Avant-propos• Les ruines résonnent encore de leur pas

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Cette publication fait suite à la journée d’étude qui s’est tenue les 3 et 4 novembre 2016 à l’Institut Ausonius, Pessac.

Elle trouve son origine dans un intérêt commun vis-à-vis de la pratique de l’architecture grecque. En effet, nos thèses de doctorat qui portaient sur la fenêtre et l’éclairage et les portes de temples ne s’intéressaient pas seulement à l’aspect constructif de ces éléments, mais également à la circulation humaine et immatérielle qu’ils sous-tendent. La porte est un espace permettant la séparation ou la mise en contact entre deux autres espaces. Sa forme et son emplacement sont des indices sur l’aménagement intérieur d’un bâtiment et sur son accessibilité. Elle sert aussi bien au passage des hommes qu’à celui de l’air et de la lumière. Ces deux derniers peuvent également être assurés par la fenêtre, sa situation dans l’édifice étant souvent guidée par un désir d’optimisation de ces deux paramètres.

Cette façon d’aborder l’architecture nous a semblé suffisamment riche et propice à la relecture de monuments par ailleurs bien connus pour envisager l’organisation d’une rencontre puis une publication autour de ce thème. Il s’inscrit en effet dans le courant des recherches pluridisciplinaires en mêlant histoire sociale, religieuse, archéologie et histoire de l’art. Les questions qu’il génère – qui/quoi passe ? Pourquoi ? Comment ? – ne peuvent trouver de réponses que dans le croisement de données issues de ces différentes spécialités.

Comme le dit le sémioticien de l’espace Manar Hammad, “l’absence des traces d’usage rend l’architecture pratiquement illisible”1. Or, l’architecture antique ne nous est connue que par des vestiges. Ils constituent des coquilles fragmentaires et vides que l’on a commencées par compléter et qu’il s’agit maintenant de remplir, à la fois d’hommes, d’objets, de sens, de vie. Il faut lire la structure d’un monument comme l’un des symptômes de son emploi : son plan et son organisation intérieure nous donnent des indices sur la fonction des espaces. 

Bien sûr on ne peut pas considérer en architecture grecque qu’un espace est égal à une fonction, ni qu’une forme équivaut une fonction. Un espace dans un même bâtiment peut revêtir plusieurs fonctions et un même module d’architecture (colonne, fronton, etc.) peut-être employé dans des édifices à fonctions radicalement différentes. Ce sont les particularités, notamment internes, associées aux sources extérieures, qu’il faut lire comme des indices pour avoir une idée de l’usage d’un bâtiment.

Quelques rares études de cas mêlent analyse architecturale et pratique de l’édifice – par exemple, l’analyse épigraphique et architecturale de l’arsenal de Philon2 qui conduisit à des réflexions sur la circulation des personnes, des biens, de l’air et de la lumière. Plus récemment l’étude architecturale et historique du temple d’Heraklès de Kleonai aboutit à des hypothèses concernant les modalités pratiques du culte qui y avait lieu3

Par ailleurs, le seul aspect de la circulation dans les monuments ayant été traité de manière transversale est celui de la lumière4.

Le déplacement dans l’espace extérieur, contrairement à la circulation en intérieur, est une problématique actuelle plus largement traitée. Le croisement des données issues de diverses disciplines permet la recontextualisation et restitution des gestes – qu’ils se fassent à l’occasion d’un évènement particulier ou quotidien. On étudie par exemple l’influence de la politique et des rites sur la physionomie des sanctuaires et des villes, étudiant ainsi les questions de l’aménagement des espaces, de la disposition des édifices et du cheminement processionnel5. Celui-ci est au cœur des préoccupations des dernières études car, bien qu’il soit lié à des évènements majeurs dans la société gréco-romaine, il reste dans l’ensemble méconnu. Que la procession soit religieuse, funèbre, militaire ou civique, elle met en jeu à la fois un environnement, des hommes et des objets qui se coordonnent et s’intègrent dans un espace maîtrisé6. Ces différents types de procession peuvent également être envisagés de façon diachronique7. Cette publication a pour vocation d’étendre ces études de la circulation extérieure à l’intérieur des monuments. Les monuments grecs sont l’expression et le cadre d’action de la société. Un bâtiment prend son sens par l’usage qu’on en fait et réciproquement, il permet de mieux connaître les modes de vie de ceux qui l’emploient. C’est donc sur les traces des pas des anciens que nos regards se sont focalisés pour cet ouvrage.

Trois grands aspects se dégagent et se croisent dans les communications composant cet ouvrage. L’un des cas de figure est lorsqu’une pratique donne naissance à une architecture. Sa forme traduit alors un besoin, elle est l’expression de l’usage que l’on va en faire. Dans d’autres cas la position et la structure interne d’une architecture peut ordonner un cheminement, qu’il soit physique et/ou visuel. Il peut en découler pour les bâtiments ultérieurs au sein du même espace (sanctuaire, cités, agora) qu’on choisira leur position en fonction de celle de leurs prédécesseurs. De même, le mobilier (stèles, statues, exèdres…) vient s’appuyer sur ces monuments existants et les cheminements qu’ils conditionnent pour être le plus visible possible.

Notre journée d’étude a été rendue possible grâce au soutien logistique et financier du laboratoire Ausonius (UMR 5607 Université Bordeaux-Montaigne), de l’Université Bordeaux Montaigne et de l’école doctorale Montaigne Humanités et grâce au soutien et à la confiance de M. des Courtils. La publication, quant à elle, doit le jour aux services des publications d’Ausonius et à l’équipe de la plateforme UN@ Éditions. Nous les remercions tous chaleureusement. 

Nous tenons également à remercier tous les participants et relecteurs pour l’enthousiasme dont ils ont fait preuve tout au long de ce projet.

Notes

  1. Manar Hammad : Lire l’espace, comprendre l’architecture. Essais sémiotiques, 2006, 12.
  2. Par exemple A. Choisy : Études épigraphiques sur l’architecture grecque. 1ère étude. L’Arsenal du Pirée, d’après le devis original des travaux, Paris, 1883 ; ou encore V. Marstrand : Arsenalet I Piraeus og Oldtidens Byggeregler,København, 1922.
  3. Voir les rapports et études de Torsten Mattern, dont Mattern, T., 2006 : “Architektur und Ritual: Architektur als Funktionaler Rahmen antiker Kultpraxis” in Ioannis Mylonopoulos, Hubert Roeder (hrsg.) : Archäologie und Ritual, Wien, pp. 167-184 et Mattern, T., 2015 : Das Herakles-Heiligtum von Kleonai : Architektur und Kult im Kontext, Wiesbaden.
  4. Licht und Architektur, 1990, dirigé par Wolf-Dieter Heilmeyer et Licht-Konzepte, 2009, dirigé par Peter Schneider et Ulrike Wulf-Rheidt.
  5. Par exemple l’ouvrage collectif, dirigé par Milena Melfi et Olympia Bobou, Hellenistic Sanctuaries, Between Greece and Rome, 2016, qui étudie l’influence de la politique et des rites sur la physionomie des sanctuaires et le programme commun de l’EfA/EfR, coordonné par Sandrine Huber et William Van Andringa intitulé Des Espaces et des Rites : pour une archéologie du culte dans les sanctuaires du monde méditerranéen qui traite de l’organisation générale des sanctuaires en lien avec le(s) culte(s) qui s’y pratiquai(en)t. L’appréhension et l’usage de l’espace public sont également au centre d’une étude menée par A. Russell dans son ouvrage The Politics of Public Space in Republican Rome, 2015, et qui pourrait être qualifiée de sociologie de l’espace.
  6. Dans le monde romain, les processions permettent d’asseoir une légitimité et une réputation, de faire une démonstration de sa richesse et de son pouvoir, comme le montre très bien G. S. Sumi dans son ouvrage Ceremony and Power, Performing Politics in Rome between Republic and Empire, 2005.
  7. Comme dans Raum und Performanz. Rituale in Residenzen von der Antike bis 1815 dirigé par Dietrich Boschung, Karl-Joachim Hölkeskamp et Claudia Sode, 2015. Les actes du colloque de 2012 intitulé Architektur des Weges, Gestaltete Bewegung im gebauten Raum et dirigé par Dietmar Kurapkat, Peter I. Schneider et Ulrike Wulf-Rheidt s’attachent, quant à eux, à réfléchir sur les modalités de déplacement dans un espace donné en lien avec son contexte architectural.
ISBN html : 978-2-35613-376-2
PRIMALUNA_6
Posté le 30/04/2021
EAN html : 9782356133762
ISBN html : 978-2-35613-376-2
Publié le 30/04/2021
ISBN livre papier : 978-2-35613-378-6
ISBN pdf : 978-2-35613-377-9
ISSN : 2741-1818
3 p.
Code CLIL : 3669 ; 3679
DOI : 10.46608/primaluna6.9782356133762.1
licence CC by SA

Comment citer

Dromain, Marietta, Dubernet, Audrey (2021) : “Avant-propos”, in : Dromain, Marietta, Dubernet, Audrey, éd., Les ruines résonnent encore de leurs pas. La circulation matérielle et immatérielle dans les monuments grecs (VIIe s. – 31 a.C.). Actes de la journée d’étude pluridisciplinaire à Bordeaux les 3-4 novembre 2016, Pessac, Ausonius éditions, collection PrimaLun@ 6, 2021, 9-11 [En ligne] https://una-editions.fr/avant-propos-les-ruines-resonnent-encore-de-leur-pas [consulté le 25 avril 2021].

Au téléchargement

Contenu(s) additionnel(s) :

Accès au livre Les ruines résonnent encore de leurs pas. La circulation dans les monuments grecs (VIIe s.-31 a.C.)
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