forme de capital culturel, en cela qu’elle rend possible la participation à des groupes sociaux qui se forment autour de ces feuilletons » (1998 : 118). Le capital subculturel permet aux fans de discuter entre eux et accroit ainsi leur capital social fanique. Pourtant, la notion de capital social a été laissée de côté dans de nombreux travaux académiques tels que ceux de John Fiske (1992) et Sarah Thornton (1995). Bourdieu met lui-même davantage l’accent sur les capitaux culturels et économiques : s’il « place de manière récurrente le capital social au cœur de son œuvre comme l’une des trois sortes fondamentales de capital […], celui-ci reste curieusement sous-développé » (Schuller, 2000 : 5). Cet article entend rétablir un équilibre en étudiant avec le même soin les capitaux à la fois subculturels et sociaux des fans, à travers l’analyse d’une communauté en ligne spécifique de fans de Buffy : la communauté des sources de spoilers et des « putes à spoilers ».
Des chercheurs ont avancé que « des communautés émergent dans le cyberespace lorsqu’un certain nombre d’utilisateur·ices créent des avatars qui reviennent sans cesse dans le même espace informationnel (Jordan, 1999 : 100), et qu’« une communauté en ligne en est une si ses participant·es pensent former une communauté » (Bell, 2001 : 102). Mes propres recherches se fondent sur cette définition. Les groupes de fans de Buffy en ligne que j’étudie forment une communauté en vertu des lois, des règles, des codes de pratiques et d’interprétation qu’ils partagent. Les membres de la communauté sont peut-être éloigné·es géographiquement, mais se trouvent dans un même « lieu » virtuel lorsqu’iels postent et s’engagent dans des discussions, souvent en temps réel. Certain·es critiques ont argué que le terme de « communauté » induisait une vision exagérément positive de ces groupes en ligne. Néanmoins, je leur opposerai que les communautés dans la « vraie vie » ne sont pas homogènes non plus, qu’elles sont stratifiées selon la classe et d’autres facteurs. Bien qu’Internet ne se contente pas de refléter des activités menées IRL, pas plus qu’il ne fonctionne comme « une forme parfaitement transparente de médiation » (Hills, 2002 : 175), une telle stratification est visible dans les hiérarchies créées au sein de nombreuses communautés en ligne. De plus, les fans sont un parfait exemple de groupe marginalisé, perçu comme une « catégorie scandaleuse » (Jenkins, 1992 : 16). Pour autant, les fans peuvent à leur tour marginaliser et altériser certaines personnes au sein d’une culture fanique donnée. C’est la raison pour laquelle les fandoms ne peuvent plus être considérés comme des utopies, ce vers quoi tendaient les travaux académiques pionniers en fan studies, par exemple ceux de Camille Bacon-Smith quand elle affirmait que « la communauté de fans de médias n’a pas de hiérarchie établie » (1992 : 41). Nous devrions plutôt les voir comme « une hiérarchie sociale où les fans partagent un intérêt commun tout en étant en concurrence pour accumuler des connaissances, accéder à leur objet de passion et obtenir un certain statut (Hills, 2002 : 46). On observe ces hiérarchies en ligne à travers les activités des fans sur des sites, des forums et des groupes d’information. Kirsten Pullen avance ainsi qu’Internet n’a pas mis fin aux conflits entre les fans dont les interprétations des textes de prédilection divergent : « en dépit d’une activité fanique dynamique et soutenue sur la toile, il serait erroné de penser qu’Internet a créé des communautés de fans utopiques […]. [Internet] n’a pas forcément créé une position et une pratique de fans simples ni unifiées » (2000 : 60).
Dans son étude de 1998 sur le fandom en ligne de Code Quantum, MacDonald ne critique pas véritablement les hiérarchies internes au fandom, mais propose des définitions claires pour cinq formes distinctes de hiérarchies fondées respectivement sur le savoir, le niveau ou la qualité du fandom, l’accès, le leadership et l’espace de participation. Elle remarque que « les hiérarchies en présence sont multidimensionnelles » (1998 : 136) et avance que les fans au sommet de ces cinq hiérarchies sont des « fans dirigeant·es ». J’entends, pour ma part, examiner où la pratique du spoiler positionne les fans au sein de ces hiérarchies. Je me demanderai dans quelle mesure elle contribue au capital fanique, tant subculturel que social, ainsi qu’au pouvoir discursif qu’iels détiennent.
Les discussions sur le pouvoir dans le cadre de cette recherche renvoient à la notion de « pouvoir discursif » telle que la conçoit Tulloch (1995), qui observe que les fans les plus ancien·nes et les plus puissant·es « ont un pouvoir discursif en ce qu’iels instaurent une exégèse “légitime” pour leur subculture fanique. Iels établissent et contrôlent ainsi un important cadre interprétatif » (1995 : 150). Le pouvoir culturel et discursif des fans vient de leur connaissance intime et détaillée de l’histoire de la série et de leur propension à contrôler les manières dont les autres fans lisent et interprètent le texte. De manière générale, les fans n’ont pas la possibilité d’exercer un pouvoir institutionnel sur les producteurs. Iels sont plutôt perçu·es comme « une élite sans pouvoir […], des expert·es disposant de peu de contrôle sur les conditions de production ou de réception de “leur” série. […] Leur pouvoir est celui de gloser et d’écrire l’histoire esthétique de la série […]. Ce faisant, iels établissent un cadre interprétatif canonique qui régule les lectures de la série » (1995 : 145). La manière dont les fans peuvent renforcer un « cadre interprétatif » spécifique autour du texte est devenue plus visible avec la prolifération de fandoms sur Internet. Les publications des fans en ligne constituent un « texte fantôme » (Hills, 2002 : 176) qui a été décrit comme « une sérialisation du public fan lui-même » (Hills, 2002 : 177). En examinant ces messages, on peut distinguer les sujets-clé, les domaines de discussion des fans et analyser comment les fans dirigeant·es (tel·les que celleux qui ont leur propre site web) sont capables de contrôler les sujets des discussions et de maintenir leur propre niveau élevé de pouvoir discursif. En conséquence, les spoilers permettent aux fans d’accroître leur pouvoir discursif fanique, cette pratique étant liée à la détention du savoir, à l’encadrement des discussions et des modes de lecture du texte. Les spoilers permettent aux fans de maintenir un cadre interprétatif fondé sur la spéculation narrative et sur des sources fiables, de le renforcer en excluant les non-spoilé·es des discussions ainsi qu’en contrôlant le niveau d’informations que ces sources permettent d’obtenir.
Méthodologie
Pour demander aux répondant·es de compléter un questionnaire par courrier électronique, j’ai posté sur les mailing lists Yahoo de Buffy Cross & Stake2, Tabula Rasa et The Bloody Awful Poet Society, ainsi que sur les forums Ducks Babble Board et Shippers United. J’ai été contactée par vingt personnes à qui j’ai envoyé des questionnaires adaptés. En retour, j’ai reçu dix-huit questionnaires de fans spoilé·es et deux de fans non-spoilé·es.
[8] Ma décision de mener une enquête par questionnaire plutôt que d’analyser des messages en ligne implique que les répondant·es n’ont peut-être pas toujours été honnêtes dans leurs retours, puisque sur Internet, « les gens peuvent présenter et explorer de multiples personae, et c’est ce qu’iels font. Cela limite clairement la valeur explicative des informations de base fournies par les enquêté·es, tout comme celle des déductions que l’on peut faire à leur sujet » (Bruhn Jensen, 2000 :183). Dans leurs réponses au questionnaire, les fans peuvent explicitement mentir sur leurs identités, notamment en ce qui concerne les données démographiques les plus générales : âge, lieu de résidence, profession, orientation sexuelle, identité de genre. Iels peuvent également présenter sans le dire une version d’elleux-mêmes qui n’est pas entièrement fiable, ce dont il faut toujours se méfier. Les fans ne peuvent ignorer l’intérêt ethnographique dont iels font l’objet et, dans une étude sur le fandom en ligne X-philes, Matt Hills (2002) remarque que « pendant la période étudiée, la surveillance académique du groupe de discussion lui-même a constitué une présence insistante dans ledit groupe de discussion, sollicitant les témoignages des fans comme autant de données ethnographiques. De ce fait, les gens qui postaient sur le groupe ne pouvaient pas ne pas être conscient·es de leur statut d’“objets d’étude” ou de ressources pour produire un travail universitaire » (Hills 2002 : 173). Conséquemment, les fans essaient de donner une certaine image d’elleux-mêmes et de leurs communautés interprétatives particulières à travers leurs réponses lorsqu’on les sollicite pour mener des recherches, de sorte que « ce que les gens disent ou écrivent sur leurs expériences, préférences, habitudes, etc., ne peut être entièrement pris pour argent comptant… [Les réactions] doivent être considérées comme des textes, des discours que les gens produisent quand iels veulent s’exprimer ou doivent rendre compte de leurs propres préférences » (Ang, 1982 : 11). On peut raisonnablement supposer que, conscient·es que leurs propos sont analysés, les fans tentent peut-être d’écrire des réponses qui se veulent informées, intelligentes et « académiques » aux questions des universitaires. Cependant, mon statut conjoint de chercheuse et de fan a peut-être encouragé les fans à répondre plus honnêtement à mes questions. Cela vaut la peine de se demander : « que se passe-t-il quand le ou la chercheur·euse fait aussi partie du public qu’iel étudie, que le différentiel de pouvoir et la dynamique chercheur·euse/enquêté·e sont transformés par cette appartenance commune ? Comment le contexte de recherche et les données obtenues sont-ils transformés par le rôle double, ou partagé, du ou de la chercheur·euse – en partie observateur·ice objectif·ve, en partie membre du groupe qui partage des anecdotes et expériences ? » (Thomas, 2002 : 11).
En outre, Nancy Baym a critiqué la manière dont « il est aisé de ne sélectionner que des cas qui confirment les croyances du ou de la chercheur·euse, ce qui reflète ses hypothèses plutôt qu’une histoire valable (quand bien même elle serait incomplète) d’une communauté [en ligne] (Baym, 2000 : 25). Néanmoins, ma recherche n’est en aucun cas exhaustive. Je ne prétends pas que mon petit échantillon soit représentatif de l’ensemble du fandom en ligne : il est restreint, en raison de contraintes de temps et d’espace, à seulement cinq forums ou groupes en ligne et, du fait de la nature même de cette recherche, il provient d’une faction très spécifique du fandom de Buffy.
Pour obtenir des réponses de la part de « fans dirigeant·es », j’ai envoyé des emails à sept des plus importantes sources de spoilers qui avaient été citées par les enquêté·es de mon étude sur les fans spoilé·es. Il s’agissait de Tensai de Spoiler Slayer3, Hercules d’Ain’t-It-Cool-News4, AngelX de Buffy Cross & Stake, Wendy de Tabula Rasa Spoiler Zone et des sources de spoilers indépendantes The Partyman, William the Poet et DrLloyd11. Bien que cette méthode de recrutement des répondant·es ne soit pas représentative, il y a en réalité très peu de sources de spoilers au sein de la communauté en ligne. Ces sept sources étaient parmi les plus citées durant mon enquête, ainsi que celles dont j’avais connaissance du fait de ma propre expérience dans la communauté des spoilers de Buffy. Parmi ces personnes, seul·es The Partyman et une autre source anonyme ont répondu aux questions que je leur ai envoyées par email. Peut-être la réticence des sources de spoilers à commenter leurs pratiques faniques est-elle due à la nature même de leur activité. Beaucoup de sources telles que celles-ci travaillent au sein de l’industrie qui produit et promeut Buffy, de sorte qu’être « outé·e » en tant que source compromettrait à coup sûr leur position. De fait, la paranoïa liée au risque d’être identifié·e n’est pas rare parmi les sources de spoilers. Comme me l’indiquait l’une d’entre elles, « il y a peut-être des choses que tu voudras savoir, mais que je ne serais pas à l’aise d’évoquer dans des emails traçables. (Comme tu peux l’imaginer, il se passe parfois énormément de choses dans la communauté des spoilers que les autres gens ne soupçonnent pas). Ce n’est pas que je sois parano ou que je n’aie pas confiance en toi, mais il y a une certaine culture du secret dans notre cercle ».
Étudier les spoilers
Les spoilers sont des informations concernant l’évolution d’une intrigue ou d’un personnage dans une série télévisée, révélées aux fans avant que l’épisode concerné ne soit diffusé. Il est à noter que le terme lui-même a des connotations péjoratives puisque, selon la définition du dictionnaire, il signifie « rendre ou devenir inutile ou insatisfaisant ; ruiner le caractère à force d’indulgence ; se décomposer ; gâter » (The Little Oxford Dictionary, sixième édition, page 536). Cette dévalorisation sous-entend que les spoilers sont « mauvais », que les fans qui choisissent d’être spoilé·es sont laxistes, avides et devraient culpabiliser de cette pratique fanique.
Dans le cadre de cette recherche, le terme « spoiler » ne s’applique qu’aux informations révélées avant qu’un épisode ne soit diffusé aux États-Unis. Une fois qu’un événement s’est produit à l’écran, il cesse d’être un spoiler, bien que « la situation de la diffusion [de Buffy] au Royaume-Uni soit très compliquée. Les nouvelles les plus récentes seront indubitablement des spoilers pour tou·tes les spectateur·ices britanniques » (Hill, Calcutt, 2001). Ce clivage USA/GB permet d’expliquer en partie l’attrait des spoilers pour les fans résidant hors des États-Unis, en contribuant au développement de ce que l’on a appelé le « fandom juste-à-temps » (Hills, 2002 : 178).
Les différents types de spoilers que j’ai identifiés au fil de ma recherche sont les titres d’épisodes, les informations sur les scénaristes et les réalisateurs, les grandes lignes de l’intrigue, les informations sur les guest stars (et les possibles retours de personnages), sur les morts de personnages, sur les évolutions amoureuses, sur les lieux de tournage, des extraits de scripts de tournage et des wildfeeds (des transmissions spéciales d’une série que les networks utilisent pour les diffuser sur des chaines de télévision locales). De tels spoilers peuvent être glanés à partir de diverses sources, notamment des sources industrielles (d’où est issue la majorité des spoilers), des comptes rendus de conventions, de tournages en extérieur, ainsi que d’interviews avec les acteur·ices et les membres de l’équipe de production. Ces types de spoilers et ces sources sont d’une fiabilité et d’une « intensité » variables. Par exemple, pour un·e fan, connaître le titre d’un épisode à venir est un spoiler moins « intense » que d’avoir vu le wildfeed, donc de savoir ce qui va se passer et comment avant que l’épisode ne soit diffusé. Les spoilers ne sont pas un phénomène nouveau, mais c’est seulement avec l’avènement d’Internet qu’ils sont devenus si largement et aisément accessibles. Pourtant, en dépit de la récente déferlante de recherches sur les fandoms en ligne, les études ont eu tendance à renier ou à tout simplement ignorer l’importance de ce phénomène.
Dans ses travaux de 1995 sur le groupe alt.tv.twinpeaks, Henry Jenkins reconnaît la valeur métaphorique des spoilers, avançant qu’« au sein de l’économie informationnelle du net, le savoir confère du prestige, une bonne réputation, du pouvoir » (1995 : 59). Il aborde également la « netiquette » consistant à inclure des avertissements lors de la publication de spoilers en ligne, ce qui « permet aux spectateur·ices de faire un choix rationnel entre leur désir de maîtrise de l’univers du programme et l’immédiateté d’un premier visionnage » (1995 : 59). Cependant, il ne s’étend pas sur les fractures et conflits potentiels qui pourraient survenir entre fans spoilé·es et non-spoilé·es. Cette omission tient sans doute au fait que Jenkins étudie le groupe de fans de Twin Peaks comme une communauté interprétative spécifique, en se centrant sur les « pratiques et stratégies de lecture » de ce groupe (1995 : 53). Jenkins s’intéresse principalement aux manières dont cette communauté fait les mêmes interprétations à partir des mêmes informations disponibles. Envisager la possibilité que certains fans ne soient peut-être pas spoilé·es indiquerait qu’iels ne disposaient pas d’autant de connaissances que les fans spoilé·es, et Jenkins aurait alors dû admettre que la communauté alt.tv.twinpeaks était, dans une certaine mesure, divisée. Cela aurait affaibli son récit, par ailleurs pertinent et convaincant, sur cette communauté interprétative spécifique.
Nancy Baym (2000) ne consacre que deux pages aux spoilers dans son étude des « relations interpersonnelles » (2000 : 32) au sein d’une communauté en ligne de fans de soap opera. Le fait qu’elle se focalise sur les liens affectifs qui unissent cette communauté induit qu’elle critique rarement les relations et interactions en ligne. Baym met en exergue une vision plus utopique de cette communauté de fans particulière. D’après sa description du groupe r.a.t.s. en tant que communauté, les spoilers servent seulement à déclencher des discussions, suscitant des réponses « très évaluatives, exprimant des opinions sur le caractère désirable ou non des événements décrits, ainsi que sur leur évolution probable » (2000 : 87). Bien que Baym reconnaisse que beaucoup de fans préfèrent ne pas être spoilé·es, sa description de la manière dont les fans ont recours aux spoiler alerts fait, encore une fois, partie de sa tentative de souligner les aspects positifs de la communauté en ligne. Pour Baym, cette division entre fans spoilé·es et non-spoilé·es est simplement l’une des manières dont la communauté r.a.t.s fonctionne pour éviter les conflits et maintenir son ambiance harmonieuse. L’éventualité d’un malaise entre les deux groupes, tout comme les questions de hiérarchies faniques et de luttes de pouvoir, sont ainsi laissées de côté.
L’on peut avancer que les fans spoilé·es et non-spoilé·es sont situé·es dans une hiérarchie de pouvoir où les sources de spoilers occupent une position dominante, suivies par les fans spoilé·es en ligne, puis par les fans non-spoilé·es. Ces fans disposent également du plus haut degré de « pouvoir discursif » fanique, en ce qu’iels peuvent contrôler le flux des spoilers vers les autres fans et ainsi établir les cadres des discussions faniques, selon qu’iels révèlent ou dissimulent certains spoilers spécifiques. Je fais en outre l’hypothèse que la majorité des sources de spoilers et des fans dirigeant·es sont des hommes, pour les raisons que j’expose ci-dessous.
Dans leurs travaux sur les fans de soap opera en ligne, Harrington et Bielby qualifient les spoilers de « commérages de fans ». Le commérage est communément considéré comme « un genre conversationnel essentiellement féminin » (Guendouzi, 2001 : 32), s’intéressant à des choses futiles et triviales. Par exemple, John Fiske remarque que « le mot “commérage” émane clairement d’un discours phallocentrique : il connote la trivialité et la féminité, et il sous-tend une opposition avec les conversations masculines sérieuses » (1987 : 77). La proposition selon laquelle les spoilers sont des commérages peut expliquer pourquoi ils ont été dévalorisés et jugés indignes d’un intérêt académique sérieux. « Les goûts culturels spécifiquement féminins [peuvent être rangés] aux côtés d’autres formes culturellement dénigrées » (Thomas, 2002 : 175), du fait que ce qui est féminin a longtemps été considéré comme inférieur aux phénomènes culturels codés comme masculins. Toutefois, je suggèrerai ici que le phénomène des spoilers en ligne est plus complexe que ne le laisse entendre la partition binaire traditionnelle « masculin = valorisé » / « féminin = dévalorisé ». J’avancerai que la notion de spoiler peut être divisée en deux : le spoiler initial en lui-même, et la spéculation des fans qui s’ensuit. Le spoiler en tant que tel (s’il émane d’une source fiable) peut généralement être considéré comme factuel (comme le remarque Baym, « en contraste avec les updates, la crédibilité est une question importante qui sous-tend celle des spoilers » [2000 : 87]). En revanche, la spéculation, si elle n’est pas entièrement fictive, est assurément plus ancrée dans l’imagination. Spoiler est synonyme de connaissance (un spoiler doit être vérifié par un certain nombre de sources avant d’être considéré comme fiable), tandis que la spéculation n’est qu’une supposition. En outre, le spoiler peut être considéré comme objectif (il est pris comme un fait, comme une affirmation exacte sur ce qui va arriver dans la série), alors que selon l’opposition binaire que j’ai établie, la spéculation est subjective (elle est simplement l’opinion d’un·e fan sur ce qui va ou devrait se produire) (fig. 1).
Fig. 1.
À partir de ces oppositions, je suggèrerai que le spoiler peut être codé comme masculin et que c’est la spéculation (donc, le « commérage ») qui peut être codée comme féminine. Par conséquent, j’avancerai que les sources de spoilers occupent une position dominante et culturellement masculinisée. Cela pourrait traduire une partition genrée du pouvoir au sein de cette communauté de fans, selon laquelle les fans masculins occupant des rôles masculinisés auraient le pouvoir d’accorder des connaissances aux fans – principalement féminines – qui spéculent en ligne.
Dans ses travaux sur les hiérarchies au sein des fandoms, bien que MacDonald (1998) mène une analyse approfondie de cinq types de hiérarchies et activités faniques en ligne, elle n’utilise à aucun moment le terme « spoiler ». Cette omission est frappante, du fait que les spoilers peuvent être considérés comme une preuve de l’existence des cinq types de hiérarchies identifiés par l’autrice. Elle décrit en outre comment les fans publient des rapports sur les lieux de tournage et des titres d’épisodes à venir, soit deux des types de spoilers les plus courants que j’ai identifiés. Peut-être MacDonald renie-t-elle le terme « spoiler » afin d’essayer d’éviter les connotations négatives dont il est porteur quand on l’assimile à des commérages de fans ? MacDonald étudie spécifiquement comment un petit cercle de fans féminines de Code Quantum a créé son propre groupe de discussion afin d’échapper au harcèlement en ligne de la part de fans masculins « parce qu’elles seraient, selon l’un d’eux, “trop bébêtes” » (1998 : 146) et parce qu’elles se livraient à des commérages sur « le joli petit cul de Scott Bakula ou […] les relations entre les personnages » (1998 : 148). Si « spoiler » est synonyme de « commérage » et connote de fait la trivialité, toute mention explicite des spoilers de la part de MacDonald pourrait confirmer l’hypothèse selon laquelle les fans féminines s’intéressent à ce qui est « bébête ». Cela remettrait alors en cause le récit qu’elle a construit, selon lequel les sujets de conversation des fans féminines seraient aussi légitimes que ceux des fans masculins de Code Quantum.
Plaisir des spoilers : rationalité et irrationalité
Il convient de s’interroger sur les plaisirs liés aux spoilers et sur la manière dont ceux-ci s’articulent aux stratégies par lesquelles les fans défendent et justifient cette pratique, tout en tentant de négocier des formes de capital et de pouvoir. L’un des plus grands plaisirs à être spoilé·e est l’excitation que l’on ressent en essayant de résoudre le mystère de ce qui va se produire dans la narration de la série, une activité fanique souvent codée comme « rationnelle ». Généralement, les spoilers ne donnent que les grandes lignes des événements à venir. Ce qui est amusant pour les fans, c’est donc d’analyser collectivement les informations et de discuter des potentialités narratives. Par exemple, Jenkins (1995) a mis l’accent sur les plaisirs que les fans de Twin Peaks éprouvaient en passant au crible les informations textuelles et extra-textuelles, en « décryptant le code » et en devinant comment le récit allait se déployer. De fait, bon nombre de mes répondant·es ont décrit les plaisirs des spoilers en ces termes, expliquant : « J’aime pouvoir spéculer […]. C’est marrant de reconstituer un épisode à partir des quelques infos qu’on obtient de nos sources. C’est excitant » (Foggi). L’impatience est une autre explication rationnelle à la lecture de spoilers. On peut considérer ces derniers comme étant caractéristiques de la génération « “je veux tout tout de suite” [qui] n’en a rien à faire des bandes-annonces et des communiqués de presse. Elle veut goûter au produit » (Sutherland, 2002). Selon cette conception, les fans prennent une décision rationnelle et logique, en allant lire des spoilers ; leur moteur est l’impatience plutôt qu’un besoin émotionnel de savoir ce qui va se produire. Les choses se compliquent toutefois lorsqu’on s’interroge sur le caractère réellement rationnel du concept d’impatience, ou que l’on considère les implications d’une impatience « rationnelle » motivée par un désir émotionnel – et donc « irrationnel » – de savoir ce qui va se passer au plus vite. Par exemple, une répondante m’a expliqué : « J’aime ces personnages, je m’en soucie et je m’inquiète pour elleux. Bien sûr, intellectuellement, je comprends bien qu’iels sont fictionnel·les, mais ça ne m’empêche pas d’y être attachée émotionnellement. Donc, j’ai besoin de savoir ce qui va leur arriver le plus vite possible » (Gwynevere1).
Une autre raison rationnelle est le désir conscient d’acquérir des connaissances, ce qui permet aux fans de participer plus activement avec leurs pairs, et leur confère souvent un certain statut au sein de la communauté. La prévalence du phénomène déjà mentionné de « fandom juste-à-temps » a sans aucun doute contribué à l’augmentation des spoilers. Si les fans échangent et communiquent immédiatement après – voire pendant – la diffusion d’une série, alors « ne pas suivre ce rythme spatio-temporel, c’est risquer d’être exclu·e de la sphère d’anticipation et de spéculation que les groupes de discussion entretiennent mutuellement, ou encore révéler un décalage géographique qui identifie la personne qui publie comme inévitablement “étrangère”, sur le plan informatif, à la composition majoritairement américaine du groupe » (Hills, 2002 : 176). Le·a fan est ainsi « en position d’infériorité dans la hiérarchie du groupe » (Hills, 2002 : 177) car moins doté·e en capital subculturel et en capital social fanique que les autres fans. C’est l’un des problèmes qui doivent constamment être négociés par les fans, sans cesse tiraillé·es entre leur désir de préserver le suspense lorsqu’iels regardent la série et celui d’être impliqué·es dans les commérages les plus récents avec les autres fans. Ainsi, « quand on vit au Royaume-Uni, c’est assez compliqué de ne pas être plus ou moins spoilé·e, vu que les séries sont diffusées aux États-Unis plusieurs mois avant d’arriver chez nous » (Anon.). Les fans qui sont spoilé·es sont privilégié·es, du fait que « les gens qui lisent les wildfeeds et le reste discutent généralement de l’eppie [épisode] plus tôt […] que celleux qui ne sont pas spoilé·es, donc ces dernier·es sont un peu « en retard », beaucoup de discussions ont déjà eu lieu [en amont de la diffusion] » (Frances).
En contrepoint, on trouve des raisons plus personnelles, émotionnelles et « irrationnelles » pour lesquels les fans lisent des spoilers. Dans leurs travaux sur les fans de soap opera, Harrington et Bielby (1995) ont relevé que « la spéculation narrative procure tant de plaisir que les spectateur·ices sont en proie à un dilemme : se faire spoiler ou non » (1995 : 129). Les fans sont alors caractérisé·es comme des individus absents d’eux-mêmes, luttant contre l’envie incontrôlable d’être spoilés. Cette irrationalité alimente l’analogie courante entre spoilers et drogue, selon laquelle les fans consommeraient les spoilers de manière obsessionnelle, presque contre leur gré. De fait, la métaphore de l’addiction est très récurrente dans les écrits sur le phénomène des spoilers. Un article déplore qu’« il est regrettable qu’aucun groupe de soutien n’existe pour cette addiction » (Erenburg, 2003) et Emily Nussbaum confesse être une « pute à spoilers » : « J’en sais trop. Chaque mardi soir […] je dispose de bien plus d’informations qu’il ne le faudrait. Je connais le titre de l’épisode à venir, le nom du·de la scénariste, souvent les grandes lignes de l’intrigue. À l’occasion, si je n’ai vraiment pas pu résister, j’ai déjà regardé le “wildfeed” […]. Et même si j’essaie d’éviter les spoilers – les révélations qui gâchent les coups de théâtre du scénario – c’est dur ! » (2002).
Bien des fans admettent que leurs pratiques semblent irrationnelles, souvent en utilisant des « qualificatifs défensifs […] [tels que] “c’est triste, mais…” » (Barker, Brooks, 1998 : 273. Les fans peuvent échapper à ce stigmate de la « tristesse » : « en faisant preuve d’auto-dérision […], en reconnaissant ce caractère obsessionnel, [on peut] neutraliser cette accusation » (ibid). Les fans empruntent ainsi la voie de l’auto-dénigrement en se décrivant comme « tristes » ou comme des « geeks ». Des répondantes commentent : « Ça va sembler vraiment naze. Cette série, c’est toute ma vie […]. [J’ai] sérieusement besoin d’aide » (Sharon C.) et « C’est quoi, mon problème ? » (Rachel). Elles ont recours à l’humour pour éviter toute supposition dévalorisante à leur égard. De manière similaire, beaucoup de fans emploient la métaphore de la drogue déjà évoquée, déclarant que « c’est une dépendance vraiment éhontée » (Rachel). Iels mobilisent en outre leurs investissements émotionnels envers les personnages pour justifier leur besoin d’être spoilé·es. Iels commentent : « c’est fou, mais il se passe tellement de trucs quand on tient autant aux personnages. On a besoin de tout savoir à l’avance pour pouvoir encaisser » (Foggi). Les exemples les plus souvent cités dans ce contexte étaient la scène controversée où Spike « tentait de violer » Buffy ainsi que la mort de Tara dans « Seeing Red » (Saison 6, épisode 19).
Pourtant, les fans ne trouvent pas forcément facile de distinguer les raisons logiques pour lesquelles iels désirent être spoilé·es de celles qui sont illogiques. Il y a un brouillage entre les deux dans certaines réponses, telles que « [je lis des spoilers parce que] l’Australie est tellement à la traîne […] mais maintenant, c’est devenu quelque chose proche d’une addiction » (Debbi), ou qu’« au départ, c’était juste parce que je savais que j’allais devoir attendre un an et demi entre les saisons, vu que je vis en Angleterre et que je n’ai pas accès à Sky […]. Maintenant, je suis juste accro à la spéculation et à la publication sur des forums » (Adam). Cela illustre les manières dont des fans aux motivations rationnelles peuvent, au fil du temps, devenir « addicts » aux spoilers. L’on peut penser que c’est dû au désir d’obtenir des niveaux élevés de capital subculturel et de capital social fanique, qui découlent du statut de fan spoilé·es. Pourtant, comme je le développerai plus loin, les fans ne sont pas à l’aise avec les personnes qui expriment ce désir. Iels préfèrent se déclarer « accros », donc impuissant·es et passif·es, évitant ainsi le stigmate qui pourrait les frapper s’iels déclaraient explicitement aspirer à de plus hauts niveaux de capital et de pouvoir subculturel.
Spoilers, savoirs faniques et capital subcultuel
Il est communément admis que le capital subculturel d’un·e fan dépend de son degré de connaissances relatives à son objet de passion. Dans son étude des sites web dédiés à L’Exorciste, Julian Hoxter conclut que « l’acquisition de savoir fanique est certes une question d’apprentissage, mais elle est [aussi] en lien avec un impérieux besoin de sécurité » (2000 : 179). Selon cet auteur, accumuler des connaissances est un moyen pour les fans de tisser des liens affectifs entre elleux, à travers un partage d’informations et des expériences de visionnage collectives. Il ne prend cependant pas en considération le fait que l’ardeur avec laquelle iels collectent et diffusent ces connaissances fonctionne pour les fans comme un levier pour faire étal de leur capital subculturel et ainsi accroître leur ascendant sur les fans moins éduqué·es. Il est crucial d’obtenir des informations sur son objet de passion pour acquérir un statut et du prestige au sein de la communauté fanique ; un·e fan ne possédant que des connaissances de base serait immédiatement perçu·e comme inférieur·e et risquerait d’être rejeté·e car considéré·e comme un·e « dilettante ignorant·e » (Kermode, 1997 : 58). De fait, John Fiske a avancé que le savoir fanique « sert à se distinguer au sein d’une communauté de fans. Les expert·es – celles et ceux qui ont engrangé le plus de connaissances – gagnent en prestige dans le groupe et se comportent comme des leaders d’opinion. Le savoir, comme l’argent, est toujours source de pouvoir » (1992 : 43).
Les résultats de mon enquête montrent que les fans ont pleinement conscience du fait que les spoilé·es sont plus érudit·es que les non-spoilé·es. Iels commentent que les fans spoilé·es sont « plus authentiques ? Non. Plus érudit·es ? Oui » (Jenny) et que « je suppose que ce sont des fans plus authentiques, parce qu’iels sont tellement investi·es dans la série que la regarder est en fait moins important pour elleux que de savoir ce qui va s’y produire » (Kate). Néanmoins, il s’agit une fois encore d’un sujet complexe, du fait que les fans émettent souvent des jugements de valeur sur les spoilé·es ou les non-spoilé·es. Par exemple, un·e répondant·e anonyme a affirmé : « Je sais qu’on est tous égaux, mais je pense que j’étais un·e meilleur·e fan quand j’étais spoilé·e », tandis qu’un autre a avancé : « J’ai tendance à penser que les fans spoilé·es sont les plus obsessionnel·les, parce qu’iels ont besoin de tout savoir sur le passé et le futur de la série » (Adam). En dépit de cela, si la plupart des répondant·es spoilé·es étaient enclin·es à déclarer qu’iels ne se considéraient pas comme des fans « meilleur·es » ou plus « authentiques » que les non-spoilé·es, le fait qu’iels persistent dans cette pratique fanique alors qu’elle amoindrit souvent leur plaisir à regarder la série est révélateur. Iels ont par exemple commenté : « Je n’appréciais pas autant la série quand je savais tout ce qui allait se passer » (Ayleen) et « Je crois que ça dessert l’expérience de visionnage, parce qu’on n’est pas surpris·e » (Sharon C.). Dans leurs explications, les fans ont également mis leur besoin de spoilers en lien avec leur amour des débats qui les accompagnent. Un répondant a ainsi reconnu que « Même si je pense que j’apprécierais plus la série sans spoilers, je ne peux pas me passer des discussions » (Adam) ; un autre a affirmé « le plaisir que je retire des spoilers compense largement la perte du plaisir que j’éprouve en regardant la série » (Anonyme).
Dans ces circonstances, pourquoi lire des spoilers alors même que cette pratique amoindrit l’appréciation du texte qu’est Buffy ? J’avancerai que c’est parce qu’iels ont besoin d’être au courant, d’obtenir les informations avant les autres fans et ainsi de renforcer discrètement leur capital subculturel via l’acquisition de connaissances, ou de gagner en capital social fanique au gré des discussions sur les spoilers.
Spoilers et capital social fanique
D’aucuns soutiennent depuis longtemps que la parole peut être utilisée pour acquérir du pouvoir et exercer son autorité sur les autres, ce qui a été « considéré à la fois comme un moyen de renforcer son appartenance au groupe et comme un levier de contrôle social » (Guendouzi, 2001 : 33). En effet, on a pu suggérer que « les commérages ont une fonction transactionnelle ; ils peuvent être employés comme une forme d’échange social, où l’on troque des bribes de ragots dans le but de gagner […] en capital symbolique » (Guendouzi, 2001 : 33). Si les spoilers sont des commérages, alors les fans peuvent les utiliser pour exercer un contrôle sur leurs pairs, et l’échange de ragots entre fans sous la forme de « spoilers » peut accroître le capital social fanique. Bien des fans ont eu le sentiment que leur statut de « putes à spoilers » leur a permis d’intégrer une communauté en ligne unique et de se lier d’amitié avec d’autres fans. Des fans « parle[nt] avec des gens de BC&S5 presque quotidiennement, j’ai l’impression de les connaître comme des amis » (Gwynevere1) et « il y a une communauté distincte sur les forums, en particulier sur Cross & Stake […], une vraie camaraderie entre les personnes qui publient, des amitiés qui se nouent. Et il y a pas mal de posts sur autre chose que la série » (Adam). Ces amitiés numériques avaient tendance à être basées sur des liens affectifs. Par exemple « [sur Tabula Rasa], iels chattent en ligne, se soutiennent mutuellement comme des ami·es, etc., à travers tous les moments éprouvants de leurs vies réelles. Je pense qu’iels ont le sentiment d’appartenir à une communauté privilégiée » (Debbi). Ces amitiés sont aussi fondées sur le système de normes partagées d’une communauté interprétative particulière, car « les spoilé·es ont un tel espace créatif pour débiter des théories ou des spéculations (basées sur les spoilers) que la communauté est extrêmement divertissante » (Rachel). Pour les fans, ces amitiés sont un moyen de cultiver leur capital social fanique en apprenant à se connaître les un·es les autres. Les fans spoilé·es sont automatiquement privilégié·es, en ce que leurs relations s’inscrivent dans un référentiel commun, tandis que les non-spoilé·es sont exclu·es des activités centrées sur le décryptage des spoilers et sur la prédiction des intrigues. Le capital social des fans spoilé·es est plus élevé puisqu’ « il est plus difficile de se faire des ami·es quand on n’est pas spoilé·e, parce qu’on ne peut pas prendre part à la moitié des discussions. Du coup, on est un peu laissé·e de côté […]. Je ne suis jamais vraiment tombée sur des forums ou des communautés spécifiquement dédiés aux non-spoilé·es » (Kate). En outre, les fans spoilé·es peuvent essayer de gagner davantage de capital social fanique grâce à leur participation en ligne, leur but ultime étant d’obtenir du pouvoir discursif et de se hisser à une position qui leur permette de contrôler les discussions de fans, pour asseoir leurs propres interprétations grâce à leur capital subculturel. Comme me l’a confié un·e enquêté·e, « quand tu te lies d’amitié avec certaines “sources”, tu as plus vite accès aux nouveaux spoilers qui fuitent, ce qui n’est pas le cas de grand monde […] donc oui, il y a un côté “clique” » (Foggi). Les fans qui sont sources de spoilers sont celleux qui possèdent la connaissance la plus approfondie des événements narratifs à venir, et disposent ainsi d’un capital subculturel plus élevé. Comme ce sont ces fans qui tendent à dominer, il semblerait que plus leur privilège s’accroît, plus leur nombre diminue.
La hiérarchie des spoilers : Fans dirigeant·es, « putes à spoilers » et non-spoilé·es « innocent·es »
Les fans qui dominent la subculture des spoilers de Buffy sont des « fans dirigeant·es », phénomène qui a encore été peu étudié. MacDonald explique que « la hiérarchie est importante à bien des niveaux […]. Les personnes extérieures aux discours faniques (comme les journalistes et les universitaires) seront généralement orientées par des fans ou des membres de la production vers les fans qui ont atteint un certain niveau de reconnaissance ou d’autorité. La manière dont la communauté détermine qui est une figure d’autorité coïncide avec une position ascendante au sein de diverses hiérarchies faniques » (1998 : 139). Pourtant, bien qu’elle critique chez les fans dirigeant·es « leur propension à décider qui est ou n’est pas digne de participer » (ibid), MacDonald n’examine pas les façons dont iels exercent leur pouvoir sur d’autres fans grâce à leur contrôle du savoir (capital subculturel) et à des contraintes sociales (capital social). Je resserre le concept des fans dirigeant·es pour l’appliquer aux sources de spoilers, c’est-à-dire ces fans qui postent en ligne des informations sur les spoilers et jouent souvent le rôle d’intermédiaires entre les fans et l’industrie qui produit Buffy.
Il existe de nombreux exemples de fans dirigeant·es au sein de la communauté en ligne de fans de Buffy que j’ai étudiée. Comme l’a souligné MacDonald (1998), le contrôle des espaces d’échange est essentiel pour s’imposer au sommet de la hiérarchie fanique. C’est bien le cas dans le fandom de Buffy, où les sources de spoilers qui administrent des sites web et/ou des forums peuvent exercer un pouvoir sur les fans qui les fréquentent. En plus de règles concernant les comportements agressifs et la « netiquette », un forum particulièrement actif, The Buffy Cross & Stake, impose une liste stricte de sujets interdits, parmi lesquels figurent la sexualité des personnages, la rédemption de Spike ou encore la relation entre ce dernier et Buffy. Bien qu’il ne soit pas possible de citer ici l’ensemble des règles et réglementations, cette pratique est courante dans la majorité des sites de fans que j’ai étudiés. Par le biais de ces règles, les fans dirigeant·es qui administrent ces plateformes encadrent étroitement les sujets de discussion, exerçant une forme de « dictature douce » (Smith, Kollock, 1999 : 5), qui leur permet de garder le contrôle tout en bénéficiant du consentement éclairé des autres membres. Cela m’amène à interroger la manière dont ces figures de pouvoir peuvent étouffer certains aspects des échanges, ce qui entre en contradiction avec la vision du fandom comme communauté interprétative, « où des interprétations et des évaluations concurrentes des mêmes textes sont proposées, débattues et négociées » (Jenkins, 1992 : 86). L’existence de ces fans dirigeant·es invite ainsi à se demander comment cette conception peut tenir si des débats portant sur l’âme de Spike ou d’autres éléments diégétiques cruciaux à l’intrigue de Buffy sont rendus impossibles.
Les sources de spoilers elles-mêmes s’emploient à entretenir l’idée répandue selon laquelle les fandoms seraient des espaces égalitaires et non hiérarchisés, affirmant que les fans spoilé·es et non-spoilé·es sont égaux, car « c’est juste une question de choix personnel. Certaines personnes ne peuvent pas apprécier une série si elles ont été spoilées. Je veux juste qu’elles puissent en profiter » (Kelly). Cet altruisme performatif semble toutefois en décalage avec le pouvoir de contrôle que cette source exerce en orientant, voire en étouffant les discussions entre fans par la suppression de certains spoilers. Outre le fait qu’elle garde des informations pour elle « à la demande de [ses] sources », Kelly déclare : « durant la saison 7, j’ai délibérément choisi de ne pas divulguer certains spoilers […] lorsque l’intrigue comportait un élément crucial, une grande surprise ou un rebondissement majeur ». Cette pratique soulève une question essentielle : qui attribue à Kelly – et à d’autres sources de spoilers – la légitimité de contrôler ainsi le savoir des fans, leurs interprétations et leurs échanges ?
Comme avancé précédemment, le pouvoir fanique est « plus discursif qu’institutionnel » (Tulloch, 1995 : 149). Il dépend des manières dont les fans peuvent contrôler les interprétations textuelles et endosser « un rôle central dans l’orientation des débats » (Tulloch, 1995 : 150) en décidant de quels sujets il est légitime de discuter ou non. Les fans dirigeant·es sont chargé·es de renforcer et de contrôler les interprétations considérées comme correctes des fans, ce que Jenkins (1992) qualifie de « bonne façon » de lire un texte. Cet auteur souligne l’importance d’ « une certaine base commune, un ensemble de suppositions partagées, d’interprétations et de stratégies rhétoriques, de mouvements inférentiels, de champs sémantiques et de métaphores […] qui sont les conditions préalables à un débat substantiel autour d’ interprétations plus spécifiques » (1992 : 89). Mes travaux semblent accréditer mon hypothèse initiale, selon laquelle les sources de spoilers bénéficieraient du plus haut degré de pouvoir, du fait de leur capacité à contrôler la circulation des spoilers entre fans, à stimuler ou au contraire à entraver les discussions concernant certains développements narratifs à venir.
Si « le contrôle de la connaissance est une forme majeure de pouvoir social » (Brown, 1994 : 132), détenir et distribuer des spoilers confère à leurs sources un savoir et donc du capital subculturel. Elles ont non seulement obtenu des informations, mais elles en ont en outre eu la primeur, ce qui leur octroie un avantage unique sur la majorité des fans de Buffy. En conséquence, elles accèdent à un prestige, un statut, qui leur valent d’être habituellement respectées et admirées par les autres fans. Jenkins (1995) a reconnu que « la connaissance prend de la valeur en circulant sur le net. [Les fans] ont donc un besoin compulsif d’être les premier·es à diffuser les nouvelles infos, à faire partie des personnes qui les ont en exclusivité » (1995 : 59). Pourtant, les deux sources de spoilers qui ont répondu à mon questionnaire avaient plutôt tendance à mettre en avant leur passivité. Elles ont insisté sur le fait qu’elles ne cherchaient pas activement les spoilers, pas plus qu’elles n’essayaient de gagner du pouvoir ou des capitaux. The Partyman a ainsi déclaré qu’il avait commencé à poster des spoilers « quand j’ai commencé à en avoir sous la main ! […] Je suis juste un fan qui est devenu tellement accro que les spoilers ont fini par trouver leur chemin jusqu’à moi ! ». Une autre source, Kelly, présente également sa relation aux spoilers comme quelque chose de passif. Elle affirme qu’elle s’est « faite avoir par tellement de faux spoilers que je me suis dit que si j’arrivais à suivre qui disait quoi, j’allais finir par savoir qui avait la réputation d’être fiable. Plus tard, des gens se sont mis à m’envoyer des infos, donc je les publiais ».
Ces réponses et attitudes nient la possibilité que les fans dirigeant·es aient l’ascendant sur les autres. À la question « Pensez-vous être en position de pouvoir ? », The Partyman a répondu : « Non. Mais j’ai conscience que certaines personnes me voient comme ça. Les spoilers, c’est addictif. Je suis un peu comme un dealer de drogue. Les accros aux spoilers ont besoin d’un shoot ; je leur fournis le matos ». Recourir à cette analogie récurrente avec la drogue est plutôt péjoratif. Une fois de plus, cette comparaison renvoie à l’idée que les sources de spoilers sont là simplement pour satisfaire les besoins des « putes à spoilers », qu’elles ne cherchent ni statut ni prestige, mais qu’elles fournissent plutôt un service nécessaire. Comme expliqué précédemment, cette analogie dévalorise aussi les fans spoilé·es, en les présentant comme des addicts incontrôlables qui réclament des « spoilers frais ». De même, les discours sur le professionnalisme des sources de spoilers au sein des discussions entre fans spoilé·es semblent être pris plutôt sérieusement par les fans dirigeant·es elleux-mêmes. Iels disent à leur propre sujet qu’iels ont « une sacrée responsabilité » (The Partyman) et adhèrent aussi à des codes de conduite professionnels qu’iels s’imposent. Iels gardent secrets certains spoilers quand la source originelle le leur demande et désapprouvent les personnes qui enfreignent cette règle tacite. The Partyman m’explique : « Quand on ne publie pas une info, c’est qu’on a promis de ne pas le faire, et on prend ce genre de choses très au sérieux (enfin, la plupart d’entre nous) ». Au sein de ces discours sur le professionnalisme, l’on trouve des valeurs telles que « la responsabilité d’être aussi précis·e que possible pour éviter que les gens ne soient induits en erreur » (Kelly) ainsi que la fiabilité et la crédibilité, du fait que « les gens se tournent vers des personnes comme moi pour confirmer ou débunker des spoilers supposés » (The Partyman).
Néanmoins, bien qu’il se soit défendu de briguer activement pouvoir et capitaux, il a concédé : « Parfois, j’ai été délibérément cryptique […]. C’est souvent parce que je veux étaler un peu les choses. Pourquoi publier le résumé complet d’un script alors qu’on peut distiller les informations au compte-goutte pendant une ou deux semaines ? ». Kelly rejette l’idée qu’elle puisse avoir du pouvoir car « mon pouvoir, c’est uniquement celui que les autres m’accordent. Soyons réalistes, je n’ai aucun pouvoir. Les scénaristes sont les personnes qui racontent les histoires », mais reconnaît cependant qu’« il y a quand même une part d’égo, là-dedans ».
Les sources de spoilers bénéficient probablement du plus haut degré de capital social fanique, via leurs contacts avec les autres fans et avec les sources internes à l’industrie. En vertu de ce qu’elles font, elles sont populaires dans le fandom puisqu’elles fournissent des informations que les fans désirent ou ont besoin de connaître. Elles jettent ainsi des ponts entre les fans et la production. Pour cette raison, il est crucial pour les fans en ligne de « connaître » les sources de spoilers (même si l’on peut débattre d’à quel point il est possible de réellement « connaître » une autre persona en ligne) et de s’attirer leurs faveurs. Iels tentent d’y parvenir grâce à un mélange de comportements amicaux, de flatterie (qui confine souvent à l’obséquiosité), de participation active en ligne et parfois de correspondance par emails personnels. Ainsi, Reid (1999) a remarqué que des fans dirigeant·es tel·les que Gods et Wizards dans la communauté des MUD6 « font souvent l’objet de respect et même de flagorneries, car les fans essaient de s’attirer leurs bonnes grâces pour obtenir des privilèges. Mais le respect ambiant qui les entoure peut les mener à favoriser les internautes prêt·es à leur témoigner leur adulation et à court-circuiter les autres » (1999 : 120). Les fans évitent autant que possible d’avoir des désaccords ou des différends avec ces fans dirigeant·es, du fait qu’iels contrôlent les connaissances et le futur capital social des fans. Un·e fan banni·e d’un forum perd rapidement son statut social au sein de la communauté et peut finir par être ostracisé·e de nombreux autres sites. Néanmoins, être une source de spoilers bien connue n’est pas toujours une expérience positive. D’autres fans peuvent se montrer dédaigneux·ses, rancunier·es, essayer d’affaiblir la légitimité et l’autorité des sources de spoilers, notamment quand ces dernières ont des informations concernant les personnages et intrigues préférés des fans. The Partyman raconte : « Les fans de « Spuffy » (Spike/Buffy) voulaient me traquer et me tuer après mon tristement célèbre post pré-saison 7 intitulé “Fish and Ships” (où j’affirmais que l’accent serait moins mis sur les relations qu’auparavant) ». Kelly déclare pour sa part qu’elle a « rapporté qu’un personnage allait mourir sur un forum qui lui était dédié. Les membres l’ont très mal pris et m’ont attaquée […]. Ça peut être douloureux, quand on transmet des infos à des gens qui refusent de te prendre au sérieux ou t’ignorent ». Il est toutefois probable que les sources n’apprécient pas ce genre d’incidents, non parce qu’ils ont un impact personnel sur un individu, mais parce qu’ils portent atteinte à la crédibilité et au respect de ladite source. De fait, cela se produit souvent dans une multitude de fandoms, lorsque certain·es fans atteignent une position d’autorité ou deviennent des « célébrités du net ». Dans ses travaux sur les fans en ligne de Xena la Guerrière, Debbie Casetta a observé comment la jalousie et l’aigreur pouvaient fissurer des fandoms, du fait que « quand quelqu’un se fait un nom dans la communauté, cela donne lieu bien souvent à des conflits et des critiques. Souvent, iels sont pris·es pour cibles par d’autres fans qui ont des intentions cachées […]. Ces fans ont tendance à être jugé·es durement par les autres […]. Il y a beaucoup de ressentiment » (Casetta, 2000). Il existe également des tensions entre les différentes sources de spoilers. The Partyman remarque ainsi : « une certaine reine des spoilers voulait ma peau par jalousie et frustration, car je détenais apparemment des informations qu’elle ignorait ». Ainsi, bien que les sources semblent avoir le plus de pouvoir au sein de la hiérarchie des spoilers, elles doivent continuellement jouer des coudes entre elles pour atteindre les plus hauts niveaux de légitimité, de pouvoir, de capital subculturel et de capital social fanique.
Bourdieu a avancé que les personnes dotées d’un fort capital social « sont courtisées en raison de [ce] capital social. Comme elles sont bien connues, elles valent la peine d’être connues […]. Elles n’ont pas besoin de “faire la connaissance” de toutes leurs “connaissances” : elles sont connues de davantage de gens qu’elles n’en connaissent » (Bourdieu, 1986 : 52). Il y a plus de fans qui connaissent les sources de spoilers que l’inverse, c’est ce qui cimente le capital social fanique des sources. Leurs noms circulent sur un nombre incalculable de sites, de forums et de listes de diffusion ; les autres fans et sources de spoilers leur octroient rapidement un statut et du prestige. Il existe ainsi un réseau de fans dirigeant·es au sein de la communauté en ligne des fans de Buffy. Iels s’emploient à favoriser certain·es fans au détriment d’autres, tout en s’assurant de bénéficier de degrés de pouvoir appropriés et de continuer à occuper les positions dominantes dans la hiérarchie fanique. Conjointement au capital subculturel et au capital social fanique, ce prestige confère aux fans dirigeant·es un capital symbolique, un type de capital qui est « à la fois une forme de reconnaissance (gloire, prestige accumulé) et la légitimation spécifique des configurations de leurs autres capitaux » (Hills, 2002 : 57). Grâce à cette forme de capital, les sources de spoilers continuent à exercer leur pouvoir discursif en contrôlant les connaissances des fans, tout en profitant de leur capital social élevé, qui leur permet d’être reconnu·es et respecté·es.
Dès lors, les sources de spoilers sont placées en position de domination grâce à leur capital subculturel et à leur capital social fanique supérieurs, ainsi qu’à leur pouvoir discursif. Durant mon enquête, certaines sources de spoilers étaient citées le plus fréquemment. Prenons l’exemple de Tensai (Spoiler Slayer7), au sujet de qui l’on m’a confié, entre autres très nombreuses citations : « Si Tensai […] a mentionné qui que ce soit, cette personne devient généralement une source identifiée » (Nina), « Généralement, si Tensai les a confirmés [les spoilers]… Une fois qu’il l’a fait, je sais que c’est fiable » (Gwynevere1), ou encore « Tensai dit que cette personne est fiable. Je fais confiance à Tensai » (Rachel). Ces commentaires semblent confirmer mon hypothèse selon laquelle il existe un réseau en ligne de fans dirigeant·es qui s’emploie à renforcer la position des autres fans.
Sans surprise, la plupart de mes enquêté·es font l’éloge des sources de spoilers, leur accordent du respect, de l’admiration, et tiennent des discours sur leur professionnalisme. Une répondante, en particulier, les décrit comme « très pros » (Rachel), tandis que les autres étaient tout aussi expansif·ves. Quelques personnes, cependant, ont exprimé des inquiétudes au sujet des sources, commentant par exemple : « J’ai parfois peur que des gens aient des problèmes avec Mutant Enemy, surtout s’ils travaillent pour cette société de production » (Anonyme). Il est intéressant de noter que les fans sont moins enthousiastes vis-à-vis des sources qu’iels estiment trop cryptiques, donc trop prétentieuses. Une source a été critiquée à ce sujet de manière très récurrente. Les enquêté·es raillaient le fait qu’elle « essayait trop de faire des mystères » (Paula), donnant ainsi « l’impression […] [que ses] informations étaient louches » (Ariana). D’autres se sont plaint·es du fait que cette source était « la seule personne que je ne supporte pas […]. Il ne nous dit jamais rien directement, il est tellement imbu de lui-même parce qu’il a des infos qu’on ne connait pas. Redescends un peu ! » (Gwynevere1). D’autres encore ont déploré que des sources anonymes soient « trop obsédé·es par l’idée de gagner en crédibilité grâce à leurs spoilers » (Bailey), ou déclaré « [C’] est sympa qu’iels partagent ce qu’iels savent. Mais je déteste quand iels disent “désolé·e, je peux pas en dire plus, blablabla […]. Tu ne te la pèterais pas un peu ? ;-)” » (Susanne). Bien des fans sont mal à l’aise quand des sources de spoilers font étalage de leur savoir et de leur capital subculturel, préférant les comportements « professionnels » (comme nous l’avons vu précédemment). Cela est sans doute à mettre en lien avec l’inconfort ressenti par les fans lorsqu’iels évoquent leur propre intérêt à acquérir du capital, comme l’a prouvé la personne qui déclarait que fans spoilé·es et non-spoilé·es étaient à égalité, avant d’émettre des jugements de valeur implicites sur la qualité et le niveau d’implication des non-spoilé·es.
Bien que les non-spoilé·es possèdent moins de capital subculturel et de capital social fanique que les autres, ce qui les empêche d’occuper des positions dominantes dans la culture des fans, iels ont reçu des éloges et ont été décrit·es par les « putes à spoilers » comme des personnes plus « maîtrisées » (Beth), avec une plus grande « force d’âme » (Debbi) et une meilleure « volonté » (Anonyme). Cela contraste avec la manière dont les spoilé·es se caractérisent elleux-mêmes : « tristes », « […] décadent·es. Et [on a] sérieusement besoin d’aide » (Sharon C.). Bien des fans spoilé·es expriment des opinions positives au sujet des non-spoilé·es, reconnaissant : « J’admire énormément la capacité des fans non-spoilé·es à rester fort·es, à profiter de la série à mesure qu’elle est diffusée, sans connaissances préalables » (Isabelle). Iels complimentent (voire envient ?) leur décision de ne pas se faire spoiler, leur accordent qu’« Iels sont fort·es. Pas moi » (Jenny), se lamentent « J’aimerais avoir la force de résister aux spoilers ! » (Abby) et expriment de la perplexité face à leur choix : « Je ne sais pourtant pas comment iels font » (Foggi). L’un des commentaires les plus incongrus que j’aie recueillis au sujet des non-spoilé·es était le suivant : « Ce sont des êtres innocents qui doivent être protégés » (Sharon C.). Ce propos est intriguant, en ce qu’il sous-entend que les spoilers sont un plaisir coupable qui pourrait blesser et nuire aux fans qui s’y adonnent. Une telle déclaration renvoie à l’idée que les spoilé·es sont, d’une certaine manière, condamnables, tandis que les non-spoilé·es sont préservé·es du « péché » qu’est ce petit plaisir décadent. Partant, cela traduit une posture de rejet vis-à-vis des spoilers. On dévalorise les spoilé·es ; dans le même temps, on favorise les non-spoilé·es parce qu’iels seraient plus fort·es et se maîtriseraient mieux, tout en étant caractérisé·es de manière condescendante comme des personnes naïves et impuissantes. Cette affirmation s’oppose frontalement au point de vue d’une autre fan, laquelle déplorait le fait que « [les gens] ont l’impression qu’ils devraient culpabiliser parce qu’ils lisent des spoilers » (Gwynevere1). De fait, un·e seul·e enquêté·e a déclaré explicitement penser que les fans spoilé·es étaient « meilleur·es » et commenté : « Oui, je dirais ça. C’est juste que cette partie du fandom de Buffy est tellement énorme, c’est dur de faire partie de la communauté sans ça » (Foggi). Cela renforce encore davantage le lien entre le capital subculturel gagné grâce aux spoilers et le capital social fanique engrangé à mesure qu’on en discute.
Conclusion
Il est intéressant de noter que la majorité de mes enquêté·es étaient des femmes (seuls deux étaient des hommes). Cela pourrait être dû au fait que Buffy a une fanbase largement féminine ainsi qu’une importante présence féminine en ligne. Par ailleurs, les sites sur lesquels j’ai publié pour chercher des répondant·es étaient constitués de deux forums généralistes, deux listes de diffusion centrées sur le personnage de Spike et une sur le personnage d’Angel. Il est possible que ces protagonistes, qui sont ceux qui ont le plus d’attrait pour les spectatrices, aient de nombreuses fans féminines. En postant sur des forums consacrés spécifiquement à Buffy ou Faith j’aurais peut-être obtenu davantage de répondants masculins. Cependant, le fandom en ligne de Buffy est très morcelé, si bien qu’il existe peu de forums généralistes. La pratique fanique du shipping (le fait de soutenir certaines relations romantiques à l’écran) a eu pour effet d’éclater le fandom en communautés plus petites. Il est donc difficile de trouver des forums « neutres » qui tolèrent tous les groupes de shippers. J’ai par ailleurs émis l’hypothèse que la majorité des sources de spoilers – et donc des fans dirigeant·es – seraient des hommes, ce qui attesterait d’un déséquilibre du pouvoir au profit des fans masculins. Néanmoins, parmi les sept sources les plus souvent nommées, quatre étaient des femmes et trois des hommes. Cela réfute ma supposition initiale, selon laquelle les sources masculines exerçaient une forme de pouvoir sur les fans féminines et maintenaient ainsi leur domination au sommet de la hiérarchie des spoilers. Au lieu de cela, il apparaît que des fans féminines endossent le rôle de sources de spoilers. Elles sont capables d’exercer leurs propres formes d’autorité et de domination dans l’espace typiquement orienté vers les hommes qu’est Internet.
Ainsi, bien que cette étude ne soit qu’un instantané d’un petit pan du fandom de Buffy en ligne, nous pouvons en tirer certaines conclusions et soulever des questions pour de possibles recherches à venir. Il semble évident que, bien que la majorité des fans évoque ouvertement l’égalitarisme et l’égalité entre les factions des spoilé·es et des non-spoilé·es, chaque groupe détienne des formes de capital différentes. Les spoilé·es ont davantage de capital subculturel et, surtout, de capital social fanique. En conséquence, iels occupent les positions les plus élevées dans le fandom : iels dominent la communauté de par leur savoir fanique, leurs interprétations textuelles et leur pouvoir discursif. Ce dernier permet de « faire appel à l’histoire de la série dans leur quête de sens » (Tulloch, 1995 : 149) et octroie également aux spoilé·es les plus hauts degrés de pouvoir, puisqu’iels sont en mesure d’utiliser les coups de théâtre ou les développements des personnages antérieurs pour décoder les spoilers et prédire les évolutions narratives. Cependant, iels le font avec une réserve étonnante et il est rare qu’iels critiquent explicitement les non-spoilé·es. Au lieu de cela, la façon dont iels complimentent les non-spoilé·es traduit à la fois leur envie de préserver un plaisir de visionnage intact, leur inconfort à revendiquer leur propre capital et leur désir général de perpétuer l’idée que le fandom est égalitaire, non-hiérarchisé. Si cette recherche n’est pas représentative du fandom de Buffy dans son ensemble et qu’elle ne saurait être utilisée pour faire des généralisations à l’emporte-pièce sur cette communauté, de futurs travaux pourraient être consacrés aux réponses d’un nombre important de fans masculins obtenues en sollicitant les membres de différentes factions. En outre, mon terrain est évidemment limité, du fait que j’ai employé une unique méthode empirique. Une analyse parallèle des propos publiés en ligne pourrait soit corroborer, soit contredire les conclusions que j’ai tirées des réponses à mon questionnaire. Cette étude permettrait de déterminer si les commentaires postés en ligne contredisent leur posture affichée d’égalité et de refus de la hiérarchie. Cela viendrait relativiser les réponses qu’iels ont formulées pour se présenter, ainsi que leur fandom, à une chercheuse universitaire. Enfin, maintenant que la série Buffy contre les Vampires est elle-même terminée, une étude critique des manières dont les hiérarchies et les rapports de pouvoir ont été affectés par la mobilité des fans vers le fandom d’Angel pourrait fournir des informations supplémentaires sur ces questions de communauté, de pouvoir et de hiérarchies faniques.
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Notes
- La Force en version française.
- http://www.voy.com/13746. Parmi les URL indiqués par l’autrice, seuls ceux encore valides en 2025 ont été inclus dans la présente traduction.
- https://www.spoilerslayer.com/
- https://www.aintitcool.com/
- Buffy Cross & Stake, NdlT.
- Multi-User Dungeons
- http://www.spoilerslayer.com
